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Peel de Jane Campion

Bien avant d’être couverte de lauriers pour ses longs-métrages iconiques « La Leçon du piano », « Un ange à ma table » ou encore « Portrait de femme », la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion s’était fait remarquer sur la scène internationale avec son tout premier film, un court métrage au curieux titre de « An Exercise in Discipline – Peel » ou « Peel » tout court. Production australienne datant de 1982, le film a déniché la prestigieuse Palme d’Or pour le meilleur court métrage à Cannes quatre ans plus tard, le début d’une longue histoire d’amour entre la réalisatrice et le festival.

Le récit laconique et minimaliste met en scène un homme, sa sœur et son fils lors d’un road trip. De cette prémisse minimaliste émerge l’épluchure d’une orange comme déclencheur d’un ressort dramatique insoupçonné.

Il se peut que la jeune Campion ait conçu ce film comme un exercice narratif ou de réalisation ; le titre le suggère, tout comme le schéma métafilmique montrant le rapport entre les personnages (rapport également valable dans la vraie vie). Cependant, c’est la maîtrise parfaite du langage cinématographique dans une œuvre aussi précoce qui impressionne. Une mise en scène méticuleuse mettant à nu le conflit triangulaire, la dissonance entre un cadre idyllique et l’autoroute qui le coupe brutalement sur les plans visuel et sonore, une caméra souple et habile qui sait envahir l’espace psychologique des personnages et éplucher l’écorce de l’harmonie familiale illusoire…

Avec ses coupes nettes subites, ses grincements de roues, ses hurlement d’injures, le film accélère imperceptiblement mais sûrement vers une violence qui serait considérée comme déplacée voire inadmissible de nos jours. Le résultat est un moment de tension à couper au couteau, palpable comme la chaleur étouffante de la journée estivale où l’odeur de l’agrume-vedette finit par laisser un goût doux-amer.

Adi Chesson

Lire aussi : notre interview de Jane Campion

Clermont-Ferrand 2017, la sélection internationale

Last but not least. Après avoir dévoilé les sections labo et nationale, le Festival de Clermont-Ferrand annonce les 73 films sélectionnés en compétition internationale. Ta-tam.

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Films en sélection

Skewe Reënboog de Wim Steytler, Afrique du Sud
Etage X de Francy Fabritz, Allemagne
Homework de Annika Pinske, Allemagne
Die Besonderen Fähigkeiten des Herrn Mahler de Paul Phillipp, Allemagne
Die Überstellung de Michael Grudsky, Allemagne, Israël
La Canoa de Ulises de Diego Fió, Argentine
Red Apples de George Sikharulidze, Arménie, Etats-Unis, Géorgie
The Spa de Will Goodfellow, Australie
Wannabe de Jannis Lenz, Autriche, Allemagne
Antarctica de Jeroen Ceulebrouck, Belgique
Deusa de Bruna Callegari, Brésil
Estado Itinerante de Ana Carolina Soares, Brésil
The Law of Averages de Elizabeth Rose, Canada
Sigismond sans images de Albéric Aurtenèche, Canada
Reo de Mauricio Corco, Chili
Pain in Silence de Yujian Li, Chine
A Sunny Day de Liang Ying, Chine, Hong Kong, Pays-Bas
Como la primera vez de Yennifer Uribe, Colombie
Genaro de Andrés Porras, Jesus Reyes, Colombie
Blues with Me de Han Jong Lee, Corée du Sud
Fly de Youn-Jung Lim, Corée du Sud
Con sana alegria de Claudia Muñiz, Cuba
Haga Sa’a de Amr Gamea, Égypte
Como yo te amo de Fernando García-Ruiz Rubio, Espagne
Norte de Javier García, Espagne
Bird Dog de Katrina Whalen, États-Unis
Battalion To My Beat de Eimi Imanishi, États-Unis, Sahara Occidental, Algérie
DeKalb Elementary de Reed van Dyk, États-Unis
Icebox de Daniel Sawka, États-Unis
BobbyAnna de Jackson Kroopf, États-Unis
Rakastan Annaa de Joonas Rutanen, Finlande
Äiti de Jenni Kivistö, Finlande
I Want Pluto to Be a Planet Again de Marie Amachoukeli, Vladimir Mavounia-Kouka, France
Que vive l’Empereur de Aude Léa Rapin, France
Helga Är I Lund de Thelyia Petraki, Grèce
Fizetős nap de Szilárd Bernáth, Hongrie
Disco Obu de Anand Kishore Thaikkendiyil, Inde, Etats-Unis, Singapour
Alan de Mostafa Gandomkar, Iran
Gasper de Bryony Dunne, Irlande
Anna  de Or Sinai, Israël
Semiliberi de Matteo Gentiloni, Italie
Mattia sa volare de Alessandro Porzio, Italie
And So We Put Gold Fish in the Pool de Makoto Nagahisa, Japon
Home de Daniel Mulloy, Kosovo, Royaume-Uni
Gaidot Jauno gadu de Vladimir Leschiov, Lettonie
In White de Dania Bdeir, Liban
Honey and Old Cheese de Yassine El Idrissi, Maroc, Pays-Bas
Verde de Alonso Ruizpalacios, Mexique
Working with Animals de Marc Reisbig, Norvège
The Absence of Eddy Table de Rune Spaans, Norvège
The World In Your Window de Zoe Mcintosh, Nouvelle-Zélande
A very hot summer de Areej Abu Eid, Palestine
In Kropsdam Is Iedereen Gelukkig de Joren Molter Pays-Bas
Wañuy de Alejandro Roca Rey Pérou
Kung Wala Nang Tulad Natin de Shiela Anne Mae Manacsa, Philippines
Cipka de Renata Gasiorowska, Pologne
Wyjde z siebie de Karolina Specht, Pologne
Campo de Viboras de Cristèle Alves Meira, Portugal, France
EstilhaÇos de Miguel Ribeiro José, Portugal
Happy End de Jan Saska, République Tchèque
In the Grass de Rory Stewart, Royaume-Uni
Squirrel Island de Astrid Goldsmith, Royaume-Uni
The Nest de Jamie Jones, Royaume-Uni
The Alan Dimension de Jac Clinch, Royaume-Uni
Before Love de Igor Kovalyov, Russie
Sredi chernih voln de Anna Budanova, Russie
Une place dans l’avion de Khadidiatou Sow, Sénégal
The Drum de Jiyuan Ler, Singapour
Nocna ptica de Spela Cadez, Slovénie, Croatie
Kommittén de Jenni Toivoniemi, Gunhild Enger, Suède
Bon Voyage de Marc Raymond Wilkins, Suisse
Ins Holz de Thomas Horat, Corina Schwingruber Ilic, Suisse, Serbie
Coin Boy de Chuan-Yang Li, Taiwan
Hevêrk de Rûken Tekeş, Turquie
Partir de Maria Saavedra, Venezuela

SHORT SCREENS #67 « Let’s celebrate! » Le Jour le plus Court

Ce 21 décembre c’est le solstice d’hiver et l’arrivée en force de cette blanche saison où les températures devraient avoisiner les 0 degrés et les décorations scintillantes annoncer les festivités prochaines. Mais ce 21 décembre c’est aussi Le jour le plus Court !

Depuis déjà 3 ans, la Fédération Wallonie-Bruxelles avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel se plie en quatre pour célébrer le court métrage un peu partout à Bruxelles et dans d’autres villes en Belgique.

Habitué à être de la « party », Short Screens vous présente, cette année, une sélection de courts métrages documentaires, de fiction et d’animation entièrement consacrée à la fête, alors venez fêter le court métrage avec nous ce 21 décembre ! En présence de Stéphane Bergmans, le réalisateur de « Millionnaires ».

Rendez-vous le mercredi 21 décembre à 19h30, au cinéma Aventure, Galerie du Centre, Rue des Fripiers 57, 1000 Bruxelles – PAF 6€

Visitez la page Facebook de l’événement ici!

PROGRAMMATION

Millionnaires de Stéphane Bergmans, Fiction, Belgique, 2013, 16’

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Toute sa vie, la mère de Christian et Ludo a joué les mêmes chiffres au Lotto mais elle n’a jamais gagné un seul centime. A sa mort, les deux frères ont décidé de reprendre la tradition familiale.

Heureux anniversaire de Pierre Etaix, Fiction, France, 1962, 12’5’’

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Un mari est attendu par sa femme pour fêter l’anniversaire de leur mariage. Il doit passer chez la fleuriste, seulement voilà : nous sommes à Paris et les inconvénients de la ville vont entraver la progression de ce mari attentionné…

La Saint-Festin de Anne-Laure Daffis et Léo Marchand, Animation, France, 2007, 15’

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Hourahhh ! Demain c’est le 40 novembre ! C’est la Saint – Festin, la grande fête des ogres, alors si vous n’avez pas encore attrapé d’enfant dépêchez-vous et bonne chasse !!!

Happy Birthday de Ferestheh Parnian, Fiction, Iran, 2010, 14’5’’

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C’est l’anniversaire de Behzad aujourd’hui et il le le fête avec Ra’na, sa petite amie. Comme cadeau d’anniversaire, elle lui a promis de lui montrer sa chevelure mais elle hésite toute la journée.

Article associé : l’interview de la réalisatrice

The Kalasha and The Crescent, Iara Lee, Documentaire, Etats-Unis/Pakistan, 2013, 12’3’’

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Les Kalash du Chitral forment un peuple du Pakistan septentrional, dont le riche héritage culturel est en contradiction avec l’islam dominant. Aujourd’hui, bien que ce peuple doive faire face à la pauvreté, au tourisme et à l’islam, certains militent pour ne pas que leur culture s’éteigne. Les traditions Kalash peuvent-elles résister à la fois à la mondialisation et aux tensions religieuses ?

Article associé: Culture de la Résistance: 3 courts métrages de Iara Lee

Une Nuit à Tokoriki de Roxana Stroe. Fiction, Roumanie, 18′, 2016

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Une nuit à Tokoriki de Roxana Stroe, Fiction, Roumanie, 2016, 18’
Dans une discothèque improvisée appelée « Tokoriki », le village entier célèbre le 18ème anniversaire de Geanina. Son petit ami et Alin vont lui donner un cadeau surprenant, un cadeau que personne ne pourra jamais oublier.

Article associé: Une Nuit à Tokoriki, Prix Format Court au FIFF 2016

Dernière porte au Sud de Sacha Feiner : Prix Format Court au Court en dit long 2016

Repéré et apprécié par l’équipe de Format Court depuis que son court « Un monde meilleur » était sélectionné à Brest en 2013, le réalisateur belge Sacha Feiner a convaincu notre jury au festival Le Court en dit long avec son nouveau film « Dernière porte au sud ». Passant aisément de la science-fiction futuriste en live-action au fantastique en animation, du scénario original à l’adaptation de BD, Feiner prouve qu’il a plus d’une corde à son arc et se profile comme un des talents versatiles émergents du plat pays.

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Découvrez dans notre dossier spécial consacré à Sacha Feiner :

La critique de « Dernière porte au sud »
Le reportage sur ses films précédents
Son interview au sujet de « Dernière porte au sud »
Son interview réalisée en 2013 autour de « Un monde meilleur »

Sacha Feiner : « Mon envie d’enfant est de faire du genre, de jouer avec des éléments de science-fiction et des monstres »

En juin dernier, le Jury Format Court a décerné son deuxième prix au festival Le Court en dit long 2016 à « Dernière porte au sud » de Sacha Feiner. Ce film d’animation fantastique est une adaptation de la bande-dessinée du même nom de l’artiste belge Philippe Foerster et dresse le portrait sinistre d’un petit garçon qui vit à l’écart du monde extérieur avec sa mère veuve. Pour l’occasion, nous nous sommes entretenus avec Sacha Feiner sur les mondes dystopiques, le film de genre et l’école maternelle comme descente aux enfers.

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« Dernière porte au sud », que le jury Format Court a primé, a connu un parcours assez brillant en Belgique et dans le monde.

En effet, « Dernière porte au sud » a eu la chance d’être primé dans tous les festivals belges où il a été présenté. Cela a commencé avec le Festival Anima en 2015 où on a eu le Grand Prix du meilleur court métrage de la Fédération Wallonie-Bruxelles et le Prix de la RTBF-La Trois, alors que le film venait à peine d’être terminé. Ensuite, on a eu le Prix Spécial du Jury au Festival international du film francophone (FIFF) il y a tout juste un an. Puis, on a reçu le tout premier prix pour un court métrage d’animation aux Magritte [ndlr. récompenses pour le cinéma belge] était aussi assez inattendu pour moi, puisque je n’ai pas fait d’école de cinéma et que je me considère toujours comme un peu extérieur du « milieu ». Au niveau international, le prix le plus impressionnant que le film a eu, c’est sûrement au Festival de Clermont-Ferrand dans la catégorie meilleure animation internationale. C’est la plus grande récompense qu’on peut y avoir. Durant les mois où le film tournait beaucoup en festivals, nous avions pu voir de très beaux films d’animation qui se retrouvaient également en compétition à Clermont-Ferrand. C’était incroyable de gagner face à ces films-là. Si j’avais été dans le jury, je ne sais pas si j’aurais primé mon film !

Raconte-nous la genèse du projet.

La décision de faire ce film n’était pas vraiment réfléchie, cela m’est venu de manière assez instinctive. J’ai découvert la bande-dessinée de Philippe Foerster quand j’étais tout jeune dans le recueil Fluide glacial qui appartenait à ma tante et qui traînait chez mes grands-parents. Ce sont des recueils d’histoires d’horreur assez glauques et malsaines. Des années plus tard, lorsque j’ai vraiment eu envie de faire du cinéma, j’ai repensé à cette BD assez régulièrement dans l’optique de l’adapter, ce qui ne m’arrive quasi jamais. J’ai été influencé par des films comme « Brazil » de Terry Gilliam, mais je n’avais pas encore eu une envide d’adaptation. Et puis, il se fait que j’étais censé être en écriture de long métrage il y 2 ans. Sans réfléchir, en rentrant de vacance, dans l’avion, j’ai écrit le dossier d’un court métrage pour « Dernière porte au sud ». Étonnamment, on a eu le financement du premier coup. On est donc parti là-dessus avec toute notre énergie, ce qui n’était pas plus mal parce que j’aurais été incapable de faire un long métrage à ce moment-là dans ma vie.

À quel moment as tu décidé d’impliquer Foerster dans le projet ?

Comme j’avais envie de faire ce film depuis un bon moment – 10 ans avant même d’en avoir la possibilité –, j’avais déjà contacté Foerster à ce sujet. Je craignais qu’il s’oppose à l’idée mais en fait ça n’a pas du tout été le cas. Il était très content à ce moment là – et il était tout aussi content 10 ans plus tard – que quelqu’un s’intéresse à ce récit parce que c’était la toute première histoire qu’il avait publiée dans Fluide glacial. Il était donc émotionnellement plus lié à celle-là qu’à une autre. Lorsqu’il a vu le tournage et les marionnettes, je crois qu’il a été assez touché, même si ce n’est pas quelqu’un de très démonstratif. D’ailleurs, il en parle dans le making-of. Il nous a toujours soutenus lors de tout le processus, ce qui était très important pour moi. C’était important pour moi de rappeler que c’est grâce à lui que ce film existe. C’est pour ça que j’ai voulu rester le plus fidèle possible à l’univers de la BD.

Peux-tu nous parler du processus d’adaptation en lui-même ainsi que de tes choix techniques ?

J’ai le moins possible remanié l‘histoire. Bien évidemment, j’ai dû légèrement modifier quelques aspects du récit de la BD pour que la trame narrative soit plus fluide et plus adaptée au médium cinématographique. Par exemple, j’ai enlevé un élément purement fantastique qui consistait à ce que Toto, la deuxième tête du protagoniste, éjecte un fluide lorsqu’il est fâché. J’ai remplacé ce détail par un cri puissant qui me semblait plus concret et plus palpable tout en étant plus gérable d’un point de vue technique. La bande-son apporte donc une toute autre dimension par rapport au livre. La musique composée par Alexandre Poncet est cruciale pour la narration, tout comme la voix de l’acteur Aaron Duqaine qu’on a trouvé via un casting parmi une vingtaine de petits garçons et qui correspondait parfaitement au personnage.

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J’ai également retravaillé le découpage de la BD d’origine qui était impossible à filmer, avec les planches verticales dramatiques. En revanche, je tenais à rester le plus fidèle possible à l’univers victorien très délabré qui nourrit très bien l’imaginaire du spectateur. J’y suis parvenu à l’aide de petits jouets issus de maisons de poupées qu’on a trouvées. Étant donné qu’on allait incruster les personnages sur un arrière-plan filmé, on n’avait pas besoin d’avoir ce décor à l’échelle des marionnettes.

En ce qui concerne la technique, j’ai eu la chance (même si certains verraient ça comme une contrainte) de travailler avec les marionnettes filmées qu’on ne pouvait jamais tourner à 360° puisqu’il y avait toujours un marionnettiste derrière. Ceci nous a obligés à prédéterminer le découpage de manière très précise car on ne pouvait plus le modifier au tournage ou au montage. Quelque part ça me soulage d’avoir un storyboard très bien établi, surtout en animation. Si on travaille avec des images de synthèse, on peut tout modifier a posteriori mais ici ce n’était pas possible.

Dans tes films, la narration est souvent basée sur le choix d’un certain monde ; c’est comme si l’espace et le lieu dans lesquels se déroule l’histoire déterminent l’histoire. Ces lieux sont toujours un peu en marge, un peu décalés ou dystopiques. D’où vient cette fascination ?

Je pense que c’est une question d’éducation et de vision du monde. Mon père était artiste peintre et il faisait des tableaux dans lesquels on retrouve ces univers dystopiques et des situations qui frôlent l’absurde. Il y a par ailleurs un perfectionnisme technique dans ses œuvres qui m’a influencé, tout comme ce qu’on trouve dans les univers orwelliens ou comme celui de de « Brazil ». Je retrouve cette dystopie dans le monde réel et j’ai besoin de la montrer dans mes films.

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Lors de notre dernière interview parue sur Format Court, nous avons abordé la question des multiples rôles que tu assumes au sein du générique. Comment est-ce que la situation a évolué depuis « Un monde meilleur » ? S’agit-il d’une contrainte ou d’une volonté de ta part ?

Sur mon premier film « Unsafe », il s’agissait d’une contrainte et une volonté parce je étais incapable de payer qui que ce soit pour travailler avec moi ! Sur « Un monde meilleur », c’était plus une volonté qu’une contrainte car il y avait des gens qui auraient pu m’aider mais je ne leur ai pas fait assez confiance et je n’ai pas assez communiqué comme il fallait. Par conséquent, j’ai fini par faire beaucoup de rattrapage d’erreurs commises sur le plateau à cause de cette mauvaise communication.

Avec « Dernière porte au sud » c’était de nouveau à la fois une volonté et une contrainte parce que j’ai pu vivre cette expérience avec beaucoup plus de facilité vu l’échelle du projet. Avec Chloé Morier, nous avons travaillé quasi à deux. Il y avait en plus le musicien Alexandre Poncet, le costumier Jackye Fauconnier, quelqu’un pour le mixage et pour une partie du montage son que j’ai quasi fait tout seul. En tout, on était moins d’une dizaine sur le projet. C’était tout à fait gérable d’autant plus qu’on avait un seul décor et deux personnages, avec des petites variations pour les marionnettes. C’était donc humainement possible même si cela représentait beaucoup d’heures de travail par jour pendant des mois.

Le making-of est un élément constant qui accompagne quasi toute ta filmographie. Quelle place a-t-il dans ton travail de réalisation ?

Je fais toujours le making-of avec les rushes du tournage que ma compagne Chloé Morier ou moi avons filmés. Parfois ça nous arrive de refaire des images juste pour le making-of. À la fin du tournage, on se retrouve avec une centaine d’heures de rushes qu’il faut réduire à quelques 20 minute ; il faut construire quelque chose de dynamique à partir de ces images qui risquent d’être d’un ennui mortel. Le making-of représente donc un boulot aussi grand que le film lui-même !

Dans un premier temps, le making-of est vraiment utile pour faire le deuil du film, pour tourner la page. Cela me permet d’avoir un recul sur tout le processus mais aussi de me rendre compte des erreurs que j’ai faites pour ne pas les refaire la prochaine fois.

Dans un deuxième temps, c’est aussi important pour mettre en avant la technique. Dans le cas de « Dernière porte au sud » je crois que c’est une technique qui est peu ou presque pas utilisée en animation, c’est-à-dire des marionnettes avec des mécanismes intégrés qu’on fait bouger avec des baguettes vertes qu’on peut ensuite effacer. Il s’agit vraiment d’une technique d’effets spéciaux qu’on voit dans les films live comme « Gremlins ». Les puristes diront que ce n’est pas une vraie animation si ce n’est pas fait image par image mais l’image de synthèse n’est pas non plus faite image par image. Le making-of permet donc d’assumer la technique particulière et de revendiquer le travail qu’on a fait. D’ailleurs, avec « Dernière porte au sud » j’ai mis quelques images du making-of dans le générique de fin pour que les spectateurs se rendent compte de ce que j’ai fait, beaucoup de gens ne savent pas si ce sont des marionnettes ou des images de synthèse.

La troisième raison pour le making-of est que c’est un peu la meilleure manière pour moi de vendre ce que je fais. Je suis beaucoup plus capable de m’exprimer artistiquement par ce biais que lors des soirées mondaines. C’est pour moi la manière la plus efficace de faire la promotion de mon travail !

Comment est-ce que tu penses que ce genre fantastique, que tu représentes en quelque sorte, est considéré en Belgique et ailleurs ?

Dans le monde en général, on voit bien que ce que les gens veulent, c’est du cinéma de genre. Les plus gros succès commerciaux sont des films de genre même s’ils sont mal faits ou si ce sont des reboots comme le nouveau Star Wars, ça reste ce que les gens veulent.
Je pense que c’est plutôt une question de traitement qu’une question de genre. En Belgique, « Un soir un train » d’André Delvaux pourrait être considéré comme un film de genre, c’était même la principale inspiration de Fabrice Du Welz pour une scène de son long-métrage « Calvaire ». On a donc du genre qui passe bien, et du genre qui passe moins bien, comme les « Tortues Ninja ». Dès qu’il s’agit de juger, il y a intérêt à ce que cela soit un petit peu plus subtile, ce que je trouve bien, parce que moi aussi je trouve que « Un soir un train » est meilleur que les « Tortues Ninja », mais le public n’est pas toujours d’accord. Le public en général et le box-office n’aiment pas ce qui est subtil, d’où la nécessité sans doute de trouver un équilibre entre les deux.

Tous ceux que je connais en Belgique qui essaient de faire du genre partent du principe qu’ils vont se faire refouler et que ça n’ira pas. Alors que de ma propre expérience, tout ce que j’ai soumis à la commission de sélection de films rentre dans la catégorie du film de genre ; et ça s’est toujours bien passé. Je crois que cela part forcement de mon intention, qui n’est pas de faire un film de genre mais qui est simplement d’exprimer ce que j’ai envie d’exprimer sans me poser la question du genre. Mon envie d’enfant est de faire du genre, de jouer avec des éléments de science-fiction et des monstres et des marionnettes. Ma part d’adulte a envie d’aborder le sujet qui peut être dans n’importe quel style de film.

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Est-ce que tu peux nous parler de ton projet de long-métrage ?

Je ne peux en parler que depuis peu, car cela ne fait pas très longtemps que je sais ce que c’est. C’est l’histoire d’un enfant qui arrive dans une école maternelle et qui croit tout savoir mais apprend vite que ce n’est pas le cas. J’ai eu envie de revenir sur ma propre expérience à l’école maternelle qui était comme une sorte de descente aux enfers, un monde horrible et difforme avec des personnages monstrueux qui avaient la capacité de me faire mourir de peur d’un seul regard. Je voudrais mettre en scène un monde où rien n’est tangible, où il n’y a pas vraiment de repères, où tout se déforme, dans l’espace, le temps, le langage… Dit comme ça, ça à l’air très expérimental ! C’est pourquoi j’ai aussi ressenti le besoin impérieux de suivre des cours de scénario un peu poussés pour arriver à écrire une véritable histoire. Pour que ce ne soit justement pas trop expérimental, pour arriver à concilier mes envies « arty » avec un souci « de box office », c’est à dire créer quelque chose d’accessible pour le public ? »

Tu le conçois comme un film en live ou une animation ?

Justement, c’est une question qui se pose encore, je n’ai pas envie de trop y penser pour le moment. Là je me concentre sur le personnage et son cheminement individuel, indépendamment des éléments fantastiques. Je vais les ajouter quand j’en aurai vraiment besoin. Il faut que les problèmes humains trouvent des solutions humaines, sinon ça n’ira pas. D’ailleurs, j’ai vu tous les Harry Potter pour faire attention à certaines choses, et j’ai bien vu à quoi il fallait faire attention, à des Deus ex machina par exemple ! Idéalement, je voudrais le faire en live pour une raison que je crois être importante, c’est-à-dire que visuellement les choses qui vont déstabiliser le spectateur seront souvent des illusions d’optiques et des fausses perceptives : des personnages qui grandissent ou rétrécissent au fur et à mesure qu’ils traversent les pièces.

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Comment est-ce que tu perçois le format du court métrage ?

Il y a des gens qui ne font que du court, qui n’ont pas spécialement envie de passer au long, c’est rare mais ça existe. Dans mon cas, le court métrage est plus une préparation à faire du long ; c’est humainement quelque chose d’important pour moi, d’avoir fait du court parce que cela permet des erreurs à une petite échelle, ce qui est vraiment très utile avant de débarquer sur un projet de long. Sur « Un monde meilleur », par exemple, j’ai fait une somme d’erreurs gigantesque et cela m’a servi sur « Dernière porte au sud » qui s’est passé infiniment mieux à tous les points de vue. Si je peux apprendre de mes erreurs sur les courts en faisant le long, ce sera bien. Je pense qu’il faut faire un long à l’échelle de ce qu’on est capable de faire. Il ne faut ni se surestimer ni se sous-estimer. Le projet de long doit être une déduction de ce qu’on a pu vivre en faisant du court. Si il y a des choses qui paraissent totalement impossibles en faisant du court, c’est que l’on doit encore apprendre avant de faire un long, et pour ça le court est une étape indispensable. Si j’ai le luxe de revenir au court, je le referai volontiers. D’ailleurs, j’ai en ce moment aussi un projet de court métrage que je pourrai réaliser pendant le financement de mon premier long-métrage si celui-ci dure trop longtemps.

Propos recueillis par Adi Chesson et retranscrits par Karine Demmou et Adi Chesson

Articles associés : la critique du film, le reportage « Sacha Feiner. Le fantastique entre fiction et animation »

Format Court présent à la la Fête du court métrage 2016

Parrainée par Bérengère Krief et Vincent Lacoste, la Fête du court métrage se déroulera cette année du 15 au 18 décembre dans toute la France. Au travers de projections, de rencontres et d’ateliers, cette manifestation nationale s’adresse à tous les publics, des plus petits aux plus grands. Fête gratuite et participative, elle a pour objectif de faire découvrir le court au plus grand nombre.

Format Court participe pour la deuxième année consécutive à la manifestation et vous donne rendez-vous du vendredi 16 au dimanche 18 décembre au Carreau du Temple, à Paris (4, Rue Eugène Spuller, 75003 Paris) sur son stand partagé avec la Fédération des Jeunes Producteurs Indépendants. On vous y attend nombreux !

Bon à savoir : l‘entrée est gratuite, le 16 décembre est réservé aux étudiants, et les journées du 17 et 18 décembre sont ouvertes au grand public.

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Autre bonne info : dimanche 18/12, à 15h15, Format Court présentera  dans le mini-agora ses activités (web & forme courte, critique & diffusion, soutien des auteurs sur le net et en salle) et projettera les films de deux réalisateurs primés par notre site, « Le Skate moderne » de Antoine Besse, Prix Format Court au Festival de Grenoble 2014, présélectionné aux prochains Cesar, et « Corpus » de Marc Hericher, Prix Format Court au Festival Court Métrange 2015. Les deux réalisateurs seront présents et reviendront sur leurs parcours et films respectifs.

Pour assister à cette rencontre, retrouvez notre équipe et nos invités ce dimanche 18/12 au Carreau du Temple, soit en réservant votre billet en ligne soit en vous présentant directement sur place (entrée libre). Le petit bonus : on a des Carambar à vous offrir et un fameux Top 5 des meilleurs courts de l’année à vous soumettre !

Manoman de Simon Cartwright

« Manoman » de Simon Cartwright, un court-métrage d’animation hilarant et accrocheur d’une durée de 11 minutes, nous rapproche du côté obscur de la force et nous invite en même temps à perdre le contrôle total, comme ses protagonistes. Primé par le Jury Prix Format Court au Festival Court Métrange, nommé aux BAFTA et ayant fait ses débuts à la Cinéfondation 2015, ce film est loin de rendre indifférent le public et les jurys festivaliers. Projeté ce soir à Paris, à l’occasion de la nouvelle Soirée Format Court au Studio des Ursulines, il est accompagné d’une exposition de dessins et croquis préparatoires autour du film.

Après avoir étudié au College of Art d’Edinburgh, Simon Cartwright rend son travail de fin d’études à la prestigieuse école britannique National Film and Television School (NFTS). Le résultat est « Manoman » , produit par Kamilla Kristiane Hodøl. À travers ce film, il nous raconte l’histoire de Glen, un homme ordinaire ayant des conflits internes non résolus, qui décide de trouver une solution à ses problèmes en participant aux séances de “Thérapie Primal”, une technique psychologique conçue par Arthur Janov. Pendant l’une d’elles, son moi intérieur, sortant littéralement des toilettes, devient une présence humaine auto-destructrice nommée Manny. Ce nouveau personnage hétérogène, frankesteinien et inégal, semble libérer une bête intérieure incontrôlable. Un Bacchus fou, psychopathe faisant glisser le protagoniste vers une fin cathartique et brutale, à travers un voyage nourri de testostérone rendant hommage à la fantaisie la plus névrotique et sombre.

Cette comédie noire et fantastique explore certains aspects de la masculinité, notamment le machisme dans un monde sauvage et les idéaux d’une virilité portée à son maximum. Ce court-métrage nous invite à la découverte de soi grâce à l’introversion de Glen et à l’impitoyable Manny. Le film joue sur nos peurs primaires et irrationnelles de l’inconnu dans un monde empli de “violence, sexe et rock’n’roll”.

Glen & Manny, antagonistes animés représentant nos instincts primaires, font appel à l’ironie et l’absurde, peuvent renvoyer à des films tels que « Fight Club », « Orange Mécanique  », « Dr Jekyll et Mr Hyde », « Le Seigneur des Anneaux », mais aussi à “Das Unbehagen in der Kultur” de Sigmund Freud.

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À l’origine, « Manoman » devrait être réalisé en stop-motion, mais cette idée a été rejetée par la NFTS qui la considérait comme trop laborieuse. Cartwright propose alors un mélange entre marionnettes à tige en silicone et animation numérique. Seulement, la production se complique à cause du poids des marionnettes, qui ne permet pas de mouvement fluide et léger dans les décors. L’introduction de tiges métalliques dans les bras des personnages confère par contre une esthétique unique à ce court-métrage, à mi-chemin entre l’artificialité du théâtre (sans trucages) et une variante du cinéma en stop-motion. L’expression faciale des personnages, réalisée grâce à une infographie numérique très austère mais adéquate aux mouvements, permet d’introduire littéralement de la vie dans leurs yeux et d’offrir une réelle interaction entre les marionnettes. Toujours dans le film, l’influence minimaliste et primitiviste du sculpteur Henry Moore se fait ressentir, notamment en ce qui concerne les formes arrondies, simples et solides des personnages.

Ce film voyou et explosif offre une vision totalement originale de la tension entre exigences pulsionnelles et restrictions imposées par la culture dominante. En mélangeant les techniques, Simon Cartwright montre des personnages tels qu’ils sont, en offrant au spectateur habitué aux grands effets spéciaux, les fils de fer bruts de ses créatures de silicone. Malgré une technologie de pointe, « Manoman » retourne aux origines du cinéma, sans avoir besoin de renforts de grandes trucages ou d’hyperboles techniques. Une libération, un enchantement, de l’hyperréalisme cinématographique pour un film formidable, punchy, restant longtemps en mémoire.

Adriana Navarro Álvarez

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M comme Manoman

Fiche technique

Synopsis : Glen,le protagoniste du film, a libéré une sorte d’homoncule diabolique, qui le pousse à commettre des actes odieux.

Genre : Animation

Durée : 10’43″

Pays : Royaume-Uni

Année : 2015

Scénario : Simon Cartwright

Réalisation : Simon Cartwright

Montage : Paco Sweetman

Son : Terence Dunn

Production : National Film and Television School

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Les prochains salons de l’ESRA

Crée à Paris en 1972, le Groupe ESRA est le premier groupe privé de formations aux métiers de l’audiovisuel en France. Il propose des formations liées aux métiers du Cinéma et de l’Audiovisuel, du Son et du Film d’Animation. L’établissement est reconnu par l’État et délivre dans chacun des trois domaines un diplôme visé par l’État à Bac +3. Depuis 45 ans, le groupe a formé plus de 6000 professionnels en activité dans l’audiovisuel, recensés dans ESRA Pro, l’annuaire des anciens.

Tout au long de l’année, le Groupe ESRA organise des Journées Portes Ouvertes à Paris, Nice et Rennes et vient présenter ses formations sur de nombreux salons étudiants. Dans les prochains jours, il sera présent dans 3 salons à St-Brieuc, Vannes et Paris.

esra

Salon de l’Enseignement Supérieur en Côtes d’Armor : Sup’armor, les métiers du numérique, Rencontre avec ESRA Brestagne : du 8 au 10 décembre 2016 – St Brieuc

Palais des Congrès Equinoxe / Brézillet à Saint-Brieuc
Rue Pierre de Coubertin, 22000 Saint-Brieuc
Parking gratuit

Infos : http://www.suparmor.fr/

Salon Studyrama des Etudes Supérieures, formations de Bac à Bac +5, Rencontre avec ESRA Bretagne : le 10 décembre 2016 – Vannes

Adresse : Le Chorus – Hall B, 8, rue Daniel Gilard, 56000 Vannes
Accès : Bus – Ligne 3 – Arrêt Le Racker ou ligne 11 – Arrêt Parc du Golfe
Parking gratuit

Infos : http://www.studyrama.com/salons/salon-studyrama-des-etudes-superieures-de-vannes-13

Salon des Etudes et des Métiers d’Avenir : Jeux vidéo et cinéma d’animation, Rencontre avec le groupe ESRA autour du cinéma, de l’audiovisuel, du son et du cinéma d’animation, les 10 et 11 décembre 2016, Paris

Espace Champerret, Rue Jean-Ostreicher
Métro : Porte-de-Champerret ou Louise-Michel
RER : ligne C, station Pereire
Bus : lignes PC, 84, 92
Infos : Event Facebook

Dārznieks de Madara Dišlere

Primé par le Jury Format Court lors du dernier Festival Européen du Film Court de Brest, « Dārznieks » (« Le Jardinier »), troisième court métrage de la réalisatrice lettone Madara Dišlere, est une histoire de don et de partage, une histoire d’écoute aussi. Le film nous plonge dans la campagne lettone au sein d’une nature verdoyante et généreuse qui s’offre à nous, spectateurs, et offrira bien plus à celui qui saura l’écouter et la chérir, comme c’est le cas du personnage principal du film, un homme sans nom, personnage mystérieux qui ne semble vivre que pour et par cette terre qu’il travaille en tant que jardinier.

darznieks-madara-dislere

Un lent travelling suit le parcours sinueux des racines d’un arbre, rythmé par des battements de cœur qui préfigurent une présence humaine. L’homme, ou l’Homme, se mêle parfaitement au paysage et apparaît comme le représentant d’une humanité qui s’est perdue mais qui fut un jour, tel Adam dans le jardin d’Éden, en réelle communion avec la nature. Il manipule la terre à mains nues, s’offre à elle, lui parle tandis qu’elle lui répond en lui offrant tout ce qu’elle a à donner. Le soleil vient se reposer sur la peau de son dos nu et éclairer l’espace filmique à perte de vue. Dans « Dārznieks », l’utilisation de la lumière naturelle accentue un peu plus cette impression que les images qui nous sont montrées sont une offrande qui se suffit à elle-même : les éléments qui se situent dans le cadre, gorgés de soleil ou baignés dans la brume matinale, apparaissent d’une beauté éblouissante et encouragent la contemplation. On se laisse bercer par cette lumière mais également par les sons de la nature, celui du vent traversant les champs ou des racines arrachées à la terre : « Dārznieks » ne s’encombre pas de bruits ou de mots superflus si ce n’est ceux de l’homme, narrateur qui chérit et nous raconte la terre. Le film n’a finalement aucun dialogue qui passe par des mots, à l’exception du moment où les propriétaires et des amis prennent la relève pour venir cueillir les pommes de terre. La récolte, c’est aussi un moment de vie en collectivité et de fête, ce que le jardinier voit d’un mauvais œil, comme un manque de respect à la terre.

Lorsque ce dernier pénètre dans le champ de tournesols, la caméra s’approche doucement de l’un d’entre eux comme pour nous permettre à nous spectateurs d’en pénétrer le mystère, de s’en imprégner. La caméra se mêle aux plantes et se place comme un regard témoin d’une osmose illustrée par exemple dans un champ et contre-champ du visage béat de l’homme et du tournesol à la forme arrondie, tel un visage humain. Les nombreux travellings au ras du sol sont fluides et lents, à l’instar des plantes qui poussent progressivement au fil des jours. Madara Dišlere et ses deux chefs opérateurs montrent une grande maîtrise du cadre et du rythme dans un enchaînement d’images qui semble parfaitement dosé, et nous invite à prendre le temps de contempler et de se laisser porter par le rythme des saisons.

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« Darznieks » est un film symbolique tout aussi mystérieux que son personnage sur le passage du temps qu’on ne peut pas entièrement apprivoiser. Le vieux jardinier, qui maîtrise parfaitement le rythme des saisons lorsqu’il s’agit de cultiver la terre, ne peut cependant pas maîtriser celui qui le confronte à la vieillesse et au monde moderne. La terre et celui qui la nourrit sont empreints de subtilité et de spiritualité et semblent représenter un monde disparu, un passé qui ne parvient pas à répondre aux exigences de la modernité. Lorsqu’il est remercié par ses employeurs, un jeune couple tenu à distance, filmé à travers une fenêtre qui les sépare de la nature, c’est tout son monde qui s’effrite telle la terre entre ses doigts. On revoit alors des bribes de souvenirs qui le lient à cette terre et on découvre qu’elle fut celle de sa famille, mais qu’elle ne lui appartient plus. L’homme effectue une sorte de retour aux origines, et finit par ne faire plus qu’un avec le sol avec lequel il a tant partagé, dans un dénouement mystérieux. Qui reste-t-il aujourd’hui pour traiter la terre avec autant de dévotion ?

Agathe Demanneville

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D comme Dārznieks

Fiche technique

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Synopsis : Un jardin fait le bonheur et l’épanouissement d’un vieux jardinier. Le jardin ne lui appartient plus mais il se sent toujours comme chez lui. Il communique avec le jardin qui lui répond, lui offrant un refuge et une riche récolte.

Genre : Fiction

Durée : 20′

Pays : Lettonie

Année : 2016

Réalisation : Madara Dišlere

Scénario : Madara Dišlere

Image : Gatis Grinbergs, Janis Reinfelds

Montage : Armands Zacs

Son : Ernests Ansons

Production : Tasse Film

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Rappel. Soirée Format Court ce jeudi 8 décembre 2016 !

Ce jeudi 8 décembre 2016, à 20h30, Format Court organise sa dernière soirée de l’année au Studio des Ursulines (Paris, 5ème). Cinq courts-métrages français et étrangers (Belgique, Royaume-Uni, Suède, Lettonie) sélectionnés et primés en festivals, dont pas moins de trois Prix Format Court récemment attribués par notre équipe, seront projetés à cette occasion : « Ennemis intérieurs » de Sélim Azzazi, « Totems » de Paul Jadoul, « Darznieks » (The gardener) de Madara Dišlere, « Hopptornet » (Ten Meter Tower) de Maximilien Van Aertryck et Axel Danielson, « Manoman » de Simon Cartwright.

Nos invités, ce soir-là, seront Arthur Lemasson, sélectionneur au Festival de Brest et l’équipe du film « Ennemis intérieurs », réalisé par Sélim Azzazi, Prix Format Court au dernier Festival de Villeurbanne & Short listé aux Oscars 2017.

Enfin, deux exposition de dessins et croquis préparatoires vous seront également proposées autour de « Totems » de Paul Jadoul (en sélection nationale au prochain Festival de Clermont-Ferrand) et de « Manoman » de Simon Cartwright (Prix Format Court au Festival Court Métrange 2016).

Soyez au rendez-vous !

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En pratique

– Projection : 20h30, accueil : 20h
– Durée de la séance : 84′
– Studio des Ursulines : 10 Rue des Ursulines, 75005 Paris
– Accès : RER B Luxembourg (sortie rue de l’Abbé de l’Épée), Bus 21, 27 (Feuillantines), 38 ou 82 (Auguste Comte), 84 ou 89 (Panthéon). Métro le plus proche : Ligne 7, arrêt Censier Daubenton (mais apprêtez-vous à marcher un peu…)
Evenement Facebook
Entrée : 6,50 €
Réservations vivement recommandées : soireesformatcourt@gmail.com
– Prochaine séance : jeudi 12 janvier 2017 (séance anniversaire !)

Clermont-Ferrand 2017, la sélection nationale

Après la sélection labo et avant l’internationale , voici les films qui feront partie de la sélection nationale du prochain Festival de Clermont-Ferrand. 60 films la composent. Voici lesquels.

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Films sélectionnés

À la chasse de Akihiro Hata
L’âge des sirènes de Héloïse Pelloquet
Alphonse s’égare de Catherine Buffat, Jean-Luc Gréco
Animal de Jules Janaud, Fabrice Le Nezet
Les animaux domestiques de Jean Lecointre
Après de Wissam Charaf
Asphalte de Lisa Matuszak
Au loin, Baltimore de Lola Quivoron
Baby Love de Nathalie Najem
Bêlons de El Mehdi Azzam
Blind Sex de Sarah Santamaria-Mertens
The Brother de Léa Triboulet
Le bruit du gris de Stéphane Aubier, Vincent Patar
Cabane de Simon Guélat
Ce qui nous éloigne de Hu Wei
Chasse royale de Lise Akoka et Romane Gueret
Children de Paul Mas
Cinq nuits de Guillaume Orignac
Les corps interdits de Jérémie Reichenbach
Des résidus analytiques de Jon Boutin
Dirty South de Olivier Strauss
Du plomb pour les bêtes de Theodore Sanchez
The Empty (La chambre vide) de Dahee Jeong
En cordée de Matthieu Vigneau
L’enfance d’un chef de Antoine de Bary
Estate de Ronny Trocker
Et ta prostate, ça va ? de Jeanne Paturle, Cécile Rousset
Et toujours nous marcherons de Jonathan Millet
Féfé limbé de Julien Silloray
Le film de l’été de Emmanuel Marre
Fox-terrier de Hubert Charuel
Garden Party de Florian Babikian, Vincent Bayoux, Victor Caire, Théophile Dufresne, Gabriel Grapperon, Lucas Navarro
Goût Bacon de Emma Benestan
Guillaume à la dérive de Sylvain Dieuaide
Herculanum de Arthur Cahn
I Made You, I Kill You de Alexandru Petru Badelita
I Want Pluto to Be a Planet Again de Marie Amachoukeli, Vladimir Mavounia-Kouka
Je les aime tous de Guillaume Kozakiewiez
Journal animé de Donato Sansone
Koropa de Laura Henno
Kymco de Marine Feuillade, Maxence Stamadiatis
La laine sur le dos de Lotfi Achour
Lokoza de Isabelle Mayor, Zee Ntuli
Marie salope de Jordi Périno
Mars IV de Guillaume Rieu
Les misérables de Ladj Ly
Oh oh chéri de Lola Roqueplo
Olga de Maxime Bruneel
Panthéon Discount de Stéphan Castang
Le petit de Lorenzo Bianchi
Pouvez-vous boiter ? de Petra Szocs
Que vive l’Empereur de Aude Léa Rapin
Rase campagne de Pierre-Emmanuel Urcun
La république des enchanteurs de Fanny Liatard, Jérémy Trouilh
Rhapsody In Blueberry de Gaëlle Denis
Le sens des choses de Frédéric Radepont
Sophiloscope de Daisy Sadler
Ta bouche mon paradis de Emilie Aussel
Totems de Paul Jadoul
Un ciel bleu presque parfait de Quarxx

Tendresse de Caroline Poggi et Jonathan Vinel

Clip, 4′, France, 2016, Grand Blanc

Le couple de cinéastes Jonathan Vinel et Caroline Poggi nous donne de ses nouvelles au travers d’un clip réalisé pour le groupe Grand Blanc. Des années après leur détonnant moyen-métrage « Tant qu’il nous reste des fusils à pompes » et après avoir livré cette année un nouvel opus tout aussi puissant, « Notre héritage », ils prolongent avec ce clip l’exploration d’un imaginaire adolescent qui leur est propre. Avec cette déambulation nocturne dans les rues désertes d’une ville de campagne, l’apparition de quelques fétiches autour desquels s’agrège progressivement un petit groupe de jeunes garçons et filles désœuvrés, ce très court-métrage parvient à concentrer un grand nombre d’éléments qui font la singularité des réalisations du couple. La musique lancinante de Grand Blanc se met au diapason des images de Poggi et de Vinel, et leur mariage fait gonfler, le temps d’une chanson, une bulle de « Tendresse » absolument bouleversante.

Marc-Antoine Vaugeois

Hommage à Nicolas Granger

Nous avons appris dimanche dernier la disparition de l’acteur Nicolas Granger, à l’âge de 40 ans. Après une importante carrière théâtrale étalée sur vingt ans, au cours desquels il avait notamment collaboré avec le metteur en scène Pascal Rambert, il s’était illustré ces dernières années dans plusieurs courts-métrages qui ont marqué la production française, en particulier les films « Peine perdue » d’Arthur Harari et « Il est des nôtres » de Jean-Christophe Meurisse. Ces deux films, projetés lors de la onzième édition des Rencontres du moyen-métrage de Brive en 2014, avaient remporté de nombreuses récompenses, dont le Prix Format Court que nous avions alors attribué au film d’Harari.

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© Marc-Antoine Vaugeois

C’est peu dire que la performance de Nicolas Granger avait fortement conditionné notre décision à l’époque. Au milieu d’une belle distribution, qui réunissait également le jeune Lucas Harari en dragueur mal assuré et la surprenante Émilie Brisavoine en citadine farouche, il campait avec une fébrilité bouleversante le personnage de Rodolphe, vieux rapace revenu de tout mais désireux d’entraîner dans son sillage quelques proies bien choisies pour un dernier tour de piste. S’orchestrait alors une valse des désirs entre tous les protagonistes du film, qui se mouvaient au gré des humeurs du personnage de Rodolphe, sans qu’à aucun moment l’on ne soit en mesure de discerner ses intentions véritables. Le récit d’initiation que dessinait le film avec la trajectoire du jeune Alex (Lucas Harari) dont semble se jouer tout du long l’imprévisible Rodolphe se laissait progressivement contaminer par autre chose, une mélancolie profonde qu’apportait le jeu, et en particulier le regard de Nicolas Granger. La séquence finale, qui voit les deux hommes échouer sur un îlot perdu au milieu d’un lac et de la végétation, faisait culminer ce sentiment à travers un échange de regards silencieux où le couple de dragueurs un peu minables finissait par se contempler en miroir l’un de l’autre. L’on comprenait alors que, moins qu’une initiation à la dureté de la drague, c’était bien le parcours de la peine que traçait le récit du film et que le personnage de Rodolphe s’était donné pour mission de faire traverser au jeune Alex avant de s’abandonner pour de bon sur cette île.

Nous avions appris auprès d’Arthur Harari que les rôles avaient été largement influencés par les différents acteurs du film, qu’ils avaient été nourris par leurs gestes, leurs dictions, leurs vécus. On ne saurait dès lors dénouer complètement la part de fiction, de « vrai » et de « faux » dans le déchirant monologue que délivrait Granger sur la barque sous le regard médusé de Lucas Harari, le récit d’une vie faite de marginalisation progressive, d’ivresses que l’on partage en groupe puis d’errances en solitaire. Ce genre de scènes où la définition du jeu se brouille suffisamment pour lui permettre d’atteindre son expression la plus forte, la plus nue, fut salué par beaucoup et distingué en son temps (le prix d’interprétation masculine de l’ultime édition du Festival de Vendôme fut remis à Nicolas Granger pour ce rôle). Alors que se rappelle à notre souvenir cette magnifique composition, nous ne pouvons que déplorer davantage la perte de l’une des plus belles révélations que nous avait récemment offert le milieu du court-métrage. Nicolas Granger aura tout de même eu le temps de croiser la route d’autres cinéastes avant sa disparition, notamment d’Emmanuel Finkiel qui l’avait recruté pour son nouveau long-métrage inspiré de Marguerite Duras, « La douleur », ainsi que Doris Lanzmann, jeune réalisatrice que nous découvrions au premier workshop de pitchs à Brive lors de la même édition qui révéla Granger dans les films d’Harari et de Meurisse.

Marc-Antoine Vaugeois

Or Sinai. Les femmes sous un autre angle & les petites histoires

Parmi les jeunes réalisatrices actuelles, l’Israélienne Or Sinai, diplômée de l’École Sam Spiegel de Jérusalem, nous intéresse particulièrement. Son film de fin d’études « Anna » a fait ses débuts à la Cinéfondation (Cannes) en mai dernier où il a gagné le Premier Prix. Un mois plus tard, il obtenait le Prix Format Court au Festival de films d’écoles de Tel Aviv. Ce portrait de femme cherchant à combler sa solitude accumule les sélections dans les festivals actuels et vient d’obtenir le Grand Prix du Jury au Poitiers Film Festival ce weekend. En octobre, Or Sinai était invitée à Paris pour présenter son film à l’occasion de la reprise de nos séances au Studio des Ursulines. Entretien autour de l’art intense, du mystère court, du monteur incontournable et de l’importance des femmes.

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Pourquoi as-tu voulu étudier le cinéma et aller à l’École Sam Spiegel de Jérusalem ?

Je ne savais pas quoi étudier. Je ne fais pas partie de ces gens qui ont su dès l’âge de cinq ans qu’ils deviendraient réalisateurs. Je pensais étudier la psychologie, alors je me suis inscrite en psychologie dans toutes les universités d’Israël, mais au fond de moi j’avais cette crainte qu’en allant à l’université, mon côté créatif dépérirait. Petite, j’avais déjà pour habitude d’écrire, j’avais suivi des cours de théâtre, et à l’âge de 14 ans, j’avais une caméra. J’expérimentais des choses et puis, j’ai réalisé que le cinéma pouvait être bien pour moi car c’était une combinaison de toutes ces choses que j’aimais faire. Par chance, un ami m’a parlé de l’école Sam Spiegel, cela paraissait difficile et attirant à la fois car j’ai pris cela comme un challenge. J’ai décidé d’essayer et je n’ai postulé qu’à cette école. Je me suis dit : « si je réussis, tant mieux, et si je ne réussi pas, tant pis ».

Pourquoi voulais-tu étudier la psychologie ?

Ça m’intéresse beaucoup car depuis toute petite, j’aime soigner les gens, parler de leur vie et de leurs histoires.

Qu’écrivais-tu et que filmais-tu ?

Avec mes amis, on a fait quelques courts métrages, des films d’adolescents un peu stupides. C’était pour moi une manière d’expérimenter mais je ne m’en rendais pas compte à ce moment-là. C’était juste un truc marrant, j’écrivais aussi des nouvelles et mes pensées. C’était une façon de m’exprimer. J’ai toujours la sensation de mieux réfléchir lorsque j’écris, mais je ne réalisais pas que tout cela était lié.

Tu as mentionné un ami qui t’a parlé de l’école Sam Spiegel. Pourquoi cette école en particulier ?

Vivre à Jérusalem m’intéressait, mais ce n’était pas la raison de mon choix. J’avais entendu dire que cette école était très intense et difficile. J’aime les choses intenses, je suppose que j’ai fait ce choix parce que j’étais plus jeune et que je me disais que c’était comme ça qu’il fallait étudier l’art : intensément.

Avais-tu déjà vu des films de cette école ?

Seulement après. C’est drôle car au moment des premiers tests, on doit envoyer des histoires et des photos qu’on a prises. Ensuite, on est convoqué à un entretien. Lorsqu’on m’a annoncé que je devais m’y présenter, j’avais tellement peur qu’on me pose des questions sur des réalisateurs et des films que j’ai regardé plein de films en l’espace de deux semaines ! C’est seulement après avoir intégré l’école que je suis allée à des projections.

Quelle était ta conception du court métrage avant d’intégrer cette école ?

Je n’en avais aucune. C’était un peu un mystère. Je ne savais même pas vraiment ce que j’allais étudier dans une école de cinéma. Je l’ai découvert sur place.

À l’école, j’ai étudié des choses techniques : comment écrire un scénario, qu’est ce qui peut se passer ou ne doit pas se passer dans un scénario de court, ce que devrait être une histoire courte dans laquelle il ne faut pas vouloir tout raconter. J’ai aussi étudié le montage, la photographie, le travail avec les acteurs, … .

Est-ce à partir du film « Two » que tu as trouvé une façon d’exprimer ta sensibilité et ton point de vue en tant que femme ?

« Two » est le seul film que j’ai fait tel que le préconisait l’école et j’ai réalisé « Violeta », mon documentaire, toute seule. L’école se concentre sur la fiction et ne s’intéresse pas vraiment au documentaire. C’est en train de changer mais je ne saurais pas dire pourquoi. J’ai donc fait ce documentaire avec l’aide d’un de mes professeurs, mais le directeur de l’école ne l’a vu qu’une fois terminé, afin que je ne sois pas interrompue, et cela a été bénéfique pour moi. Car quand ils s’immiscent dans la réalisation d’un film, ils vous embrouillent. En tant que monteuse, j’ai vu plein de fois des réalisateurs abandonner des éléments très importants, l’âme du film. Peut-être que ces choses ne sont pas très importantes pour l’histoire mais ils abandonnent parce que l’école exerce une forme de pression sur eux, et le film devient un autre film.

Tu as donc monté uniquement des films d’école ?

Non, je fais beaucoup de montage, pour des émissions télévisées ou des documentaires.

Est-ce quelque chose tu vois également en dehors de l’école, cette élimination d’images importantes ?

Bien sûr, et c’est toujours très déroutant, mais je pense que le monteur doit prendre soin du réalisateur, faire attention à ce qu’il ne perde pas ce qui lui semble le plus important.

Est-ce toi qui fait le montage de tes films ?

Non, je ne peux pas. Lorsque je monte mes propres films, soudainement, je ne sais plus monter…

Peut-être est-ce trop personnel.

Peut-être. Pour « Anna », j’avais une très bonne monteuse (Noy Barak). J’ai joué avec le matériel mais je ne faisais jamais rien sans elle.

Pourquoi as-tu décidé de te diriger vers le montage ?

En Israël, tout est réuni mais divisé entre les réalisateurs et les producteurs. En tant que réalisateur, on étudie un peu tout, et on décide après la première année ce qu’on veut faire.

Quand j’ai commencé mes études, j’ai découvert que le montage était quelque chose que je faisais instinctivement. J’aimais ça.

Et que penses-tu avoir appris dans cette école ? Que gardes-tu en tête ?

J’ai tout appris car je ne savais rien. J’ai regardé énormément de films, étudié les classiques et le langage du cinéma. Je pense que la chose la plus importante que j’ai apprise est comment raconter une histoire, car je ne le savais vraiment pas avant.

Est-ce que cela t’aide à écrire actuellement ton long métrage ?

Oui bien sur, parce que dans mon école il y a beaucoup de pratique, on fait nos propres films mais on travaille aussi sur ceux de nos amis, sur les castings, la production ou autre chose. On gagne en expérience, ça aide beaucoup.

Les personnes que tu y as rencontrées sont-elles celles avec lesquelles tu vas travailler ? L’équipe technique du tournage par exemple ?

Le directeur de la photographie (Saar Mizrahi) et la monteuse qui ont travaillé sur « Anna », je les emmènerai partout avec moi, c’est sûr ! C’est drôle de sentir qu’on grandit ensemble !

Après l’école, beaucoup de gens peuvent engager des directeurs de la photographie ou des monteurs plus expérimentés mais je souhaite vraiment rester avec eux car on s’offre beaucoup mutuellement. On découvre des choses ensemble et je pense que cela apporte beaucoup au film.

Lorsqu’on sort d’école en Israël, est-ce facile de faire d’autres courts métrages ?

Ce n’est pas facile car il n’existe que deux fonds qui distribuent des aides aux courts métrages qui ne sont pas des films d’étudiants, et c’est très difficile de les obtenir. Il n’y a pas comme en France de chaînes de télévision qui diffusent des courts.

Il n’y a pas de courts métrages diffusés à la télévision en Israël ?

Non.

On ne peut donc les voir qu’en festivals ?

Oui.

Cela signifie que tu ne peux toucher un large public qu’en faisant des longs métrages ?

Oui.

Est-ce une des raisons pour lesquelles tu veux faire un long métrage aujourd’hui ?

En fait, j’espère faire quelques courts métrages avant le long car ça va prendre pas mal de temps.

Concernant le fond de tes films, plus particulièrement dans « Anna », tu sembles avoir un intérêt particulier pour la solitude et l’expérience du désir. Est-ce quelque chose que tu souhaites améliorer dans de futurs courts ou un long métrage ?

Avant tout, je pense que je ne peux rien raconter d’autre que des histoires féminines, ensuite, je pense que c’est important parce qu’il y a beaucoup moins de personnages féminins au cinéma, et sans vraiment savoir pourquoi, la solitude est un sujet que je traite sans arrêt. C’est drôle car il y a quelques mois, j’ai retrouvé une boîte avec des carnets qui datent de mon enfance. Vers 13-14 ans, à l’époque où je les ai commencés, j’écrivais sur la solitude et les difficultés alors que je n’ai jamais été seule. J’ai deux frères et une sœur, nous sommes une grande famille, j’ai toujours eu des amis, mais pour une raison que j’ignore, la solitude est toujours présente. Les immigrés sont aussi un sujet que j’aime traiter mais je ne saurais pas vraiment dire pourquoi. J’ai cette attirance pour les personnages immigrés parce que j’ai la sensation qu’ils ne sont pas à leur place. On doit tous gérer pas mal de choses, mais pour eux c’est un combat encore plus difficile.

En fait, si je comprends bien, tu t’intéresses aux minorités. En tant que femme et réalisatrice, tu as une responsabilité, une voix, tu racontes les histoires que tu veux et qui te semblent importantes.

Oui, et les problèmes propres aux femmes, je les vis. C’est donc important pour moi d’en parler. J’ai toujours été très proche de ma mère, on a une relation très spéciale et elle me disait toujours qu’elle avait eu une enfance malheureuse et elle m’en parlait beaucoup. Quand j’étais enfant, je trouvais ça génial que ma mère me parle de tout ça. Aujourd’hui, j’ai l’impression que c’était trop et à cause de ça, je ressens le besoin de raconter ses histoires dans mes films.

C’est étrange car dans ma vie, ça ne se passe pas comme ça, mais c’est comme si ses histoires étaient devenues les miennes. J’ai comme un besoin de les raconter et de faire face à ce genre de choses. C’est inconscient, mais elle est toujours tellement hantée par ces histoires que je ressens le besoin de la libérer. C’est drôle car lorsqu’elle a vu « Two », même si c’est très abstrait, elle m’a demandé d’où me venait cette histoire. Je lui ai répondu ; « Mais c’est à propos de toi ! ». Elle n’avait pas remarqué du tout ! On a filmé « Anna » dans une petite ville où ses grand-parents ont vécu mais je ne le savais pas. J’ai cherché dans tout le sud d’Israël et j’ai senti que c’était le meilleur endroit, un endroit très cinématographique. L’usine où elle travaille au début du film est aussi quelque chose qui appartient au passé familial. Ma mère se rappelle de sa mère en train de coudre. Quand sa sœur et elle ont vu le film, ça leur a rappelé beaucoup de choses, mais j’ai pris toutes ces décisions par instinct, je n’avais pas conscience des connexions avec notre famille.

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Pourquoi avoir choisi Evgenia Dodina, une actrice très connue en Israël, pouvant jouer aussi bien une femme forte que fragile, pour interpréter Anna ?

Je pense que j’ai voulu travailler avec elle car je la regardais et l’admirais depuis mon enfance. Je pense qu’elle avait envie de participer au film et que ça l’intéressait parce que c’était différent de ce qu’elle avait l’habitude de jouer. Elle joue d’habitude des rôles de femmes fortes qui ne montrent pas leurs émotions, plus particulièrement au théâtre. J’ai pensé que ce serait intéressant de faire quelque chose de différent avec elle, d’essayer d’en faire une femme simple. C’est une femme très belle. On ne peut pas vraiment en faire un personnage laid, mais on peut essayer de la montrer différemment, sans qu’elle soit trop consciente de son apparence.

Pendant ton cursus scolaire, tu as réalisé « Violeta, mi vida », un portrait de femme vivant en Israël qui n’a rien d’une héroïne : celui d’une femme de ménage dont la plus jeune fille a une maladie des os. Pourquoi as-tu voulu filmer cette femme en particulier et faire de son histoire un documentaire plutôt qu’une fiction ?

Lorsque j’ai rencontré Debora, cette mère de famille, je suis immédiatement tombée amoureuse car elle est spéciale et drôle. Je cherchais un sujet pour un exercice d’école et quand je l’ai rencontrée, j’ai commencé à la filmer. J’ai réalisé qu’il y avait bien plus de matière, que ce n’était pas qu’un exercice et j’ai su dès notre première rencontre que je voulais la filmer car nous nous sommes ouvertes l’une à l’autre. Elle parlait de choses dont je me sens vraiment proche comme la maternité et le sacrifice à l’égard d’un enfant. Sa relation avec sa fille Violeta est très belle et ça se voyait tout de suite. Elles sont drôles et à la fois mère et fille l’une pour l’autre. J’ai donc commencé à les filmer et tout s’est passé très vite. Je les ai rencontrées deux mois avant la bat mitzvah de Violeta, j’ai donc tout de suite réalisé que mon histoire se tenait là et qu’il fallait que je les filme sur cette période. À vrai dire, Debora est si intéressante que je pense pouvoir écrire beaucoup d’histoires sur elle, elle m’émerveille. Elle a des millions d’histoires comme celle qui m’a fait écrire « Anna ». Mon film s’inspire d’elle mais lorsque j’ai commencé à écrire, c’est devenu un mélange entre elle et moi.

Tu as commencé l’école il y a sept ans. Tu sembles avoir changé entre la réalisation de « Two », celle de « Violeta » puis celle de « Anna ». Penses-tu te découvrir à travers tes films ?

J’ai compris ce qui m’intéressait avec le temps. Un très bon ami me dit toujours qu’on voit que je grandis à travers chaque film.

Si la télévision ne diffuse pas de courts et que tes films ne peuvent être vus qu’en festivals, comment peut-on voir un film comme « Violeta », un documentaire de cinquante minutes ?

« Violeta » est différent car une chaîne documentaire l’a beaucoup diffusé, encore jusqu’à maintenant.

« Anna » fait le tour des festivals et gagne plein de prix. Il a fait ses débuts à la Cinéfondation, à Cannes. Comment l’as-tu vécu ?

J’essaye de me dire que tout cela fait partie d’un processus, de mon processus. Depuis que j’ai commencé, chaque film constitue une étape. Concernant « Anna », ce qui est drôle, c’est que j’ai travaillé très dur pour ce film et que lors de la première projection, il y a un an au Festival de Haïfa, en Israël, nous n’avons rien remporté. J’ai pensé que le film n’irait pas dans d’autres festivals et que sa carrière ne serait pas si bonne. C’était vraiment déprimant après avoir travaillé si dur mais après quelques temps, je me suis dit très sincèrement que ce film était une étape très importante de mon processus et que j’avais appris énormément de choses en le réalisant, que je l’aimais et puis que c’était tout; cela suffisait, même si il ne voyageait pas. Ensuite il y a eu Cannes. C’était génial mais aujourd’hui, je ressens toujours la même chose. Bien sûr c’est fantastique d’avoir toutes ces sélections à la suite de Cannes, et ça sera plus facile pour faire un long-métrage, mais je pense que j’ai besoin de continuer à travailler par petites étapes. Aujourd’hui, je suis un peu perdue avec tout ça, j’oscille entre deux idées  de projets mais ça me va. C’était comme ça avant « Anna » aussi. Maintenant je me dis que j’ai mon premier long en face de moi, que c’est important. Je me demande quelle en sera l’histoire, mais quand j’ai fait « Anna » je ressentais la même chose, je me disais que c’était mon film de fin d’études, que c’était aussi quelque chose de important…

« Anna » est un film plein de détails. Est-ce quelque chose de conscient au moment de l’écriture et du tournage ou quelque chose qui se décide au moment du montage ?

Je pense que quand j’écris, ce qui m’aide le plus c’est simplement de m’imaginer ce qui se passerait si j’étais à la place des personnages. Des petites choses me viennent, par exemple, je m’imagine faire ceci ou cela avant d’ouvrir la porte quand quelqu’un est à l’intérieur, et je pense que quand j’écris, tout est déjà là. Aussi, lorsque j’écris une scène de sexe, je l’écris parfois de façon très générale et ensuite je n’arrive pas à la mettre en scène parce que c’est trop abstrait. Finalement, je l’imagine, comme toutes ces choses qui se produisent dans la vie, comme le moment où Anna se retrouve coincée dans sa robe et n’arrive pas à l’enlever. J’aime imaginer ce genre de choses parce que ça semble plus réel.

Penses-tu que les femmes ne sont pas assez considérées dans le cinéma israélien ?

Je pense que c’est en train de changer et qu’il y a une vague de réalisatrices douées, des jeunes femmes comme Yaelle Kayam, Talya Lavie et d’autres. Mais avant il y avait surtout des hommes, c’est pour ça que je pense que c’est important de raconter des histoires sur les femmes. Quand je travaillais sur « Anna », je faisais des projections-tests et les hommes réagissaient étrangement face au film. Beaucoup d’entre eux n’aimaient vraiment pas son personnage, ils ne la comprenaient pas. Ils se demandaient pourquoi elle ne flirtait pas, pourquoi elle n’était pas féminine, … . Pour moi, c’était intéressant parce que c’est exactement ce que je voulais faire, montrer des femmes sous un autre angle, parce qu’il existe en effet des femmes qui ne recherchent que du sexe et qu’il y a des femmes fortes, et que c’est important de le montrer.

Pourquoi était-ce important d’avoir l’avis des hommes ?

Parce que je pense que c’est important d’avoir les deux points de vue. Je savais que les femmes aimeraient davantage mon film mais je voulais savoir ce que les hommes ressentiraient et en fait, quand on travaille sur un film, on veut que tout le monde l’aime. Mais maintenant, j’ai des supers retours d’hommes. Certains m’ont dit que c’était très courageux car le film traite de la solitude. Il nous arrive à tous de se sentir seul et « Anna » en parle de façon très directe.

Tu disais qu’avant d’intégrer l’école tu ne savais pas ce qu’était un court métrage et aujourd’hui, tu dis vouloir en réaliser d’autres. Qu’est-ce qu’un court métrage pour toi désormais ? Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce format ?

J’aime le court métrage parce que c’est très précis, que rien ne détourne votre attention et aussi parce que ça peut être très petit. J’adore les petites histoires bien plus que les grandes.

Qu’est-ce qu’une petite histoire ?

Dans un court métrage, tout peut être petit. Par exemple, Anna, c’est une femme qui cherche un partenaire sexuel, le film traite d’une journée dans sa vie. C’est ça l’histoire et c’est très simple. Je pense que ce genre d’histoires, parce qu’elles sont petites et peu dramatiques, peuvent contenir beaucoup de choses et être très riches de sens.

Interview : Katia Bayer. Retranscription, traduction, mise en forme : Agathe Demanneville

Articles associés : la critique du filmle reportage « Les femmes d’Or »

A Coat Made Dark de Jack O’Shea

En compétition internationale au Festival Court Métrange 2016, « A Coat Made Dark », film d’animation irlandais réalisé par Jack O’Shea et produit par Still Films, en tous points insolite et captivant, met en scène deux cambrioleurs devenus riches après avoir dérobé un manteau mystérieux dont les poches renferment une fortune considérable. Le film, que l’on peut voir comme une illustration du mal parvient pourtant, à travers ses personnages atypiques et ambivalents, à en proposer une vision positive.

Les personnages, à défaut d’être des héros, écopent d’emblée d’une obscurité que relaye l’esthétique du film. Ainsi cette illustration de la notion du mal passe d’abord par l’aspect formel et en particulier par des éléments du genre fantastique tels que cette couleur noire qui envahit souvent le cadre et ne laisse la place qu’aux personnages, eux-mêmes souvent très sombres. Un contraste se fait ensuite avec la découverte du manteau, d’un rouge vif et piquant, il vient rajouter à l’étrange un fort sentiment d’angoisse.

Une esthétique formelle d’une qualité remarquable, qui prend sens avec cette histoire sombre de domination et de pouvoir entre un chien et un homme. Un jeu de domination qui se voit poussé à l’extrême avec un manteau mystérieux. Le réalisateur construit, dès lors, des personnages complexes qui font preuve d’une certaine ambivalence, ce qui lui permet de dresser une vision positive de cette notion du mal.

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Cette construction dramaturgique particulière a le mérite aussi d’illustrer un sentiment presque morbide d’interdépendance entre deux personnages diamétralement opposés : un homme ingénu et un chien anthropomorphe d’une grande avidité. Leur relation que scelle le manteau, sonne comme une erreur de parcours que les mots de l’homme (« I don’t know how I ended up with just him as company »), soulignent. Une erreur de parcours qui, rapidement, prend la forme d’un cauchemar déconcertant. Lorsque le chien se laisse tenter par la fortune du manteau en y plongeant sa main au fond d’une des poches, le réalisateur fait le choix de la répétition du geste et de l’accumulation. Par milliers, des pièces d’argent dorées formant comme une galaxie s’amoncellent sur un fond noir et créent un effet hypnotique qui confirment l’idée du cauchemar. Dès lors, l’aspect étrange de leur relation nous apparaît tout à fait cohérent.

Jack O’Shea, jeune réalisateur irlandais, illustre dans son film, avec un certain humour noir, les vices humains, mais tente surtout de sortir d’un discours manichéen trop souvent présent dans une certaine tendance du cinéma, disons à grand public. Il a à cœur d’interpeller son spectateur par l’étrange et le fantastique en lui proposant un récit sombrement loufoque et criant de vérité. Ici, ce qui semble mauvais a priori ne l’est pas totalement et inversement. C’est cette nuance qui permet de saisir, qui plus est par l’animation, une réalité du monde plus juste.

Marie Winnele Veyret

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Festival de Clermont-Ferrand, les films en compétition Labo

La 39e édition du Festival international du Court Métrage se déroulera à Clermont-Ferrand, du 3 au 11 février 2017.  Trois compétitions (Internationale, Nationale et Labo) réuniront une sélection très restreinte parmi les près de 8.000 films reçus de tous pays.

La compétition Labo, qui distingue les courts métrages les plus aventureux formellement, est la première à être dévoilée avec 30 films et 17 nationalités représentés. Parmi ceux-ci, le nouveau court de Andrew Kavanagh (Australie), de Ondrej Svadlena (France, République tchèque), de Réka Bucsi (Hongrie, France) et de Jonas Odell (Suède), des auteurs qu’on aime bien à Format Court.

Pour info, le formidable court-métrage « Hopptornet » de Axel Danielson et Maximilien van Aertryck (Suède) sera diffusé avant le festival, à l’occasion de la prochaine séance Format Court, organisée le jeudi 8 décembre 2016 à 20h30 au Studio des Ursulines (Paris, 5ème).

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Films en sélection

Kaltes Tal de Florian Fischer, Johannes Krell, Allemagne
Kaputt de Alexander Lahl, Volker Schlechtv Allemagne
Personne de Christoph Girardet, Matthias Müller, Allemagne
United Interest de Tim Weimann, Allemagne
Welcome Home Allen de Andrew Kavanagh, Australie
Desert Bloom de Florian Kindlinger, Peter Kutin, Autriche, Etats-Unis
Play Boys de Vincent Lynen, Belgique
The Unnatural de Marcos Sanchez, Chili
Shit de Yong Zeng, Chine
Killing Klaus Kinski de Spiros Stathoulopoulos, Colombie
Det Sjunkne Kloster de Michael Panduro, Danemark
489 années de Hayoun Kwon, France
L’exilé du temps de Isabelle Putod, France
Film, Beyonder III de Pierre Feytis, France
For real tho de Baptist Penetticobra, France
Immagine de Gérard Cairaschi France
Lupsus de Carlos Gomez Salamanca, France , Colombie
Decorado de Alberto Vazquez, France, Espagne
A Brief History of Princess X de Gabriel Abrantes France, Portugal
Time Rodent de Ondrej Svadlena, France, République tchèque
Johnno’s Dead de Chris Shepherd, France, Royaume-Uni
Love de Réka Bucsi, Hongrie, France
On the Origin of Fear de Prihantoro Filemon Bayu, Indonésie
Green Screen Gringo de Douwe Dijkstra, Pays-Bas
The Dockworker’s Dream de Bill Morrison, Portugal, Etats-Unis
Sit and Watch de Matthew Barton, Francisco Forbes Francisco, Royaume-Uni
This Far Up de Ewan Morrison, Royaume-Uni
Thought Broadcasting de Nick Jordan, Royaume-Uni
Hopptornet de Axel Danielson, Maximilien van Aertryck, Suède
Jag var en vinnare de Jonas Odell, Suède

Cinemed 2016, les plus, les moins

Fin octobre, Montpellier accueillait le Festival de cinéma méditerranéen Cinemed. De très nombreux courts-métrages figuraient au programme de cette 38ème édition. Parmi eux, un certain nombre de films récents, passés pour certains par Cannes 2016, mais aussi quelques raretés issues du catalogue de la Cinémathèque Française. Pour la première fois, Format Court suivait les programmes courts et vous en propose, un mois plus tard, une sélection de films brillants, d’autres beaucoup plus ternes.

Talents en court, Panorama, Filmer en région

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Commençons par les séances parallèles, toujours moins exposées que celles se rapportant aux films en compétition. « Le Bleu Blanc Rouge de mes cheveux » de Josza Anjembe, un premier court de fiction  issu de la section « Talents en court » raconte l’histoire de Seyna, une jeune fille d’origine camerounaise passant le bac avec succès et aspirant à tout prix à devenir française, en dépit du refus viscéral de son père. Un film tout simple à la croisée des cultures, entre conflit de générations, frustration et espoir, cadre et hors cadre, porté par une jeune comédienne à suivre, Grace Seri, dont le jeu et les grands yeux nous attrapent et ne nous lâchent pas.

En panorama, quatre films ont pour point commun la sobriété de leur mise en scène et le jeu passionnant de leurs actrices. Tout d’abord, « Renaître » de Jean-François Ravagnan, qui avait obtenu notre Prix Format Court au Festival de Namur l’an passé et dont le visuel a servi d’affiche au Festival Cinemed cette année. Ce premier film de fiction, tourné entre la Belgique et la Tunisie, scénarise des thèmes aussi souvent abordés que le désir, l’amour et le sexe, mais à travers la question du choix et du point de vue féminin. Intense, le film est porté par une Nailia Harzoune belle et libre à la fois.

« El Adiós » de Clara Roquet (Espagne, États-Unis) est le portrait de Rosana, une femme de ménage bolivienne servant dans une famille bourgeoise espagnole. Confrontée à la disparition de la maîtresse de maison dont elle était très proche, elle se heurte à la fille de celle-ci, devenue sa nouvelle patronne. Ce très beau film qui s’intéresse à la perte, aux différences entre classes sociales, au choix, au rejet et surtout à la dignité, est servi par une mise en scène très épurée et une actrice épatante, à la retenue séduisante, Jenny Rios.

« Moins un » de Natassa Xydi (Grèce) s’intéresse aux conséquences de la crise grecque sur la vie de plusieurs familles athéniennes n’ayant pas d’autre choix que de louer leurs appartements à des touristes et de vivre pendant ce temps dans leur cave avec leurs voisins. Dans cette configuration bien étrange, Elsa, une jeune fille essaye tant bien que mal de vivre sa première histoire d’amour. La crise, la débrouille, les rêves et les désillusions sont les mots-clés de ce film pas mal, interprété côté féminin par Anna Kladi, une jeune comédienne à l’énergie solaire.

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« Aya va à la plage » de Maryam Touzani (Maroc) est l’histoire d’Aya, une jeune domestique de 10 ans au service d’une femme riche de Casablanca, rêvant d’aller à la mer pour la fête de l’Aïd et se liant d’amitié avec la voisine de palier, âgée et esseulée, négligée par sa famille. Entre émotions et rires, ce film tout simple nous intéresse par la complicité de ses deux comédiennes (Nouhaila Ben Moumou, Fatima Harrandi) et l’arrière-plan peu flatteur d’une société marocaine exploitant ses enfants et abandonnant ses parents.

Une des particularités du Festival Cinémed est de s’intéresser à l’exil, aux migrants, à l’intégration et aux frontières. « Frontière »,  c’est justement le titre du film de Paolo Zucca, également retenu dans la section « Panorama ». Ce très court d’une minute,  propose un travelling latéral, filmé dans une piscine, allant de nageurs en mouvement à un enfant mort (en référence au petit réfugié syrien Aylan Kurdi mort sur la plage d’une station balnéaire turque).

Le réalisateur, auteur de « L’Arbitro », Prix Spécial du Jury au Festival de Clermont-Ferrand 2009, a probablement voulu réveiller ici nos émotions et conscientiser notre sens politique, mais c’est complètement raté. Même si le film ne fait qu’une minute, cette juxtaposition de plans n’apporte rien, ne suffit pas pour provoquer un électrochoc. On a beau se référer au synopsis (« Une frontière. Deux bords. Deux courses bien différentes »), on a du mal à adhérer à la façon dont le réalisateur traite cette idée de frontière. Le sentiment de malaise demeure, mais pour de mauvaises raisons.

En parlant de films bien faibles, poursuivons sur notre lancée avec deux films retenus dans la section « Filmer en région ». En premier lieu, dans « Jamais ensemble » de Nadja Harek (France), un frère beur fait la guerre à ses deux plus jeunes soeurs en leur interdisant de sortir alors que lui-même se laisser aller à tous les excès. Le film sans intérêt touche vaguement à la question de l’intégration, au choc des cultures et au machisme des cités, mais il n’apporte absolument rien de concret et de pertinent, tellement son histoire est inexistante et son scénario pauvre d’intérêt.

On peut aimer les moyens-métrages et ne pas supporter la durée. « La Fontaine de l’amour » d’Adeline Boit est un très long documentaire absolument ridicule sur une fontaine de l’amour se trouvant à Lasalle, un village des Cévennes. Un sujet sur l’eau naturelle, un refus de la consommation, pourquoi pas ? Seulement, la « réalisatrice » a beau interroger les nombreux puiseurs d’eau qu’elle rencontre, elle se retrouve vite à perdre son sujet, n’arrive pas à couper quand il le faut, fait des images moches et confond documentaire de création et film du dimanche.

En compétition

On ne présente plus « Anna » d’Or Sinai, « Import » d’Ena Sendijarevic, « Il Silenzio » d’Ali Asgari et Farnoosh Samadi Frooshani et « Journal animé » de Donato Sansone, tous aussi qualitatifs les uns que les autres (et on ne dit pas ça parce que le premier est un Prix Format Court et qu’on a diffusé les quatre au Studio des Ursulines,  à Paris !). Parlons de 8 autres films.

Commençons par « Zvir » (La Bête) de Miroslav Sikavica (Croatie), ayant fait ses débuts à la Quinzaine des Réalisateurs cette année et lauréat d’une Mention Format Court au tout récent Festival de Villeurbanne 2016. Le film suit un père de famille, ouvrier de son état, rencontrant des difficultés à accomplir son travail de démolisseur dans une station balnéaire, face à des habitants excédés, refusant de voir disparaître leurs maisons, et devant faire face à l’innocence de son fils, invité surprise dans l’habitacle de sa pelleteuse. Le film, soutenu par une belle photo, s’intéresse à la perdition, à l’expropriation et à l’opposition riches-pauvres, à l’innocence propre à l’enfance et à sa dure confrontation à la réalité des adultes. Si on bossait à Télérama, on lui donnerait plein d’étoiles.

Poursuivons avec deux films short listés aux Oscars. Tout d’abord, « Timecode » de Juango Giménez (Espagne) qui cartonne dans le milieu : il a eu la Palme d’Or à Cannes cette année et a remporté à Montpellier le Prix du public. Il s’agit d’une comédie bien insignifiante sur deux gardiens de sécurité travaillant l’un de jour, l’autre de nuit, communiquant par écrans vidéo, en se laissant de mystérieuses indications sur des post-it. Un film follement basique, navrant de A à Z (sans parler de sa chute pathétique) qui intéresse bon nombre de sélectionneurs sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Si on bossait à Télérama, le petit personnage ferait vraiment la gueule.

rifle

Autre film à faire partie de la dream team des 10 courts nommés aux Oscars, « The Rifle, the Jackal, the Wolf and the Boy » de Oualid Mouaness (Liban) montre deux jeunes frères décidant de tuer un chacal malgré l’interdiction de leur père d’utiliser son fusil de chasse. C’est à peu près tout ce qu’on peut dire de ce film gentillet qui ne restera pas longtemps en mémoire, malgré une bonne photo et un jeune comédien tout mignon.

Toujours en compétition, mais du côté des courts moins visibles, arrêtons-nous sur le franchement scandaleux court-métrage « La Pierre de Salomon » de Ramzi Maqdisi (Palestine, Espagne). L’histoire ? Celle d’Hussein, un jeune arabe israélien habitant Jérusalem, se rendant à la poste pour récupérer un colis inconnu. Pour savoir ce qu’il contient, il doit payer la somme de 20.000 dollars. Curieux et franchement con, il vend sa maison pour s’acquitter de cette somme et récupérer au final une pauvre pierre dénuée de toute valeur. Ayant perdu ses biens, devenu la risée de tout le monde, il décide de créer un faux musée autour de cette pierre en toc et fait croire aux touristes que celle-ci a une valeur historique, à l’image de celles  de Jérusalem. Que dire de ce court-métrage à part le fait que son scénario est très restreint, que les Israéliens y sont caricaturés à souhait (Ramzi Maqdisi a quelques soucis avec l’Etat et ça se voit) et que sa morale politique (« je suis contre l’occupation ») ne marche pas un seul instant. Ah, on apprend que le réalisateur a reçu une bourse pour préparer son premier long à Cinemed, ça promet…

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On finit par une note plus positive. « Mare Nostrum », réalisé par Rana Kazkaz et Anas Khalaf, un couple de réfugiés syriens, avait de bonnes raisons de nous intéresser. Le film a sa part de mystère : pourquoi ce père de famille syrien emmène-t-il tous les jours sa petite fille à la plage, scrute-t-il la mer avec inquiétude et se met-il du jour au lendemain à la jeter, en pleurs, dans l’eau alors qu’elle ne sait pas nager ? Entre culpabilité et ressentiment, le film repose sur cette dualité père-fille qui apporte quelque chose de très différent à la sélection. Il n’évite malheureusement pas une fin faible :  la petite apprend à nager, quitte la Syrie sur une embarcation de fortune, survit à la traversée en mer et paf.. Le réel nous revient en pleine tronche : des images filmées par la télévision et un commentaire en off de journaliste égrenant le nombre de survivants nous arrivent, en gros voyeurs que nous sommes. Dommage, le film nous proposait un autre regard sur la réalité syrienne, avec de très bonnes idées de mises en scène. Il eût été intéressant de rester dans la seule fiction, de conserver l’idée de déchirement et de suspense et d’éviter à tout prix le recours télévisé.

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« Hyménée » de Violaine Bellet (Maroc, France) a lui aussi quelques atous. Au Maroc, deux jeunes gens se découvrent pour la première fois le jour de leur mariage. Lors de leur nuit de noces, ils se cherchent, se rapprochent et s’éloignent entre désir, peur et maladresse. Mariés traditionnellement, ils doivent rendre des comptes à leurs familles respectives en faisant sortir de la chambre le drap nuptial taché du sang de l’épouse. Malgré une idée finalement très classique et une fin également faible, le film nous intéresse par son ancrage culturel, ses sons, sa musique, ses couleurs et surtout ce huis clos centré sur ce couple enfermé dans cette chambre, partagé entre attirance et répulsion.

À Format Court, on aime bien la sobriété. On clôt donc ce regard rétrospectif sur Cinemed avec deux films très différents. En premier lieu, « On est bien comme ça » de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie), un film tout simple sur la relation qui unit un jeune adolescent à son grand-père prétendûment atteint de la maladie d’Alzheimer. Un joli court-métrage qui fait le lien entre les générations et qui parle de petits arrangements avec la réalité, d’amour et d’incompréhension, le tout servi par deux comédiens très spontanés et touchants, Nouri Bouzid et Youssef Mrabet.

Enfin, « Ecrit/Non écrit » nous fait découvrir un nouveau cinéaste roumain, Adrian Silisteanu, connu comme chef opérateur sur les films d’Adrian Sitaru, un autre lauréat de nos Prix Format Court. Dans le couloir d’une maternité, un couple de Gitans attend que leur fille mineure accouche. Le père, de mauvaise humeur, voit d’un mauvais oeil l’apparition d’une nouvelle fille dans le cercle familial, sans compter le fait que l’administration se mêle de leurs histoires personnelles. Le film a le mérite d’offrir un regard tendre sur la Roumanie contemporaine, toujours partagée entre tradition et modernité. Dôté d’un sens de l’absurde cher au cinéma de l’Est, d’un rythme vif, de dialogues percutants et d’un bien beau plan de fin, « Ecrit/Non écrit » fait beaucoup de bien dans cette sélection. Cela se sent : le film à obtenu à Montpellier le Grand prix du court métrage, le Prix Canal + et une Mention du Prix jeune public.

Katia Bayer