Exil de Vladilen Vierny

Les errances d’un exilé en 4/3

Sélectionné à la Cinéfondation au Festival de Cannes, le court métrage « Exil » dépose des traces. Les traces d’un homme échoué sur une plage, contraint à une errance infinie, défait des origines et dans l’incertitude de l’après. Il n’est pas question ici de récit ou même de développement d’une trajectoire. Seulement de quelques murmures, de bruissements, de temporalités rompues, et de mouvements aléatoires. Vladilen Vierny, jeune cinéaste d’origine russe ayant habité en Belgique avant d’étudier à la Fémis à Paris, sait ce que signifie le détachement. Il en fait ici le thème central de ce film aux accents expérimentaux, donnant l’exemple d’une maîtrise formelle étonnante et d’un souffle cinématographique unique.

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Laissant déjà planer une atmosphère de doutes, le titre du film n’en va cependant pas par quatre chemins : exil. Évitant tout rappel vers une origine désormais perdue, ainsi que toute perspective évidente, le court métrage tient de l’exposition : une plage, un homme, une nécessité de survie. L’entame d’un exil que l’image dissèque dans ses micro mouvements, presque sans paroles. De cet homme qui nage, noir de peau et de vêtements, qui s’approche, mû par des gestes incertains, qui marche, puisqu’il ne lui reste plus rien d’autre à faire, on ne sait presque rien. Et on n’en saura pas plus, car c’est cela qu’il s’agit de montrer : les errances d’un homme sans origines mais pas sans raisons d’être, un individu perdu mais poussé par une quête d’idéal. L’univers musical concourt également au frissonnement de l’incertitude, installant une atmosphère de contemplation suspendue.

Dans « Exil », seul le cadre est posé : souvent de loin, parfois proche du personnage mais toujours derrière lui, laissant systématiquement apparaître l’horizon. Dans chaque plan, une géométrie calibrée, capable de restituer le sentiment d’insécurité d’un être dans un contexte abrupte et inhospitalier. Mais Vladilen Vierny ne s’en tient pas à montrer l’exil, il souhaite en faire émerger le sentiment; révélant la présence des tentes des vacanciers, il dresse le portrait des êtres peuplant la plage, tous ces visages dont le plaisir apparaît comme le contre-point à la solitude contrainte vécue par l’exilé. Si derrière chaque visage il se trouve un monde, à regarder et à comprendre, l’exilé n’a presque pas le droit au visage. Lui, il n’est qu’un corps qui traverse l’écran en format 4/3, comme si l’accès à la totalité horizontale lui était interdit, le format 16/9 ayant été créé pour les paysages de cowboys, sûrs de leur liberté et de leur pouvoir.

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Finalement, si « Exil » dépose des traces, c’est n’est pas le cas de son personnage principal. Ce dernier poursuit sa route hors du cadre sans que rien n’atteste de sa présence. Les deux derniers plans du film montrent des monceaux de sel et des outils de décomposition, évoquant sans doute la dissolution des traces ou bien encore le processus permanent d’ordonnancement et de remplacement. À travers une mise en scène sûre et précise, sont exposés autant de signes décrivant l’intimité agitée des êtres qui fuient. Pareille à celle du vent.

Mathieu Lericq

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