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V comme La vie sexuelle de Mamie

Fiche technique

Synopsis : Un voyage dans la jeunesse et les souvenirs intimes d’une grand-mère illustre le statut des femmes slovènes pendant la première partie du vingtième siècle.

Année : 2021

Durée : 13’40

Genre : Animation

Pays : Slovénie, France

Réalisation : Urška Djukić, Emilie Pigeard

Animation : Emilie Pigeard

Scénario : Urška Djukić, Marina Bohr

Son : Žiga Rangus

Musique : Tomaž Grom

Montage : Urška Djukić

Interprétation : Doroteja Nadrah, Jure Henigman, Mara Vilar, Božena Zabret, Bojana Ciglič

Production : Studio Virc, Ikki Films

Article associé : la critique du film

La vie sexuelle de Mamie de Urška Djukić et Emilie Pigeard

De tous les titres de courts-métrages possibles et imaginables, La vie sexuelle de Mamie est probablement celui qui attire le plus l’oeil du curieux spectateur, cinéphile ou pas. Allier sexe et gériatrie est au mieux inhabituel, au pire moquerie de mauvais goût. Pourtant, c’est bien un témoignage historique, particulier et universel d’une grande dignité qu’on retient de ce court-métrage franco-slovène, co-réalisé par Urška Djukić et Emilie Pigeard, sélectionné au dernier festival d’Annecy.

Mêlant les genres et les formes artistiques (photos et dessins semblables à ceux des enfants), le film adapté d’un conte prend place dans la Slovénie du XXe siècle où une femme âgée narre son enfance, témointe de viols conjugaux et de violence domestique de son père envers sa mère, et de sa destinée qui connaîtra le même sort avec son futur mari. Selon l’Église catholique, la femme doit être soumise à son mari, et assouvir ses besoins sexuels, ceux de la femme finissant fatalement par être oubliée dans l’équation, perdue dans une oppression patriarcale systémique et systématique.

La vie sexuelle de Mamie est d’abord celle de Papi, usant du corps de l’autre comme une marionnette à disposition, comme un objet contrôlé par l’homme. Car mamie n’a pas réussi à sauver sa maman de viols auxquels elle assistait, ni échappé à la douleur de rapports sexuels non consentis, ce fameux « devoir marital ». C’est dans ce thème dur, celui de la possession du corps de l’autre, que la forme du court métrage révèle sa pertinence et sa justesse. S’il est vrai que la forme animée permet de faire vivre des visions artistiques difficiles en prises de vue réelles, la réalisatrice use de la bidimensionnalité des dessins d’enfants pour faire des jeux de perspectives jouissifs et frénétiques. En effet, les illustrations sont celles qui semblent appartenir à un enfant de 8 ans ; la vision de parties génitales ou de sang dérange alors, comme si nous n’étions pas censés assister à des scènes oscillant entre l’horrifique et la comédie.

Ne vous fiez pas aux couleurs délavées et aux contours mal remplis des dessins ; le rythme effréné et le montage qui laisse très peu souffler regorge de métaphores mémorables, si simples et pourtant si bien trouvées ; la réalité du mariage dans une société qui nie le plaisir des femmes au profit de la domination masculine n’use que de quelques traits ; celles de petits soldats entrant tel Napoléon dans un vagin, sur une musique militaire. On en rirait à vive voix si on en ignorait le traumatisme subi à ces femmes.

Oui, la vie sexuelle de Mamie est celle de « ces femmes » – si l’on peut parler de vie tant elle étouffe au fil des années – anonymes, incarnées vocalement par la grand-mère, aux mille visages de photographies anciennes surgissant par moments. Et puis, il y a ces moments où le témoignage se passe de mots ; ces moments où le silence semble régner, où l’obscurité ose se confondre avec des sons, des bruits qu’on ne voudrait pas humains, revêtant au court métrage une allure de film expérimental. Ce n’est pas un de ces films qu’on revoit avec plaisir , bien que ces dessins seront toujours observés avec étrangeté et curiosité morbide, mais bien un de ces films que nous nous devons de voir, tant pour le portrait d’une génération de femmes que pour la jouissive créativité qui en jaillit.

Mona Affholder

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Format Long : Les années super 8 de Annie Ernaux et David Ernaux-Briot

Lors de sa 11e édition, le Champs-Elysées Film Festival a présenté en avant-première le premier long-métrage de la femme de lettres française Annie Ernaux, Les Années Super 8, résumant une décennie de sa vie à partir des pellicules enregistrées par son ex-mari, Philippe Ernaux-Briot. Le film est également signé par leur fils David Ernaux-Briot, et fait partie de la sélection 2022 de la Quinzaine des Réalisateurs.

En 1971, la caméra super 8 est un appareil prisé, facilement transportable, qui fait l’objet de l’excitation dans la famille Ernaux. Les premières images retranscrivent cette joie du film amateur, destinées à enregistrer des souvenirs et non à créer un véritable film. Pourtant, accoutumée à une écriture autobiographique, Annie Ernaux se permet ici de créer un roman à partir d’images, en posant sa voix derrière les pellicules muettes de la caméra pour nous raconter ses impressions.

Le film de 62 minutes s’arrête sur des paysages, des visages familiers, avec une voix douce et calme, qui peut ennuyer… voire endormir. Mais ce n’est pas gênant, car chaque image dévoile une autre histoire, une autre péripétie de la réalisatrice.
Celle-ci ne fait pas que raconter des souvenirs, elle les transpose dans le contexte politique des années 70. Son voyage familial au Chili n’est pas anodin, tant à ce qu’elle décrit que à ce qui est montré : la vision idéaliste d’une gauche dans tout un pays, renversé rapidement par l’extrême-droite. Plus tard, on voit son périple en Albanie, qui met en parallèle des images paisibles de plages et de gens qui s’amusent et un récit empreint de solitude, l’envie de finir son roman, et surtout, du contrôle et de la surveillance exercée par la politique communiste du pays.

Elle explique clairement sa position politique de l’époque, bercée de ses contradictions : une gauche bourgeoise, une vie paisible, qui se confronte l’espace d’un instant à une figure dissidente, celle de sa belle-sœur, une femme qui s’est coupée du monde avec sa compagne et incarne en elle-même un idéal politique anticapitaliste. Cette visite, avec son mari derrière la caméra, ainsi qu’Annie Ernaux et ses deux enfants, réussit encore une fois à transmettre l’idée d’une histoire à part gardée dans le souvenir par un bout de pellicule.

Le discours du long-métrage est hétérogène, parfois intellectualisé, parfois purement esthétique (la beauté des villages en Ardèche), et ferait presque office d’un diaporama de photos de vacances s’il n’y avait pas la voix de la réalisatrice. Comme dans une autobiographie, Annie Ernaux expose un regard subjectif sur le passé, et rend compte des évolutions d’un pays comme le Chili, d’un paysage qui se transforme (celui de Cergy-Pontoise), mais aussi des évolutions dans sa vie personnelle, concernant ses écrits, son couple, sa mère…

Au fil du temps, de ses déménagements (entre Annecy et Cergy-Pontoise), de ses voyages, les images d’Annie Ernaux et de ses deux fils sont plus rares, sans doute du à l’éloignement du couple et à son déchirement, expliqué pudiquement par la réalisatrice. Philippe Ernaux-Briot confiera ses pellicules lors de la séparation, et c’est d’ailleurs cette dualité, ce partage entre les deux êtres, le regard nostalgique de Philippe à travers sa caméra super 8, le récit poétique d’Annie qui font de ce long-métrage une pièce à part, une œuvre tout à fait personnelle – à découvrir en salle en décembre 2022.

Amel Argoud

Inscrire son court aux César 2023

Vous désirez inscrire votre court-métrage aux prochains César ?

Pour info/rappel, pour être éligible pour les César 2023, votre court-métrage doit avoir une durée strictement inférieure à 60 minutes, au minimum 30% de production française et avoir obtenu son visa d’exploitation du CNC entre le 1er juillet 2021 et le 30 juin 2022.

Les films doivent être inscrits avant le 15 juillet 2022 via le formulaire en ligne disponible sur le site de l’Académie.

Autre outil pouvant également vous aider : le mode d’emploi court des César.

Par ailleurs, si certains films ont une date de visa les rendant éligibles pour 2023 mais n’ont pas encore eu le temps de vivre en festivals et préfèrent attendre les César 2024, il est nécessaire de contacter Margaux Pierrefiche, responsable du court à l’Académie, pour faire une demande de dérogation. La non inscription au formulaire ne suffit pas.

Bonne chance @ vous !

V comme Ville éternelle

Fiche technique

Synopsis : Jour férié, au milieu du 77 : Lili attend un bus pour aller à l’aéroport. Elle croise Thibault, ancien camarade de collège dont elle n’a aucun souvenir. Le bus ne passe pas et elle décide d’y aller à pied. Thibault l’accompagne malgré elle. Ils vont alors se « re-rencontrer », et se lier.

Genre : fiction

Durée : 20’

Année : 2021

Pays : France

Réalisation : Garance Kim

Scénario : Garance Kim, Martin Jauvat

Image : Vincent Peugnet

Son : Emeline David

Musique : Mathilde Poymiro

Montage : Alexis Noël

Interprétation : Garance Kim, Martin Jauvat

Article associé : la critique du film

Ville éternelle de Garance Kim

La 31eme édition du Festival pantinois consacré aux courts-métrages Coté Court s’est clôturé samedi 18 juin. La jeune réalisatrice, Garance Kim, cumule le Prix du premier film et le Prix de la jeunesse avec son court-métrage Ville éternelle. Son film traite le sujet d’une retrouvaille entre deux personnages que tout oppose, dans un environnement pastoral à la lisière de la ville.

Lili, de passage chez ses parents, attend un bus pour se rendre à l’aéroport. Elle fait la rencontre de Thibault, cycliste vêtu d’un jogging et d’un bob. Affichant un énorme sourire, il prétend être un ancien camarade de classe, mais Lili n’a aucun souvenir de lui. Il lui apprend que le bus ne passera pas aujourd’hui. Lili, affublée d’un grand sac à dos, se prépare à marcher jusqu’à l’aéroport. Malgré son refus, Thibault insiste pour l’accompagner. Au fil de leur promenade à travers les champs, Lili et Thibault apprennent à se connaître…

Garance Kim parvient à retranscrire parfaitement l’évolution de la relation entre les deux personnages. Issus de deux milieux différents, Lili a voyagé et a continué ses études, tandis que Thibault n’a jamais quitté sa banlieue et travaille en temps partiel à la caisse du Carrefour de sa ville. D’abord méfiante face à son insistance, Lili découvre finalement un garçon sensible et sincèrement attentionné. Le lien que tisse la réalisatrice relie aussi les personnages aux spectateurs, Thibault nous paraît d’abord presque dangereux puis on s’attache à lui, pour sa sympathie, ses répliques comiques et rafraîchissantes. On en apprend notamment sur Lili, ses motivations à parcourir autant de trajet à pied, ses doutes et inquiétudes quant à son départ en avion vers l’inconnu en Italie. Thibault semble, lui, symboliser le rapport conflictuel que porte Lili envers sa ville natale. D’abord méprisante à l’égard du jeune homme, elle gagne peu à peu en confiance et apprécie son réconfort et soutien.

Garance Kim interprète le premier rôle de son propre film comme cela a été le cas pour plusieurs réalisateurs de Côté Court (Maison blanche de Hugues Perrot, L’autre Louis de Arnaud Simon ou Almost a Kiss de Camille Degeye), avec Martin Jauvat dans le rôle de Thibault, co-créateur du scénario. Cette dualité, entre les deux auteurs qui jouent leur propre scénario, forme une harmonie au sein du court-métrage. Cela participe à provoquer et rendre si crédible le lien particulier qui unit les deux personnages à la fin du film.

Garance Kim met en scène cette rencontre inattendue  par l’esthétique de sa photographie. Elle met à l’honneur la campagne de la protagoniste avec des plans larges de la traversée des champs de blé, d’herbe et de seigle. La réalisatrice parvient à capter une lumière naturelle orangée mettant en valeur le paysage. La musique électro vient d’ailleurs donner une dimension onirique au décor et à cette promenade.

Garance Kim offre une  expérience de retrouvailles dans son court-métrage, qui n’est pas des plus émouvantes au départ, mais finit par nous toucher avec  deux jeunes protagonistes aux parcours de vie très différents. À la croisée de leurs chemins, ils dépassent les apparences pour se retrouver dans cet environnement qui les a vu grandir… pour finalement s’épanouir !

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Concours. Des films courts et longs de la Quinzaine des Réalisateurs à voir au Forum des images !

Comme tous les ans, le Forum des images accueille à Paris la reprise de la Quinzaine des Réalisateurs. Celle-ci se clôture ce dimanche 26 juin. Pour accompagner le dernier jour de ce cycle, nous vous offrons 3×2 places pour 3 séances de courts et de longs prévues ce jour-là. Intéressé(e)s ? Contactez-nous en nous précisant quelle(s) projection(s) vous intéresse(nt) !

Le Parfum vert de Nicolas Pariser : dimanche 26.6 à 14h30 : 3 x 2 places à gagner

Avec Sandrine Kiberlain, Vincent Lacoste, Rüdiger Vogler, Léonie Simaga

Syn. : En pleine représentation, devant un public médusé, un comédien de la Comédie-Française est assassiné par empoisonnement. Martin, un des comédiens de la troupe, témoin direct de cet assassinat, est bientôt soupçonné par la police et pourchassé par la mystérieuse organisation qui a commandité le meurtre. Aidé par une dessinatrice de bandes dessinées, Claire, il cherchera à élucider le mystère de cette mort violente au cours d’un voyage très mouvementé en Europe.

Programme de courts métrages 2 : dimanche 26.6 à 17h30 – 3 x 2 places à gagner

– Happy New Year, Jim de Andrea Gatopoulos, Italie
– Maria Schneider, 1983 de Elisabeth Subrin, France
– Beben de Rudolf Fitzgerald Leonard, Allemagne
– Jitterbug de Ayo Akingbade, Jitterbug d’Ayo Akingbade,
– Des jeunes filles enterrent leur vie de Maïté Sonnet. En présence de la réalisatrice.

Revoir Paris d’Alice Winocour : dimanche à 18h – 3 x 2 places à gagner

Avec Virginie Efira, Benoît Magimel

Syn. : À Paris, Mia est prise dans un attentat dans une brasserie. Trois mois plus tard, alors qu’elle n’a toujours pas réussi à reprendre le cours de sa vie et qu’elle ne se rappelle de l’évènement que par bribes, Mia décide d’enquêter dans sa mémoire pour retrouver le chemin d’un bonheur possible.

Flonja Kodheli : « Avec la peur, on touche à l’irrationnel. La peur peut vous pousser très loin »

Ayant fait ses débuts au cinéma en tant que comédienne, Flonja Kodheli réalise son premier court-métrage avec Ka Me Kalu, où elle met en scène un rapport mère-fille en proie aux stigmates de la dictature albanaise. Elle vient d’obtenir le Grand Prix ex-aequo et le Prix du Public au festival Le Court en dit long. Dans un entretien réalisé juste avant la remise des prix, elle revient avec nous sur son parcours et les thématiques qui lui sont chères.

Ⓒ Sarah Gouret

Format Court : Qu’est-ce qui t’a amené à faire du cinéma ?

Flonja Kodheli : Avant de me consacrer au cinéma, j’ai été pianiste. Lorsque j’étais étudiante au Conservatoire, je regardais parfois les apprentis comédiens travailler leur scène et ça me donnait très envie d’être à leur place. Jouer et interpréter les grands textes classiques me faisait rêver mais je n’avais pas la force de changer d’orientation à ce moment-là. J’ai passé le pas 8 ans après. À la sortie des cours Florent, j’ai commencé à passer des castings un peu partout. C’est vrai qu’à l’origine, je rêvais de théâtre. Mais très vite, j’ai obtenu  des rôles intéressants au cinéma et j’ai continué sur ce chemin-là, tout simplement et j’en suis très contente. 

Quel rapport entretiens-tu avec la forme du court-métrage ?

F.K : J’ai tourné dans peu de courts-métrages en tant que comédienne et j’étais peu familière avec cette structure. Avec Leenda Mamosa, la co-scénariste du film, on a surtout veillé à ce que le récit soit cohérent en y intégrant une montée émotionnelle tout en douceur. On voulait écrire l’histoire d’un film qu’on avait envie de voir à l’écran, sans se mettre la pression avec certaines règles (début – milieu – fin, etc…)

La première scène de ton film est un plan-séquence de plus de 4 minutes. C’était assez ambitieux !

F.K : Oui ! Au premier jour de tournage, on a commencé par ce long plan-séquence et on a mis près de 5h pour la réaliser. À la pause déjeuner, on ne l’avait toujours pas… Je mangeais en me disant « Wow ! Mais qu’est ce qu’il m’a pris !? Pourquoi je me suis mise dans cette situation ? Ça fait 4h qu’on la cherche, c’est normal qu’on ne l’ait toujours pas ! ».  Il a fallu près de 20 prises ! L’angoisse absolue pour un premier jour de tournage. Mais Virginie Surdej, la cheffe opératrice était très rassurante et elle ne s’est jamais inquiétée de tout ça. Au contraire, elle voulait encore plus de prises. C’était une grande chance de la rencontrer et de travailler avec elle. L’équipe était très professionnelle et bienveillante. J’étais bien entourée.

30 minutes, c’est une sacrée gageure pour un premier court !

F.K : Il dure 28 minutes. Chaque minute compte dans un court-métrage. Et encore, il était plus long, on a coupé ! Le scénario faisait 21 pages, mais une fois sur le plateau, nous avons trouvé le rythme de nos personnages. Il était beaucoup plus lent que sur le papier, mais c’était le rythme juste, puisqu’il s’est presque imposé à nous en jouant.

Qu’est ce qui a motivé ton envie de faire ce film ?

F.K : A travers ce film, je voulais montrer les conséquences psychologiques d’une dictature et ses répercussions sur la cellule familiale, comment cela pouvait façonner notre existence. Je voulais aussi parler de l’exil et de la peur profonde.

Tu es née en Albanie, tu as des souvenirs très concrets de la dictature ?

F.K : Oui, bien sûr. Je me souviens de beaucoup de choses évidemment mais surtout de l’école. Tout ce qu’on devait apprendre en lien avec Enver Hoxha ou le parti. Petite, j’ai développé une certaine capacité à apprendre par cœur des leçons entières sans rien y comprendre, que je récitais devant toute la classe et que j’oubliais une heure après. 

Oui, c’est un état d’esprit très ténu à saisir. Aujourd’hui, lorsqu’on parle de dictature, on pense généralement à Hitler ou à Staline. Les exemples de Ceausescu ou Enver Hoxha, pourtant plus proche de nous, semblent moins évidents. L’une des vertus de ton film est de remettre cette historicité au centre des attentions.

F.K : Bien sûr ! Depuis que le film circule en festival, je me rends compte que beaucoup de gens découvrent la dictature en Albanie. Quarante-cinq ans quand même, ce n’est pas rien.

Comment ça se fait ?

F.K : Parce que c’est un petit pays, très mal connu et puis surtout parce que les Albanais sont associés à des clichés qui empêchent de voir l’histoire réelle du pays. Mon challenge, c’était de faire un film avec des Albanais sans colporter les stéréotypes qui les entourent.

Qu’est-ce que ça fait de prendre en charge l’histoire de son pays à travers une œuvre ?

F.K : Au début, je n’ai pas voulu prendre en charge l’histoire de mon pays, mais raconter les traumatismes au sein d’une famille. Pendant presque deux ans d’écriture, l’histoire se déroulait dans une famille italienne, et puis un jour Paul Heymans, qui a lu plusieurs étapes du scénario et qui est aussi le mixeur  du film, m’a suggéré de  transposer cette histoire dans une famille albanaise. Ce changement m’a bouleversée parce que dans ce cas précis, j’avais des choses à dire et à défendre, je savais encore mieux de quoi je parlais.

Comment as-tu réussi à te départir de ton rôle de réalisatrice pour assurer l’un des rôles principaux ?

F.K : J’ai fait toute la préparation en cherchant la comédienne qui jouerait Stela, donc j’étais déchargée de ce poids. Sauf qu’il me fallait une comédienne qui soit parfaitement francophone et albanophone, et c’était introuvable… Trois semaines avant le tournage, le producteur, Sebastian Schelenz (Velvet Films) m’a demandé si je ne voulais pas jouer le rôle. Je me suis quand même fait passer un casting et j’ai été prise (rires) !

Comment la comédienne qui interprète la mère, Ilire Vinca, a-t-elle vécu un rôle comme celui-là ?

F.K : C’était délicat, elle m’avouait parfois être dérangée par le rôle et gênée de devoir replonger dans tout cela. Le soir, elle restait imprégnée de la journée qu’elle venait de traverser. Là où moi je passais à autre chose. Etant kosovare, elle trouvait que c’était une grande responsabilité de parler de ces thématiques. Elle a très bien connu ce climat mais n’a pas pour autant vécu la dictature telle qu’elle était en Albanie.

Ⓒ Sarah Gouret

Le sentiment qui jalonne tout ton film, c’est la peur, son ancrage dans les consciences. Quel rapport entretiens-tu avec ce sentiment ?

F.K : Avec la peur, on touche à l’irrationnel. La peur peut vous pousser très loin. Lorsqu’on est étranger, on a toujours peur de quelque chose je crois. On a aussi peur de « faire » mal parce qu’on ne fonctionne pas toujours comme les autres. Peur d’être maladroit, peur de dire quelque chose de travers…

Peur de se trahir aussi. Toujours cette suspicion d’être constamment observé, espionné ou sur écoute. Confiance nulle part, méfiance partout en quelque sorte.

F.K : Oui c’est vrai, c’est tellement ancré. En Albanie, on disait que les murs avaient des oreilles. C’est très difficile de se défaire de ce genre de fonctionnement du jour au lendemain. Ça fait presque partie de notre identité… « Avoir peur » et « se méfier de tout le monde (rires) ! Je pense que c’est exactement ce que vit Maria dans le film. Elle se sent toujours victime d’un système. 

Selon les générations, il peut y avoir deux axes de lectures. Le premier, adressé à la jeune génération, est plutôt didactique : on prend connaissance d’une réalité. Un second axe, destiné aux plus anciens et peut-être même à ceux qui ont vécu la dictature, peut induire une forme de résilience. Quelles ont été les réactions ?

F.K : Mes parents, les premiers, aiment beaucoup le film. Mon père a dû le voir dix fois. Avec la génération de mes parents, je le vois plutôt comme une déclaration d’amour et de résilience (ou de réconciliation avec une partie de leur histoire). Je trouve que dans le lien mère-fille, nous avons réussi à être tendres malgré la dureté de la mère. Je tenais vraiment à ce que toute cette histoire soit enveloppée d’empathie envers Maria. Alors, oui, je la vois plus comme une déclaration d’amour pour toute la génération albanaise qui a souffert de cette dictature et qui n’en est pas sortie indemne.

Ⓒ Sarah Gouret

Y aurait-il comme un devoir de mémoire ?

F.K : Oui. Complètement. Ne pas oublier d’où on vient et que « partir », c’est juste quitter. Tu quittes quelqu’un, tu quittes un pays mais tu as toujours des traces qui restent. Une répression peut changer l’ADN d’une personne, voire de toute une société. Même si on quitte son pays et qu’on est libre, on n’est pas nécessairement dégagé de ses traumatismes. On peut parler librement, on peut aller à l’église (la religion étant interdite à l’époque), on peut écouter du rock, on peut lire Rimbaud… Dans les faits, on est libre mais être libre, ça ne veut pas toujours dire qu’on est capable de « fonctionner » librement. Et c’est le cas de Maria. Tout d’un coup, elle recrée une réalité qu’elle a bien connu et qui probablement manque à son fonctionnement.

De quel(s) cinéaste(s) te sens-tu proche ?

F.K : Cristian Mungiu ! Et pour ce film, la référence c’était surtout Baccalauréat. J’invite tout le monde à le voir.

As-tu d’autre projets à l’avenir ?

F.K : La réalisation m’a beaucoup plu mais c’est surtout en partie grâce aux personnes formidables qui m’ont entourée tout au long du projet. Alors, oui, j’ai très très envie de continuer sur cette voie.

Propos recueillis par Augustin Passard

Article associé : la critique du film

Transgression et sens de l’absurde au Court en dit long

Le 30ème festival Le Court en dit long dédié aux courts-métrages belges francophones s’est déroulé au début du mois.  Format Court vous propose d’en savoir plus sur deux courts primés : Balaclava de Youri Orekhoff (Grand Prix ex-aequo) et En fin de conte réalisé par Zoé Arène (prix du scénario).

Balaclava est une courte animation créée par un jeune cinéaste prometteur, étudiant à La Cambre à Bruxelles. Le récit porte sur deux jeunes femmes qui, en plein cambriolage, improvisent des discussions existentielles à la manière d’une soirée pyjama. Ce court-métrage s’inscrit parfaitement dans l’air du temps, reprenant les codes de la génération Z avec l’esthétique de la pop culture flashy et bling-bling, qu’on peut retrouver aujourd’hui dans les clips de rap.

Tina et Nadja, des cagoules sur le visage, discutent dans un salon. Nadja raconte une anecdote amusante à la manière d’une « Story-time », une tendance sur YouTube qui consiste à narrer une histoire de la manière la plus palpitante possible pour captiver l’audience. Alors qu’elles sont en plein cambriolage, le vol d’objet précieux et onéreux ne semble pas être leur priorité, et elles préfèrent redresser le cadre d’un tableau, profiter de la baignoire afin de se prélasser dans un bon bain, voler à foison de la nourriture dans le frigidaire, avant de se décider finalement à mettre le « bordel » à coups de peinture sur les murs, crachats par terre et bataille de nourriture. Lorsqu’une sirène de police retentit au loin, Nadja interpelle les policiers et, par provocation, tente en vain d’attirer leur attention.

Youri Orekhoff crée un univers très moderne en s’inspirant des codes d’internet et de la pop culture. Certains plans au format vertical ou carré renvoient au visionnage d’une vidéo sur téléphone. Les téléphones portables sont d’ailleurs omniprésents, que ce soit à travers la prise de selfie ou le bruitage du son des touches. Les deux protagonistes, très extravagantes dans leur apparence et leur manière de s’exprimer, rappellent certaines rappeuses, très à la mode aujourd’hui telle Cardi B. Elles s’en inspirent par leurs tenues et maquillages flashy, leurs longs cils et leurs faux ongles démesurés. Leur vocabulaire s’inscrit aussi dans  une culture internet, par l’usage de termes anglais et d’abréviations orales. La musique, signée Juicy, nous immerge également dans une esthétique pop-rap très dynamique.

Le court-métrage retient l’attention par son design tout à fait particulier et propre à son créateur. Seules les protagonistes sont colorées, alors que le décor est épuré, dessiné, comme en négatif, d’un trait blanc sur fond entièrement noir. Ce contraste renforce l’impression de vide autour des deux femmes, et leur sentiment d’isolement compensé néanmoins par leur forte complicité.

L’animation des gestes, saccadée, provoque un dynamisme et participe à l’énergie du court-métrage. Cette vitalité s’oppose au sentiment d’impuissance des deux protagonistes.  Ces deux dernières détruisent tout volontairement, puis affirment en admirant leur œuvre :« c’est beau ce bordel ». A travers l’acte cathartique de ses deux personnages, Youri Orekhoff illustre le désœuvrement que peuvent traverser les jeunes à l’aube de leur vingtaine. A travers son animation, il extériorise la frustration accumulée par la jeunesse d’aujourd’hui et nous plonge dans un monde très jeune et moderne en l’espace de quelques minutes.

On peut saluer aussi l’originalité du court-métrage En fin de conte réalisé par Zoé Arène qui a reçu le prix du scénario au Court en dit long. La réalisatrice dresse le portrait d’une femme marginale au sein d’une société désenchantée à travers un« mockumentary » (documentaire fictionnel). Malgré le registre totalement différent de Balaclava, on retrouve cependant chez la protagoniste de la fiction de En fin de conte cette même volonté de transgression et de quête d’attention que les deux jeunes femmes animées, ainsi qu’une touche comique et légèrement absurde.

Zoé Arène montre la manière dont une femme, Coco, créé un refuge mental pour échapper à la réalité. Malgré l’aspect réel de ce faux-documentaire, Zoé Arène nous transporte avec la protagoniste dans un imaginaire fantaisiste éloigné de la société.

Un étudiant en cinéma, Juan, a le projet de faire un documentaire sur une personne marginale, qui vit hors des codes de la société. Il ne pensait pas tomber sur une femme aussi excentrique que Coco, persuadée qu’elle est … une fée ! Juan suit donc dans la rue Coco qui tente de prouver au monde sa nature magique et l’existence de ses pouvoirs.

Le court-métrage de Zoé Arène résonne particulièrement aujourd’hui. On est touché par cette femme en quête de merveilleux et d’enchantement dans un monde qui semble tout sauf magique, en proie à la crise sanitaire et aux divers problèmes politiques et écologiques. On a envie de croire à ses pouvoirs et à ses capacités féériques. Derrière la folie apparente de la protagoniste, qui laisse exploser sa colère dans un bureau de Pôle Emploi, Zoé Arène souligne l’absurdité du système qui ne jure que par des documents administratifs et des justificatifs. Devant le Palais du Roi, les cris de détresse de Coco qui restent sans réponse, évoquent une société où les individus sont livrés à leur propre sort, ainsi qu’un certain égoïsme ambiant. La cruauté de la réalité finit par faire douter Coco de son existence, elle disparaît alors comme par magie de ce monde qui ne lui sied pas.

Filmée en caméra à l’épaule à travers le caméscope de Juan, cette fiction qui reprend les codes du documentaire permet une immersion totale dans le monde de Coco. On ne lâche pas d’une semelle cette femme excentrique qui ne faillit jamais à ses croyances. A travers une abondance de cut, le montage créé un dynamisme renforcé par l’intensité du jeu de l’actrice Aline Mahaux, qui porte son personnage avec une énergie extraordinaire.

Le personnage de Coco, symbole d’un espoir ou d’une folie causée par la réalité de la société, peut nous amener à nous demander qui est le plus humain. Zoé Arène offre le portrait extrêmement marquant d’une femme marginale, qui se révèle être finalement la plus sensible et peut-être la plus humaine dans cette société si froide.

Laure Dion

Articles associés : notre 2ème reportage sur Le Court en dit long et l’interview de Youri Orekhoff

Youri Orekhoff : « Un film s’inscrit dans un parcours »

Youri Orekhoff a réalisé Balaclava. Avec ce film disponible sur Court-Circuit, il a remporté ex-aequo (avec Ka Me Kalu de Flonja Kodheli) le Grand Prix au festival Le Court en dit long en juin 2022, au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris. Encore étudiant à La Cambre, une école d’animation à Bruxelles, il revient sur son parcours et son goût pour les univers stylés, faits de faux ongles, de kitsch, d’improvisation et de croquis. 

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Format Court : Qu’est-ce qui t’a amené à l’animation et au choix de La Cambre ?

Youri Orekhoff : Je voulais faire du cinéma, mais je ne me voyais pas aller dans une école de cinéma à 17 ans. Comme je dessinais tout le temps, j’ai pensé qu’une école d’animation mélangerait les deux choses que j’aimais bien : les films et les dessins. Il y a un milliard de manières d’aborder l’animation et de techniques à découvrir, je me suis dit que ça allait d’office m’amuser. On m’avait parlé de la Cambre, j’avais un aperçu de l’école grâce à des amis qui y étaient. J’avais aussi envie d’aller à Bruxelles, j’avais l’impression que c’était l’école qui allait me correspondre le mieux.

J’ai pu avoir accès à des films de l’école. J’aimais bien ce que produisait La Cambre. Pour moi ça me semblait évident d’y être, je n’ai pas vraiment fait de choix, c’est vraiment l’école que j’avais en tête. J’ai passé l’examen une première fois et je n’ai pas été pris, ce qui a été une bonne chose car je sentais que je n’étais pas mature. Cette année-là, j’étais à l’université, j’apprenais l’anglais et le russe. En revenant à La Cambre, j’étais sûr de ce que je voulais, j’ai eu le temps de voir ce que l’école avait à proposer, je savais ce qui m’intéresserait. Quand je suis arrivé, j’étais super content.

Ça veut dire quoi « balaclava » ?

Y.O : Cela désigne les cagoules qui cachent une grande partie du visage, c’est censé protéger du froid à l’origine mais on associe ça beaucoup aux cambrioleurs.

Comment as-tu abordé ce projet ?

Y.O : Il n’y avait pas de processus clair et défini dans ma manière de travailler, j’ai beaucoup improvisé. C’était mon film de troisième année. On a le droit d’être 100% libre, cela m’a permis de me laisser aller un peu n’importe comment. Au début, j’ai fait beaucoup de croquis qui allaient dans tous les sens. Ensuite, j’ai gardé ce qui me plaisait. Je faisais des dessins au marqueur sur du papier noir parce que j’aimais bien la manière dont ressortaient les couleurs.

En terme d’animation, j’ai opté pour de la 2D sur ordinateur, j’ai passé du temps à chercher une technique rapide, efficace et qui me plaisait. Ce n’est pas vraiment de l’image par image, c’est plutôt des dessins que je fais sur ordinateur et qu’ensuite, je déforme en fonction des intonation des voix de mes personnages. Non seulement ça va vite, ça correspond à la contrainte de temps de l’école, mais en plus, c’est dynamique. Cette technique participe à rendre les personnages très expressifs, très vivants.

Tu parles de liberté à l’école. Quand tu as présenté ton projet, comment a-t-il été réceptionné ?

Y.O : Par rapport à l’envoi en festival, ce qui est très positif, c’est qu’on nous encourage à terminer un film, et on nous explique toutes les étapes. Ça permet de connaître les erreurs, se planter et apprendre. On nous dit dès le début : « Vous êtes là pour vous tromper, pour faire un maximum d’erreurs pour ne plus les refaire après », c’est quelque que chose que j’adore. Dès la deuxième année, on peut envoyer son court en festival et on voit déjà comment ça marche. Ça nous aide beaucoup. Sans ça, on serait perdu. Très tôt, on est confronté à la façon dont on fait un film et dont on se débrouille avec après.

Pour la réception et le développement, au début de l’année, on a une réunion où on parle de nos idées de films. La mienne était très floue, je pensais juste à une soirée pyjama avec des cambrioleuses et je n’avais pas l’intention de faire une narration pour de vrai, c’était plus un film d’ambiance dans ma tête. Ensuite, on a des rendez-vous ponctuels à partir de janvier où toutes les deux semaines, on explique l’avancée du projet, les professeurs essayent d’être très objectifs, de nous guider pour voir si ce qu’on leur présente correspond à ce qu’on leur a annoncé. Je me rappelle que mon chef d’atelier disait qu’il ne comprenait rien à mon idée mais que c’était ça qui rendait agréable le film.

Comme il y a beaucoup de références à la pop culture, que le langage est celui que j’observe autour de moi, je savais qu’en ayant un accompagnement de professeurs plus âgés, ils allaient peut-être ne pas remarquer toutes les références mais ce qui était bien, c’est qu’ils me faisaient confiance. Parfois, je sentais que c’était un peu à côté de la plaque quand on parlait du film mais ça ne me dérangeait pas, c’était le but.

Tes deux personnages féminins sont très caractéristiques dans leur apparence et leur manière de parler. Quelles ont été tes inspirations ?

Y.O : Mes personnages, c’est une sorte de synthèse ou de pot-pourri de codes contemporains. Il n’y a pas une inspiration précise, c’est en grande partie lié aux chanteuses, aux rappeuses de ces dernières années que j’ai vues. La mode se mélange à la musique, les clips sont très travaillés, le kitsch est glorifié avec ces paillettes, ces longs ongles. Ce sont des choses qui m’ont marqué, que j’ai aimé et qui en même temps qui étaient hyper présentes dans mon imaginaire. Mon envie à la base était juste de dessiner ces personnages parce que j’adore leur style et en même temps ma tête était remplie de ces images très américanisées. Ce qui m’intéressait, c’est que mes personnages ont l’air de pas avoir le choix d’être habillé comme ça. Elles sont très simples mais elles sont ultra sapés, c’est quelque chose que j’observe autour de moi.

Est-ce qu’il y a une conception morale ou politique derrière le vandalisme que tu montres ? Qu’est-ce que t’avais envie de représenter à travers cette jeunesse ?

Y.O : Ce n’est pas le cambriolage qui a un sens, c’est plutôt le fait de montrer deux amies qui font une connerie sans savoir pourquoi et qui parlent toutes les deux de ce qu’elles ressentent en le faisant. Elles cherchent de l’excitation, mais inconsciemment, elles veulent attirer de l’attention.

La musique de ton film est sympa. Comment l’as-tu inclue dans Balaclava ?

Y.O : Elle a été créée par le groupe Juicy, un duo féminin bruxellois. Je suis super content qu’elles aient accepté que j’utilise leur musique pour mon film. Ce que j’adore, c’est travailler avec des gens dont la présence fait sens avec mes projets. Juicy est composé de deux supers amies qui ont un côté un peu énervé et revendicateur et elles sont bruxelloises. Il y a un côté circuit court que j’aime bien !

Comment perçois-tu la suite à de ton parcours ?

Y.O : Si je continue en Master, c’est que je sais que c’est très précieux d’avoir accès à un atelier dans lequel tu es 100% libre. Il y a plein de pressions qui font partie du monde professionnel et qui sont un peu mises de côté quand tu es à l’école.  Je ne pense pas que j’aurai cette liberté après ou en tout cas pas de manière aussi élargie. Ça laisse l’esprit beaucoup plus léger et c’est quelque chose dont je vais profiter. En même temps, j’ai un peu la pression car je me dis qu’il ne faut pas que je me plante (rires) ! Ensuite, maintenant que je participe à des festivals et que je fais voyager mon film, je sais que je ne pourrai plus faire un autre en le considérant uniquement comme un truc rigolo que je fais dans ma chambre. Je sais maintenant qu’un film s’inscrit dans un parcours, j’ai découvert comment vit un film, maintenant ça va me rester en mémoire.

Propos recueillis par Katia Bayer et Laure Dion. Retranscription : Laure Dion

Nouvel After Short, Premiers longs-métrages, Cannes 2022, mercredi 22 juin à l’ESRA !

Après avoir mis en place un After Short mercredi 8.6 dédié aux courts-métrages sélectionnés à Cannes, en présence d’une dizaine d’invités dont Story Chen, Palme d’or du court-métrage 2022 (en visio pour le coup), Format Court organise un deuxième évènement dédié à Cannes, s’intéressant cette fois aux premiers longs-métrages, toutes sections confondues. Ce nouvel After Short aura lieu le mercredi 22 juin à 19h, à nouveau à l’ESRA (amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle 75015 Paris).

Pour rappel, les After Short sont des soirées de Q&A au cours desquelles les professionnels abordent leur parcours et leurs films respectifs. Les films ne sont pas diffusés à cette occasion.

Gratuits pour les étudiants et les anciens de l’ESRA, les After Short demeurent accessibles et payants (5 €) aux autres personnes intéressées, dans la limite des places disponibles, uniquement sur réservation.

Voici le détail de la liste – susceptible de modifications – de nos invités présents lors de cette soirée. 8 équipes, 1 sélectionneuse ainsi que le responsable de la Caméra d’or y participent. Retrouvez chaque jour sur Facebook et Instagram des infos sur nos invités.

Participants

– Stéphane Letellier-Rampon, Responsable de la Caméra d’Or

Un Certain Regard

– Romain Blondeau, producteur (CG Cinéma) de Rodéo (Coup de cœur du jury) réalisé par Lola Quivoron

– Julie Viez, productrice (Cinenovo) de Harka (Prix du meilleur acteur attribué à Adam Bessa) réalisé par Lotfy Nathan

– Lise Akoka, Romane Gueret et Marine Alaric, réalisatrices et productrice (Les films du Velvet) de Les Pires (lauréat du Prix Un Certain Regard)

Quinzaine des Réalisateurs

– Jean-Luc Ormières, producteur (Cinéfrance Studios) de Falcon Lake de Charlotte Le Bon

Semaine de la Critique

– Pauline Mallet, membre du comité de sélection des longs-métrages

– Cristèle Alves Meira, réalisatrice de Alma Viva

– Lou Chicoteau et Jean-Etienne Brat, producteurs (Alta Rocca Films) de La Jauría (Grand Prix et Prix SACD) réalisé par Andrés Ramírez Pulido

ACID

– Charles Philippe, producteur (Les Films du Clan) de Jacky Caillou, réalisé par Lucas Delangle

– Martin Jauvat, réalisateur de Grand Paris

Déborah François. La chorégraphie entre les acteurs et la caméra

Elle a débuté dans L’Enfant des Dardenne. Premier rôle, premier Cannes. Déborah François, jurée au festival Le Court en dit long à Paris, raconte son apprentissage sur le plateau des frères, ce qui l’intéresse chez les acteurs. Comédienne, elle vient de passer à la réalisation avec son premier court, Mouton noir, conçu dans le cadre des Talents Adami (cherchant à valoriser des jeunes comédiens entre 18 et 30 ans). Son film a été diffusé à Cannes avec ceux d’autres comédiens passés à la réalisation spécialement pour ce projet : Aïssa Maïga, Pascale Arbillot et Raphaël Personnaz. Rencontre au café du coin, en mode pluvieux, avant la remise des prix du Court en dit long.

Ⓒ Joe Maher Getty

Format Court : L’Enfant des Frères Dardenne est ton premier projet, tu n’as jamais tourné dans un court-métrage. En termes de jeu, est-ce que ce passage par le court a pu te manquer dans ton parcours ou bien, suite à L’Enfant, ça ne t’a jamais été proposé ou intéressée ?

Déborah François : Je pense que c’est un peu des deux. On m’en a proposé très peu par rapport à d’autres comédiens, et au début de ma carrière presque pas. L’effet “film des Frères Dardenne” a sans doute compté effectivement. Les quelques fois où j’ai pu dire oui à des courts, je ne pouvais pas les faires parce que j’étais en tournage en même temps ou bien parce que ça ne s’est finalement pas fait.

Tu es venue assez rapidement à Paris mais tu es belge. Pourtant les réalisateurs belges ne font pas forcément appel à toi. Est-ce que cela te manque ? Est-ce que ton premier film a été ton unique expérience en Belgique ?

D.F : Non ! Après mon premier film j’ai tourné Les Fourmis rouges de Stephan Carpiaux mais aussi My Queen Karo, un film avec Dorothée Van Den Berghe, en Belgique. En fait, on a fait appel à moi mais petit à petit. J’ai l’impression d’avoir fait un chemin inverse car c’est avec le temps que l’on a su que j’étais belge. Pendant longtemps il y avait marqué : “comédienne française née en Belgique” sur Allociné ! En réalité, ça ne me gêne pas trop car cette histoire de nationalité, ça ne me touche pas beaucoup, je ne suis pas vexée si on me dit que je suis une actrice française car on me voit dans des films français. Les gens qui sont dans le métier pourraient être informés là-dessus mais finalement, pour ceux qui voient les films et le public, une comédienne est une comédienne. Ca me semble bien de privilégier les gens qui sont chez nous. C’est ce qui permet à autant de comédiens belges, d’au final se faire remarquer, de travailler en Belgique comme en France et, si ce n’est pas le cas, de travailler au moins en Belgique. Peut-être qu’il y a aussi une crainte financière. Il y a cette idée, quelque part, que les Cécile de France, Marie Gillain, même moi et plein d’autres comédiennes, devraient coûter beaucoup parce qu’elles sont en France, alors que les comédiens n’ont pas tous le même cachet et que celui-ci ne dépend pas d’où ils vivent mais de ce qu’ils ont fait.

Pour autant, est-ce que tu serais sensible à l’idée qu’un jeune auteur fasse appel à toi ? Est-ce que tu peux trouver le temps nécessaire pour jouer dans un court-métrage en soutenant aussi les premiers pas des réalisateurs ?

D.F : Oui, bien sûr ! Ça dépend du scénario et du projet. Souvent, je me dis que l’erreur qu’on peut faire dans les premiers courts-métrages ou les premiers films, c’est de ne pas consacrer assez de temps à l’écriture. On a tellement envie d’être sur le tournage, de le faire, qu’on se dit que ce n’est pas grave alors que si, en vrai c’est grave (rires) ! Par contre, il m’est arrivé plein de fois de faire des premiers films. Cet été, je repars faire un premier film, un premier long d’une réalisatrice qui a déjà fait plusieurs courts-métrages.

Ça fait bientôt 20 ans que tu travailles, tu viens de passer à la réalisation avec ton court Mouton noir mis en place avec l’Adami. Te souviens-tu des conseils qu’ont pu te donner les frères Dardenne, en termes de jeu, de placement précis par rapport à la caméra ? Est-ce qu’il y avait plutôt une part d’improvisation ?

D.F : Ce n’est pas de l’improvisation, c’est beaucoup des répétitions où l’on peut chercher en étant libre de nos mouvements naturels. Une fois que cela est décidé, c’est vraiment de la précision à refaire  des gestes jusqu’à que cela soit parfait tout en gardant cette fraîcheur pendant des dizaines de prises. C’est vraiment un mélange des deux, en deux temps.

Tu as l’impression que ça a été un bon apprentissage pour la suite ?

D.F : C’était incroyable ! On n’apprend jamais autant la patience, la précision, la minutie avec le fait que nos gestes doivent être toujours les mêmes, puisque l’on a des rendez-vous avec la caméra. C’est une chorégraphie entre les acteurs et la caméra malgré tout. C’est la meilleure des écoles, après ça on n’a plus jamais peur de faire un plan-séquence ou beaucoup de prises. Ne pas être précis dans les gestes que l’on fait, ne pas faire de bons raccords, on n’en a pas le droit. C’est les règles d’un naturalisme ultra travaillé, il n’y a pas meilleur entraînement.

Est-ce que tu as partagé cette expérience avec les comédiennes qui ont travaillé avec eux ?

D.F : Avec Émilie (Dequenne), on n’a jamais vraiment parlé de la manière dont leurs tournages se passaient mais je sais qu’on se reconnait car il y a quelque chose de commun, et peut-être qu’ils nous ont choisies car on avait cela en commun, j’imagine… C’est des petits échanges de regards où l’on se dit : “Tiens, ça c’est les frères”. On sait qu’on sait. C’est l’école Dardenne, l’exigence tout en restant toujours très bienveillant pour l’être humain bien sûr, sinon on ne suivrait pas les frères.

Quand tu regardes un film d’un regard critique, te focalises-tu sur le travail des comédiens ou essayes-tu de prendre de la distance ?

D.F : Si je ne crois pas aux comédiens, ça me bloque complètement et je suis incapable de passer au-delà. Il faut que je puisse croire que c’est la vraie vie, en me disant que cette personne existe, aussi bizarre soit-elle. Si je me dis que cette personne n’existe pas ou qu’elle est en train de me mentir, c’est impossible pour moi. Ca peut tout autant être une personne qui provoque un réel choc à travers un show dans lequel je rentre, me retrouvant emportée par l’interprétation parce que c’est du cinéma tel The Greatest Showman.  Sur La La Land, on ne se dit pas que les gens vont se mettre à faire des claquettes, mais on se retrouve emporté par l’entertainment et le show proposé. Si je vois les artifices et la personne en train de me vendre ce qu’elle n’est pas, ça me gâche toute l’histoire car je ne peux plus en être touchée. Tout d’un coup, ça devient un comédien qui joue quelque chose et ça m’indiffère totalement, ce n’est plus la vraie vie.

Comment Mouton noir s’est mis en place avec Adami ? Est-ce toi qui leur a suggéré ce passage à la réalisation ? Quels ont été les défis de ce projet ?

D.F : Ce n’est pas l’Adami qui a fait appel à moi, mais la production De l’Autre Côté du Périph’ (DACP). Tout était un défi, tout ce que je n’avais jamais fait, c’est-à-dire l’avant et l’après-tournage. Il me fallait être à la hauteur et je me suis mis moi-même une petite pression car personne ne m’a appris la réalisation et j’ai dû déduire ce qu’il fallait faire. J’ai vu des films et j’ai vu des gens faire des films.

Certaines personnes diront que c’est la meilleure des écoles et que tu n’as pas besoin de faire la Fémis ou l’IAD pour apprendre à tourner ou à jouer…

D.F : C’est comme dans tout, je pense, Il y a des gens qui sont naturellement doués pour faire des trucs et ça se voit, ils sont très jeunes et ils font des choses incroyables. À côté, il y a ceux qui peuvent arriver, avec beaucoup de travail, à faire des super trucs. Pour moi, c’est soit une question de don soit de travail, voire des deux.

Est-ce qu’avec les autres comédiens de la collection Adami, vous avez pu échanger sur la manière dont vous avez travaillé ? Est-ce que la pandémie vous a posé des difficultés à ce niveau ? Et est-ce que, dans l’absolu, tu as envie de continuer de faire des films ?

D.F : C’était après la pandémie mais on a quand même eu peur d’avoir des gros problèmes. Heureusement, on en a été un peu épargné. Avant ça, on était chacun dans notre coin sur d’autres tournages donc on n’a pas pu échanger. C’est à Cannes qu’on s’est retrouvé pour parler un peu, j’en avais un peu discuté avant avec Aïssa car on se connaît dans la vie, mais ça a eu lieu après pour les autres. On a tous vécu ça de manière très différente des tournages, même pour ce qui est de la préparation et de la post-production. Et oui, j’ai carrément envie de continuer  !

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Eliott Witterkerth

Festival Le Court en dit Long #30

Au cours de ce marathon des festivals, glissé entre Cannes et Coté Court, le Centre Wallonie-Bruxelles organisait, pour sa 30ème édition, le festival du Court en dit Long. Du 31 mai au 4 juin 2022, ce festival dédié aux courts-métrages belges francophones mettait en valeur cette année 36 films répartis sur sept programmes thématiques : films d’écoles, version originale, LGBTQ+, des réalisatrices, de l’étrange et des premiers films.

Comme lors de chaque édition, la sélection comprenait à la fois des films d’écoles et d’ateliers (INSAS, IAD, Ensav La Cambre, Caméra-etc., AJC), des fictions, des animations, des films expérimentaux, des courts métrages soutenus par le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, des films auto-produits ou co-produits avec la France.

Présent tout au long du festival, Format Court revient sur ses coups de coeurs et quelques lauréat.e.s de cette édition anniversaire. Parmi eux : Ka Me Kalu de Flonja Kodheli (Prix du public et Grand Prix ex-aequo), Balaclava de Youri Orekhoff (Grand Prix ex-aequo) et Masques d’Olivier Smolders (Prix du 30ème festival).

Masques de Olivier Smolders

Habitué du festival et du CWB, Olivier Smolders évoquait déjà dans une interview accordée à Format Court en 2014, le pouvoir « fascinant » de l’image. Avec Masques, le réalisateur belge,
rompu à l’exercice du court-métrage, continue de creuser ce sillon en abordant cette fois la perte du visage de ceux qu’on aime et le rituel des masques comme passeurs vers l’au-delà.

Frère ainé du peintre Quentin Smolders avec qui il collabore depuis de nombreuses années, le réalisateur faisait part dans une autre interview (réalisée en 2020) des germes de ce projet à travers une collection de masques réalisée par son frère et de la façon dont il s’était approprié cet univers pour en faire un film : Masques.

Celui-ci s’ouvre en amont de sa réflexion sur les images de deux arbres frappés par la foudre, laissant derrière eux une quantité phénoménale de bois dont Olivier Smolders se sert visuellement pour amorcer son discours. Témoignant d’une expérience intime, il fait part de ses impressions lorsqu’à la mort de son père, il était spectateur du « masque » que la mort venait lentement poser sur ce visage familier. De là, le bois brut se fait bois sculpté et nous basculons dans une analyse du masque dans toute sa dimension mystique et ancestrale.

Tout au long de l’œuvre, la voix d’Olivier Smolders constitue le fil rouge auquel se raccrocher dans ce musée pour des cœurs bien accrochés et le texte, écrit par le réalisateur, peut faire songer à certains écrits de Christian Bobin où la connaissance de cultures anciennes, la spiritualité et la nature révèlent un lien intime.

Le masque sculpté devient masque mortuaire, l’occasion pour Smolders de convoquer le souvenir de cette fameuse « inconnue de la Seine » et son ironie du sort bouleversante un siècle plus tard. Puis, les masques de plâtre se font masques de chair et vient alors sans détour ce que la France post-Grande Guerre cherchait tant bien que mal à dissimuler.

À la vision des images de rescapés de 14-18, notre réaction est anticipée par Smolders qui nous incite à réorienter notre regard, dans un élan d’empathie, plutôt que de détourner instinctivement la vue. Porter le regard quelques centimètres au-delà de la meurtrissure et plonger dans les yeux de ces survivants dévoile leur émotion poignante et le décalage dichotomique qu’il peut y avoir au sein même d’un visage.

Une impression qui jalonne tout le film mais qui apparait de façon flagrante à cet instant, c’est la conception du visage comme une interface. Surface d’émission et de projection qui se fait masque et devient le médium entre l’intérieur et l’extérieur. Ces masques, qui témoignent d’une absence de
reconnaissance et où la mutilation prend toute sa place, montre que l’on passe à côté de l’essentiel en ne focalisant son regard qu’à un seul endroit.

Ainsi, en Otto Dix des temps modernes ou à l’image de ces prothésistes de l’époque qui, dans une détermination remarquable, mettaient tout en oeuvre pour réinsérer ces gueules cassés au sein de la société, Smolders ré-humanise post-mortem ces martyrs que leur « masque » avaient trop aliéné.

À la manière d’un archéologue qui étudierait l’être humain à travers ces vestiges matériels, Olivier Smolders progresse dans son propos en mettant au jour des pratiques photographiques du début du XXème siècle, qui relevaient, pour certaines, de rituels mortuaires où il convenait d’immortaliser
la famille en compagnie du défunt tout juste décédé. Notre regard contemporain sur ces photographies centenaires induit de facto une mise en miroir et fait aboutir en quelque sorte la réflexion menée par Olivier Smolders. Jusque là, il questionne le pouvoir de l’image qui apparait ici sous toutes ses formes (fixe, mouvante, en noir et blanc, en couleurs, anciennes, récentes…) et tous ces éléments tissés ensemble amènent plus de questions que de réponses.

Ce faisant, Smolders s’adresse directement à nous et prend très au sérieux son interlocuteur-spectateur, remettant le choc au bon endroit, et réalise ainsi une remise en question très en profondeur sur notre rapport à l’image et à la confiance qui nous lie à elle. Un rapport individuel, conformé par le dictat d’internet et de la télévision, mais par extension celui d’une société toute entière où la désinformation et le manque de point de vue règnent en abondance.

Adepte du cinéma de Chris Marker, l’habileté de Smolders à conduire un récit dans un documentaires d’archives entraine l’adoption de son point de vue comme étant le nôtre. Comme on dirigerait un enfant qui fait ses premiers pas, il nous tient du bout des doigts et nous guide dans sa réflexion personnelle, augurant des territoires nouveaux sur la conception de l’image comme le ferait un Deleuze ou un Didi-Huberman.

Ka Me Kalu de Flonja Kodheli

D’origine albanaise, la jeune réalisatrice Flonja Kodheli a décidé de consacrer son premier court-métrage aux thématiques de l’exil politique et des stigmates qui en découlent. Dans une interview à paraître, elle nous fait part des motivations intimement liées à son histoire et de son approche
sur les séquelles d’une dictature qui reste méconnue en France.

De retour à Bruxelles pour les obsèques de sa grand-mère, la jeune Stela (interprétée par Flonja Kodheli elle-même) vient accompagner sa mère dans l’épreuve du deuil. Rapidement, la jeune femme devient témoin d’un comportement inhabituel voire pénible de la part de sa mère à l’égard du monde qui l’entoure. Dans les premières minutes, la réalisatrice use avec parcimonie des dialogues, les restreignant au strict nécessaire, en laissant la parole aux images. Ainsi, nous faisons irruption dans le quotidien de Maria, la mère, dont l’appartement semble être resté dans son jus des années 70. Verrous à chaque porte, rideaux occultants, décors typés, dialogues en albanais, … : tout est réuni pour donner l’effet d’une enclave hermétique et passéiste dans notre monde actuel.

Geste d’abord, parole ensuite, tel est l’articulation subtile du film. Qu’on soit plus ou moins au fait de l’Histoire albanaise, Flonja Kodheli joue avec notre appréhension des signes et met en place des situations où les réflexes de la mère nous apparaissent dans toute leur étrangeté. La conversation dans la salle de bain toutes vannes ouvertes, très significative à cet égard et qui frôle la cocasserie, donnant presque des allures de film d’espionnage, indique que les personnages n’évoluent pas dans un univers ordinaire.

L’action prenant place dans la Belgique d’aujourd’hui, on retrouve malgré tout dans Ka Me Kalu, cette ambiance si particulière où la méfiance règne et où la vérité n’a d’autre espace de déploiement que le chuchotement. On peut songer alors à La Vie des autres de Florian Henckel où l’on voit à quels recours étaient alors tenus les habitants du Bloc de l’est durant la Guerre froide. Cette époque, qui ne semble pas encore avoir livré tous ses secrets, où l’État s’invitait alors dans l’espace domestique jusqu’à priver ses occupants de leur intimité, parfois au péril de leur vie, semble avoir pris un décalage ahurissant de nos jours.

Dans ce contexte, le rapport mère-fille, quand il ne s’inverse pas, tend à pousser le personnage de Stela dans ses retranchement et un état d’esprit régressif, accentuant le poids de l’Histoire, où la fille rentre par trop d’empathie dans l’univers de la mère. Convenir pour ne pas blesser. À travers ce rapport, on pourrait apercevoir, comme en négatif, l’intrigue centrale de Good bye, Lenin! où le personnage du fils entretient artificiellement l’environnement de sa mère pour dissimuler le changement de régime. Ici, c’est l’étape d’après : la réadaptation d’une femme, dans un monde qui a changé, qui continue de projeter autour d’elle l’oppression de la dictature.

À la différence de ces films qui traitent le sujet dans l’époque où il s’inscrit, le film de Flonja Kodheli aborde davantage les vestiges psychologiques de cette période révolue. Que reste-t-il dans les esprits, cinquante ans plus tard, du climat qui prévalait sur les us et coutumes des réprimés ?

L’impression si forte qu’il y a eu sur les consciences dégage cette sorte d’inaptitude à trouver ses marques dans une démocratie d’aujourd’hui. La peur constante d’être observé ou potentiellement dénoncé entrave au quotidien tout un mode de penser et d’agir librement. Ce qui donne à Ka Me Kalu toute sa densité, c’est la profondeur troublante du personnage de Maria où l’on s’aperçoit progressivement de la porosité de la frontière entre traumatisme et folie.

Au cours du film, la proportion irrationnelle de ses craintes, déjà exacerbée par le deuil, s’accentue au point qu’elles deviennent contagieuses pour Stela et que tout retour en arrière semble désormais impossible. Ces caractéristiques, qui tiennent aussi à l’interprétation d’Ilyre Vinca, font que ce personnage atteint une dimension quasi-shakespearienne et devient à elle-seule une allégorie de la peur, qui pourrait tenir lieu ici de troisième personnage. Cette peur qui s’intercale entre ces deux parents, incarnée par la mère, intégrée par la fille, inentendable pour le reste du monde.

Parce qu’un des effets du cinéma est de pouvoir témoigner de telle ou telle réalité et de pouvoir ramener au centre du débat ces histoires de femmes et d’hommes négligemment oubliées, Flonja Kodheli offre ici un devoir de mémoire et une leçon d’Histoire qui passe par les sentiments. Comme un baume sur les cicatrices, c’est peut-être le message que nous laisse Maria : réussir, malgré les abîmes, à trouver des puits de lumière. Ainsi se dresse devant Stela cette chapelle Sixtine personnelle, havre de paix et de résistance, où la mère se réfugie à l’abri du monde enténébré.

Augustin Passard

Retrouvez prochainement l’interview de Flonja Kodheli

Concours. Reprise des courts de la Semaine de la Critique à la Cinémathèque

Comme tous les ans, la Cinémathèque reprend la sélection (courts et longs-métrages) de la Semaine de la Critique du Festival de Cannes. Pour accompagner cette reprise et vous permettre de voir les courts de la Semaine, nous vous offrons 3×2 places pour chaque séance de courts-métrages prévue ce samedi 11 juin. Intéressé(e)s ? Contactez-nous !

Programme de courts métrages 1 : samedi 11 juin 2022 – 13h. Salle Jean Epstein.  3×2 places à gagner !

Cuerdas de Estibaliz Urresola Solaguren, Espagne
Ice Merchants de João Gonzalez, Portugal-France-Grande-Bretagne
Canker de Lin Tu, Chine
Sur le trône de Xerxès de Evi Kalogiropoulou
Raie manta de Anton Bialas, France

Programme de courts métrages 2 : samedi 11 juin 2022 –15h.Salle Jean Epstein.  3×2 places à gagner !

Swan dans le centre de Iris Chassaigne, France
It’s Nice in Here de Robert-Jonathan Koeyers,
Nisam je stigao voljeti de Anna Fernandez de Paco, Bosnie-Herzégovine-Espagne-Grande-Bretagne
Regarde-moi de Shuli Huang, Chine
Les Créatures qui fondent au soleil de Diego Céspedes, Chili

A Short Story de Bi Gan

Présent pour la deuxième fois au Festival de Cannes après Un grand Voyage vers la nuit en 2018 dans la catégorie Un Certain Regard, Bi Gan a refait parler de lui cette année avec A Short Story en compétition officielle. À la manière d’un fabulateur, le réalisateur chinois nous plonge dans les tribulations d’un chat noir détective et de sa rencontre avec un épouvantail. Une épopée singulière qui prend des allures de fable de La Fontaine revue par David Lynch !

D’entrée de jeu, avec une voix austère se saisissant de l’ancestral « Il était une fois… », Bi Gan s’empare de marqueurs typiques du conte de fées et s’en sert pour poser l’aspect presque mythologique de son histoire. Un jeune chat noir solitaire, sans but et sans famille, est investi d’une mission par un mystérieux épouvantail.

Façonné depuis l’enfance par cette forme épique, notre imaginaire de spectateur prend rapidement le relais et nous embarque dans cette (en)quête à mi-chemin entre le théâtre de marionnettes et le cinéma expérimental.

« Quel est la chose la plus précieuse au monde ? ». Tel est le sujet d’expédition de notre félin héros ! Qui, au cours de son périple, croisera trois entités l’ayant successivement possédé. Bi Gan se sert de ce topos littéraire pour mieux dérouter son spectateur et mettre à l’épreuve notre perception du temps et de l’image. Il s’amuse à mettre à mal notre sens de lecture dans les tableaux qu’il propose et ses situations qui sont autant d’énigmes à résoudre pour le personnage que pour le spectateur. Ici, la quête du chat devient une quête de sens.

Un cyborg-confiseur à énergie solaire, une femme mangeuse de « pâtes » amnésique et un magicien déchu : trois confrontations saugrenues qui nous en apprend un peu plus à chaque fois sur notre protagoniste et ses motivations.

Il est réjouissant de voir à quel point Bi Gan se livre à cet exercice farfelu où son inspiration semble plonger dans cet infini des possibles qu’est souvent l’apanage des films d’animation, à la différence que les effets spéciaux semblent ici sortir tout droit du système D. Tout en révélant leur simplicité, ils dégagent paradoxalement une grande théâtralité et donnent un effet surprenant où, de la réalité pure, Bi Gan tire un effet presque fantastique.

Les signaux visuels et auditifs abondent, Bi Gan donne d’une main pour reprendre de l’autre et le montage qu’il offre présente des associations d’images et de sons où le sens vient se contredire, se nourrir. Un geste bien précis, une parole en rewind ou encore un simple travelling arrière va soudainement prendre en charge, au cours du plan, le rythme de la narration et ainsi apporter un élément de compréhension toujours nouveau. Ce condensé d’inventivité et de dérision que s’autorise Bi Gan fait de Short Story un objet détonnant, cocasse voire lunaire dans cette compétition officielle.

Au terme de ce parcours initiatique mêlant sans cesse sublime et grotesque dans un monde rempli de ces individus forgés par la solitude, Chat Noir découvre que la « chose la plus précieuse au monde » n’était pas finalement pas si loin. Mais comme dirait un vieux proverbe : « Qu’importe l’issue du chemin quand seul compte le chemin parcouru. »

Augustin Passard

Le film sera représenté ce mercredi 8.6 à notre After Short « Cannes, courts » par son producteur,  Charles Gilibert.

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S comme A Short Story

Fiche technique

Synopsis : Un conte de fées.

Année : 2022

Durée : 15′

Genre : Fiction

Pays : Chine

Réalisation : Bi Gan

Scénario : Bi Gan, Zhai Xiao Hui

Image : Li Jia Neng

Son : Li Dan Feng

Montage : Ye Xiang

Décors : Du Lu Xi

Musique : Wang Wen

Interprétation : Tan Zhuo, Chen Yong Zhong

Production : Dangmai Films, Bi Gan

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Joseph Pierce : « Chacun de mes films m’obsède et finit par me consumer »

La Semaine de la Critique diffusait cette année une séance spéciale comprenant 3 films de réalisateurs repérés : Emmanuel Gras, Yann Gonzalez et Joseph Pierce. Ce dernier est animateur au Royaume-Uni. Depuis son film de fin d’étude de la NFTS, Stand Up, il a réalisé deux courts d’animation sélectionnés et acclamés en festivals : The Pub et A Family Portrait. Après une tentative de fiction (The Baby Shower) et en parallèle de son travail au journal The Guardian, il a terminé son nouveau projet, ambitieux à plusieurs niveaux (histoire, co-production, durée, couleurs, …) : Scale.

Cette adaptation de William Woodard Self (Will Self), également sélectionnée au prochain festival d’Annecy, sera diffusée sur Court-Circuit (Arte) le weekend prochain. En 2010, nous avions interviewé le réalisateur à l’occasion d’un focus que nous lui avions consacré. Plus de 10 ans plus tard, une mise au point s’imposait.

Format Court : Tu travailles pour le journal The Guardian. Qu’est-ce que vous faites exactement ?

Joseph Pierce : Je suis designer d’images animées, donc je travaille sur leur contenu Youtube et pour les réseaux sociaux. Mon travail est de créer des mouvements. On est loin de mon style cinématographique. J’ai comme deux vies professionnelles complètement séparées. Mais ce travail m’offre une stabilité financière et des horaires qui me permettent d’être beaucoup plus libre sur le plan créatif.

Juste après l’école (NFTS), tu as réalisé très rapidement plusieurs courts-métrages. Puis, on t’a perdu de vue. Qu’est-ce qui s’est passé ?

JP : J’ai fait mon film de fin d’études, Stand Up, qui a reçu beaucoup d’attention. 6 mois après mon diplôme, il s’est avéré que le British Film Institute a débloqué des financements pour l’animation. J’ai fait mon premier film professionnel, A Family Portrait, qui a pris à peu près trois mois à être animé et deux mois à être développé. Ça a été très vite. Je n’y ai pas trop réfléchi, je l’ai juste fait. J’ai financé mon film suivant, The Pub avec l’argent que j’avais touché en remportant certains prix. Je l’ai commencé puis je suis parti en résidence de deux mois au Japon pendant la période du tsunami. C’était tout une expérience. J’ai poursuivi mon film après, mais ça m’a pris 9 mois car j’ai utilisé une tablette graphique. Une tablette, c’est comme une grosse toile sur laquelle on travaille, ça prend du temps. En plus, j’ai travaillé complètement seul car c’était un film autofinancé.

Ensuite, j’ai beaucoup travaillé en freelance où je mélangeais expérimental et animation. C’était hyper intéressant. Dans l’intervalle, je développais des films. Après j’ai été embauché au Guardian.

Tu es revenu à l’animation avec une adaptation : Scale. Qu’est-ce qui t’a intéressé dans le projet de William Woodard Self ?

JP : Will est un peu un “personnage” au Royaume-Uni. Il n’est pas nécessairement mainstream mais il est connu. J’ai lu son histoire quand j’avais 17/18 ans et ça m’a marqué. Je me souviens que ça parlait d’un homme avec des veines très apparentes. Je trouvais que ça donnait une image très visuelle et frappante. Quand on est arrivé à la phase de la pré-production, je me suis dit que ça ne pouvait être fait qu’avec de l’animation et à travers mon style, fondé sur la réalité mais avec des éléments très surréalistes.

Tes histoires sont très personnelles. Et-tu intéressé par le documentaire animé ?

JP : Oui. Beaucoup de gens ont pensé que Stand Up était une sorte de documentaire et ce n’en est pas un. Les rires ont été enregistrés dans des contextes réels de stand up, et ça donne une vraie atmosphère, mais le reste n’est pas réel. Pourtant, je suis très ouvert à cela, j’ai toujours trouvé le documentaire intéressant.

Si on ignore que Scale est une adaptation, ne pourrait-on pas penser qu’il s’agit d’un documentaire animé ?

JP : Le récit en lui-même repose sur des faits réels. William s’est inspiré de son histoire d’addiction à l’héroïne, et de sa rupture avec sa femme. Moi, il a fallu que je trouve une porte d’entrée. J’ai trouvé des façons de m’y plonger en l’imaginant comme un auteur obsédé à l’idée d’achever son livre. Je pouvais totalement m’identifier à ce processus créatif.

Chacun de mes films m’obsède et finit par me consumer. Je pense qu’en ayant des enfants, on se rend compte qu’on peut perdre sa famille au profit de sa quête créative. Je me suis aussi inspiré de ces expériences. C’est ce qui le rend peut-être aussi un peu personnel.

Adapter l’histoire de quelqu’un d’autre soulève toujours cette difficulté : respecter l’œuvre de l’autre tout en la rendant personnelle.

JP : Exactement ! Il faut choisir les éléments qu’on veut garder, et peu à peu ça devient presque une nouvelle œuvre, elle prend un peu son indépendance. C’est un processus qui m’a beaucoup plu, j’ai énormément travaillé sur le scénario.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur le travail de la couleur ?

JP : C’était l’idée d’Hélène Mitjavile (Melocoton Films). Au départ, je ne voulais pas que ça soit en couleur parce que je ne voulais pas tripler la durée de production. Et travailler avec d’autres personnes était aussi mon challenge numéro 1. J’ai vraiment une méthode bien à moi : je commence avec le premier plan et je travaille progressivement, je vois où l’animation m’amène.

Travailler avec quelqu’un, c’est mettre plus de cadre, organiser, prévoir des images-clefs… J’ai dû faire une centaine de dessins pour le film afin de déterminer le style et trouver des personnes qui pouvaient s’accorder avec. On a dû dire au revoir à certaines personnes, mais les gens qu’on a retenus sont certainement plus talentueux que moi. Leur savoir-faire est incroyable, ça a finalement été un vrai plaisir de travailler avec eux.

Tu travailles beaucoup autour de la déformation des visages et des corps, tu t’intéresses au mouvement, au fantastique. Comment cela est-il venu ?

JP : C’est venu assez naturellement. Pour moi, l’animation nécessite une dimension d’exagération. C’est un instrument narratif qui apporte une épaisseur supplémentaire à l’histoire. Il est important que les gens se sentent impliqués dans la narration, plutôt que de réaliser des œuvres animées qui soient visuellement belles.

Mais ça rend les choses difficiles à faire, parce qu’il n’y a pas de raccourci. La plupart des plans doivent être redessinés entièrement, et ça prend beaucoup de temps, mais c’est aussi ça qui rend le film unique. J’aime cette idée que les choses continuent à évoluer. J’adore les œuvres de Dali, d’Aubrey Beardsley, ou encore le travail de Jan Švankmajer, un réalisateur d’animation surréaliste qui m’a beaucoup influencé…

Du point de vue du style, j’aime aussi beaucoup les œuvres des artistes impressionnistes et le travail d’Aubrey Beardsley, un artiste britannique. On m’a déjà dit que mes films ressemblaient à ses œuvres, et ça me parlait beaucoup. Il est mort à 25 ans, il y a plus de cent ans. Il était influencé par l’art japonais et ses lignes sont très simples. Il expliquait justement que si on ne fait rien de grotesque, alors on ne fait rien d’intéressant. Je reprends beaucoup ce terme de “grotesque” pour décrire mon travail, et j’aime comment il a rendu ce mot très positif. C’est pour ça que j’aime travailler autour du corps, des distorsions et des corruptions.

Scale était-il une sorte de test pour toi avant le long ?

JP : Oui, tout à fait ! Pour moi, c’est vraiment un film achevé. Quand on le compare à The Pub, il y a une énorme différence. Scale a aussi permis de prouver que je suis capable de proposer un film plus long, à une échelle plus importante. Seul, ça me prendrait 10 ans de faire un long-métrage, mais avec une équipe, ça me semble plus faisable !

Tes films se trouvent en ligne. Est-ce important pour toi de partager ton travail ?

JP : Je respecte une certaine temporalité, notamment avec les sorties en festival bien entendu et je fais attention au respect des droits. Mais je trouve effectivement que le fait de donner accès aux films en ligne est très stimulant. Ça permet de s’ouvrir à un public beaucoup plus large. Et, ça ne m’a jamais empêché de vendre mes films pour autant. Les gens veulent des droits non exclusifs de toute façon.

Comment as-tu appréhendé cette première sélection à Cannes ?

JP : Cannes était notre objectif depuis le début. Nous avons pensé le planning de la production en ce sens. D’ailleurs c’était un risque car nous avons finalisé le film deux semaines avant le début du festival. Si nous n’avions pas été pris, il aurait fallu attendre plus tard dans l’année. Le film aurait été diffusé à la Mostra ou ailleurs. C’était vraiment important pour nous d’être présents à Cannes car c’est un film en partie français.

Quel regard portes-tu sur sa programmation hors compétition à la Semaine de la Critique ?

JP : C’est tellement plus intéressant pour moi de voir les choses du point de vue thématique et pas seulement du point de vue de la technique, accompagné seulement de films d’animation. C’était super de voir Scale faire partie d’une telle programmation avec deux autres films très forts de réalisateurs expérimentés.

En raison du caractère unique du film quant à son budget et à son ambition, je crois qu’il était bien que le film fasse partie de cette programmation, ça nous a enlevé une certaine pression. Le film est sorti la pour la première fois, ce qui nous a permis d’en profiter, et il connaîtra ensuite sa vie de festival ailleurs. C’est un bon équilibre.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription :  Eliott Witterkerth. Remerciements : Anne-Sophie Bertrand

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Mai Vu. Exprimer des choses qui ne se disent pas avec les mots

Parmi les films de la Cinef, la section dédiée aux films d’écoles, figurait cette année, une jolie animation : Spring Roll Dream. Sa réalisatrice, Mai Vu est vietnamienne, son producteur, Thijme Grol, est hollandais. Tous deux se sont rencontrés il y a un moment à Londres, à l’école, à la NFTS (National Film and Television School), et ont travaillé ensemble sur ce projet parlant de nourriture, de transmission et de non-dits. À Cannes, le film a reçu des mains de Kate Winslet le prix « Lights on Women », créé il y a deux ans par L’Oréal en vue de valoriser le court-métrage d’une réalisatrice en compétition. 

© DK

Format Court : Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux ?

Mai Vu : À l’école ! Ce film, c’est notre film de diplôme. C’est un travail d’équipe !

Pourquoi avoir avez voulu entrer à la NFTS ?

M.V : Je travaillais dans l’animation et la stop motion depuis un moment, au Vietnam. Après un certain temps, j’ai eu l’impression de faire du sur-place et j’ai voulu explorer l’aspect narratif. C’est pourquoi j’ai cherché un lieu où étudier et j’ai trouvé la National Film and Television School (NFTS), l’endroit parfait !

Pour combiner la narration et l’animation ?

M.V : Oui. C’est aussi l’environnement qui m’a plu. On est encouragé à travailler en équipe. On ne fait pas juste des films personnels, on créé ensemble. Pour moi, faire des films, c’est un travail collectif. Chacun donne de lui-même dans le projet et j’aime ce processus.

Thijme Grol : Oui, moi je viens des Pays-Bas, j’ai étudié à la Netherland Film Academy (NFA) à Amsterdam où j’avais déjà produit des projets d’animation. J’adore vraiment l’animation. J’ai produit plutôt des projets de stop-motion et de 3D. Par la suite, j’ai eu envie d’aller en Angleterre où on trouve plus d’animations, et aussi afin d’être plus proche et plus connecté avec les Etats-Unis.

Comment ça se passe pour la production d’animation ? Cela prend plus de temps, coûte plus d’argent…

T.G. : Oui, je le vis comme une montagne russe où il y a des étapes longues et des sprints. Je préfère quand c’est long car s’il y a un problème on a le temps de le résoudre. Et j’adore aussi l’artisanat (rires) !

M.V : Thijme est très bon pour l’artisanat. C’est un peu comme un talent caché. Parfois sur le décor, il arrive qu’on ait besoin de quelque chose rapidement comme une chaise, par exemple. Mais il n’y a personne car c’est une école de cinéma et on n’a pas assez de gens. On fait la plupart des choses par nous-même même s’il y a plein de départements à l’école. J’en parle alors à Thijme : « Peux-tu faire ceci ? ». Je pars peut-être une heure et il revient avec des chaises très bien faites. C’est le meilleur producteur, il me soutient tellement !

Tu as travaillé sur des séries au Vietnam. Qu’as-tu appris de cette expérience ?

M.V : Oui c’est un autre format. J’ai animé des séries, le procédé est similaire mais différent. J’ai appris à faire des films vers mes 19 ans en autodidacte, sur Internet. J’ai commencé à rencontrer des gens qui faisaient la même chose que moi et on a décidé de faire une série. Deux de mes amis qui créaient des personnages m’ont demandé de rejoindre l’équipe et de réaliser. On a appris comme ça, en faisant. Le flux de travail était énorme. On écrivait le scénario nous-même, on a dû apprendre à être spontané et créatif sur le tournage, c’était amusant !

Spring Roll Dream parle de double identité, de double culture. Quelle a été ton inspiration ?

M.V : Mon inspiration vient de ma famille : j’ai une sœur aux Etats-Unis. Je me suis posée cette question secrète sur ce qu’elle n’aime pas de la culture vietnamienne et sur son départ. Même si le film ne parle pas totalement de ça, je trouvais important de me poser cette question. Dans quelle mesure on grandit avec nos parents, dans quelle mesure ils vivent en nous aujourd’hui ?

Personnellement, en grandissant, il y avait des périodes où j’ai essayé de séparer mon identité de celle de mes parents. En vieillissant, j’ai trouvé une partie d’eux en moi, j’ai alors décidé de respecter mon héritage.

Quel est le pouvoir de la nourriture dans ce court-métrage?

T.G : Le poulet est pour nous une métaphore de notre manière de vivre sa culture. D’abord, les pattes du poulet se cachent de la protagoniste, puis elles sont libres, et elle est libre de revenir à sa culture.

M.V : On voulait travailler avec la nourriture car dans la culture asiatique, les gens sont moins susceptibles de dire « je t’aime », les parents expriment moins leurs sentiments avec les mots. La nourriture y est très forte : elle symbolise une connexion, et l’amour pour les enfants et la famille. C’est aussi universel. L’image finale du garçon qui est enveloppé par la nourriture signifie qu’il est entouré par l’amour de sa famille.

À l’école, Mai, tu as choisi la stop motion comme type d’animation. Quelles qualités associes-tu à ce type d’animation ?

M.V : À l’école, j’ai appris différents types d’animation. Pour moi, il y a des émotions dans la stop motion qui ne peuvent pas être remplacées par d’autres techniques. Je trouve que ça fonctionne parfaitement bien pour l’histoire, lorsque par exemple on fabrique les personnages et qu’on décide de créer une texture pour le grand-père en lui donnant un aspect légèrement rugueux, ça lui donne plus de chaleur. On peut sentir la touche artistique sur le personnage. Il dégage soudainement plus d’émotions. On n’a pas à en faire plus, on a juste à mettre la camera devant la marionnette. C’est le pouvoir de la stop motion : sentir à travers la texture ! Grâce aux marionnettes, on peut exprimer des choses qui ne se disent pas avec les mots. D’ailleurs, on a gardé très peu de dialogues.

© KB

Spring Roll Dream est votre film de fin d’études. Comment envisagez-vous la suite ?

M.V : On pensait déjà à notre projet suivant. Le prix qu’on a reçu avec L’Oréal (Lights on Women) était tellement inattendu qu’il nous a donné du courage.

T.G : Ce prix est un honneur. Quand tu débutes, tu as besoin d’argent pour vivre et le logement est cher à Londres. Mai va pouvoir faire quelque chose de nouveau, elle va pouvoir vraiment se concentrer sur un prochain film et son développement. Elle n’aura pas à penser travailler tout de suite quelque part pour payer son loyer, elle pourra se concentrer sur la création.

Penses-tu que ce projet sera un court ?

M.V : Je pensais faire un documentaire sur les immigrants vietnamiens au Royaume-Uni. Une des raisons pour lesquelles je voudrais raconter cette histoire, c’est que je viens du Vietnam mais je venue en avion jusqu’au Royaume-Uni et j’ai étudié dans la meilleure école. La plupart des gens ont dû faire tellement de sacrifices pour venir en Europe, ils voyagent dangereusement, ils laissent leurs familles derrière eux, ils ne peuvent pas revenir. C’est quelque chose auquel je pense pour mon futur projet et j’ai vraiment envie d’explorer l’aspect narratif d’un tel sujet.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Laure Dion

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Story Chen : « Je suis très inspirée par mes propres émotions »

À Cannes, nous avons interrogé la lauréate de la Palme d’or du court-métrage, Story Chen, au sujet de son film The Water Murmurs. La jeune réalisatrice chinoise aborde son parcours, sa passion pour l’élément de l’eau, fil conducteur de son film, ainsi que son intérêt pour la question de la mémoire et des souvenirs.

Format Court : Pourquoi avoir quitté la Chine pour étudier aux Etats-Unis ?

Story Chen : La Tisch School of the Arts (NYU) est la meilleure école pour étudier le cinéma. A 12 ans, je suis allée aux Etats-Unis et j’ai beaucoup aimé la ville de New-York. Il y a beaucoup d’artistes de qualité. J’y ai trouvé beaucoup d’inspirations et j’ai eu alors envie d’aller à la NYU. Il y a eu de nombreux cours où j’ai pu faire de la pratique et j’ai pu tourner beaucoup de films pendant mon cursus. C’était vraiment mieux que l’université en Chine, car il y a beaucoup de théorie mais on ne nous donne pas beaucoup l’occasion de pratiquer ou de faire un tournage. En Chine, l’éducation n’offre pas autant d’opportunités de pratiquer par rapport aux Etats-Unis. J’ai juste comparé les deux systèmes d’éducation. C’est pourquoi je suis allée à New-York étudier le cinéma, mais c’est aussi pourquoi je suis aussi revenue en Chine parce qu’il y a beaucoup de financements et d’opportunités pour les nouveaux réalisateurs.

Pourquoi as-tu choisi le cinéma comme moyen d’expression ? Comment as-tu réussi à entrer à la Tisch School of the Arts ?

S.C : On doit soumettre un court-métrage pour accéder à l’école. J’ai réalisé mon premier court-métrage à 15 ans, avec des amis et un caméscope. J’ai commencé très tôt car j’avais envie de raconter une histoire. Je me suis demandé : « de quoi a-t- on besoin pour faire un film ? Réponse : d’une caméra, d’une histoire, de quelques acteurs ». J’ai juste rassemblé une équipe à la manière dont j’imaginais qu’un film devait être fait. Je n’avais jamais eu d’expérience ou quoique ce soit. Mais finalement, même de cette manière très amateur, on peut faire un court-métrage. J’ai vraiment apprécié le processus de composer une équipe. Quand j’ai postulé pour la Tisch School of Arts, j’avais déjà réalisé trois court-métrages par moi-même. J’ai envoyé à l’école celui qui me paraissait le meilleur. Ils ont peut-être vu du potentiel en lui.

Est-ce dur de faire des court-métrages en Chine ?

S. C : Pour les courts-métrages non, il n’y a pas de censure car il y a moins de visibilité. En Chine, il n’y a pas de soutien pour les courts, je pense que c’est la raison pour laquelle la plupart des réalisateurs en Chine ont du mal à faire leurs courts-métrages. Toutefois, on peut trouver des producteurs qui aiment vraiment le cinéma et qui veulent aider des jeunes réalisateurs. Je pense que ça dépend des producteurs qu’on choisit car les court-métrages ne coûtent généralement pas chers. On peut en faire pour beaucoup moins cher qu’un long-métrage. Une bonne chose à propos des court-métrages, c’est qu’on peut être totalement créatif, car il n’y a pas de censure, et les producteurs veulent juste t’aider : ils n’attendent pas d’argent en retour.

Entertainment T.H, qui t’a soutenue pour The Water Murmurs, est une boite de production locale ?

S.C : Oui c’est une boîte de production qui finance mes films, mais j’ai aussi mes propres producteurs et ma propre équipe de création. J’ai eu de la chance qu’ils m’aient accordé une totale liberté du point de vue de la création. Quand j’ai annoncé vouloir filmer au format 35 mm (ce qui signifiait un budget supplémentaire), ils m’ont proposé d’offrir la moitié, et de voir avec l’autre partie pour le reste. Ils m’ont soutenue dans mes décisions durant tout le processus.

Pourquoi était-ce important pour toi de tourner en 35 mm ?

S. C : Car j’étais très inspirée par mes propres émotions durant la pandémie. J’étais à New-York, prête à tourner mon premier long-métrage, mais il a été annulé à cause du confinement. Je suis donc retournée en Chine, et j’y suis restée durant ces deux dernières années. Tout est allé lentement, les producteurs étaient très méfiants à propos des films sur lesquels ils auraient à investir. Il y a donc eu moins d’opportunités, ça devait être pareil pour tout le monde à ce moment, surtout pour les nouveaux réalisateurs.

Durant ces deux dernières années, The Water Murmurs est le seul court-métrage que j’ai réalisé. J’ai souffert de ne pas travailler (rires) !. Pendant ces moments, j’ai vraiment senti que j’avais trop pris l’habitude de me concentrer totalement sur ma carrière. Pendant la pandémie, j’ai vraiment ressenti de l’amour pour les gens autour de moi. L’équipe, les ami.es, la famille. J’ai réalisé qu’il y avait plus de choses précieuses que ce que je pensais. J’ai choisi de tourner à Yibin (dans le sud-est de la Chine). J’ai voulu explorer la mémoire, le passé, capturer cette sensation et je pense que le format 35 mm aide vraiment à créer cette atmosphère.

C’est quelque chose que tu as testé quand tu étais à l’école, le 35 mm ?

S.C : Oui, j’ai vraiment adoré, j’ai appris en tournant sur mes films aussi. J’ai compris comment la pellicule peut transformer ce que vous voyez avec vos yeux. Quand on tournait, mon chef opérateur avait aussi de la pellicule. Ça allait ensemble.

The Water Murmurs est lié à la pandémie. Comment ce projet est-il venu dans ton esprit et est finalement devenu un film ?

S.C : Je préparais mon long-métrage, mais il y a eu beaucoup de difficultés, donc j’ai pensé à faire un court où j’aurais besoin de moins de ressources. J’ai voulu m’accorder une totale liberté de création pour faire quelque chose auquel je croyais, sans être dérangée par le côté financier. J’ai fait le pitch au producteur, c’était d’ailleurs celui de mon long-métrage qui n’a pas pu être tourné. Il m’a fait confiance. Le processus financier a été facile, on se connaissait et on se faisait confiance. Je me suis lancée dans le scénario, cela ne m’a pas pris beaucoup de temps.

Comment le tournage s’est-il passé ?

S. C : Je suis allée à Yibin en 2019, je savais à quoi ressemblait la ville : elle est très industrielle mais elle est près d’une rivière. Il y a ces éléments contradictoires : des constructions par des hommes et des plantes, beaucoup de plantes naturelles. Ça donne un effet surnaturel, et il y a beaucoup de brouillard, d’eau : c’est un lieu passionnant pour l’imaginaire. C’est comme un souvenir ; il s’agit de brouiller les frontières entre le passé, le présent et le futur. Je pense que l’imaginaire en lui-même comporte des émotions donc c’était déjà dans mon esprit. J’ai dit au revoir à beaucoup de gens, j’ai voyagé de New-York à la Chine, d’une ville à une autre pour le travail ou autre. J’ai rencontré des gens puis après quelques semaines ou mois, je leur dis au revoir en ne sachant pas si je les reverrai un jour. J’ai fait l’expérience personnelle de beaucoup d’adieux, il ya des fois où je n’ai pas réussi à dire ce que j’aurais vraiment voulu dire car je ne pouvais pas vraiment mettre de mots dessus. C’est aussi quelque chose que j’avais déjà dans mon cœur. Quand j’ai décidé de faire ce court-métrage, je me suis dit que j’allais mettre tout ça. J’ai écrit le pitch, le synopsis et j’ai trouvé un écrivain pour écrire avec moi. On est retourné à Yibin pour faire des interviews, des repérages de lieux, on a parlé avec des habitants pour enrichir le contenu du scénario. Bien que la ville ne soit pas réelle dans l’histoire, je voulais quelque chose de vrai, de concret, et créer une connexion avec les gens. C’est un mélange flou entre la réalité et le surréalisme.

Penses-tu que la situation climatique a été une inspiration pour ton film ?

S.C : Je pense que l’humanité a remarqué tous les défis auxquels nous sommes confrontés : les changements climatiques, la maladie, la pandémie, la guerre. Je ne voulais pas aborder un défi particulier mais faire quelque chose de fantastique loin de nous, où on peut comprendre une métaphore. J’utilise quelque chose qui n’arrive jamais : le côté fantastique avec un aspect très concret. Je voulais pousser un challenge à un point extrême : si un astéroïde nous tombe dessus, c’est une catastrophe. Sauf que ça n’arrive pas. L’arrière-plan de l’histoire, c’est la question du départ : face à une catastrophe, on est censé partir. Mais c’est aussi un choix : partir ou rester. Quand tu dois dire adieu à quelqu’un, c’est un déclic de vraiment prendre conscience de ce qui est vraiment important pour toi, de ce qui est précieux. Je pense que ce serait arrogant de dire qu’on peut changer le futur. Ce qui peut vraiment toujours rester avec nous, peu importe à quel point les temps sont durs, c’est la mémoire, les souvenirs, la connexion avec les gens de ta région.

Tu es très mature. Quel âge as-tu ?

S.C : 27 ans (rires) !

Dans ton film, la nature est omniprésente, celle-ci est d’ailleurs un vrai personnage…

S.C : Oui, c’est un personnage très important. J’adore vraiment l’élément de l’eau. Je sens que cet élément a un pouvoir : elle coule constamment, elle résiste aux frontières du temps et de l’espace : elle peut t’emmener n’importe où, n’importe quand. J’aime vraiment cette fluidité et la magie qui en découle. C’est pourquoi j’utilise énormément l’eau dans ce film, qui communique avec ta mémoire et ton passé, ton présent, … Yibin est une ville près de la rivière. Là-bas, il y a beaucoup de rivières, d’eau, de brouillard. L’eau est présente dans le brouillard, dans la pluie, dans cette vague géante que je filme, dans ce début si paisible, … J’ai vraiment essayé de capturer différentes formes d’eau pour transmettre différentes formes d’émotions. L’eau dans ses différentes caractéristiques véhicule, selon moi, différentes énergies et différentes émotions.

Que fais-tu pour te détendre ?

S.C : Je joue du piano et je chante !

As-tu déjà essayé la méditation face à l’eau (rires) ?

S.C : J’ai essayé mais c’est très difficile. Je n’arrive pas à me concentrer, mais je fais du yoga !

Comment as-tu vécu la sélection de ton film à Cannes ?

S. C : C’était un vrai honneur et une surprise ! On a reçu un mail trois jours avant l’annonce sur le site et je n’y croyais pas. Pendant l’écriture du scénario, j’ai changé beaucoup de choses : on essayait de trouver la meilleure façon d’exprimer les sentiments. Ç’a été un long et difficile processus. Quand j’ai fini ce court-métrage, j’étais très fatiguée, je ne savais pas si le film était bon. Quand je suis arrivée à Cannes et que j’ai rencontré tous les réalisateurs sélectionnés, c’était très amical. Nous n’étions pas en compétition, nous étions égaux. Les tournages ont été difficiles pour chacun d’entre nous, c’était encore plus étrange de se retrouver à Cannes après ce qu’on avait vécu.

Qu’est-ce que signifie pour toi ce prix, cette Palme ?

S.C : A la remise des prix, lorsque le jury a dit que le film primé était présent dans le passé, le présent et l’ avenir, je me suis demandé : « est-ce qu’on parle de mon film ? C’est son sujet ». Puis, les jurés ont annoncé The Water Murmurs, c’était une très grosse surprise pour moi ! Le jury m’a félicitée et m’a dit qu’il avait ressenti les sentiments. Ils sont donc universels, on n’a pas besoin d’avoir la nationalité chinoise pour ressentir mon film.

Tu as un projet de long-métrage autour d’une histoire d’amour. Le prix va-t-il t’aider à préparer sereinement ce projet ?

S. C : Mes producteurs sont très contents, ils veulent m’aider pour mon long-métrage, donc j’aurai sûrement de l’aide financière en Chine. J’ai fini la première version de mon scénario, cela parle d’amour, mais ce n’est pas juste une histoire d’amour. Je pense que les choix qu’on fait en amour reflètent la manière dont on perçoit ce qui est le plus important dans la vie. C’est à travers cette perception qu’on choisit son amant.e. Lorsque tu restes avec la même personne, ta vie change. Le film parle des gens dans la trentaine : si on te donne une autre chance, changerais-tu quelque chose comme l’amour pur ? Il y a une similitude avec The Water Murmurs. Je veux parler de sentiments purs dans le fort intérieur de l’humanité. Je pense que c’est le plus important. Peu importe ce qui se passe.

Quelle valeur accordes-tu au format du court-métrage ?

S.C : Je pense qu’avec les courts, tu peux expérimenter beaucoup. J’ai essayé des choses que je n’avais jamais testées, comme le travelling constant avec cet effet de flottement un peu surnaturel. J’avais fait peu de travellings dans mes courts précédents. Je veux transmettre des sentiments avec une nouvelle méthode dans ma manière de filmer. Avec un long-métrage, je n’oserais pas essayer autant de choses.. Dans un court-métrage, tu peux prendre des décisions très courageuses et uniques, je pense que c’est son charme.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Laure Dion

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Jan Soldat : « Chaque rencontre est un film »

Réalisé à partir d’images de films dans lesquelles l’acteur allemand Udo Kier meurt 65 fois de manière différente, Staging Death est l’un de nos coups de coeur de la Quinzaine des Réalisateurs de cette année. Jan Soldat, son auteur, est allemand et vit à Vienne. Il est à l’origine d’un nombre vertigineux de films (90!), développe des projets quasi en solo, s’intéresse aux gens et aux listes. Sans détours et avec humour, ce cinéaste de 38 ans raconte son travail, ses sujets, ses motivations à l’occasion de sa première fois à Cannes.

Format Court : J’ai lu que vous aviez réalisé énormément de films, autour de 90…

Jan Soldat : Oui, plus de 90. Cette année, j’aimerais faire le 100ème.

C’est ce que j’allais dire, c’est l’objectif. En France, il est très difficile de réaliser des courts métrages. Cela prend beaucoup de temps, parfois quatre ou cinq ans, avant de faire un nouveau court.

J.S. : Pour moi, c’est fou parce que j’ai envie de faire des films et je n’ai pas envie d’attendre. C’est pour cela que je fais tous mes films sans argent.

En auto-production ?

J.S. : Oui, avec rien. Je prends juste ma caméra et je rencontre des gens chaque semaine ou chaque mois et chaque rencontre est un film. C’est pourquoi j’ai fait tant de films et ils ne sont pas tous bons.

Vous avez 38 ans, si vous rencontrez quelqu’un chaque semaine ou chaque mois, vous auriez dû faire encore plus de films.

J.S. : Oui, mais parfois je dois travailler.

Pour gagner de l’argent ?

J.S. : Oui. C’est pour ça que parfois, je fais vraiment un film chaque semaine, pendant deux mois, donc j’ai huit films, puis je dois m’arrêter et parfois, je ne recommence pas avant un an.

Quand vous ne faites pas de films, ça vous manque ?

J.S. : Oui, parfois je m’ennuie, c’est très difficile. J’aime être actif.

Pendant le confinement, vous avez réalisé plusieurs courts. Comment arriviez-vous à filmer à ce moment-là ?

J.S. : Il y a eu plusieurs moments difficiles, j’ai dû rencontrer les gens à l’extérieur. Mais maintenant, ça va mieux. Parfois, je filme sans personne. Juste pour faire fonctionner l’esprit.

Vous avez fait plusieurs courts entre 2020 et 2021, quels outils avez-vous utilisé pour les réaliser ?

J.S. : J’ai fait des tentatives. Dans mes précédents films, je travaillais davantage sur les images et sur le mouvement. Bien sûr, je suis pleinement dans mes films, on peut y sentir ma présence. Quand j’ai recommencé à faire des films en 2020, j’étais concentré sur la manière d’entrer en contact avec les gens, de ne pas intervenir et d’enregistrer leurs paroles. Dans ces films, la caméra est fixe et les gens parlent. Rien de plus. J’étais concentré sur ce que je pouvais faire pour que les gens m’offrent leurs images mentales.

Vous devez savoir que j’aborde toujours des sujets particuliers. J’ai rencontré un homme qui vivait dans des conditions très pauvres et qui pissait dans son appartement. Un autre gars se coupait le pénis. C’est le genre d’images sur lesquelles je travaille, sur le rapport des gens à leur corps.

Le sujet est assez fort pour laisser simplement la personne parler.

J.S. : Ce n’est pas l’idée mais c’est la forme du film terminé. Parfois, il n’y a pas d’autres images. Parfois, les gens ne me laissent pas voir d’autres parts de leur vie. Pendant le confinement, nous pouvions uniquement tourner en intérieur alors j’ai essayé de faire malgré cette limite.

Je me souviens d’un film dans lequel vous filmez deux hommes âgés qui vivent ensemble et l’un d’eux porte une couche culotte. Comment avez-vous trouvé ce sujet ?

J.S. : J’ai rencontré ces gens sur des applications de rencontres sexuelles. Sur mon profil, je suis clair, je me présente comme un cinéaste et j’explique que je suis à la recherche de gens qui veulent passer un bon moment. C’est mon offre : je suis à la recherche de gens qui veulent se montrer. Et nous travaillons ensemble, parfois c’est juste du porno, parfois c’est une histoire politique ou familiale. J’essaie d’ouvrir autant que possible. Pour revenir à votre première question, je ne veux pas faire un film par an, ou tous les deux ans. Je veux faire un film, et parfois il y a de la comédie, parfois c’est vraiment sérieux, parfois il y a du porno. Je suis plutôt infidèle (rires) !

Vous avez étudié à l’école de cinéma Conrad Wolf de Potsdam. Quand était-ce ?

J.S. : De 2008 à 2014. C’est l’une des plus grandes écoles de cinéma en Allemagne.

Qu’avez-vous appris à cette école ?

J.S. : Je ne sais pas (rires) !

Qu’est-ce qui vous reste en mémoire ?

J.S. : La confrontation avec le documentaire mais j’étais très frustré et je ne suis pas allé à la plupart des cours. Je pense que je n’étais pas un bon élève, je n’étais pas ouvert pour apprendre. J’ai seulement utilisé l’école comme un tremplin pour faire des films. (…) La première année, on réalise des documentaires, et la deuxième année, des fictions. Et puis j’ai réalisé un autre film de fiction pour la télévision. Pour moi, c’était très ennuyant. Quand on regarde mes films, on sent que j’ai besoin d’être excité et que j’ai besoin de thèmes particuliers pour être stimulé.

Vous avez réalisé plusieurs documentaires. Qu’est-ce qui vous intéresse en particulier dans le documentaire ?

J.S. : Je pense que je ne suis plus intéressé par ce qui est réel. Il y a quelques années, j’étais intéressé par l’idée de savoir que quelque chose était réel et pur. Maintenant, mes films sont certes en quelque sorte naturels, mais ce qui m’intéresse est d’entrer en contact avec quelqu’un. C’est ce que j’aime parce que je suis très curieux. Si j’entends parler d’un homme qui porte des couches culotte, j’ai envie de le voir. C’est très simple, je veux entrer en contact avec quelque chose, et la caméra me le permet. Je peux tout apprendre à propos des images, du montage, de la narration, de la relation plus ou moins proche que j’entretiens avec un personnage. C’est ce que je fais tout le temps.

Est-ce important pour vous d’être le monteur de vos films ?

J.S. : Oui, mais je le fais surtout parce que c’est plus rapide. Sinon, il faut travailler avec quelqu’un qui ne connait pas le matériau, que je connais mieux parce que je l’ai tourné. De plus, quand je commence à monter, je n’ai pas à entrer dans un processus de communication qui est épuisant et vain. Je n’en ai pas besoin. Je travaille le montage jusqu’au final cut, puis je l’envoie à plusieurs amis qui me font des retours, et je retourne au montage.

Staging Death, sélectionné à la Quinzaine, est un film de montage montrant de nombreuses morts au cinéma de l’acteur Udo Kier. Celui-ci a dit qu’il était mort de nombreuses fois à l’écran et qu’il attendait de voir quelqu’un réaliser un montage de toutes ces morts. Tout d’abord, l’avez-vous rencontré ?

J.S. : Non, pas encore. Je pensais que ce n’était pas une bonne idée parce qu’il a beaucoup de fans, beaucoup de stalkers, certains le considèrent même comme un fétiche depuis les années 1970. Il y a aussi des groupes Facebook dans lesquels les gens ne postent que son visage, ils sont totalement obsédés par lui. Bien sûr, je suis obsédé à l’idée de tout regarder, je fais beaucoup de listes, mais je ne suis pas un de ses fans. Je n’ai pas compris pourquoi je devrais prendre contact avec lui. Je ne me sentais pas l’appeler et lui dire : « Allô, j’ai vu tous vos films. » D’une certaine manière, nous allons nous rencontrer grâce à ce film. Cela arrivera, un jour.

Quel genre de listes faites-vous ?

J.S. : Pendant le confinement, je m’ennuyais beaucoup. J’ai commencé à regarder tous les films avec Keanu Reeves, puis tous ceux avec Nicolas Cage. Cela faisait 80 films pour le premier, puis 100 films pour le deuxième. Udo Kier, lui, a fait près de 200 films. J’ai commencé à lister les films où la personne mourrait ou tuait quelqu’un d’autre. J’étais en contact avec plusieurs personnes parce qu’on ne trouve pas toujours les films.

Et comment procédez-vous ? Vous les téléchargez ?

J.S. : Oui. Beaucoup d’entre eux sont en ligne sur des plateformes de streaming ou sur des sites russes improbables. Vous y trouvez beaucoup de films des années 70, mais aussi des archives d’émissions télé. Ça m’a coûté beaucoup d’argent pour y avoir accès, mais dans la plupart des films, il ne meurt pas ! (rires)

Qu’est-ce qui vous intéressait dans les morts d’Udo Kier ? Pourquoi cet acteur meurt-il si souvent dans ses films ?

J.S. : Je ne sais pas. Je pense que pour chaque acteur ou chaque réalisateur, il y a peut-être des clichés ou des rumeurs sur internet. Par exemple, Nicolas Cage, a un surnom « The Rage Cage ». Il interprète souvent des personnages soit fous, soit très en colère mais quand vous regardez tous ses films, ce n’est pas toujours comme ça. Quand je pensais à Udo Kier, je trouvais qu’il mourait à chaque fois dans des conditions très violentes, et j’ai eu envie de le montrer. Mon objectif se limitait à la liste. Au final, j’ai pris la décision de faire le film.

Qu’est ce qui a déterminé la durée de votre film ? Vous aviez 65 films à disposition et le vôtre fait 8 minutes sans qu’il y ait davantage d’informations que la mort du personnage de 65 manières différentes.

J.S. : La durée vient du fait que j’ai décidé de ne sélectionner qu’un seul plan dans chaque film. En gardant la durée originale de chacun, sans rajouter aucune image, j’ai dû créer le rythme et la narration pendant le montage. Pour certains films, il m’a fallu prendre un ou deux plans supplémentaires pour qu’on puisse comprendre la mort.

Par le passé, vous avez réalisé de nombreux courts-métrages. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce format ?

J.S. : À vrai dire, je ne les considère pas comme « courts », ils ont la durée qu’ils doivent avoir. Ayant des soucis de concentration, je crois même que mes longs-métrages ont tendance à être un peu ennuyeux. Je pense être davantage compétent lorsque je m’empare de sujets précis dans une narration plus ramassée. Je ne sais pas comment vous dire mais pour moi, c’est une forme de liberté de faire des films qui ont leur longueur propre. On est souvent considéré comme réalisateur une fois qu’on a réalisé un film de 90 minutes et c’est une vision des choses qui ne m’intéresse pas. Ça ne concerne qu’un seul aspect du cinéma et de son économie.

Est-ce une des raisons pour lesquelles vous vous consacrez aussi à la production et à la distribution de vos propres films ?

J.S. : Ces dernières années, j’ai travaillé avec Sixpackfilm, un distributeur autrichien. Ils avaient six de mes films dans leur catalogue, mais il y en a plein d’autres qui n’y sont pas alors je les distribue moi-même. Pour la production, je ne saurais même pas dire s’il y en a ; je prends ma caméra, je filme, puis je monte. Contre un peu d’argent, j’ai des amis qui assurent le mixage, les sous-titres et le DCP. Ces trois personnes constituent à elles-seules ma post-production (rires) ! En réalité, je ne suis pas si indépendant financièrement. Chaque court-métrage va me coûter entre 100 et 500 euros.

C’est peu !

J.S. : Oui mais il y a des coûts. Par-exemple, si les personnages parlent pendant quinze minutes, je vais en avoir pour 300 euros de sous-titres.

C’est votre première fois à Cannes ?

J.S. : Oui. Je n’ai pas souvent envoyé de films ici, peut-être une ou deux fois. Jusqu’à maintenant, je me disais que Cannes recherchait des choses bien précises sur tel ou tel sujet en particulier et que moi, je faisais tout à fait autre chose. J’ai même été très surpris qu’ils prennent celui-là.

Vous êtes content ?

J.S. : Bien sûr ! C’est très bon pour mon travail que Staging Death soit vu. Grâce à ce film, mes autres films auront aussi plus de visibilité.

Souvent, les gens ont tendance à cloisonner les films dans différentes catégories. Comment réagissez-vous lorsqu’on vous dit que vous faites du cinéma expérimental ? Êtes-vous à l’aise avec ce terme ? Avez-vous le sentiment qu’il dénature votre travail, ou au contraire qu’il lui correspond ?

J.S. : Parfois, cela correspond mais pas toujours. Staging Death est un film expérimental, mais je dirais que les autres, jusque dans leur confection, sont plutôt des documentaires classiques. La plupart des gens trouvent cela « différent » parce que c’est le sujet traité qui est atypique. Ce que je fais, ce sont des documentaires et il m’arrive, c’est vrai, parfois de faire un film expérimental.

Votre film est aussi un film sur le cinéma, tel qu’on le pratiquait à l’époque. Lors du visionnage, on est décontenancé au début, puis l’humour arrive très vite. Dès les premières morts, on ne réalise pas forcément qu’il s’agit de la même personne, du même acteur.

J.S. : Parce qu’il a l’air très différent. Le film montre aussi les possibilités qu’offre le cinéma : entre l’image, la lumière, la mise en scène…

Connaissez-vous le travail du réalisateur belge Nicolas Provost ?

J.S. : Oui, j’aime son travail. J’ai bien aimé Long Live the New Flesh et The Invader. On s’est rencontré à Venise. Pendant très longtemps, je n’ai jamais rien vu de semblable à ce qu’il fait.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription, traduction : Paul Lhiabastres, Augustin Passard

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