Import d’Ena Sendijarevic

Les refuges du cinéma

Comment la réalisatrice d’origine bosniaque Ena Sendijarevic a-t-elle perdu l’accent sur la dernière lettre de son nom ? C’est à cette question que semble faire écho son troisième film intitulé « Import » (après « Travellers into the Night » en 2103 et « Fernweh » en 2014). Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, le court-métrage se glisse dans un sillon contemporain alliant le style expérimental à la fable politique, lequel s’est ouvert admirablement ces dernières années notamment par Valéry Rosier avec ses pesants « Dimanches » (2011) et par Vladilen Vierny avec son fuyant « Exil » (2013). C’est donc d’abord dans la déliaison que le film travaille, dans les axes protéiformes que prend l’histoire d’une famille de réfugiés bosniaques arrivée au Pays-Bas au début des années 1990, rêvant d’inclusion quand la réalité offrait souvent des visages de haine et de rejet. Mais la réalisatrice troque toute tragédie du regard contre une mélancolie ironique de la vision. Et fond le pathétique dans la chaleur d’une image autobiographique qui, contre les tentatives d’exclusion, intègre et interroge.

Tentative de synchronicité sociale

Le réalisme propre à « Import » déplace la forme classique du film de montage. Il est d’abord porté par des situations, dont la disparité est la proie à une conjugaison méticuleuse. Dans un salon aménagé de manière rudimentaire, un homme joue une valse sur un orgue électronique. Dans la salle de classe d’une école primaire, on voit des élèves qui font un exercice de mathématiques. Dans le couloir d’un hôpital, on voit un homme expliquer à de jeunes femmes comment utiliser correctement les produits ménagers. Puis, s’enchaînent de cette manière des situations similaires, intrigantes autant dans leur perspective burlesque que dans leur multiplicité tronquée. En fait, à l’image, il y a moins d’actions que de transports (au sens sentimental du terme) : familiarité, haine, solidarité, peur, étonnement, etc. À travers eux, la ligne narrative, doucement, se dessine. On comprend que ces situations nous ramènent à l’exposition (pas si) énigmatique (que cela) d’une famille dont la particularité est de ne pas être (encore) chez elle. Le rhizome cachait un arbre généalogique et la dernière image du film nous en donne la preuve : la désunion du film se transforme finalement, sur le canapé du salon, en réunion de tous les protagonistes d’une seule et même famille. « Import » développe donc un réalisme par attraction.

À la recherche des visages

Si la méthode est peu banale, elle n’en est pas moins maîtrisée et émouvante. En effet, le film capte ce qui fait, à partir de chaque visage et surtout dans l’articulation des faces grimaçantes, liens et ruptures. Exemple de lien : un voisin vient offrir un vélo au père de la famille. Exemple de rupture : les deux sœurs sont insultées par leurs camarades de classe, sous des accusations à connotation xénophobe du genre : « Rentre dans ton pays ». La rectitude des cadres et la limpidité du sens appellent directement à des questionnements d’ordre politique : d’où provient le réflexe d’exclusion? Que signifie quotidiennement, dans une situation de migration contrainte, l’idée de liberté et d’exil? Le film soulève dans ses coupes franches l’idée qu’il y aurait des écarts et que face à eux, deux réactions sont possibles : le rejet en bloc, le partage avec l’autre. Mais il dit également que, loin des postures de “bonne conscience”, la question est davantage celle d’une position qui prend en compte la différence, sa propre différence.

Se reconnaître

L’impression finale rendue par « Import » est celle d’une tentative de reconnaissance de la réalisatrice à l’égard de sa propre histoire, elle-même bosniaque arrivée en Hollande à l’âge de sept ans. Or, rien de plus tiraillé qu’un tel processus, mais rien également du plus humain. L’image devient ainsi le refuge où la réalité de la guerre des Balkans (1991-1995) surgit d’un coup sur l’écran de télévision (le père étant en quête de brancher son antenne), et où le présent de l’image s’avère être l’expérience passée de la réalisatrice. Le film ne sépare pas mais semble embrasser, à l’image d’une mémoire individuelle que le cinéma propose, des sentiments désormais objectivés. Mais, comme une contre-mise en abîme, la reconnaissance du passé ne compare pas la guerre de là-bas avec la paix d’ici, mais ne confond pas non plus les combats absurdes d’anciens frères yougoslaves avec la difficile intégration sociale; l’image ne fait qu’exposer ce qui, dans cette situation extrême de vie, se lie malgré tout. Le film fait ressortir l’humanité de ces tentatives et de ces tourments.

Finalement, si la mère dans le film fait repartir le cœur d’un patient à l’hôpital, c’est au prix d’une obstination nécessaire. La question pointée par le film est donc moins celle d’un quelconque devoir moral que la construction d’une reconnaissance de soi et d’autre, autrement dit d’une démarche éthique. Et c’est justement dans l’espoir d’une contamination d’une telle démarche qu’un jour, la réalisatrice pourrait réclamer la récupération de l’accent sur la dernière lettre de son nom.

Mathieu Lericq

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Pour information, « Import » sera projeté ce jeudi 10 novembre 2016 au Studio des Ursulines (Paris, 5ème) lors de la séance Format Court, spéciale Pays-Bas, en présence de la réalisatrice

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