Rúnar Rúnarsson : “J’ai vécu les pires moments de ma vie à cause du cinéma”

Son premier court, « The Last Farm » a été nominé pour les Oscars en 2006, le suivant, « Smáfuglar » a concouru pour la Palme du court métrage en 2008, et le dernier, « Anna », a été présenté, cette année, à la Quinzaine des Réalisateurs. Quand Rúnar Rúnarsson ne se balade pas du côté de Los Angeles et de Cannes, il sillonne l’Islande et le Danemark. Ce grand cinéaste, auteur de films personnels, fraichement sorti de l’école, s’intéresse aux comédiens non professionnels, aux périodes de transition, et au passage à l’âge adulte.

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As-tu des souvenirs de films que tu as vu, enfant ou adolescent ?

Oui, bien sûr. J’ai vécu les pires moments de ma vie à cause du cinéma. J’ai été complètement bouleversé par « Lassie Come Home », dans lequel Lassie se perdait à la campagne. Ayant grandi dans un coin où on devait chasser ou pêcher tout ce qu’on mangeait, je me disais que Lassie ne survivrait jamais tout seul. Après avoir vu le film, j’ai fait des cauchemars pendant au moins deux semaines !

Quel âge avais-tu ?

Cinq, six ans. L’autre mauvaise expérience cinématographique a été « Elephant Man » de David Lynch, qui m’a montré à quel point le monde était cruel, et à quel point les gens pouvaient être dégoûtants et intolérants. En Islande, il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision jusqu’en 1986, on en profitait donc pour voir un maximum de films, de tous genres. Comme c’était une chaîne de l’Etat, il n’y avait pas que des films américains. Très jeune, je me suis retrouvé devant des films de Kaurismäki, et des documentaires.

T’es-tu tourné vers les salles, puisqu’il n’y avait qu’une seule chaîne de télévision ?

Oui. En Islande, on est 300.000 habitants, mais il y a à peu près 3 millions de tickets de cinéma vendus par an. Ma sœur aînée m’emmenait voir des James Bond, mais aussi des films alternatifs. Je ne me souviens pas à quel âge j’ai vu « Subway » de Luc Besson, mais ça a été une nouvelle expérience pour moi.

Plus de cauchemars ?

Non !

Certains réalisateurs ont vu deux ou trois films qui ont laissé une telle empreinte qu’ils ont su dès lors qu’ils ne voulaient faire que du cinéma. Ça été pareil pour toi, ou c’est venu plus tard ?

Un peu plus tard. Avant de m’intéresser complètement aux films, j’ai écrit des poèmes et des nouvelles, peint, fait de la photographie, et même de la musique. Je cherchais vraiment à m’exprimer. Vers l’âge de 16 ans, tout à fait par hasard, j’ai fait un film avec un ami, et j’ai senti pour la première fois que je contrôlais mon expression. C’était un sentiment très agréable.

Quel était le sujet de ce premier film ?

Cela s’appelait « Toilet Cultures ». Le film présentait, en une douzaine de minutes, des fragments de vies qui prenaient place dans des toilettes publiques. Chaque fragment était relié à une histoire et à une émotion. C’était assez statique et assez simple.

Ton ami a-t-il continué à faire des films, par la suite ?

Oui. On a fait quelques films ensemble, et puis on s’est séparés. Grimur Hakonarson est assez connu maintenant. Il a fait des courts, dont le plus connu est « Braedrabylta » (« Wrestling ») [une histoire d’homosexualité sur fond de lutte]. Il travaille actuellement sur un long métrage.

Tu étudies le cinéma au Danemark, à la Danske Filmskole. Pourquoi ne pas être resté en Islande ?

En Islande, il y a très peu de choix pour faire de telles études, et l’école nationale n’est pas terrible. Comme l’Islande a été colonisée par les Danois jusqu’en 1944, des liens puissants existent entre les deux pays ; du coup, j’ai bénéficié d’un enseignement gratuit au Danemark. La Danske Filmskole (The National Film School of Denmark) est une des plus riches écoles du secteur : elle propose beaucoup de filières et d’exercices, on y produit beaucoup de films, tous tournés en pellicule. C’est un lieu d’apprentissage formidable. Pendant des années, j’ai pu y tester des choses intéressantes.

Parallèlement à cette formation, tu as pourtant fait des films à côté, « The Last Farm », et « Smáfuglar »…

Oui. C’est important, pour moi, de développer des projets propres, en parallèle. En 2004, j’ai fait « The Last Farm », avant de m’inscrire à l’école. Quant à « Smáfuglar », mon avant-dernier film, il a été tourné, pendant l’été, et monté pendant le weekend.

Pourquoi avoir opté pour la réalisation ?

C’était tout simplement quelque chose que je devais faire. Si je ne l’avais pas fait, j’aurais eu le cancer ou des hémorroïdes… Je suis un réalisateur narcissique. Je parle invariablement de moi, de mes émotions, ou de mon regard sur les personnes que j’aime, et leurs situations. Chaque scénario que j’écris, chaque film que je fais, est extrêmement personnel. C’est drôle, car les personnages principaux de mes films ne sont vraiment pas des personnes proches de moi, aujourd’hui, que ce soit des jeunes (« Smáfuglar », « Anna ») ou une personne âgée (« The Last Farm »).

« Smáfuglar » et « Anna » se suivent dans ta filmographie. Même si ils sont très différents, ce sont, tous deux, des films traitant de la jeunesse, et du passage à la maturité.

Oui. La jeunesse m’interpelle. Les deux films traitent du passage à l’âge adulte, mais de différentes façons. L’un suit un adolescent en train de devenir un homme, l’autre observe une pré-ado en train de devenir une adolescente.

As-tu été inspiré, en faisant « Smáfuglar », de souvenirs de ton adolescence ?

Oui. J’étais très timide avec les filles, et j’allais à des fêtes très étranges. Même si le viol, à la fin du film ne m’est pas personnellement arrivé, beaucoup de personnes l’ont subi, y compris de nombreuses jeunes femmes de ma connaissance. L’Islande est un pays qui peut être très brutal. Les gens commencent à boire, et à se droguer très tôt, et des actes très graves ont lieu.

Ton cinéma est traversé par la question du choix, et la confrontation au changement. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce moment particulier où tout peut changer dans la vie d’une personne ?

Ce sentiment de se trouver au bord d’une falaise, et d’avoir à atteindre la prochaine falaise. Quand un personnage doit prendre une décision importante ou est forcé d’agir, pour le meilleur ou pour le pire, il opère de grands changements dans sa vie. Ce n’est pas que fictionnel. Nous devons tous passer par cette période de transition.

Ton intérêt pour la transition pourrait-il expliquer celui que tu portes pour l’adolescence ?

Oui. C’est une période, où tout peut réellement changer. Dans « Anna » et « Smáfuglar », les personnages sont naïfs, purs, et innocents, et sont confrontés à un contraste violent, très négatif, pour eux. Pour s’en sortir, ils sont forcés de mûrir, et de passer à l’âge adulte.

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Le contraste se situe ailleurs dans tes films, notamment par rapport à l’image. Tu privilégies la lumière naturelle dans des histoires obscures. Quel est ton rapport avec ta directrice photo, Sophia Olsson ?

Sophia est dans la même année que moi, à l’école. On a beaucoup travaillé ensemble, sur des exercices et des films communs, et on a évolué lentement, de concert. Avec le temps, notre dialogue s’est de plus en plus réduit, parce que notre connaissance et notre  compréhension mutuelles se sont approfondies. Je me sens vraiment privilégié d’avoir trouvé ce chef opérateur, qui va me suivre pour le reste de ma vie. Elle me comprend, et je la comprends.

Pourquoi travailles-tu avec des acteurs non professionnels ?

La plupart de mes films, à l’école, intégrait des comédiens confirmés, mais quand j’ai dû trouver des enfants ou des adolescents pour les rôles principaux de mes films, il n’y avait pas tellement de choix, parmi les acteurs existants. Naturellement, je me suis tourné vers les non professionnels. Pour dénicher les bons acteurs, j’ai essayé, à chaque fois, de vivre des séances  de casting intensives. La jeune fille de « Anna » n’avait jamais joué, à l’époque où je l’ai trouvée, mais elle avait quelque chose. À cet âge-là, soit vous l’avez, soit vous ne l’avez pas. Même chose pour « Smáfuglar » : environ 150 jeunes gens se sont présentés au casting, et celui qui a été retenu, était l’un des derniers, mais je savais qu’il était fait pour le rôle.

Qu’entends-tu par intensif ?

C’est une chose de jouer face à moi, et une autre de jouer face à la caméra. Les enfants inexpérimentés, il faut les pousser, et tester leurs limites et leur potentiel. Dans cet esprit, au moment du casting de « Smáfuglar », j’ai joué la dernière scène avec eux, en interprétant le rôle de la jeune fille. Le casting avait lieu dans un très grand espace, d’environ 1000 m². J’ai demandé à des garçons de 14 ans de s’allonger à côté de moi, à seulement quelques centimètres d’écart, et d’exprimer des émotions. Celui que j’ai retenu, Atli Óskar Fjalarsson, y est parvenu, malgré la foule, les micros, et la caméra. Il était non seulement bon, mais également suffisamment fort, pour surmonter ce qui l’entourait.

Tes films sont islandais, le dernier est danois. Est-ce difficile de faire des films en Islande ?

Il est toujours difficile de travailler en tant que réalisateur, où que vous soyez. Le cinéma islandais est assez jeune, la Commission du film est établie depuis seulement quelques années, et elle concerne une petite communauté de professionnels. Tout le monde rencontre des difficultés, mais les gens n’hésitent pas à s’entraider. Tout ce que Grimur Hakonarson et moi, avons fait, ensemble comme séparément, est due à la bonne volonté des gens.

Envisages-tu de poursuivre dans le court ou es-tu tenté par le long ?

Je prévois de faire mon premier long métrage l’été prochain, mais je souhaite continuer à faire des courts métrages. Si l’on compare le long au roman, et le court à une nouvelle ou un poème, rien n’empêche, si on commence à écrire un roman, l’écriture d’un poème ou d’un récit court. Il y a toujours un ou deux ans entre les longs métrages, si on a de la chance, et moi, je ne suis ni intéressé par les publicités débiles ni par les séries télévisées.

Quel est le sujet de ce long métrage ?

C’est l’histoire d’un homme pensionné qui a du mal à exprimer ses émotions, et qui est un étranger dans sa propre famille. À sa manière, c’est à nouveau une histoire de passage à l’âge adulte, et un film très personnel.

Est-ce que la longueur d’ « Anna », ton film de fin d’études (35 minutes), est une forme d’exercice au long ?

Non. La durée est liée à une condition exigée par l’école : faire un film de 28.5 min, soit un créneau TV. J’ai fait un 35 minutes, parce chaque histoire a sa propre longueur, et qu’on ne la décide pas d’avance.

L’année dernière, tu es venu à Cannes, présenter « Smáfuglar », en Sélection officielle. Cette année, « Anna » a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs. Les deux sections diffèrent-elles ?

Chacune soutient le court métrage, avec des nuances. La Sélection officielle accepte des films d’une durée maximale de 15 minutes. « Smáfuglar » a pu y accéder, « Anna », pas. On est très limité avec un film de 35 minutes dans le circuit des festivals. Il y a beaucoup de festivals pour les film plus courts, mais peu d’options pour ceux de 35 minutes. Raison pour laquelle la sélection et la plateforme de la Quinzaine des Réalisateurs ont été fantastiques.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Adi Chesson

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Une réflexion sur “ Rúnar Rúnarsson : “J’ai vécu les pires moments de ma vie à cause du cinéma” ”

  1. Je viens de voir « Anna » au festival Premiers Plans d’Angers et j’ai trouvé ce film formidable. C’est très touchant et le réalisateur a su retranscrire avec beaucoup de justesse le passage de l’enfance à l’adolescence. A tout point de vue, ce court-métrage est une réussite, que ce soit la photographie superbe, l’interprétation et la direction d’acteurs…

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