Hommage à Abbas Kiarostami. Le vent l’a emporté

Difficile de parler d’Abbas Kiarostami au singulier, par une désignation qui semblerait trop personnelle, tant l’œuvre et l’engagement vital du réalisateur le plaçaient au milieu des êtres, inscrits profondément dans les rues et les paysages. Depuis les trajectoires enfantines et adolescentes, à pied ou enfourchant une motocyclette, traversant singulièrement les avenues chaotiques de Téhéran, son œuvre emprunte la finesse d’un regard en prise avec l’observation. Qu’est-ce qu’observer ? C’est poser son regard dans la complexité des attentes et des frustrations les plus intimes; c’est aussi, par extension, trouver dans les limites qu’imposent les lois et les normes une façon de tenir en respect.

Bientôt, c’est depuis des automobiles, ces chariots encadrant les débats les plus tiraillés touchant aux volontés les plus embarrassantes, que Kiarostami explorera les espaces les plus reculés de l’existence, par exemple cette fascination devenue imposture dans “Close-up” (1990), autant que les espaces les plus reculés de la civilisation — des zones, parcourues depuis la baie vitrée d’un véhicule, où les êtres filmés regardent et s’interrogent. Souvenir indélébile d’une vacance philosophique : “Le vent nous emportera” (1999). Hier, c’est le vent, dans l’épuisement d’un corps, qui l’a emporté.

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Difficile d’omettre la pluralité des thèmes et des êtres, montrés aux confins d’eux-mêmes. La beauté des films, dont le style sera désormais « kiarostamien », réside dans la complexe simplicité des formes employées, en particulier dans les premiers courts-métrages. Kiarostami a repris à son compte le champ/contre-champ, le gros plan et le travelling, pour révéler les émotions primaires : la peur existentielle, la correspondance désirée aux modèles, l’homme devant la loi et le sacré. « C’est la norme qui doit s’adapter à la société et non la société à la norme », lance-t-il dans les années 1970. Il fonde un cinéma qui ne courbe l’échine devant aucune opération sentimentale, et à partir de laquelle l’humanité se regarde vivre. Un cinéaste dans le présent iranien, et dans les possibilités du désir les plus puissantes et les plus destructrices. Il fonde sa liberté sans quitter ses racines, sans quitter son pays, mais toujours dans l’observation altruiste des souffrances et des subjectivités.

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Le producteur Marin Karmitz a écrit : « Dans les années 1990, un Iranien, Mamad Haghigha, est venu me montrer “Close-up”, de Kiarostami. J’ai éprouvé le même choc que face à Rossellini, Bresson et Kieslowski. Il fallait que je travaille avec lui ». De cette nécessité est née un lien indéfectible avec la France, et avec le Festival de Cannes où il remporte la Palme d’or en 2000. De ce rapport découle un attachement, auquel s’ajoute aujourd’hui un deuil. Il faudra que ce dernier soit digne de la confiance dont ses films sont le centre, une soif vouée à l’éclosion d’une conscience des rapports, sans cesse à partager. Nos larmes seront donc collectives. Héritières de sa compréhension éthique du monde.

Mathieu Lericq

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