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Chainsaw de David Dinetz et Dylan Trussel

À l’occasion de la 13ème édition du festival Court Métrange (19-23 octobre), nous avons demandé à Steven Pravong, son co-directeur, de nous proposer son propre film de la semaine, choisi parmi les 40 courts-métrages sélectionnés en compétition internationale. Il a retenu « Chainsaw » de David Dinetz et Dylan Trussel, un court qui en dit long.

Horreur, 10′, Etats-Unis, 2015, Culprit Creative

Synopsis : En pleine dispute, un couple pénètre dans une maison hantée autour de laquelle rôde un fou qui vient de s’échapper de l’asile. Ce soir-là ils décident de mettre un terme à leur relation.

Plusieurs aspects de « Chainsaw » nous intéressent et si certains d’entre eux ne sont pas pleinement à l’avantage des créateurs, les lignes parfois critiques qui suivent ne doivent pas occulter le plaisir certain qu’on y a goûté.

Tout d’abord, « Chainsaw » réussit le pari difficile de comprimer les joies du film d’exploitation dans un court fulgurant dans lequel se télescopent le vrai et le faux, le réel et la magie (assurément noire) d’un spectacle forain, dans une réalisation maîtrisée. La photographie, irréprochable, oppose les couleurs vives et saturées apportées par le décor principal à la noirceur profonde de ses coulisses ou de la nuit. Dès la séquence introductive, les mouvements d’appareil, d’une élégante douceur, nous aspirent dans le récit, nous préparant efficacement à l’agitation à venir. Laquelle nous est annoncée par l’irruption du générique qui laisse peu de doutes sur le genre auquel nous sommes confrontés. Après quelques mentions qui entrecoupent l’arrivée d’un personnage inquiétant dans une fête foraine américaine typique, le titre s’affiche : « Chainsaw » envahit l’espace de l’écran (dans un choix de lettrage monumental). Et les lancinantes mélodies de carrousels sont soudainement couvertes par la pétarade motorisée de l’objet en question. Le show (car il en est ici toujours question) va bientôt commencer.

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Dans un hommage permanent rendu au genre, « Chainsaw » recourt aux figures archétypales en usage, mettant en scène un couple de teens réglementaire (un blondinet à l’arrogance pénible et sa petite amie effarouchée) séduit par une attraction. Le duo va rencontrer des difficultés de communication avec l’employé d’une « maison des horreurs » qui apporte beaucoup de conscience dans son travail (en l’occurrence, le colosse mutique présenté en introduction). Le cadre référentiel est définitivement posé. Le spectateur, devenu complice du réalisateur, met ce dernier au défi de le surprendre avec une recette à laquelle il a déjà maintes fois goûté (une cascade de films à l’ambiance et /ou aux personnages similaires se croisent dans sa mémoire ravivée).

Le contexte est donc cet univers forain qui nous renvoie inévitablement vers certaines origines du fantastique : lieu où artifices de mise en scène et effets spéciaux étaient expérimentés sur un public encore ébahi par un artisanat habile. Où certaines baraques abritaient des Freaks aux difformités réelles ou fabriquées. Espaces où le public, pour quelques pièces, s’autorisait des émois indignes, renouant avec des terreurs enfantines ou satisfaisant des appétits adultes par quelque show érotique (en un temps où l’Internet et d’autres plateformes n’existaient pas encore).

La fête foraine est (bien entendu) un cadre dans lequel le cinématographe lui-même dut se réfugier à ses débuts. À un moment-clef du récit, son dispositif est rappelé par une plaisante mise en abyme : une paroi de verre en évoque inévitablement l’écran, tissant une frontière entre des spectateurs amusés (plongés dans l’obscurité) et le lieu de l’action (vivement éclairé). « Chainsaw » cite (le fait-il consciemment ?) les territoires de jeu de Méliès l’enchanteur qui mêlait ingénieusement spectacle vivant et art cinématographique, cherchant peut-être à renouer avec une alchimie d’antan.

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Le diabolique du récit, dans une économie de minutes parfaitement réglées, travestit la réalité des personnages principaux en une fiction éprouvante. Ils auraient dû en être les bénéficiaires (ils ont même payé pour) mais se retrouvent, à leur corps défendant (et à la résistance faillible) dans une situation tout autre. Dans ce jeu de dupes, le voyeurisme morbide change de camp et la réalisation modifie habilement les points de vue du spectateur dont l’identification va permuter. À ceci s’ajoutent une ironie et un humour qui ne font pas déshonneur au genre filmique défendu par « Chainsaw ». Ces ingrédients, bien dosés, lui épargnent un pesant statut de parodie.

« Chainsaw » est une très honnête récréation Gore (aux accents de Splatter) conçue pour être consommée sur place. Pas plus. Pas moins (et les auteurs ne sont pas portés par d’autres ambitions). Par ailleurs, un petit twist scénaristique bien inspiré permet de le distinguer de la profusion de courts qui reprennent (sans les renouveler) les codes d’un genre qui fait -décidément- long feu.

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« Pas plus. Pas moins »

Ce constat nous inspire, malgré nous, différentes réflexions sur le producteur-même de « Chainsaw » : Eli Roth. Ce dernier ne pourrait s’offusquer d’être mis en lumière tant son omniprésence pèse massivement sur « Chainsaw » : son nom frappe (littéralement) la surface de l’écran dans le pré comme dans le post-générique à la manière d’une violente estampille. Il est le label « pur gore » supposé rassurer le spectateur sur l’origine contrôlée du film. Les réalisateurs biologiques s’effacent presque des mémoires, engloutis dans l’ombre trop profonde de leur producteur (le fait que leurs noms soient annoncés en toute fin n’arrange pas les choses). Un syndrome d’Henri Sellick, comme pourrait le décréter un institut médico-légal cinématographique après autopsie.

Directeur artistique, le prodige du Massachussetts l’est probablement sur « Chainsaw » -officiellement ou non- tant le traitement efficace porte sa griffe jusqu’au découpage (sans jeu de mots). La photographie implacablement léchée et le soin maniaque apportée aux lumières semble être l’œuvre d’Antonio Quercia, signataire de l’image des deux derniers longs-métrages de Roth : « Green Inferno » et « Knock, Knock ». Coïncidence, ce « lissage » visuel, d’une aseptisation déroutante (jusqu’à l’incongruité), marque un tournant dans la production de Roth. Dans la communauté des fans comme chez les critiques, les deux œuvres en question ont engendré des doutes sur l’inspiration du jeune maître et sa constance qualitative.

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Aurait-on été un peu vite en besogne en désignant le jeune Eli (passionné de bandes horrifiques depuis l’enfance, amateur de violence graphique et adepte forcené du politiquement incorrect) comme le futur maître du Gore ou du thriller horrifique ? Les derniers films de Roth semblent à chaque fois portés par une idée (bonne en l’occurrence) mais qui peine à se déployer au-delà. Des productions qu’il s’avère imprudent de creuser en profondeur tant on risque d’en exhumer les lacunes : un discours de fond mince comme un filet de carpaccio ou involontairement douteux, des effets spectaculaires mais superficiels et des scénarii peu innovants. En termes clairs, Eli Roth vouerait au genre une passion sincère mais serait incapable de l’honorer autrement qu’en offrant, des films du patrimoine, que de pâles décalques … consommables sur place. Pas plus. Pas moins.

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Allons, allons !

Eli Roth n’a que quarante-quatre printemps au compteur et à Court Métrange, même taquinés par quelques doutes, on se garderait bien de sanctionner sa carrière par un blâme infâmant au nom de ses deux derniers films (qui ne sont pas si dégénérés qu’on voudrait le dénoncer).

Nous estimons qu’il dispose encore de ressources et des moyens de trancher la langue de ses détracteurs. Nous attendons d’un œil ferme mais bienveillant son remake d’un Justicier dans la ville (choix de film réactionnaire, ô combien provocateur, qui lui sied à merveille).

Tout comme nous sommes curieux de découvrir les futures œuvres des co-réalisateurs de « Chainsaw » (mince, comment s’appellent-ils déjà, ah, oui) : David Dinetz et Dylan Trussel.

Steven Pravong

Pierre Etaix n’est plus

Pierre Etaix est parti vendredi matin, a-t-on appris. Quelle tristesse. Nous l’avions rencontré au Festival de Vendôme en 2010, il y a près de 6 ans. Gentil, poli, souriant, élégant, il avait raconté ses souvenirs, son lien au court-métrage, au gag, à Tati, à Keaton, au music-hall, au cirque avant de présenter avec humour « Le Grand Amour » devant un parterre composé de nombreux jeunes conquis par ce vieux monsieur, petit enfant aimant la scène comme personne.

Il faut replonger dans ses propres souvenirs, se rappeler de la surprise inattendue procurée par « Le Grand Amour » découvert par hasard dans une salle quasi vide des Champs-Elysées et de « Yoyo » vu le lendemain au même endroit, à l’occasion de la sortie en salles de l’intégrale Etaix. De fait, d’autres associations d’idées surgissent : une silhouette mince, une générosité d’interviewé, un beau visage, un génie de l’humour, un souci du détail sonore et visuel.

Clown, comique visuel, Pierre Etaix a joué ou est apparu dans les films des autres (« Pickpocket » de Bresson, « Les clowns » de Fellini, « Max mon amour » d’Oshima, …) et dans les siens, travaillé avec Jacques Tati (il a dessiné, a créé des gags et été assistant-réalisateur sur « Mon oncle »), joué avec les sons, et développé un cinéma poétique teinté de burlesque (à moins que ce ne soit l’inverse) dont l’exploitation s’est étonnement interrompue dans les années 1990.

Pour de sombres raisons juridiques, les films d’Etaix n’ont en effet pas pu être vus pendant 20 ans. Au moment de leur restauration et de leur ressortie il y a 6 ans, Pierre Etaix eu une nouvelle vie. On l’a découvert ou redécouvert, selon l’âge, la génération, la cinéphilie. Il y a eu les longs-métrages (« Le Soupirant », « Le Grand Amour », « Yoyo », « Pays de Cocagne », « Tant qu’on a la santé »). Il y a eu aussi les courts-métrages ( « Rupture », « Heureux anniversaire », « En pleine forme »).

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Le dernier représentant de l’humour burlesque était un poète, avait travaillé dur pour apprendre à fabriquer son personnage de dandy, observait son environnement, façonnait ses gags à partir du réel, cherchait avant tout à faire rire, autant au niveau visuel que sonore. Pour lui, le court était une fin en soi, et non un tremplin vers le long.

Ses trois courts ( « Rupture », « Heureux anniversaire », « En pleine forme »), projetés avant ses longs et disponibles sur son coffret, étaient réellement des films à part, portés par des gags précis et réussis, un sens du rythme et de la poésie hors du commun, et un interprète (Pierre Etaix) fantastique.

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Dans « Rupture », un jeune homme est quitté par sa fiancée, il se décide à lui signifier sa propre rupture par voie postale, aventure plus complexe qu’il n’y paraît tant la maladresse et les objets environnants l’en empêchent. Dans « Heureux anniversaire », un homme éprouve bien des difficultés pour rentrer chez lui pour son anniversaire de mariage, tant les personnages et situations croisant son chemin le retardent pour rejoindre son domicile. Dans « En pleine forme », l’homme tente le lien social dans un camping bondé et doit aussi composer avec les caprices du hasard.

À plusieurs reprises, nous avons diffusé en salle ou en ligne ces courts-métrages dans le cadre de nos séances au Studio des Ursulines ou à l’occasion du Jour le plus court. Nous avions invité Pierre Etaix à venir présenter ses films, mais il ne se déplaçait plus pour les accompagner, il se concentrait sur d’autres projets.

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Il nous reste le souvenir de cette rencontre à Vendôme, son sourire, les émotions procurées par ses films et trois images : sa mine défaite, chapeau sur la tête, fleur à la main dans « « Heureux anniversaire », ses timbres avalés/retrouvés/perdus dans « Rupture » et son sucre au café pris dans « En pleine forme ». Clown blanc, burlesque et libre.

Katia Bayer

Lire aussi : la critique des films de Pierre Etaixle reportage sur les courts métrages de Pierre Etaix

Anna de Or Sinai

Film de fin d’études de Or Sinai, jeune réalisatrice israélienne, « Anna » a obtenu cette année le Premier Prix à la Cinéfondation (section réservée aux films d’écoles à Cannes), le Prix Format Court au Festival de films d’écoles de Tel Aviv et une Mention spéciale au Festival de Toronto. Ce court métrage qui sera présenté au prochain Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier est un portrait de femme esseulée (interprété par Evgenia Dodina, magnifique) cherchant à combler son ennui dans un monde où l’homme est une denrée rare.

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Anna a une vie banale. Mère célibataire, cette quadragénaire partage ses journées entre son fils et son travail. Rien de particulier, des habitudes, des vêtements à coudre à l’extérieur, d’autres à ranger chez soi. Classique. Elle ne s’appartient plus, son ex-mari est parti avec une autre (qu’on devine plus jeune, plus fraîche), il ne lui reste plus que ses repères, son fils et sa télé. Un jour comme un autre, l’enfant préfère rester chez son père et sa belle-mère, Anna est désemparée. Il ne lui reste plus qu’à rentrer chez elle. Presque par hasard, alors que l’ennui, ce vieil intime, la guette, elle redécouvre son corps, sa féminité qu’elle pensait avoir laissés il y a longtemps au vestiaire avec sa casquette jaune et son bleu de travail. Anna se décide alors de combler – un tant soit peu – sa solitude. Elle part chercher un peu d’attention et de tendresse, projet plus simple en théorie qu’en pratique.

Face à sa demande, les hommes ne savent pas comment réagir. Quand Anna propose à un homme de la rejoindre chez elle après le travail, celui-ci ne comprend pas le message implicite. Quand elle porte une robe trop moulante, on lui demande si elle se rend au bal. Quand elle se montre très, trop directe face à un plombier qui lui plaît, celui-ci l’invite à se trouver un hobby.

Cherchant à assouvir son désir et à combler sa solitude, Anna erre, s’égare, tâtonne. Timide, maladroite, paumée, attachante, elle se redécouvre petit à petit femme, ce que filme adroitement Or Sinai, sortant de l’école Sam Spiegel de Jérusalem.

Avec humour, émotion et simplicité, la réalisatrice ne lâche jamais son personnage, filmé de manière discrète et pudique. Evgenia Dodina, comédienne israélienne d’origine russe, très connue dans son pays, apporte beaucoup à son personnage, autant dans ses tentatives – ratées – de séduction que dans ses moments de solitude, l’expression de son désir et sa peur de l’abandon. Or Sinai la saisit dans son intimité avec justesse et bienveillance. « Anna » pourrait être un énième portrait de femme seule. Sa réalisatrice-scénariste va plus loin, elle l’enrichit, l’agrémente de détails (un chien pouilleux comme réconfort, un sourire qui met du temps à se dessiner, un repas déprimant devant la télé). La nuit, le vide, la peur, la timidité, l’audace, l’espoir sont autant d’indices qui font aussi la différence de ce film d’école à la mise en scène très soignée.

Katia Bayer

Consultez la fiche technique du film

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A comme Anna

Fiche technique

Synopsis : Par une chaude journée d’été, pour la première fois depuis des années Anna se retrouve inopinément seule, sans son fils. La voilà donc partie pour une errance dans les rues de sa petite ville dans le désert, à la recherche d’un homme qui lui donnerait une caresse, même pour un bref instant.

Genre : Fiction

Durée : 24′

Pays : Israël

Année : 2015

Réalisation : Or Sinai

Scénario : Or Sinai

Image : Saar Mizrahi

Montage : Noy Barak

Musique : Ran Bagno

Interprétation : Evgenia Dodina, Alon Dahan, Miki Leon, Dany Brusovany

Production : The Sam Spiegel Film & TV School

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Rappel. Séance de rentrée ce jeudi 13/10 : 5 films, 5 réals !

Ce jeudi 13 octobre, Format Court vous invite au Studio des Ursulines (Paris, 5ème) à assister à sa soirée de rentrée, composée de cinq films français et étrangers (Belgique, Italie, Roumanie, Israël) sélectionnés et primés en festival (Clermont-Ferrand, Angers, Cannes, Silhouette, Annecy, …).

Pour l’occasion, pas moins de 5 réalisateurs et réalisatrices (dont deux lauréats de Prix Format Court) seront présents pour accompagner cette toute première projection de l’année organisée avec le soutien de Wallonie-Bruxelles International et du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris et du service culturel de l’Ambassade d’Israël en France : Léa Mysius et Paul Guilhaume (« L’Île jaune »), Donato Sansone (« Journal animé »),  Sacha Feiner (« Dernière Porte au sud ») et  Or Sinai (« Anna »).

En guise de bonus, nous vous proposons également de découvrir une exposition de dessins et croquis préparatoires relative au film d’animation « Dernière porte au sud » de Sacha Feiner.

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En pratique

– Projection : 20h30, accueil : 20h
– Infos, programmation : ici !
– Durée de la séance : 81′
– Studio des Ursulines : 10 Rue des Ursulines, 75005 Paris
– Accès : RER B Luxembourg (sortie rue de l’Abbé de l’Épée), Bus 21, 27 (Feuillantines), 38 ou 82 (Auguste Comte), 84 ou 89 (Panthéon). Métro le plus proche : Ligne 7, arrêt Censier Daubenton (mais apprêtez-vous à marcher un peu…)
– Event Facebook !
Entrée : 6,50 €
Réservations vivement recommandées : soireesformatcourt@gmail.com

Dernière porte au sud de Sacha Feiner

Récompensé du Prix Format Court au 24ème festival Le Court en dit long, « Dernière porte au sud » est un film d’animation de Sacha Feiner, adapté de la bande dessinée éponyme de Philippe Foerster.

Le réalisateur belge a fait ses études de graphisme et de communication à l’école d’art de la Cambre à Bruxelles. À la sortie de son premier film professionnel, « Un monde Meilleur », il bénéficie déjà d’une belle communauté de fans grâce notamment au « Gremlins fan Film » qui le fait connaître sur la toile.

Perfectionniste et travailleur, il prend le parti de s’approprier presque toutes les étapes de la production de ses films et s’impose ainsi comme un réalisateur multitâche qui cultive un univers très singulier.

Dans la tête d’un enfant

Avec « Dernière porte au sud », Sacha Feiner a voulu retranscrire le sentiment d’effroi ressenti lorsqu’il a découvert cette petite histoire à un âge très jeune, peut-être trop jeune. Enfermés dans un manoir immense, un enfant et sa tête siamoise un peu bizarre n’assimilent le monde qu’à ce lieu fait de pièces reliées par des couloirs et d’étages reliés par des escaliers. Un jour, ils aperçoivent une lumière étrange et décident d’explorer le monde pour en trouver le bout. Dès lors, le point de vue de l’enfant guide le film tout entier.

Tout passe par son regard innocent et naïf. Ainsi, sa mère est constamment montrée par des contre-plongées vertigineuses accentuant sa silhouette longiligne et ses traits saillants. Le même procédé est utilisé pour présenter le père ou comme dit le garçon, le créateur qui n’existe qu’à travers une vieille peinture. La vision de ce père au regard terrifiant est soulignée par une fumée mystérieuse et un lent traveling avant comme pour amplifier le ‘dark side’ du personnage. Aux visions disproportionnées des parents, se superposent celle du manoir. Un manoir qui semble dépourvu d’une entrée comme d’une sortie laissant croire à un espace infini. Les couloirs et les étages qui emplissent ce lieu sombre forment un champ de jeu labyrinthique pour le garçon.

Pour mieux montrer encore l’histoire à travers le prisme de l’enfance, Sacha Feiner met à profit l’apparence du jeune garçon. Sa petite taille et cette tête ronde surprenante contrastent fortement avec les corps de ses parents et permettent une mise en relief radicale du manoir, rendant perceptible l’immensité du lieu. On peut également noter, la voix-off, très souvent redondante -puisqu’elle explique ce que l’on voit à l’image- comme une autre astuce avec laquelle le réalisateur réussit à nous faire adopter le point de vue de l’enfant. Il parvient à nous faire partager ses questionnements, ses doutes et surtout ses peurs. On découvre, en même temps que lui, l’univers sombre et hautement étrange qu’entretient le film.

Lorsque l’enfant trouve l’arme du créateur, il reproduit naïvement mais de façon logique le suicide du père enclenchant, dès lors, la mort de son innocence. Sur le toit du manoir, Feiner redonne à l’image du film, jusqu’ici en noir et blanc, des couleurs vives et flamboyantes et finit de tuer les illusions du garçon. Dans la tête d’un enfant, la mort n’est pas triste, la mort est belle et grande. La couleur redessine pour lui, le bout du monde tant de fois rêvé. Et si l’histoire empreinte au mythe de la caverne sa philosophie sur le passage de l’ignorance à la connaissance, le film réinvente, modernise ce mythe pour en faire une fable poétique et touchante.

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Le réalisateur a su retranscrire avec humilité son affection pour ce petit personnage grâce, notamment, à une attention particulière du détail et une présence presque totale dans toutes les phases de la construction de son film. En optant pour une technique qui consiste à animer des marionnettes en temps réel devant un fond vert, puis de les incruster dans un décor miniaturisé, Sacha Feiner n’a pas choisi la facilité mais est parvenu, néanmoins, à toucher du doigt le bout du monde de Foerster. Il nous livre, par un humour noir que sous-tend l’esthétique fantastique proche de la tendance expressionniste, une fable universelle où l’ascension vers le savoir est un combat de tous les jours. C’est en mêlant l’enfance et l’innocence à l’étrange qu’il déclenche chez nous un attachement réel pour ce petit garçon. Avec cette adaptation, il prouve une fois de plus sa capacité à rendre hommage à ses maîtres spirituels.

Marie Winnele Veyret

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D comme Dernière porte au sud

Fiche technique

Synopsis : Un enfant et sa deuxième tête sont enfermés dans un manoir immense. Un jour ils aperçoivent une lumière étrange et décident d’explorer le monde pour en trouver le bout.

Genre : Animation

Durée : 14’30

Pays : Belgique, France

Année : 2015

Réalisation : Sacha Feiner

Scénario : Sacha Feiner

Mmusique : Alexandre Poncet

Voix off : Haruki Gamano, Aaron Duqaine

Image : Sacha Feiner

Son : Antoine De Schuyter

Montage : Sacha Feiner

Production : Take Five

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Carte blanche Format Court à Île Courts (Île Maurice) !

Île Courts, le Festival International du Court Métrage de Maurice, aura lieu du 11 au 15 octobre 2016. L’an passé, Format Court découvrait ce jeune festival sympathique en lien direct avec le ciné de l’Océan indien.

Cette année et pour la première fois, Format Court bénéficie d’une carte blanche à l’occasion de la 9ème édition du festival. Conçu par Katia Bayer, ce programme riche de 5 films repérés en festivals, comprenant quatre films d’écoles dont deux Prix Format Court, offrira aux étudiants de l’université de Maurice l’opportunité de découvrir, le mardi 12 octobre 2016, le travail de talentueux jeunes réalisateurs et réalisatrices français, anglais, allemand et israélien.

Programmation

In uns das universum de Lisa Krane. Fiction, 29′, 2015, Allemagne, Kunsthochschule für Medien Köln. Prix Format Court au festival de Villeurbanne 2015

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Synopsis : Un deuxième cœur a poussé dans la poitrine de Li. Alors que les spécialistes s’approprient son corps en examinant la plus infime molécule, Li refuse de considérer qu’elle est malade.

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La route du bout du monde d’Anaïs la Berre et Lucille Prin. Fiction, 13’40, 2015, France, Université Sorbonne Nouvelle, Paris 3. Premier prix du jury, concours Arte 2015 de courts métrages de fictions d’écoles

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Synopsis : Un photographe est envoyé en Patagonie pour faire un reportage sur des pêcheurs mais se retrouve confronté à une région étrangement vide, qui le renvoie à ses propres questionnements. Sa rencontre avec Carlos va bousculer son regard de photographe…

In other words de Tal Kantor. Animation, 5′, Israël, 2015, Bezalel Academy of Arts and Design. En sélection au Festival d’Annecy 2016

Synopsis : Un homme se remémore une occasion ratée de communiquer avec sa fille. Leur courte rencontre des années plus tard ébranle son monde et ôte tout sens à ses mots.

Marseille la nuit de Marie Monge. Fiction, 42′, 2013, France, 10:15 Productions. Préselectionné au César 2014 du Meilleur Film de Court Métrage

Synopsis : Élias et Teddy ont toujours été amis. À vingt-cinq ans, ils traînent, dealent un peu et s’imaginent les rois de leur tout petit monde. Et puis un jour, c’est sûr, ils quitteront Limoges pour Marseille et deviendront des hommes. Un jour. Simplement un soir, lors d’une énième fête, leur rencontre avec Mona va précipiter les choses.

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Mr Madila or The Colour of Nothing de Rory Waudby-Tolley. Animation, 8′, 2015, Royaume-Uni, Royal College of Art. Prix Format Court au Festival d’Angers 2016

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6ème Prix Format Court au Festival Court Métrange !

Pour la sixième année consécutive (déjà!), Format Court attribuera un prix au 13ème Festival Court Métrange (19-23 octobre 2016), à Rennes. Le Jury Format Court (composé de Marie Veyret, Adriana Baradri, Gary Delépine & Sarah Escamilla) évaluera les 40 films retenus en compétition internationale.

À l’issue du festival, un dossier spécial sera consacré au film primé. Celui-ci sera acheté et diffusé lors d’une séance Format Court au Studio des Ursulines (Paris, 5ème). Le réalisateur bénéficiera également d’un DCP (relatif au film primé ou au prochain dans un délai de deux ans) crée et doté par le laboratoire numérique Média Solution.

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Films en compétition

Jukaï de Lissot Gabrielle, France
Mars 3752 de Samuel Rozenbaum & Nicolas Bianco-Levrin, France
Un ciel bleu presque parfait de Alexandre Claudin Quarxx, France
Quenottes de Pascal Thiebaux, France
Mayday de Sebastien Vanicek, France
Of men and mice de Gonzague Legout, France
The reflexion of power de Mihai Grecu, France
Une noce en enfer de Yannick Boireau, Pierre Butet, Magali Garnier, Clémence Maret, France
Train de Olivier Chabalier, France, Croatie
Event horizon de Joséfa Célestin, France, Ecosse
Isabella de Emma Swinton, Angleterre
A coat made dark de Jack O’Shea, Irlande
Blight de Brian Deane, Irlande
Edmond de Nina Gantz, Royaume-Uni
Manoman de Simon Cartwright, Royaume-Uni
Down to the wire de Juan Carlos Mostaza, Espagne
5 secondes de David González Rudiez, Espagne
Disco inferno de Alice Waddington, Espagne
Under the apple tree de Erik van Schaaik, Pays-Bas, Belgique
Spoetnik de Noel Loozen, Pays-Bas
L’œil silencieux de Karim Ouelhaj, Belgique
Belle comme un cœur de Gregory Casares, Suisse
The pimple de Sangeun Won, République tchèque
The beast de Daina O. Pusic, Croatie
The butterfly man de Laura Saimre, Estonie
Island de Riho Unt, Estonie
Reunion de Iddo Soskolne et Janne Reinikainen, Finlande
Escargore de Hilbert Olivert, Nouvelle Zélande
The man who caught a mermaid de Kaitlin Tinker, Australie
Keep going de Geon Kim, Corée du sud
Pokey Pokey de Junjie Zhang, Chine, Honk Kong, Etats-Unis
Böisé de Nicolas Cambier, Etats-Unis
An object at rest de Seth Boyden, Etats-Unis
Chainsaw de David Dinetz et Dylan Trussel, Etats-Unis
The procedure de Calvin Reeder, Etats-Unis
Deer flower de Kangmin Kim, États-Unis, Corée Du Sud
La voce de David Uloth, Canada
Kookie de Justin Harding, Canada
Pyotr 495 de Blake Mawson, Canada
HHL de Alberto Ordaz, Mexique

Une Nuit à Tokoriki, Prix Format Court au FIFF 2016

Pour la 31ème édition du Festival du Film Francophone de Namur, le jury Format Court (composé de Marie Bergeret, Karine Demmou, Zoé Libaut et Adi Chesson) a décidé d’attribuer son prix au film roumain « Une Nuit à Tokoriki » de Roxana Stroe (prod. : UNATC), parmi les 12 films de la compétition internationale. Le film bénéficiera d’un focus personnalisé sur notre site, sera projeté lors d’une prochaine séance Format Court au Studio des Ursulines (Paris, 5ème) et bénéficiera d’un DCP doté par le laboratoire numérique Média Solution.

Le film a charmé le jury par son décalage entre une forme théâtrale proche de l’absurde et un fond plus sérieux et engagé. Le jury a particulièrement apprécié la narration épurée, dépourvue de dialogues et portée entièrement par une mise en scène soignée et une bande-son musicale qui replonge son spectateur dans une Roumanie profonde inextricablement figée dans les années 90. Sur ce fond improbable, la réalisatrice parvient à opérer une mise à mal habile et audacieuse du triangle d’amour classique, nous rappelant que la lutte contre les inégalités est loin d’être gagnée.

Synopsis : Dans une discothèque improvisée appelée « Tokoriki », le village entier célèbre le 18ème anniversaire de Geanina. Son petit ami et Alin vont lui donner un cadeau surprenant, un cadeau que personne ne pourra jamais oublier.

Romane Gueret & Lise Akoka. Du ciné, de l’envie, du réel

Premier (très beau) film, casting sauvage, perles dénichées, rencontre avortée, envie d’authenticité et d’apprentissage, projet porté à bout de quatre bras et d’une campagne Ulule : Romane Gueret et Lise Akoka ont co-réalisé Chasse royale un moyen-métrage né après réflexion et avoir fait  la connaissance de deux enfants, un garçon (Corentin) et une fille (Ashley). Le film primé à la dernière Quinzaine et présélectionné aux prochains César, est visible sur la Toile. Discussion à deux voix, entre désirs et frustrations, besoin de tourner rapidement et sentiment de responsabilité.

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Avant de vous rencontrer, quels ont été vos parcours?

Romane Gueret : On a des parcours différents. J’ai fait deux ans art d’art plastique, j’y ai découvert la photo. Ça a été mon premier vrai coup de coeur. La fac me semblait être une bonne idée pour m’ouvrir et acquérir une culture cinématographique et de l’image. Je suis allée à Sorbonne Nouvelle qui était essentiellement théorique. Pendant cette année, je suis beaucoup allée au cinéma, j’ai adoré l’analyse de films. C’est à ce moment-là que je me suis dit que je voulais faire de l’image. Très vite, j’ai eu envie d’être sur des tournages, d’apprendre sur le terrain, de bouger, d’être active et d’observer ce qu’il y avait autour de moi. J’ai commencé à la mise en scène, j’étais assistante, j’ai trouvé ça super, je me suis rendue compte que plus j’étais proche du réalisateur, de sa démarche, plus ça me plaisait.

Assez naturellement, j’ai eu envie de faire des petits films, des essais avec des amis, d’apprendre. J’aime l’image et ce que ça raconte. J’ai gardé un lien avec la photo. J’aime beaucoup le travail de Nan Goldin qui fait des portraits de vie et travaille avec des gens qui sont en marge de la société. Elle arrive à embellir les gens qu’on voit peu, qu’on juge et elle bouleverse notre regard. Elle a d’ailleurs fait partie de nos références pour le film. Dans Chasse royale, on a aussi eu envie de rendre palpable cet aspect du réel, de saisir des moments de vie.

Et de ton côté, Lise ?

Lise Akoka : Je me suis tournée vers la psychologie parce que j’étais intéressée par le monde de l’enfance en particulier. Je baigne là-dedans depuis longtemps. En parallèle, j’ai fait plusieurs années de théâtre et j’ai travaillé en tant que comédienne, puis je me suis tournée vers le cinéma, dans le casting et le coaching enfant. Ça a été un déclic assez immédiat. Ça me remplissait beaucoup plus de travailler sur des projets qui me tenaient à coeur, que j’aimais en tant que spectatrice, que je valorisais à une autre place qu’en tant que comédienne. J’ai commencé sur un cinéma d’auteur, en lien avec un certain réalisme social, à la recherche de codes assez naturalistes que j’aimais et ça m’a paru assez évident de mêler le milieu de l’enfance et l’art. J’ai fait quasi que du casting enfant, surtout sauvage (à la sortie des collèges, des écoles, dans les parcs, lors des activités extra-scolaires, …). Les enfants castés par les agences me touchent moins, ils sont emprunts de codes, d’automatismes. On trouve une fraîcheur, quelque chose de sauvage, de brut chez des enfants qui n’ont jamais joué et qui n’ont pas toutes ces projections sur le monde du cinéma.

Que recherche-t-on quand on fait du casting sauvage ? L’authenticité ?

L.A. : Oui, surtout pour un cinéma social. Quand tu décides de filmer certains milieux, certains personnages ne souffrent pas la triche. Un petit parisien issu d’un quartier bobo n’aurait pas pu jouer les rôles principaux d’Angélique ou d’Eddy dans notre film parce qu’il y a un côté marqué chez eux que même le travail ne peut pas transformer.

Comment le projet de Chasse royale est-il apparu ?

R.G. : On s’est retrouvé sur un casting de long-métrage ensemble, j’étais assistante de casting, Lise était directrice de casting. Le réalisateur voulait trouver des perles rares, voir le plus d’enfants possibles pour avoir le choix, on est donc beaucoup allé sur le terrain et on a vu beaucoup d’enfants.

L.A. : On travaillait sur ce projet de long-métrage quand on a fait la rencontre d’une adolescente, Ashley, dans un lycée de la région nommé « Chasse Royale ». On n’avait pas forcément de velléité de réalisation, mais en rentrant le soir du casting, on s’est dit qu’elle était incroyable, on a été autant subjugué par ce qu’elle dégageait, son langage rude, rugueux, sa vulgarité, sa cinégénie, sa force, sa beauté que par ses capacités d’actrice. Plein de choses nous ont vraiment frappées chez elle. Quand tu dis à un enfant de faire de l’impro, quand tu le mets dans une situation de jeu, la plupart du temps, il est coincé, tout est fabriqué. Ashley, elle, est restée elle-même.

En rentrant, on s’est dit qu’on ne pouvait pas laisser cette gamine dans la nature. Elle est dans un petit quartier paumé de Valenciennes, à un endroit où les réalisateurs et directeurs de castings ne vont jamais. Si on ne la fait pas tourner, elle ne tournera jamais. Il ne fallait pas que ce talent soit perdu dans la nature donc qu’est-ce qu’on pouvait faire avec elle ?

R.G. : Il y avait aussi le fait qu’Ashley ne correspondait pas au rôle qu’on nous demandait de trouver là-bas, on savait que le réalisateur n’était pas dans l’attente de ce genre de nature. On s’est retrouvé face à cette question : si ce n’est pas lui, qui va la faire tourner si on est les seules à avoir fait cette rencontre ?

L.A. : On l’a vue devant la grille, elle nous a accrochées. On s’est dit : “on la garde quand même”.

R.G. : On l’a traquée. Elle nous a dit non trois fois avant de venir. Elle nourrissait notre curiosité et notre frustration. Elle nous a beaucoup résisté, mais ça fait partie du casting sauvage d’aller jusqu’au bout et de voir ces enfants jouer. Elle ne va quasi pas à l’école, c’est une rebelle, mais elle est venue au casting. Elle était curieuse de l’expérience. Elle a joué vraiment le jeu au moment de l’impro, on a identifié très vite que ce n’était pas dans sa logique à elle, mais qu’elle avait dû y trouver un goût.

Le ressenti d’Ashley, c’est quoi, au sortir du casting ?

L.A. : On ne sait pas vraiment. Elle a pris plaisir à jouer, ça se traduit aussi par le regard qu’on a porté sur elle. Elle était en échec scolaire, elle avait des difficultés à l’école, en famille. Elle ne connaissait pas un regard bienveillant d’un adulte et d’une réussite, mais elle s’est sentie valorisée.

R.G. : Je pense qu’elle a dû ressentir un déclic qui a en partie motivé la démarche de nous suivre. C’est un enfant qui ne supporte pas les contraintes d’horaires, de rendez-vous. Elle a commencé à nous suivre puis nous a plantées.

L.A. : Pour nous, ça a été comme un échec. C’est une rencontre qui ne s’est pas faite, qui n’a pas abouti. On a eu l’impression de réussir pendant longtemps quelque chose avec elle, mais elle n’a jamais vraiment réussi à sortir de cette posture de résistance. Depuis le début, elle plantait un rendez-vous sur deux, mais on arrivait à chaque fois à la rattraper. Quand le projet de notre film est devenu trop concret, quand on a commencé à être entouré, elle n’est plus venue.

R.G. : À un moment, on ne pouvait plus se permettre de prendre des risques, on a vraiment décidé de faire le film, on était suivies par une production, on avait très peu de temps pour répéter avec les enfants, on avait besoin d’avoir confiance en elle, alors que c’était déjà très compliqué de faire un premier film, avec des enfants.

À Chasse Royale, dans le même lycée qu’Ashley, on avait aussi repéré Corentin lors du casting, il devait avoir un des premiers rôles du long-métrage mais le réalisateur a changé d’avis, ce qui a été une grande frustration pour nous. On commençait déjà à penser faire un film avec Ashley, sans trop savoir comment, on s’est dit aussi que Corentin était un enfant à ne pas laisser dans la nature, à intégrer aussi dans un film, qu’il fallait tourner avec lui. Très vite, nous est venu l’idée qu’il pourrait jouer le rôle du petit frère d’Ashley car il y avait une correspondance physique entre eux.

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Il amenait quoi ?

R.G. : Une touche plus légère, il était en demande, plus motivé par le projet, très curieux, ouvert à la rencontre, très en demande. Il oubliait complètement la caméra, il avait une vraie confiance, une vraie candeur. Plus on avançait avec lui, plus il nous proposait des choses. Un vrai dialogue s’installait, on s’est dit qu’on voulait faire quelque chose avec lui. Il vient aussi d’une famille compliquée et on sentait qu’il avait besoin de parler, d’extérioriser des choses qu’il ne pouvait pas faire chez lui. Seulement, il n’a pas pu faire le film non plus.

L.A. : On les a filmés ensemble, au début, c’était compliqué, mais petit à petit, on a réussi à faire des choses avec eux. Ils ont complètement nourri les personnages d’Angélique et Eddhy qui ont repris les rôles initiaux.

Auriez-vous pu passer par le documentaire pour raconter ce que vous avez vu et vécu dans cette région du nord de la France ?

R.G. : On aime le cinéma, on ne voulait pas juste faire un reportage de ce qu’on voyait, on voulait écrire un film, y mettre des scènes qu’on voulait, avec nos interprétations, nos désirs. On avait envie d’images, de travailler sur la direction d’acteurs car cela nous passionnait pendant les castings.

L.A. : La première impulsion a été de voir jouer Ashley et Corentin, ils avaient tous deux un talent inné d’acteurs et on voulait que cela puisse éclore dans le cadre d’une fiction. Quand on a eu cette déconvenue avec les deux, quand ça nous a semblé impossible de retrouver de telles perles de casting, on s’est demandé si le projet pourrait aboutir sans eux.

R.G. : On avait la possibilité d’écrire plein de choses différentes et on a choisi de parler de la non-rencontre. C’est la trame de fond de ce film : on n’a pas réussi, le projet parle de l’échec.

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Comment avez-vous rencontré Angélique, la remplaçante d’Ashley ?

R.G. : Grâce au casting sauvage. Il fallait trouver un personnage ressemblant à Ashley, qui soit hermétique, rebelle qui avait cette force à l’image et qui joue bien, ce qui était compliqué.

L.A. : Il y avait eu cet échec avec Ashley peu de temps avant le tournage, on n’y croyait pas forcément vu que le point de départ, c’était aussi ce coup de coeur pour elle, on se demandait si on allait trouver ce talent d’actrice chez quelqu’un d’autre. On n’a pas lâché, le projet nous tenait trop à coeur, on a fait un gros casting dans tous les lycées de la région.

C’était important de rester dans ce coin-là ?

L.A. : Oui, parce que le scénario se basait sur les mots d’Ashley et Corentin et sur le lieu, très ancré socialement. Le coup de coeur était pour ces enfants mais aussi pour ce lieu.

R.G. : C’était aussi l’endroit où on avait posé nos valises et écrit le film. On s’imaginait tourner seulement là-bas.

L.A. : Angélique nous a convaincues très rapidement au casting. Quand on a regardé ce qu’on avait filmé, on s’est rendu compte de sa force et de son talent, de son regard, de ce qu’elle dégageait à l’image.

R.G. : Elle a fort progressé, elle avait soif d’apprendre, elle avait envie de nous connaître, de faire ce film. Le regard qu’on posait sur elle a été un moteur.

L.A. : Elle avait une intelligence de jeu, on a vu tout de suite qu’elle comprenait ce personnage, ce que racontait l’histoire et ce qu’on voulait. On lui a montré des films.

Lesquels  ?

L.A. : L’Esquive et La Tête haute. Ça a été déterminant. Quand on répétait, on a vu qu’elle essayait de répéter des choses mais de manière assez fine, ce n’était pas plaqué. Elle avait compris.

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Vous avez porté ce projet pendant combien de temps ?

L.A. : Deux ans et demi.

R.G. : Ce film découle de la force des rencontres, on a été accueillies, on nous a laissé pouvoir monter ce projet. Ce film, c’est nous deux, mais c’est aussi collectif : les enfants, leurs parents, …. Le cinéma qu’on aime, c’est un cinéma qui permet les rencontres entre les âges, les différents milieux et classes sociales.

L.A. : On a voulu aller au bout du film, malgré tout ce qui nous est arrivé. Pour nous, le cinéma traduit un mouvement vers l’autre.

R.G. : Ce qui est d’autant plus beau, c’est qu’on a fait ce film pour nous et pour eux: le projet était finalement assez intime. La portée qu’il a aujourd’hui, on ne s’y attendait pas.

L.A. : On s’est permises au fur et à mesure d’être plus ambitieuses, les gens s’intéressaient au projet, on avait des retours positifs sur le scénario, on voulait partager un message.

R.G. : On ne voulait pas qu’il reste dans un fond de tiroir. Quand les choses ont commencé à se préciser, c’était hors de question pour nous que les enfants ne soient pas payés sur notre film (ce sont les seuls à l’avoir été d’ailleurs). C’était important de leur montrer que c’était professionnel, un jeu, une responsabilité. Leur faire signer un contrait était symbolique. Ils devenaient adultes, ils étaient fiers d’être payés pour faire un travail. Il fallait donc un minimum d’argent. On a par exemple soumis à Angélique l’idée que cet argent pourrait lui servir à payer son permis quand elle aurait 18 ans, ce qui lui a permis de se projeter, d’envisager l’avenir.

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Comment avez-vous perçu cette première expérience ?

R.G. : Comme c’était une première fois, on a tout essayé, on n’était pas attendues au tournant, on a fait ce qu’on avait envie de faire. Marine Alaric, la productrice (Les Films du Velvet), nous a laissées très libres aussi, c’était l’histoire qu’on voulait raconter, elle nous a suivies et épaulées. C’était un premier film, on avait peur de rien.

Qu’est-ce que l’une apporte à l’autre ?

R.G. : On est très différentes, je pense qu’on est complémentaires. On s’est apporté beaucoup de choses l’une et l’autre, sur ce film, à chaque fois qu’on s’est retrouvé là-bas, c’était vraiment un combat. On nous a fermé beaucoup de portes, c’était très difficile, on a eu beaucoup de mal à faire nos castings, on s’est fort soutenues dans l’énergie et l’envie de faire ce film.

L.A. : Jusqu’à la fin, on a été livrées à nous-mêmes, on a fait quasi tout toutes seules, la production et l’équipe sont arrivées tard, toute la préparation d’un film courant qui se fait normalement en équipe ne s’est pas faite, on était que deux et en plus, loin de chez nous.

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Quel a été le partage des tâches sur le tournage ?

R.G. : Au départ, j’avais plus d’envies de mise en scène, d’image, de découpage et Lise avait l’habitude de coacher les enfants, mais on n’avait pas envie d’en rester là et ce projet était là pour nous faire grandir. On a appris à se faire connaître au fur et à mesure et à se faire confiance.

L.A. : Comme tout a pris du temps, on a fini par être très d’accord sur ce qu’on cherchait, on avait la même vision et le même film en tête.

R.G. : Le film est très proche de ce qu’on avait en tête, ça traduit vraiment les émotions et ce qu’on a ressenti là-bas, on a emmené les spectateurs là où on est allé. Le film ne dure qu’une demi-heure, c’est frustrant, car aujourd’hui, on a envie d’aller plus loin, de traiter des aspects supplémentaires, de les développer sur un format long.

Le mode de production (une campagne de financement participatif sur Ulule) a-t-il participé à votre envie de filmer très rapidement ? Est-ce que l’attente des résultats des commissions, surtout quand on n’a jamais rien filmé, vous semblait être un obstacle ?

R.G. : Oui, on était dans un cas de figure très particulier, on ne pouvait que demander une seule région, le Nord-Pas-de-Calais. On avait vraiment l’espoir d’avoir cette aide, mais on ne l’a pas eue. Ça a été une grosse déception.

L.A. : Le CNC nous a proposé de représenter le projet à une autre commission, mais on voulait tourner très vite, les enfants allaient changer et il fallait que le film se fasse vite, ça faisait déjà longtemps que le projet trainait.

R.G. : On a discuté avec la production qui a été d’accord pour nous suivre sans aide, sans argent, dans des conditions plus difficiles, mais personnellement, je trouve qu’elles étaient en adéquation avec le film. Sur le tournage, on n’était pas nombreux, on avait une caméra légère, on nous a prêté beaucoup de choses, Ulule nous a permis d’aller au bout de ce tournage, ça nous a beaucoup aidées. On est de la génération du net, on sait que ça existe, on a un réseau, on est deux, on a notre famille, la production : on a essayé de rallier les gens à notre cause, et ça a pris. Les gains d’Ulule ont quasiment assuré le salaire des enfants.

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Votre projet aujourd’hui, c’est de poursuivre ? Un long à deux ?

L.A. : Oui. On souhaite travailler dans la continuité de ce qu’on a amorcé avec Chasse royale, autour de ces enfants et des problématiques qu’on a soulevées. La rencontre ne s’est pas tout à fait faite avec les enfants du début, mais bien avec ceux qui ont suivi. Angélique, qui était déscolarisée, a été admise au lycée de Chasse royale. On a envie de croire que le film a été une ouverture de perspective énorme pour ces enfants et une prise de conscience de leur potentiel artistique et de leur interprétation. La rencontre avec nous, l’équipe de tournage, le regard qui a été posé sur eux, peuvent être des rencontres déterminantes dans une vie. Sans penser qu’on est des sauveurs d’enfants et que ça va changer leurs destins et trajectoires, on se dit que si un petit mouvement a pu se faire, c’est déjà énorme.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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Samedi Cinéma de Mamadou Dia

« Samedi Cinéma », quatrième court métrage de Mamadou Dia, est en compétition au festival international du film francophone de Namur, après avoir été en lice pour le prix Orizzonti à la Mostra de Venise et au Festival International de Toronto.

Mamadou Dia étudie le cinéma à New York mais il revient au Sénégal, pays où il a grandi pour y tourner ses films. Après deux documentaires (« Les jardins de l’espoir », « Ebola : Into the Hot Zone ») et un film de fiction (« Contained ») sur la situation psychologique d’un homme mis en quarantaine parce que suspecté d’être atteint du virus Ebola, il propose avec « Samedi Cinéma » un film au propos plus léger.

L’intrigue se noue autour de deux relations : l’amitié qui se lie entre deux jeunes adolescents dans la banlieue de Dakar et celle que tous deux entretiennent avec le cinéma. Le court métrage s’ouvre sur ces deux amis, assistant clandestinement à l’avant-dernière projection du film de Spike Lee, « Malcom X » grâce à un trou dans le mur du cinéma. Pendant que l’un fait le guet, l’autre regarde. Malheureusement, ils sont attrapés par un vigile et doivent s’échapper avant la fin. Ils se donnent alors une nouvelle mission : récolter suffisamment d’argent pour pouvoir assister à la dernière projection du film, cette fois en entier, le samedi qui suit.

Pour gagner de l’argent, les enfants écrivent les lettres des voisins ne parlant pas français ou ne sachant pas écrire et proposent également leurs services de traduction orale. Riche d’au moins trois langues (peul, wolof, français) – quatre si l’on pense à l’anglais, langue du tournage pour l’équipe américaine – ce court-métrage est une prouesse linguistique et donne ainsi la part belle à ceux qui savent – doivent – jongler quotidiennement entre plusieurs langues, notamment dans un pays comme le Sénégal où plusieurs dialectes principaux cohabitent.

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Les multiples références cinématographiques témoignent de la part autobiographique du court-métrage ; comme ses deux personnages, Mamadou Dia est un grand cinéphile. Une scène où les garçons sont filmés de dos avançant côte à côte au milieu d’une longue route sur fond de musique américaine des années 30, n’est pas sans rappeler la scène finale des « Temps modernes » où Paulette Goddard et Charlie Chaplin marchent heureux vers un nouveau monde. Les deux jeunes cinéphiles entament leur nouvelle mission en dansant, comme si leur vie était un film dont ils seraient les protagonistes.

A travers l’histoire de ces deux garçons, Mamadou Dia signe un film universel montrant l’importance du développement de la culture dans le quotidien d’une population, lui donnant un sens plus gratifiant. La fermeture d’un cinéma dans un village, qu’il soit sénégalais, européen ou d’ailleurs, perturbe de manière négative le développement humain d’une société qui en a besoin pour s’évader et s’ouvrir au reste du monde pour pouvoir appréhender le sien. Ce touchant court-métrage est un hommage à ceux qui font le cinéma et à ceux qui le diffusent et pourrait être le remerciement de la part d’un jeune réalisateur à ceux qui, pendant son enfance et adolescence, l’y ont indirectement mené.

Zoé Libault

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S comme Samedi Cinéma

Fiche technique


Synopsis : Deux jeunes sénégalais écrivent des lettres afin d’avoir un peu d’argent pour se payer des tickets de cinéma. La salle de leur petite ville va fermer définitivement. Les deux amis Baba et Sembéne ne peuvent pas rater leur dernière chance de voir un film sur grand écran.

Genre : Fiction

Durée : 11′

Pays : Sénégal

Année : 2016

Réalisation : Mamadou Dia

Interprétation : Fallou Keita, Assane Lo, Saikou Lo

Production : Les films du Samedi

Article associé : la critique du film

L’Âge des sirènes de Héloïse Pelloquet, en ligne !

En 2015, l’équipe de Format Court avait repéré et primé « Comme une grande » au Festival de Brive. Ce très joli moyen-métrage, film de fin d’études de la Fémis, réalisé par Héloïse Pelloquet, avait reçu notre Prix Format Court et bénéficié d’un dossier spécial sur notre site. Il avait également été projeté en mai 2015 au Studio des Ursulines (Paris, 5ème), en présence de sa réalisatrice.

Depuis deux ans, les lauréats de nos Prix bénéficient d’une copie DCP pour leur nouveau court-métrage grâce aux bons soins de notre partenaire, le laboratoire numérique Média Solution, à l’origine du Coup de Pouce DCP. Une façon pour nous de continuer à soutenir les auteurs, de les aider à avancer dans leurs projets respectifs et de favoriser la diffusion de leurs films.

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Héloïse Pelloquet, notre lauréate à Brive 2015, a ainsi pu bénéficier de cette dotation pour son nouveau projet, « L’Âge des sirènes » (photo), produit par Why Not Productions, et dont le DCP a été réalisé par Média Solution il y a quelques mois. Après avoir été en compétition au festival Côté Court de Pantin, le film est encore visible sur le site de Court-Circuit (Arte) jusqu’au 7 octobre.

Synopsis : Mattis, presque 15 ans, travaille sur un bateau de pêche pendant l’été, et y découvre un monde qu’il ne connait pas. Mais bientôt il sera temps pour lui et ses amis de quitter l’île de leur enfance et de rejoindre le lycée sur le continent.

Festival Off-Courts 2016, notre compte-rendu

Depuis 17 ans, le Festival Off-Courts de Trouville développe une collaboration franco-québécoise constitutive du caractère unique de cet événement qui n’hésite pas à proposer une programmation qui répond à une diversité surprenante. Au-delà de cette collaboration, cette année, à Trouville, nous avons pu découvrir des films européens et/ou issus de pays francophones au sein de deux programmes intitulés « Europe et Francophonie ». En plus des focus étrangers consacrés à Haïti et à l’Espagne, la session de Kino Kabarets qui, cette année encore, a attiré des participants de nombreux pays (Maroc, Argentine, Russie, Belgique, Acadie, Espagne, Haïti, Madagascar et bien sûr France et Québec), et un programme du court au long avec en tête d’affiche Sylvain Desclous (récompensé du Prix Format Court pour « Le Monde à l’envers » au festival de Vendôme en 2012, venu présenter son premier long « Vendeur »), Thierry Bouffard, Carnior et Edouard A. Tremblay (ces derniers se partagent la paternité de « Feuilles Mortes »). Cette ouverture sur le monde n’a donc pas manqué à ses exigences avec, dans l’ensemble, des films d’une qualité esthétique remarquable. La diversité -véritable mot d’ordre de cette 17ème édition- se retrouve au sein même des thématiques traitées dans les films ; questionnements politique et social en passant par des sujets de pur divertissement. En cela, le palmarès 2016 apparaît comme très représentatif de cette programmation hétéroclite.

Identités troublées et sentiments exacerbés

Parmi les films sélectionnés, nous avons voulu mettre en lumière ceux préoccupés des questions d’identités. Des films qui traitent de sentiments forts jusqu’à leurs exacerbations permettant au cinéma de se déployer dans son entièreté. Ces films ont su rendre hommage au cinéma en exploitant sa capacité à faire coexister plusieurs formes d’art en son sein. Ainsi, l’hétéroclisme évident de cette programmation apparaît, finalement, comme une condition de la diversité.

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Avec « The Ordinary », les frères Dara marquent les esprits à bien des égards et se démarquent des nombreux cinéastes présents. Pour leur première collaboration, ils déploient avec intelligence leur talent et s’offrent le Prix du jury-Région Normandie. Inspirée du tableau Saint Georges et le dragon de Paolo Uccello, cette histoire est celle d’un jeune homme qui célèbre sa victoire contre un dragon aux proportions énormes, à travers une danse enivrante. Si comme le disent ses réalisateurs, « cette vision » paraît en somme toute simple, c’est pourtant de là qu’elle tire sa puissance émotionnelle. D’entrée de jeu, il y a quelque chose de magique qui s’installe. L’enchaînement de mouvements panoramiques sur une musique d’Erwann Kermorvant nous présente avec grâce le lieu de l’histoire. Ce quartier résidentiel aux allures de Wisteria lane (« Desperate housewives ») où le vide semble s’être installé durablement est pour Julien et Simon Dara, la toile en trois dimensions qui cristallise le sentiment de victoire de ce personnage. Un sentiment qui se passe de mots pour éclore et se verbalise à travers le corps atypique de Jeremy Deglise, à travers son exécution hypnotique d’une danse qui soulage. Le danseur n’interprète pas, il incarne, à ce moment, cet état paroxystique auquel seuls les grands sentiments peuvent nous soumettre. C’est, dès lors, en un personnage héroïque que se transforme ce jeune homme qui nous rappelle ces mots de la chorégraphe américaine Agnès de Mille : « Quand tu danses, tu sors de toi-même, tu deviens plus grand et plus puissant, plus beau. Pendant quelques minutes, tu es héroïque. C’est la puissance. C’est la gloire sur terre. Et cela t’appartient, chaque soir ». Un dragon, une danse et puis, le silence. Ces éléments propres au film créent un univers singulier – à cheval entre cinéma expérimental et science-fiction – que Balthazar Lab (chef opérateur du film) a su révéler par une image aux couleurs froides et appuyées. « The Ordinary » est un film qui prend des risques. Déroutant. Inédit. Et surtout émouvant. Qu’il remporte à Off-Courts le Prix du jury est une belle victoire pour ses jeunes réalisateurs qui ont su s’affranchir des schémas scénaristiques traditionnels et porter leur « vision » au plus haut degré de maîtrise technique.

De la même façon, « Days of Eva », un film de fin d’études réalisé par le jeune Québécois Vincent René-Lorti (diplômé de l’université de Concordia à Montréal) nous présente une narration épurée de tous éléments superflus pour ne mettre l’accent que sur les sentiments. Et là encore, on a pu déceler une réelle maîtrise technique. Dans un monde post-apocalyptique, Eva, seule survivante d’un immeuble abandonné où l’air n’est plus respirable, subsiste grâce à ses dernières réserves d’oxygène mais le temps lui est compté. Le bruit du vent, la neige qui tombe, l’épais brouillard suffisent à ternir les lieux et à parfaire l’univers post-apocalyptique, menant habillement vers le personnage, vers un sentiment lourdement incarné : la solitude. Vincent René-Lorti ne se contente pas d’évoquer ce sentiment, il multiplie les plans de vide total et les confrontent à cette première apparition d’Eva, engoncée sous son casque d’oxygène. Le choix du cadrage des trois premiers plans du film participe fortement à cet effort d’isolement du personnage, laissant toujours deviner un hors-champ désertique qui s’étendrait à perte. Dans cet espace ouvert abandonné, la solitude de cette jeune fille nous apparaît bien plus grande, voire oppressante. À la danse de « The Ordinary », se substitue le chant comme une voie vers une libération inévitable qui passe par la mort du personnage. Le réalisateur qui revendique son admiration à « Birdman » (Iñárritu) a su recréer dans son film cet enchevêtrement d’un monde réaliste et d’un monde onirique où le fantastique se donne à voir avec splendeur. L’espoir d’Eva à l’écoute de ce chant se mue rapidement en désespoir. Le chant apparaissant alors, selon Vincent René-Lorti, comme la « projection de son désir » de trouver une présence humaine, mais aussi comme « la projection de notre solitude présentielle dans un univers futuriste ». En un mot « Days of Eva » met au jour un sentiment universel à travers des images poétiques fortes.

Récompensé du Prix Spira, « la Voce » de David Uloth ne cesse de collectionner les prix (Grand Prix National et Prix du public au festival Regard au Québec). Le film nous embarque dans la vie d’Edgar qui travaille dans un abattoir de porcs. Mélomane, il aime chanter l’opéra, il aime aussi Ginette, une strip-teaseuse. Décidé à lui faire sa demande, Edgar surprend Ginette avec un autre homme. Le choc est tel que sa voix se transforme en celle d’un cochon. Véritable satire sociale, David Uloth orchestre cette symphonie loufoque à la manière d’un David Lynch ou d’un Jean-Pierre Jeunet ou plus récemment encore à la manière du jeune Adan Jodorowsky avec son film « The Voice Thief ». À savoir qu’il utilise le cinéma non pas comme un simple reproducteur du réel mais comme un producteur de mondes inédits qui répondent à leurs propres règles. « La Voce » s’ouvre tel un spectacle d’opéra. Au début, nous entendons des conversations lointaines et des applaudissements de supposés spectateurs tandis qu’à l’écran, seul le générique sur fond noir se lit avant que n’apparaissent des pattes de cochons sublimés par une lumière diffuse. Les effets d’optiques surprenants qui ne laissent qu’un espace restreint de netteté à l’image soulignent la confusion du personnage qui semble chercher sa place dans ce monde étrange. Rejeté et méprisé de tous, son mal-être n’en est que plus grand lorsqu’il découvre sa Ginette dans les bras de cet autre homme. Si le jeu de Miro Lacasse suffit à ce moment à exprimer la déception du personnage, l’utilisation d’un traveling avant vertigineux décuple ce sentiment. De la même manière, le chant à l’unisson d’Edgar et de sa collègue de travail ayant chacun hérité de la voix de l’autre transcende leur rencontre amoureuse. Edgar trouve enfin sa place dans les bras de cette femme victime comme lui d’un rejet social. C’est sous les applaudissements de leurs collègues que le film se clôt ; une porte se ferme ensuite comme se fermerait le rideau d’un spectacle d’opéra mené à son terme. David Uloth exacerbe les sentiments de ses personnages par une mise en scène stylisée et un montage très présent. Fantaisiste et décalé, le film semble être l’expression d’émotions démesurées où le réalisateur québécois fait la démonstration survoltée de son expérience, mettant réellement tous les moyens du cinéma à disposition de son œuvre.

Présenté dans le traditionnel programme Politik, « Ennemis Intérieurs » de Sélim Azzazi (Présélectionné aux César 2017) a aussi à cœur de peindre avec force les sentiments de ses personnages par un emploi de la caméra, certes moins fantaisiste mais tout aussi efficace. Dans un face à face intenable, un Algérien, Salah, venu faire sa demande de naturalisation se retrouve forcé de répondre à des questions de plus en plus déconcertantes qui ne manquent pas de créer chez lui, à mesure que se déroule l’interrogation, une incompréhension profonde. Devant lui, Antar, un jeune homme français de type maghrébin, lui demande des noms d’hommes d’Algériens susceptibles d’être affilié à un mouvement terroriste. L’identité étant le cœur du sujet, le film opte pour un huis clos presque total naviguant entre les flash-back de Salah et l’interrogation sous haute tension de ce dernier. L’utilisation du huis clos laisse la place au jeu des acteurs et permet au réalisateur de se concentrer sur une mise en scène s’apparentant au théâtre (car peu de mouvements de caméra). Il alterne entre inserts, plans rapprochés et gros plans. Le changement de lumière pour indiquer l’écoulement du temps se rapproche aussi du théâtre. Cette façon de filmer qui peut paraître simple crée une tension et touche aux sentiments ambivalents des personnages. Salah est d’abord dans une situation inconfortable à cause du double rejet dont il est victime. Etranger dans le pays qu’il considère comme le sien : la France ; étranger dans le pays qui l’a vu naître : l’Algérie. Il se trouve ensuite dans une situation paradoxale puisque le film met en exergue le manque de confiance qu’il éprouve envers cette institution policière qui représente l’Etat français auquel il souhaite néanmoins appartenir. Fort de sa malencontreuse expérience avec la justice qui l’a condamné quelques années plus tôt pour une affaire de vol qui ne le concernait pas, il refuse de divulguer les noms des frères avec qui il avait l’habitude de se réunir. C’est là que la justesse d’interprétations des acteurs exacerbe les sentiments éprouvés notamment par Salah. Le visage dur, les sourcils froncés, il semble traversé par tout un tas d’émotions, la peur, la colère, la honte et lorsqu’il cède, le dégoût. À l’inverse, Antar ne comprend pas non plus que Salah ne veuille pas aider à la protection de son pays. Cette incompréhension partagée du discours de l’autre soulève l’enjeu du film, à savoir qu’il nous questionne sur le rapport à l’autre et sur les relations humaines. C’est parce qu’il y a chez l’un comme chez l’autre une construction fictionnelle de l’autre soit un « nous » versus un « vous » auquel ne cesse de se référer Antar, qu’ils se voient d’abord comme des ennemis avant de se voir comme des hommes, simplement préoccupés de problématiques différentes.

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La comédie sociale d’Ara Ball « Vie d’ruelles », Prix du Public du Casino Barrière, traite également de la question identitaire en se focalisant sur un groupe d’immigrés exclu de la société. Quatre individus qui cherchent à se libérer de leurs conditions de vie déplorables, en quête à la fois de liberté et de nouveaux départ, Odney, Rajni, Aluki, et Mafeeda se bâtissent une nouvelle vie et refusent l’intimidation banalisée ; leurs différences ne seront pas un motif de discrimination. L’intelligence d’Ara Ball a été de faire faire à ses personnages le contraire de ce que l’on pourrait attendre d’eux. Très différents des films précédents, il met en place une histoire forte sans jamais perdre de vue l’humour. Evoqué plus haut pour « Ennemis Intérieurs », la construction fictionnelle d’un « vous » et d’un « nous » se retrouve ici dans les paroles racistes assumées du patron d’Odney : « Vous êtes tous pareil vous autres, prendre sans jamais demander, sans jamais donner ». Le « vous », repris sur le champ par Odney avec un air d’étonnement va lancer le récit. Dès lors, Odney et ses trois compères font un pied de nez à cette société qui préfère les mettre dans le même sac pour mieux les mépriser, et décident d’agir à la manière de ce « vous » fictionnel auquel on ne cesse de les rattacher. Puisqu’on ne veut pas leur faire une petite place, alors ils vont se la faire eux-mêmes. Par le ton apparemment léger du film, Ara Ball esquisse une belle critique de la société et renouvelle au passage le genre de la comédie. A ses personnages, il ordonne d’être libre et avec force.

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Ce manque de liberté, ce sont souvent aussi les femmes qui en sont victimes. Raphaël Ouellet semble avoir fait le même constat que nous, dans son film, sobrement intitulé « (E) », Mention spéciale du Jury Québec. (A) Une femme d’âge mûr se maquille nue devant un miroir. (B) Seule devant un club de strip-tease, une jeune femme fume sa cigarette, elle ne porte que ses sous-vêtements et une légère veste en jean. (c) Dans un fast-food, une autre jeune femme à forte corpulence engloutit son repas. (D) Au milieu de la nuit, une autre encore court dans la forêt. (E) Au sortir d’une boîte de nuit, une jeune femme vêtue d’une robe courte rentre chez elle en titubant. Le réalisateur, également photographe, relie ces cinq histoires de femmes par le biais du corps et de l’apparence. Il propose, encore une autre manière de faire du cinéma en s’immisçant avec sa caméra entre une femme et les démons qu’elle se crée sous la pression d’une société de conditionnement. Il capture ces moments et nous en fait des portraits émouvants. Qu’il aborde la nudité avec les deux premiers portraits, le poids avec les deux suivants ou qu’il suggère une agression probable de cette dernière jeune femme, la question de la norme se pose. Le corps est ainsi filmé par des plans fixes sans effets particuliers, hormis quelques légers travelings, ce qui renforce le propos et nous permet de partager le mal-être de ces femmes. Mal-être qui passe aussi par des visages aux regards vides et désespérés. Néanmoins, si les plans sont fixes, Ouellet, apporte grâce à son regard aiguisé de photographe, une attention particulière à l’image. Le léger grain, la lumière réaliste des lieux filmés et les couleurs chaudes sont les moyens visuels avec lesquels Raphaël Ouellet choisi de montrer le sentiment d’oppression. Mais c’est par l’accumulation de ces portraits qu’il exacerbe ce sentiment. Par conséquent l’impression que le film ne nous raconte pas cinq histoires mais bien une histoire : celle de toutes les femmes privées de liberté. On peut ainsi dire que Raphaël Ouellet nous offre une œuvre, en tous points, originale et frappante de lucidité.

Marie Winnele Veyret

Article associé : l’interview de Serge Abiaad, directeur de La Distributrice de films

Chasse royale, en ligne !

Plus que quelques jours pour le (re)voir et  partager l’info. Chasse Royale de Lise Akoka et Romane Gueret, récompensé du Prix illy du court métrage à la dernière Quinzaine des Réalisateurs et présélectionné aux prochains César 2017, est en ligne depuis hier sur le site d’Arte, grâce à Court-Circuit  !

Comment décrire ce moyen-métrage diffusé à notre projection du mois de juin, en présence de l’équipe ? Intense, direct, passionnant ? Et si on vous laissait jeter un œil à notre coup de cœur de Cannes 2016 (produit par Les Films Velvet) et nous dire ce que vous en pensez ?

Synopsis : Angélique, 13 ans, aînée d’une famille nombreuse, vit dans la banlieue de Valenciennes. Ce jour là, dans son collège, on lui propose de passer un casting.

Articles associés : la critique du film, l’interview des deux réalisatrices

Serge Abiaad : « Lorsqu’on fait du court métrage, c’est qu’on est foncièrement un cinéaste à la base. On n’en fait pas pour devenir cinéaste »

Il y a trois semaines à Trouville, le festival de courts métrages Off-Courts accueillait des professionnels aux origines diverses.  Parmi eux, Serge Abiaad, Directeur général de la Distributrice de films, une société québécoise de distribution de courts et longs métrages indépendants, créée en 2012. Chargée d’accompagner les films et de leur offrir un rayonnement international, la Distributrice fait montre d’une présence récurrente sur les marchés de gros festivals tels que Cannes, Toronto (Le TIFF) et Sundance. Au vu de cette notoriété grandissante, nous avons rencontré son directeur.

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Qu’est-ce qui a motivé la création de la Distributrice ? Se cantonne-t-elle aux films québécois ?

On a commencé en 2012, avec l’idée de faire valoir quelques films d’amis et puis, ça a commencé à grandir un peu par soi-même. On a commencé à distribuer davantage de films. La première année, on avait un catalogue de cinq films, une dizaine de films l’année d’après et jusqu’à aujourd’hui, on distribue non seulement des films québéco-canadiens mais aussi des films internationaux. On distribue quelques films français dont un, d’ailleurs, qui est en compétition à Off-Courts : le film de Julien et de Simon Dara « The Ordinary » (Prix du Jury-Région Normandie).

On a commencé vraiment à distribuer des films internationaux lorsqu’on a pris en exclusivité pour notre catalogue un film anglais de Fyzal Boulifa qui avait gagné à Cannes en 2015 dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs, « Rate me ». Depuis, on a aussi distribué des films d’une cinéaste américaine, Jennifer Reeder («  Crystal Lake ») et d’autres films internationaux qui viennent d’Ukraine (« E.W.A » de Gigi Ben Artzi) ou qui sont tournés à Haïti (« Vers les colonies » de Miryam Charles). Lorsque l’on distribue un film, on en est intrinsèquement les représentants à la vente, mais cette année, pour certains films, on agit uniquement à titre de vendeurs.

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T’intéresses-tu à un genre en particulier ? En fais-tu le genre privilégié du catalogue de la Distributrice ?

D’un point de vue cinématographique, il n’y a aucun genre qui nous intéresse particulièrement. On distribue des films de fiction expérimentaux sans dialogues aux films documentaires en passant par l’animation. Ce qui nous intéresse d’abord et avant tout, c’est que les films que l’on représente se conforment un peu à ce que l’on pourrait vulgairement appeler notre ligne éditoriale. Qu’est-ce que serait notre ligne éditoriale dans ce sens-là, si on n’arrive pas à cloisonner un film dans un genre particulier ? Ce serait des films qui ont une perspective particulière sur un sujet particulier et proposent un discours marqué de ce sujet. Ce sont des films qui sont majoritairement des films indépendants, c’est-à-dire financés par des petites boîtes qui n’ont pas forcément eu de l’aide au niveau des institutions subventionnaires.

Donc plutôt des films d’auteurs ?

Des films d’auteurs, absolument ! Encore là, le mot auteur est à définir aussi. Parce que si l’on prend la définition de François Truffaut, un film d’auteur, « c’est le film dont le cinéaste est le scénariste », ce qui n’est pas forcément toujours le cas des films que l’on distribue. Je dirais que notre catalogue présente des films qui se rejoignent dans cette idée de singularité, d’exploration du langage cinématographique. Il y a beaucoup de films que l’on distribue qui n’ont pas forcément d’histoire, qui ne racontent pas grand-chose mais ils racontent un point de vue. Je pense que le cinéma qui m’intéresse est un cinéma qui m’engage à me questionner et à dialoguer avec le cinéaste.

Si je comprends bien, tu ne cherches pas nécessairement des films narratifs ?

Exactement !

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Est-ce que dans ce sens, tu te refuses à distribuer ces films disons plus « traditionnels » qui donnent la primauté à l’histoire plutôt qu’à la manière de la raconter ?

Je ne m’interdis rien. Je peux tout fait distribuer des films plus « traditionnels ». Roland Barthes, en parlant de Rossellini, disait que « la modernité est l’aplatissement absolu du fond et de la forme ». C’est quand on arrive au degré zéro et qu’à la fois la forme est au service du fond et le fond au service de la forme. Je pense que les films de la Distributrice travaillent sur ces deux créneaux-là. Ce n’est jamais tant le fond qui guide l’histoire ni la forme qui est le moteur de l’histoire ; les deux se rejoignent absolument. C’est cette espèce d’harmonie que les cinéastes finissent par trouver qui m’intéresse.

Quels sont les moyens mis en place pour la diffusion des films de la Distributrice ?

Il y a évidemment les plateformes conventionnelles : le cinéma et surtout les festivals s’il s’agit de couts métrages. La VOD est devenue indispensable pour offrir au film une certaine autonomie financière. Je ne suis pas un grand fan de la VOD, mais il ne faut pas non plus être cynique dans ce milieu-là. C’est souvent le seul moyen pour certaines personnes de voir certains courts métrages. La dernière plateforme de la vie d’un film, c’est la télévision. C’est là où le travail de démarchage commence et c’est pour ça qu’on va dans des festivals pour soutenir les films, pour les voir, mais surtout pour les pousser auprès d’acheteurs.

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Penses-tu que ces plateformes aident à une meilleure visibilité du court métrage ? Rendent-elles le film court plus accessible ?

Pour la VOD, je ne pense pas que ce soit une meilleure visibilité, c’en est une parmi tant d’autres. Maintenant je pense qu’on n’a jamais eu autant de films disponibles et qu’on a pourtant si peu cherché à aiguiser notre cinéphilie. Avoir autant de films à notre disposition nous pousse vers ceux les plus faciles à consommer ; la posture même dans laquelle nous sommes quand on regarde un film sur un petit écran n’exige pas d’être très attentif ou de dialoguer avec le film ; en général on est dans son lit, on a envie de quelque chose de paisible, de facile, de simple. Le cinéma n’est plus devenu quelque chose d’évènementiel. Je me prends en exemple, quand je vois des films sur Netflix ou avec des liens de visionnement, en tout cas par internet, j’ai envie que ça soit léger. J’ai envie que ça soit aussi immédiat et consommé que la posture dans laquelle je suis disposé à voir le film. Je pense aussi que le genre de film que l’on fait se conforme à notre manière de consommer les films. Lorsqu’on fait des films pour l’immédiateté, on ne fait plus tant de films pour l’éternité.

Penses-tu que le festival de Trouville participe activement à cet effort d’amélioration de la visibilité des films courts et dans quelles mesures ? Comment définirais-tu le court métrage aujourd’hui ?

Oui, surtout parce qu’il est exclusivement dédié à ce format. Souvent les courts métrages qui sont sélectionnés dans des festivals qui incluent le long se perdent totalement dans cette masse et d’ailleurs ça pose toute la question de ce qu’est le court métrage. On a souvent tendance à dire que le court métrage est un passage vers le long. C’est ce que j’ai déjà vulgairement appelé un bizutage cérémonial pour passer au long ; une manière de faire ses preuves. Je pense que lorsqu’on fait du court métrage, c’est qu’on est foncièrement un cinéaste à la base. On n’en fait pas pour devenir cinéaste. Si on le fait pour le devenir, c’est qu’on ne l’est pas et qu’on ne le sera probablement jamais. Alors bien sûr, on peut prendre l’exemple de la peinture. Au début, on commence avec des esquisses, on est plutôt copiste que peintre et ensuite on développe son style. Mais parvenir à faire ceci implique que l’on soit déjà peintre à la base. Aujourd’hui, je pense que 95% de gens qui font du court métrage ne sont pas cinéastes parce qu’avec la démocratisation des moyens, on peut tous faire des films, c’est facile de faire des images. Maintenant, c’est beaucoup plus difficile de faire valoir une perspective très particulière, de poser un regard singulier.

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La Distributrice a-t-elle aussi dans l’idée de mettre en avant les jeunes cinéastes, qui a priori n’auraient pas une expérience professionnelle avérée ?

Oui, effectivement ! Je ne discrimine pas tant au niveau de l’âge, ce qui m’importe c’est le film et pouvoir me faire une idée de la personne qui l’a fait. C’est seulement après que je chercherai à connaître cette personne, l’âge ne constituerait qu’un facteur minime dans la relation que nous pourrions bâtir, à compter de ce moment. Mais je ne suis pas du tout dans une mission de faire valoir le cinéma des jeunes créateurs. Encore une fois, si l’on parle un peu des moyens de faire valoir les films, il y a internet et ces jeunes cinéastes peuvent très bien le faire tout seul. Maintenant, à côté de la Distributrice, je suis enseignant de cinéma à Montréal et j’enseigne des jeunes de 18 19 ans qui sont au Cegep (équivalent première, terminale), et ça m’intéresse énormément d’essayer d’aiguiser, tout en dialoguant avec ces jeunes, leurs regards sur le cinéma. Mais je ne cherche pas forcément à faire l’entremise entre les jeunes et un public plus aguerri. Je pense néanmoins qu’il faille rester attentif à ce qu’ils ont de neuf à proposer.

Propos recueillis par Marie Winnele Veyret

Le site de la Distributrice : www.ladistributrice.ca

Article associé : notre reportage sur le festival Off-Courts

Reprise des Soirées Format Court, jeudi 13 octobre !

Après la pause estivale, les projections Format Court reprennent pour la 5ème année consécutive au Studio des Ursulines (Paris, 5ème). La séance de rentrée, organisée le jeudi 13 octobre 2016 à 20h30, met à l’honneur cinq films français et étrangers (Belgique, Italie, Roumanie, Israël) sélectionnés et primés en festival. Pour l’occasion, pas moins de 5 réalisateurs et réalisatrices (dont deux lauréats de Prix Format Court) seront présents pour accompagner cette toute première soirée de l’année.

En guise de bonus, nous vous proposons également de découvrir une exposition de dessins et croquis préparatoires relative au film d’animation « Dernière porte au sud » de Sacha Feiner.

Soirée organisée avec le soutien de Wallonie-Bruxelles International et du Centre Wallonie-Bruxelles à Paris et du service culturel de l’Ambassade d’Israël en France

Programmation

L’Île jaune de Léa Mysius et Paul Guilhaume, fiction, 30 minutes, 2015, Trois Brigands Productions. Présélectionné au César du meilleur court métrage 2017, Grand prix du jury Courts métrages français au Festival d’Angers 2016. En présence de l’équipe

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Ena, onze ans, rencontre un jeune pêcheur sur un port. Il lui offre une anguille et lui donne rendez-vous pour le dimanche suivant de l’autre côté de l’étang. Il faut qu’elle y soit.

The Reflection of Power de Mihai Grecu, expérimental, 9 minutes, 2015, France, Roumanie, Bathysphère Productions. Grand prix au Festival Silhouette 2015, Mention spéciale au Festival d’Annecy 2016


Dans la capitale la plus secrète du monde, la foule assiste à un spectacle alors qu’une catastrophe menace d’anéantir la ville…

Article associé : la critique du film

Journal animé de Donato Sansone, animation, 4 minutes, 2016, Autour de Minuit. Présélectionné au César du meilleur Court Métrage d’animation 2017, en compétition officielle au Festival d’Annecy 2016. En présence du réalisateur

Journal animé est une improvisation artistique menée au jour le jour entre le 15 septembre et le 15 novembre 2015 inspirée par l’actualité internationale des pages du quotidien français Libération, où se sont brutalement invités les tragiques événements survenus à Paris le 13 novembre.

Article associé : la critique du film

Dernière Porte au sud de Sacha Feiner, animation, 14 minutes, Belgique France, 2015, Take Five. Prix Format Court au Festival Le Court en dit long 2016, Prix de la meilleure animation internationale au Festival de Clermont-Ferrand 2016. En présence du réalisateur

Le Monde est fait d’étages reliés par des escaliers. Les étages sont faits de pièces reliées par des couloirs. Et tous les étages, ça fait le Monde. Telle est la théorie élaborée par Toto, l’ami et seconde tête siamoise d’un enfant que sa mère n’a jamais laissé sortir de l’immense manoir familial. Entre explorations de couloirs interminables, scolarité privée et visites au mausolée paternel, les frères n’ont jamais remis en question les limites de ce monde. Jusqu’au jour où, obsédés par une étrange lumière aperçue par accident, ils jurent d’en trouver le bout.

Articles associés : la critique du film, l’interview du réalisateur

Anna de Or Sinai, fiction , 24 minutes, 2015, Israël, The Sam Spiegel Film & TV School. Prix Format Court au Festival de films d’écoles de Tel Aviv 2016, Premier prix de la Cinéfondation 2016. En présence de la réalisatrice

https://www.youtube.com/watch?v=roxNqIu3NS8

Par une chaude journée d’été, pour la première fois depuis des années Anna se retrouve inopinément seule, sans son fils. La voilà donc partie pour une errance dans les rues de sa petite ville dans le désert, à la recherche d’un homme qui lui donnerait une caresse, même pour un bref instant.

Article associé : la critique du film

En pratique

– Projection : 20h30, accueil : 20h
– Durée de la séance : 81′
– Studio des Ursulines : 10 Rue des Ursulines, 75005 Paris
– Accès : RER B Luxembourg (sortie rue de l’Abbé de l’Épée), Bus 21, 27 (Feuillantines), 38 ou 82 (Auguste Comte), 84 ou 89 (Panthéon). Métro le plus proche : Ligne 7, arrêt Censier Daubenton (mais apprêtez-vous à marcher un peu…)
– Event Facebook !
Entrée : 6,50 €
Réservations vivement recommandées : soireesformatcourt@gmail.com
Prochaine séance : jeudi 10 novembre 2016 (séance spéciale Pays-Bas !)

Carte blanche Format Court au Centre Wallonie-Bruxelles !

À l’occasion de la Quinzaine du cinéma francophone, festival annuel non compétitif, mettant cette année Madagascar à l’honneur, Format Court bénéficie de sa première carte blanche de l’année au Centre Wallonie-Bruxelles, à Paris, le lundi 10 octobre 2016 à 18h.

L’occasion de voir et revoir plusieurs courts-métrages repérés en festival et sur la Toile, dont certains primés par l’équipe de Format Court.

Programmation

Coups de hache pour une pirogue de Gilde Razafitsihadinoina. (Documentaire, 19’, Madagascar, 2014, AsSer images). Zébu d’Or aux Rencontres du film court de Madagascar 2014

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Synopsis : La construction d’une pirogue se fait encore avec des techniques rudimentaires et artisanales dans le sud-est de Madagascar. Une activité que les fabricants ne peuvent commencer sans avoir fait une incantation aux ancêtres, toujours accompagnée du « toaka gasy », le rhum du pays.

Corpus de Marc Hericher (Animation, expérimental, 3’30, 2015, France, Rêvons, c’est l’heure Productions). Prix Format Court au Festival Court Métrange 2015

Synopsis : Une réaction en chaîne complexe actionne des organes humains qui prennent vie. Ce mécanisme engendre un acte de création. Mais cet acte libre est-il vraiment produit par une machine ?

Articles associés : la critique du film, l’interview de Marc Hericher

Dans les eaux profondes de Sarah Van Den Boom (Animation, 12’03’’, 2014, France, Canada, Papy3d productions, Office National du Film du Canada). Présélectionné pour le César du meilleur court d’animation 2016, Prix de la meilleure musique au Festival de Clermont-Ferrand 2016

Synopsis : Trois personnages ont en commun un vécu intime et secret qui semble déterminer leur vie.

Articles associés : la critique du film, l’interview de la réalisatrice

Renaître de Jean-François Ravagnan (Fiction, 23′, 2015, Belgique, Les films du fleuve). Prix Format Court au Festival International du Film Francophone de Namur 2015, sélectionné au festival de Locarno

Synopsis : Un coup de téléphone fait ressurgir le passé de Sarah. Seule, mentant à ses proches, elle n’a maintenant plus qu’une idée en tête: traverser la Méditerranée pour retourner en Tunisie. Guidée par la violence de ses sentiments, elle entreprend un voyage afin de rester fidèle à une ancienne promesse faite à l’homme qu’elle aimait.

Articles associés : la critique du film, l’interview du réalisateur

Uncanny Valley de Paul Wenninger (animation, expérimental, 13′, France, Autriche, Films de Force Majeure, KGP Production, Kabinett and Co. Présélectionné au César du meilleur court métrage d’animation 2017, Meilleur film d’animation autrichien 2015

Synopsis : La Première Guerre mondiale est à son paroxysme. Au milieu du champ de bataille, deux jeunes soldats se retrouvent dans une tranchée et décident de prendre la fuite… Un cauchemar hypnotique.

En pratique

Lundi 10 octobre 2016
Centre Wallonie Bruxelles : Salle de cinéma, 46 rue Quincampoix, 75004 Paris
Tarifs : 5 €, 3 € (réduit)
Pass Festival : 20 €

Reprise des After Short, spéciale César, lundi 3/10 au Point Éphémère !

Vous vous en souvenez peut-être… En février 2015, nous avions lancé avec succès les After Short, des soirées de networking réunissant la communauté active et dynamique de Format Court soit les professionnels, les autodidactes, les étudiants, les cinéphiles & les internautes s’intéressant à notre site et à notre projet dédié au court métrage. Deux soirées After Short avaient ainsi eu lieu en février et mai dans un bar du 11ème arrondissement, à Paris.

À l’occasion de la rentrée, pour maintenir & renforcer le lien avec vous et accompagner notre importante actualité à venir (suspense…), Format Court relance ce rendez-vous sympa, ouvert aux amoureux du court et à tous ceux qui aiment tout simplement le cinéma, le lundi 3 octobre dès 20h, au Point Éphémère (Paris, 10ème). Bonne info n°1 : les After Short reprendront plus activement, à raison d’un rendez-vous tous les 2-3 mois.

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Lundi 3 octobre, pour ce premier After Short de l’année, nous vous invitons donc à nous rejoindre autour d’un verre (punch offert !), à faire la connaissance d’autres « courtivores », notamment des professionnels présents (réalisateurs, producteurs, comédiens, techniciens, sélectionneurs, …), mais aussi à entamer de chouettes parties de ping-pong sur place !

Bonne info n°2 : à l’occasion des présélections des César, pas moins de 15 films, côté fiction & animation, seront représentés le soir même : « Des millions de larmes » de Natalie Beder (Yukunkun Productions), « Au bruit des clochettes » de Chabname Zariab (Les films du bal), « Chasse Royale » de Lise Akoka et Romane Gueret (Les Films Velvet), « L’île jaune » de Léa Mysius et Paul Guilhaume (Trois Brigands Productions), « Maman(s) » de Maïmouna Doucouré (Bien ou Bien productions), « Sabine » de Sylvain Robineau (Filmo Prod), « Tout va bien » de Laurent Scheid (Les Produits Frais), « Vers la tendresse » d’Alice Diop (Les Films du Worso), « Victor ou la piété » de Mathias Gokalp (Ysé productions), « Yul et le serpent » de de Gabriel Harel (Kazak Productions), « Marzevan » de Vergine Keaton et « The Empty » de Jeong Dahee (Sacrebleu Prod), « Jukai » de Gabrielle Lissot (Autour de Minuit), « Ennemis intérieurs » de Selim Azzazi (Qualia Films), « Père » de Lofti Achour (Artistes Producteurs Associés) et « Iâhmès et la grande dévoreuse » de Claire Sichez et Marine Rivoal (Xbo Films).

Venez retrouver/rencontrer leurs équipes !

Quand ? Lundi 3 octobre, à partir de 20h
Où ? Le Point Éphémère, 200 Quai de Valmy, 75010 Paris
Comment ? Métro Jaurès (lignes 5, 2 et 7 bis), Louis Blanc (ligne 7), Bus 26, 46, 48 : Goncourt, Couronnes, Parmentier
Possibilité de manger sur place !
Réservation souhaitée : info@formatcourt.com
Event Facebook : ici !