IndieLisboa, notre compte-rendu

Identifiable par son symbole, un corbeau solitaire, le Festival IndieLisboa (Lisbonne) a clos sa douzième édition le mois passé. Au terme de 11 jours de séances, rencontres et soirées, IndieLisboa a proposé sa propre vision d’un cinéma indépendant, parfois radical et avant-gardiste.

Pour la première fois, notre revue attribuait un prix au festival. Une façon pour nous de maintenir notre curiosité et de poursuivre notre exploration des films et des festivals étrangers, d’observer de l’intérieur l’un des festivals les plus réputés sur la scène internationale et d’accompagner un auteur sélectionné dans la toute nouvelle compétition du festival, « Silvestre », s’intéressant aux figures libres du cinéma court. Cette année, 33 films furent évalués par notre jury, à l’arrivée, un film fut retenu : « The Mad Half Hour » de l’Argentin Leonardo Brzezicki. Précédemment sélectionné à la Berlinale, ce court-métrage a épaté notre équipe par son humour, sa fraîcheur, son joli noir et blanc, sa mélancolie et son excellent jeu d’acteurs (non professionnels pour la plupart). Le film a été projeté en mai dernier dans le cadre de nos séances Format Court à Paris.

Il y a plus de deux ans, nous avions rencontré au Festival International du Film Francophone de Namur (FIFF) l’un des deux directeurs du festival, Miguel Valverde qui nous avait longuement et brillamment parlé d’IndieLisboa, de sa vision du court et de la nouvelle génération d’auteurs portugais. Si on pense forcément aux références (Manoel de Oliveira et Miguel Gomes), la relève est bel et bien représentée par bon nombre d’auteurs, évoqués sur notre site tels que João Pedro Rodrigues, João Nicolau, Maureen Fazendeiro, Iana et Joao Viana, Jorge Jácome, Regina Pessoa, Carlos Conceição, Rodrigo Areias, Cristina Braga.

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En 2011 et 2012 déjà, nous avions attribué deux Prix Format Court à deux auto-productions portugaises, « I know you can hear me » de Miguel Fonseca et « Antero » de José Alberto Pinto. Ces deux films expérimentaux avaient été primés par notre équipe à Média 10-10, un festival namurois de qualité ayant malheureusement dû s’arrêter malgré une belle longévité (41 ans). Ces deux films avaient comme autre point commun celui d’avoir fait leurs premiers pas à IndieLisboa.

Cette année, le cinéma portugais s’est encore un peu plus rapproché de nous grâce à premier Prix Format Court attribué à Lisbonne. Sur place, nous avons senti une belle envie de cinéma, un goût affirmé pour l’expérimental mais aussi un solide lien au réel et une quantité non négligeable d’auteurs, de techniciens, de producteurs et de programmateurs locaux, prêts à mettre leurs idées, services et compétences au service du septième art.

Passons les quelques films, sélectionnés à Lisbonne, plus ou moins intéressants, ayant déjà beaucoup tourné en festival. Côté français, citons « 8 balles »  de Frank Ternier, « Notre Dame des Hormone » de Bertrand Mandico,  « Tempête sur anorak » de Paul Cabon, « Guy Moquet »  de Demis Herenger, « Hillbrow » de Nicolas Boone, « Totems »  de Sarah Arnold. Côté étranger, relevons « Me and My Moulton » de Torill Kove (Canada), « Dans la joie et la bonne humeur »  de Jeanne Boukraa (Belgique), « Cai Putere »  de Daniel Sandu (Roumanie), « Yes we love » (Norvège) de Hallvar Wtzo, « Onder Ons » de Guido Hendrikx (Pays-Bas, ndlr Prix Format Court 2015 au festival Go Short), « Yen Yen » de Chunni Lin (Taïwan).

Parmi les nouveautés de qualité à extraire de cette douzième édition d’IndieLisboa, commençons par un film issu de la compétition nationale, « Fora da vida » de Filipa Reis et João Miller Guerra. Il s’agit d’un magnifique documentaire portant un regard dénué de jugement et de misérabilisme sur différents habitants de Lisbonne vivant de pauvreté et de débrouille, mais aussi de joie, d’amour, d’amitié et surtout de solidarité. Dans ce très beau film, récompensé du Prix du meilleur court-métrage portugais, les deux réalisateurs réussisent à se faire oublier de leurs sujets, des êtres ordinaires particulièrement attachants (un père de famille, une jeune prof, une femme de ménage, …) (se) posant des questions élémentaires et essentielles telles que le rôle du père, les valeurs à transmettre dans la société d’aujourd’hui ou les actions à prendre en compte pour changer de vie.

Autre proposition portugaise intéressante, côté fiction, « Provas, Exorcismos » de Susana Nobre, sélectionné également à la Quinzaine des Réalisateurs cette année, filme le quotidien de Oscar, employé d’usine, brutalement congédié du jour au lendemain et obligé de se dénicher un autre travail. Les scènes d’ouverture et de clôture, les comédiens non professionnels, l’aspect râpeux du film captent directement le regard même si les scènes d’ennui et de famille ne nous convainquent pas plus que ça.

Film totalement inattendu pour le coup, « La Chasse » de Manoel de Oliveira, projeté à la cérémonie de clôture du festival et jamais montré du vivant du cinéaste, est un petit bijou de cinéma. Tourné en 1961, le film montre deux adolescents désœuvrés, se décidant à aller chasser malgré l’interdiction parentale et sociale. Soudainement, l’un des deux s’enfonce dans un marécage. S’ensuit une chaîne de solidarité humaine burlesque à souhait, mais aussi un doublé proposé par de Oliveira : l’une, allant dans le sens de la censure de l’époque et maintenant le jeune garçon en vie, l’autre, empêchant celui-ci de survivre car il ne peut attraper le moignon du dernier maillon humain de la chaîne. Drôle et subtil à la fois, le film propose une intelligence de plans et dévoile déjà un génie de la mise en scène.

De l’humour et de la fraîcheur, on en a trouvé également dans un petit film de trois minutes (l’un des plus courts du festival), « My BBY 8L3W » proposé par le collectif germano-français Neozoon qui s’est amusé à assembler des images de jeunes femmes et de leurs chiens de compagnie postées sur YouTube. Dans ce très court, il est tout à fait normal de déclarer sa flamme à son chien, de l’embrasser à pleine gueule ou de se faire lécher par celui-ci. Film collector, ce projet fou démontre en une série d’images le bien étrange rapport homme-animal et le caractère toujours aussi particulier de l’exposition de l’intime sur la Toile gigantesque et anonyme. Très pertinent par sa durée (3 minutes), son contenu et son montage, le film, sélectionné dans la section « Silvestre » dans laquelle nous remettions un prix à IndieLisboa, interroge le spectateur sur la création contemporaine, le rapport aux images et au montage.

Dans la même section, on s’est aussi beaucoup intéressé à un film d’artiste, expérimental et américain, « Panchrome I, II, III » de T. Marie. D’une durée de 15 minutes, le film propose une immersion colorée et formelle et un nouveau regard sur la perspective, porté par une très belle musique. Face à une telle proposition visuelle, sans codes classiques, il est nécessaire de s’accrocher, mais le résultat en vaut réellement la peine.

Autre film repéré cette fois en compétition internationale « Shipwreck » de Morgan Knibbe est un documentaire néerlandais, lauréat du Léopard d’argent à Locarno et d’une Mention spéciale à IndieLisboa. Il dévoile des images de coques vides de bateaux, de clandestins Africains éplorés, de cercueils portés par des grues. Un homme y raconte le calvaire de son voyage en bateau pour rejoindre l’Europe et la disparition de son ami, en cours de route, à bout de forces. Extrêmement émouvant, ce court-métrage est maîtrisé de bout en bout autant par son sujet, son travail sur le son (le souffle du vent traverse tout le film) que son image (colorée et douloureuse à la fois). Une réussite totale doublé d’un choc sensoriel.

Évoquons toutefois pour la forme quelques films moins aimés. En compétition internationale, on a bien moins adhéré à « Seat 26D » de Karolina Brobäck, un documentaire suédois traitant d’un crash d’avion survenu dans les années 90 mais n’ayant pas fait de victimes malgré son atterrissage plus que forcé. Le film, stressant au possible, est fortement à déconseiller après un verre de vinho verde (vin vert, spécialité locale) de trop et un lendemain de vol marqué par d’affreuses turbulences.

Deux courts-métrages primés à la dernière Berlinale ont offert, eux aussi, leur lot de perplexité. « Hosanna » de Na Young-kil (Corée du sud), Ours d’Or, est un film bien flippant-perturbant sur l’étrange pouvoir d’un jeune homme taciturne ramenant les disparus à la vie. Ours d’argent “seulement”, « Bad at Dancing », de Joanna Arnow, part par contre avec quelques bons points (sa scène d’ouverture, son côté indie américain, son noir et blanc, son humour et son héroïne – la réalisatrice elle-même – ), mais incommode et ennuie le spectateur très rapidement. Passé la surprise, celui-ci a du mal à s’intéresser plus que cela à cette jeune femme dilatée et célibataire, venant s’épancher chez son amie et colocataire, toujours filmée nue, en plein ébat sexuel.

Hormis ces quelques films moins fous à nos yeux, IndieLisboa nous a offert un bon lot de surprises, avec en premier lieu « The Mad Half Hour », notre prix, un film certes sélectionné à Berlin mais plus original et déluré, exempt de crash, de pouvoirs hors normes et d’Américains à poil. Pour ce film mais aussi pour les autres (« Fora da vida », « La Chasse », « My BBY 8L3W », « Panchrome I, II, III », « Shipwreck »), l’aspect découverte du festival a fonctionné. De nouvelles fenêtres se sont ouvertes, d’autres films sont apparus, invisibles des circuits de diffusion habituels. Sans crier gare, un nouveau cinéma s’est pointé. On ne s’y attendait pas, on est ravi qu’il nous soit tombé dessus. Prochaine étape : contribuer à faire connaître ces films importants sur grand écran, à Paris ou ailleurs, dans le courant de l’année.

Katia Bayer

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