Le Mali (en Afrique) de Claude Schmitz

Nouveau Prix Format Court remis au Festival de Brive 2016, « Le Mali (en Afrique) », présenté ce jeudi soir aux Ursulines en présence de l’équipe, est une comédie sombre de Claude Schmitz aussi agréable au premier coup d’œil que riche de bonnes idées et merveilleusement dosée au second visionnage, au troisième etc. Ce n’est pas un hasard donc si le film évoque habilement de multiples références qui viennent échafauder une histoire qui n’en finit pas de s’approfondir.

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Le réalisateur et son compère de stylo Arthur Egloff ont en effet tissé une toile narrative qui relate plus d’une étude d’exploration de l’espace-temps, d’une pause temporelle précisément, qu’elle ne suit une progression traditionnelle. Ainsi dans l’héritage d’En Attendant Godot de Samuel Beckett, les héros du film agissent moins qu’ils n’attendent immobiles ou presque. D’ailleurs, l’exposition débute après le drame, le film commence après l’événement.

Trois gaillards, Darius, Stanislas et Gabriel entourent le propriétaire des lieux, le Père, au bas d’un escalier où git un cadavre frais. La victime est l’« Américain », on ne sait rien de lui ni de sa mort, mais le Père a téléphoné à la police et les garçons qui ont leur voiture en panne pas loin sont autorisés à rester le temps des réparations. Mais parmi eux, Stanislas commence à en pincer pour Camille, fille du Père et accessoirement ex-petite-amie de l’« Américain » de passage, et Gabriel lui est (en)charmé par les histoires du Père qu’il suit comme son ombre.

Petit à petit, tout semble perdu, les flics n’arrivent jamais, les relations entre les personnages sont alambiquées, et le nombre de pensionnaires des lieux décroit dangereusement au fur et à mesure du film. Comme si cela n’était pas suffisant, le Père ne cesse de radoter des histoires sur ces glorieux ancêtres, des guerriers et des nobles, au travers la collection de reliques et de peintures qui font de sa demeure un véritable musée familial. Même si cet aspect nourrit l’humour du film, enraciner tout l’arbre généalogique du père à sa maison lui confère aussi une atmosphère mortifère. « Le Mali (en Afrique) » évolue alors dans une facette fantastique des Dix petits nègres d’Agatha Christie.

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Il y a des meurtres sans enquête, des accidents sans surprise, des empoisonnements sans panique. Puisque le film n’a pas de quête, et que ces personnages attendent, ils attendent tous de pouvoir partir ailleurs de réparer leur carlingue ou d’amouracher un voyageur, la maison du Père s’étire sur tous les angles pour constituer le seul et unique décor du film. Les personnages y sont cloisonnés, jamais on ne les verra au dehors. Au contraire, non contents d’être bloqués dans ce château, ils iront jusqu’à le camoufler sous des branchages pour éviter que d’autres personnes ne les rejoignent, pour des raisons tout aussi loufoques que les autres sous-motivations des héros.

L’ingéniosité du film vient du fait que la mise en scène marie habilement l’étrangeté comique des personnages et l’étrangeté maligne des lieux. Car à voir ces garçons tuer le temps en ressassant un passé familial lointain ou de récentes passions sentimentales, encercler de murs exhibant d’austères portraits et des accessoires inattendus, il semble que la maison soit quelque part hors du monde.

Claude Schmitz nous embarque sur cet ilot d’espace-temps, détaché du reste du monde, il n’a pas d’issue, et il n’y a pas d’accès. D’ailleurs, les gaillards ne sont jamais vus passant d’un lieu à l’autre, on n’observe aucun transport d’une scène à l’autre.

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Il nous est impossible de dessiner la distribution des pièces dans cette maison, ni même d’indiquer la position du lac où se déroulent certaines scènes par rapport à la bâtisse, celle du jardin, ou même celle de la voiture que l’on ne verra pas : peut-être parce qu’elle est justement situé à l’extérieur du domaine, là où ni la caméra ni les personnages ne peuvent se rendre.

On remarque que ce terrain est si retranché du monde normal que les policiers alertés avant le début du film n’arrivent que pour clore la bobine, plusieurs jours après l’appel, et que la première question qu’ils posent aux gaillards survivants de l’hécatombe point est : « Comment êtes-vous arrivés ici ? ».

« Le Mali (en Afrique) » est une comédie adroite qui utilise les personnages comme instruments directs de l’histoire et son espace. Les personnages sont décalés, l’histoire piétine et son décor se dilate. Entre les cadavres, les survivants tuent le temps, et offrent un exercice de mise en scène prodigieux. Une mise en scène et une mise en cadre qui génèrent au-delà du comique un environnement mystérieux de film fantastique.

Et comme toute comptine fantastique, la fin appelle un nouveau commencement, un recommencement du même événement. Ici, le bonus est que le film commence comme il aurait pu finir. A l’inverse du Boulevard du Crépuscule de Billy Wilder, Claude Schmitz ouvre Le Mali (en Afrique) par un cadavre qui ne parle pas et préfère aux flashs des paparazzi la noirceur imperméable d’un tunnel d’évasion pour le terminer. Une évasion vers où ? Il n’y a pas d’issue.

Gary Delépine

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One thought on “Le Mali (en Afrique) de Claude Schmitz”

  1. Le soleil de Tombouctou ( Partie I : Fatalité)

    « Le soleil se lève alors sur cette terre rougeâtre et désolée,
    Où pauvres hères et drôles languissent dans la pulvérulence,
    La vie s’est éteinte à tout jamais dans leur regard oppressé,
    Comme elle s’est éteinte sur ces dépouilles battues à outrance,

    Le soleil éclaire ces faces où subsiste une étoile d’espérance,
    Sa lueur s’attarde sur le visage d’un vieillard débonnaire,
    Embrassant ses oripeaux loqueteux qui respirent la misère,
    Il lui manque cinq doigts, c’est eux, eux! Dans leur violence.

    A quelque encablure de là, sur un étroit lopin desséché,
    Un enfant enturbanné et moribond engloutit la terre,
    Sa mère le fixe d’un œil vitreux, bras croisés sur sa nudité.
    Elle ne marque aucune surprise, les pieds dans la poussière.

    Tous sont dans l’expectative d’une liberté volée,
    Nul sourire n’illumine le masque terne de leur visage,
    Les bourreaux, non loin, ne cessent jamais de les surveiller,
    Tout de noir vêtus et leurs armes pointées, écumants de rage.

    Le soleil est la seule joie et la seule distraction de ces opprimés,
    Le soleil est leur espoir de vivre, il les accompagne chaque jour.
    Chaque jour, il les baigne de sa flamboyance telle l’Amour,
    Chaque jour, il les quitte pour les laisser à la nuit et à la cruauté. »

    ‘Voyage entre Cieux et Enfers’; tous droits réservés.

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