Un titre génial, un visuel de folie, une chronologie inversée, un destin individuel broyé par un régime intolérant en place. « Killing the Chickens to Scare the Monkeys » de Jens Assur, cadeau filmique repéré et offert ces jours-ci par la Quinzaine des Réalisateurs, illustre sans concessions une Chine impitoyable et mécanique et ses conséquences sur la vie d’une jeune enseignante anonyme. Le tout en neuf fragments non linéaires.
“Dépêchez-vous, nous n’avons pas beaucoup de temps.” Ainsi s’ouvre le scénario fictionnel de Jens Assur, photographe-cinéaste suédois. Si des individus se pressent effectivement devant la caméra, c’est pour assister à un spectacle inédit : une mise à mort programmée d’ennemis d’Etat, accusés de complot contre le pouvoir. Pour ce faire, les amateurs de sensations glauques, dont c’est la première fois pour certains, ont revêtu leurs plus beaux costumes et embarqué leurs appareils photo pour la séquence souvenir.
Cette première scène, extrêmement troublante, dure plus de dix minutes. Le film pourrait s’arrêter là et ferait déjà un très bon court métrage. Seulement, Jens Assur va plus loin : il propose huit autres tableaux dans lesquels un personnage féminin, dont on découvre le passé d’enseignante, se précise au fur et à mesure. Le film est construit à l’envers, permettant ainsi de retracer la vie de cette femme, victime d’un système qui a décidé d’avance de son sort.
“Tuer les poules pour effrayer les singes“ se réfère à la politique du gouvernement chinois de semer la terreur en exécutant les dissidents pour intimider le reste de la population. La création de Jens Assur est à cet égard fascinante tant elle renseigne sur le voyeurisme appuyé et incite le spectateur à sortir de sa torpeur conditionnée et à combler les trous volontairement laissés par l’auteur.
Précédemment, en 2007, Assur avait signé « The Last Dog in Rwanda » qui avait remporté le Grand Prix de la compétition internationale à Clermont-Ferrand. Il y racontait l’histoire d’un photographe de guerre confronté à la mort, à la politique, aux flashbacks et à l’éthique. « Killing the Chickens to Scare the Monkeys » est encore plus intéressant. La Quinzaine a bien fait de le mettre au-dessus de la pile : le film offre par ses images et sa narration éclatée une contribution politique et émotionnelle importante à un combat cher aux défenseurs des droits de l’homme.
Synopsis : « Killing the Chickens to Scare the Monkeys » narre une histoire unique, jamais vue auparavant, empruntée à la vie quotidienne en Chine. Dans un espace grisâtre entre blanc et noir, neuf scènes fortes, qui montrent les conséquences imprévues de la politique nationale sur la vie d’une jeune femme.
Pista se plaint auprès d’un commissaire de police de vols commis dans son champ. Face à l’officier, il se montre impatient et râleur. Une fois rentré chez lui, il pourchasse un ami de sa fille, donne des ordres à sa femme, et bat Feri, son homme à tout faire.
Projeté à la Quinzaine des Réalisateurs, « Csicska » (Beast) du Hongrois Attila Till est traversé par une photo magnifique, un sujet tragique et un impact indiscutable. Le film dépeint l’autorité exercée et la peur insufflée par un homme sur sa famille et sur son esclave personnel, un jeune homme acheté à bas prix. Violence domestique, verbale, et gestuelle sont au rendez-vous de ce film pourvu d’une rudesse et d’une tension permanentes.
Le « Csicska » d’Attila Till est rural, froid, sombre, intense. On monte à plusieurs sur la motocyclette, on tire sur les hommes comme sur des lapins (scène incroyable et terriblement humiliante du père apprenant à ses enfants à tirer sur des cibles humaines, dans l’indifférence la plus générale), on tombe enceinte en étant mineure, on baise en chaussettes devant une photo de mariage, on fait respecter les traditions et on veut faire la loi avec un bâton pendant que les moutons ont le sommeil difficile.
Le film s’infiltre au sein d’une cellule familiale pas comme les autres dans laquelle toute tentative de rébellion face à la figure du père se révèle caduque. À y regarder de plus près, on se demande même si les personnes entourant Pista osent vraiment changer l’état des choses tant la noirceur, la crainte et la dénonciation sont monnaie courante autour de lui.
L’ultra réalisme du film, fréquent dans le cinéma de l’Est, frappe d’autant plus que le réalisateur s’est inspiré de situations de dépendance et de soumission chroniquées dans les journaux ou rapportées par des témoins directs. Vu la terreur brute et directe infligée par le maître sur l’esclave, on n’ose imaginer la réalité qui sous-tend le film. Et pourtant, cette terrible histoire de bête humaine offre un nouvel éclairage sur le phénomène de l’esclavage moderne et sur les conditions de vie (et même de survie) dans les campagnes hongroises.
Synopsis : Istvan Balogh, agriculteur hongrois, a le contrôle total de sa femme, de sa famille et de son esclave. Les personnages croisent leur destin tragique à cause de leurs relations extrêmes. Ce film a été inspiré par les souvenirs de personnes qui ont survécu à de telles situations.
Genre : Fiction
Durée : 20′
Pays : Hongrie
Année : 2011
Réalisation : Attila Till
Scénario : Attila Till
Image : Imre Juhász
Son : Csaba Major
Montage : Béla Barsi
Musique : Iván Lantos
Interprétation : Szabolcs Thuróczy, Balázs Szitás, Moni Balsi
On ne sait pas pourquoi, mais cette année, on a beau penser à autre chose, on est happé par Cannes. Allumez la télé, gardez les yeux ouverts, mettez votre plus beau short. Robert De Niro, Uma Thurman, Sean Penn, Faye Dunaway, Pedro Almodóvar, Woody Allen, Terrence Malick, Gus Van Sant, Bernardo Bertolucci, Emir Kusturica, … Quel tapis, mais quel tapis, mes amis !
Le court, moins visible que son padre le long, n’est pas à plaindre pour autant. Michel Gondry (excusez du peu) succède à Atom Egoyan comme Président du Jury de la Cinéfondation et de la Compétition officielle des courts métrages. Dès le 20 mai, on saura quels films de fin d’études parmi les 16 sélectionnés bénéficieront encore plus de la visibilité et du prestige propres à Cannes, et le 22, peu avant que nos amies les stars repartent se brosser les dents chez elles, on commentera comme des chèvres l’attribution de la Palme d’Or du court métrage à l’un des 9 films en compétition.
Pour l’heure, ça s’active du côté de la Semaine de la Critique. Pour fêter ses 50 ans d’existence, la section parallèle propose depuis quelques jours de retrouver sur son site Internet les cinéastes qu’elle a révélés (et il y en a un paquet, jugez-en plutôt). Jerzy Skolimowski, qui aime bien les anniversaires, se balade à l’Espace Miramar en tant que Président du Prix Découverte Kodak tandis que Spike Jonze présente en séance spéciale un court métrage animé (« Mourir auprès de toi »), et que Nathalie Baye, la comédienne aux “5 X” est très attendue le 17 pour représenter et soutenir les films peu révolutionnaires de la Collection Canal +.
La Quinzaine des Réalisateurs, dont la bande-annonce est toujours aussi émouvante, n’aura pas de stars à son actif au niveau du court (Louis Garrel n’ayant pas fait de films cette année!), mais des films complètement hallucinants, qui ne manqueront pas d’être évoqués dans nos colonnes dans les prochains jours. L’ACID (l’Association du Cinéma Indépendant pour sa diffusion), quant à elle, ne proposera que deux vrais coups de cœur, le très percutant « Pandore » de Virgil Vernier, et le très musical « Dancing Odeon » de Kathy Sebbah.
Il n’est pas rare de voir sur le tapis de l’Officielle des cinéastes dont les films précédents ont déjà été sélectionnés au festival. Il en va de même pour les sections parallèles. Certains cinéastes passés par la forme brève resurgissent même sur la Croisette de Madame Jacques avec un nouveau court ou avec un premier ou deuxième long. Certains changent naturellement d’emplacement en fonction de leur parcours, à l’instar d’un ancien étudiant passé par la Cinéfondation, la section réservée aux films d’écoles, qui se lancerait dans l’aventure de son premier long métrage. La Semaine de la Critique accueille ainsi Hagar Ben-Asher, avec « The Slut » (traduction : ici), succédant à « Pathways », réalisé à Minshar for Art (Tel Aviv) et remarqué à Cannes en 2007. Le film a déjà été projeté, mais à en juger par le synopsis et les premières images circulant sur le Net, la réalisatrice semble nourrir un lien du court au long en s’interrogeant sur la question de la rédemption et de la sexualité plus qu’affirmée.
La Quinzaine des Réalisateurs va même plus loin en réinvitant des cinéastes déjà familiers de sa fameuse bande-annonce. Après « Smáfuglar » à l’Officielle et « Anna » à la Quinzaine, Rúnar Rúnarsson, cinéaste islandais qui nous a beaucoup frappés par son sens aigu de la mise en scène et par sa capacité à filmer avec justesse l’adolescence, vient de présenter son premier long métrage, « Eldfjall » (« Volcano » pour ceux qui ne maitrisent pas les langues étrangères). Autre habitué, le Suédois Johannes Nyholm, auteur du génial « The Tale of Little Puppetboy » (l’histoire d’un personnage très moche recevant la visite d’une poupée rousse) et de « Songe des bois », une animation très sobre en ombre chinoise, revient pour la troisième fois au Théâtre Croisette (bravo en suédois reste bravo) avec « Las Palmas ». Pour la culture générale, le trailer du film a généré plus de 8 millions de vues sur YouTube tant les vacances d’un bébé d’un an trash et fauché ont éveillé la curiosité de chacun.
Pour le reste, tout est permis. Skolimowski garde ses lunettes, certains cinéastes reviennent au long après un court (Jonathan Caouette, à la Semaine, après « All Flowers in time »), d’autres font un court après un long (« Fourplay : Tampa » réalisé parKyle Henry, à la Quinzaine, après « The Room »), Johannes Nyholm ne filme pas sa fille comme d’autres parents, des films d’étudiants se frayent un chemin en dehors de la Cinéfondation (comme « Badpakje 46 » à l’Officielle), Hagar Ben-Asher est aussi belle que Julia Roberts, et une nouvelle idée apparaît, telle une bonne pâquerette : Cannes Court Métrage, censé rassembler le Short Film Corner et la Compétition des courts. Strass et surprise. Le 64ème festival de Cannes est plus qu’ouvert.
C’est écrit sur l’accréditation et un peu partout : c’est le 64ème festival de Cannes. Évidemment, vous, quand vous pensez Cannes, vous appuyez sur le champignon, comme à Une famille en or : cinéma, tenues de fées, carpette rouge, Palme d’Or, surprises, déceptions, …. Et le court métrage, vous y songez aussi ? Mais oui, madame, non, vous ne rêvez pas, Monsieur : le format bref a aussi sa place sur cette côte-là, à cette période-là, dans ce festival-là. CQFocusD.
Auteur du touchant Land of the Heroes, sélectionné au Festival de Bruxelles, en compétition nationale et lauréat du Prix Génération KPlus à Berlin, le très prometteur Sahim Omar Kalifa parle de son film, du Kurdistan irakien et de ses projets futurs. Edifiante rencontre.
Format Court : Pourquoi avoir choisi la Belgique pour venir étudier le cinéma?
Sahim Omar Kalifa : En fait, en 2001, j’ai rejoint mes parents qui vivaient en Belgique depuis 1996. En Irak, j’aimais beaucoup filmer avec mon frère et mes amis. Je faisais des remakes de scènes de films. Au moment de choisir mes études, un ami qui connaissait mon intérêt pour le cinéma m’a proposé de passer les examens d’entrée à Sint-Lukaas. À ma grande surprise, je les ai réussis. Comme mon néerlandais n’était pas très bon à l’époque, la première année fut assez difficile.
Ton film de fin d’études Nan a eu beaucoup de succès.
S.O. K. : Oui, il a obtenu la VAF Wildcard au Festival de Louvain en 2007. J’ai reçu la somme de 60.000 euros pour la réalisation d’un projet futur. Grâce à cela j’ai pu réaliser Land of The Heroes. Au début, j’avais dans l’idée d’écrire un long métrage mais vu le montant, je me suis dirigé vers l’écriture d’un autre court métrage.
Tu sortais de l’école, comment t’es-tu débrouillé pour trouver tes producteurs?
S.O. K. : Quand j’ai eu le Prix à Louvain, Hendrik Verthé et Kobe Van Steenberghe m’ont contacté pour savoir si je voulais collaborer avec eux. J’ai un peu hésité car ils étaient jeunes et n’avaient pas trop d’expérience mais très vite j’ai été convaincu de leur professionnalisme et aujourd’hui, je ne regrette rien. Ils m’aident vraiment beaucoup.
Quelle a été ton inspiration pour écrire Land of the Heroes ?
S.O. K. : Je viens du Kurdistan irakien. J’ai connu la guerre qui a opposé l’Iran et l’Irak pendant les 8 premières années de ma vie. Nos vies étaient rythmées par la guerre. À l’époque, on avait seulement deux chaînes de télévision. Je me souviens que je devais attendre longtemps pour regarder les dessins animés qui étaient la plupart du temps interrompus par les nouvelles de la guerre. J’ai voulu baser mon récit sur cette histoire très simple.
C’est donc un film autobiographique?
S.O. K. :Pas entièrement. Disons que je me suis inspiré de mon enfance mais j’y ai ajouté des éléments récoltés par-ci par-là. Notamment l’idée de Spiderman, du conflit entre les deux cousins ainsi que le rôle des mères viennent de différents récits racontés par des amis.
Tu parles de la guerre de façon très ironique. Pourquoi ?
S.O. K. :Oui, tout à fait. Alors que je me lançais dans ce projet, beaucoup de gens m’ont dit que les films irakiens et kurdes racontaient toujours la même chose de façon tragique. Je me suis alors demandé comment je pouvais aborder la thématique de la guerre sans être larmoyant et pathétique. J’ai donc opté pour la tragicomédie. Nos vies étaient baignées dans l’ironie. Par exemple, on était obligés de dire qu’on aimait Saddam Hussein alors que ce n’était pas du tout le cas. Dans mon film, on peut apercevoir un peu cette réalité. Les scènes sont comiques mais elles cachent aussi une certaine tristesse. On n’y dit jamais du mal de Saddam mais on comprend très bien qu’il est loin d’être la figure emblématique appréciée de tous. Par ailleurs, le titre du film participe de cette ironie car ce que je montre est plutôt le revers de la médaille. L’Irak n’est pas le pays des héros mais celui des victimes. Tous les personnages sont des victimes de la guerre.
Dans ton film, la violence entre les enfants est mise en avant. Penses-tu que grandir dans un contexte de guerre renforce l’agressivité ?
S.O. K. :Certainement. Nous avions l’habitude de voir la violence à la télévision chaque jour. On nous montrait sans censure aucune le corps d’hommes et de femmes victimes d’attaques armées. La guerre a façonné notre manière d’appréhender le monde. Dans le film, les enfants se battent, ils répètent ce qu’ils ont vu. Les mères aussi sont conditionnées. Elles ont fait du conflit leur fond de commerce en récupérant les armes pour les revendre. C’est aussi cela que j’avais envie de montrer dans mon film.
Malgré le contexte particulier ton film transmet un message universel. Non ?
S.O. K. : Tout à fait. D’ailleurs, il tourne dans les festivals à travers le monde, il a même reçu le Prix Génération Kplus à Berlin, ce qui a été une belle surprise. Les gens l’apprécient justement pour son côté universel. J’essaye de faire passer un message simple et compris par tout le monde.
Les enfants portent le film sur leurs épaules. Comment as-tu fait pour les choisir?
S.O. K. :Nous avons organisé un casting en Irak. Ce n’était pas évident car il y a très peu d’acteurs professionnels là-bas. Puis finalement, on s’est décidés sur le choix des 3 enfants. J’ai eu du mal à choisir Dileer, le personnage principal. J’hésitais entre lui et le plus petit des deux. On m’a conseillé de le prendre lui, afin de casser les clichés. Ainsi, le plus grand des deux n’était pas nécessairement la forte tête comme c’est le cas en général.
Quelle place le cinéma a-t-il dans un pays comme l’Irak ?
S.O. K. :C’est très simple, aucune. Notre cinéma n’a pas évolué depuis la Palme d’or attribué au Turc/Kurde Yulmaz Guney en 1982. Le Ministère de la Culture n’y connaît rien et préfère investir son argent dans des choses stupides plutôt qu’aider les réalisateurs à mettre sur pied des projets intéressants. Les gens ne se rendent pas non plus dans les salles de cinéma. Ils ont le satellite et Internet alors pourquoi se déplacer? C’est dommage.
As-tu l’intention de réaliser un long-métrage?
S.O. K. :Oui. Je suis en train de l’écrire. Quand Land of the Heroes a obtenu le Prix jeune génération à Berlin, le Festival Sundance qui a vu le film a proposé de m’aider pour l’écriture de mon long-métrage. Ils m’ont choisi pour me rendre aux États-Unis en décembre où j’aurai un feedback de 3 professionnels. Je ne m’y attendais pas du tout. J’ai également demandé l’aide du VAF pour ce même projet. J’attends la réponse.
Que raconte-t-il ?
S.O. K. :C’est l’histoire d’un homme qui est déchiré entre la personne qu’il aime et le poids de sa culture et de sa famille. Il est amené à commettre un acte irréparable. L’action se déroule en Turquie, en Belgique et en Irak.
Il y aura toujours un champ de bataille pour accoucher des larmes de ceux qui veulent vivre dans la paix et la liberté. A la lumière des révolutions arabes, la guerre montrée à travers trois films sélectionnés au Festival du court métrage de Bruxelle apparaît dans toute sa contradiction. Land of The Heroes de Sahim Omar Kalifa, El Ambidiestro d’Antonio Palomino et El Pozo de Guillermo Arriaga développent tour à tour l’ironie, l’absurdité et la cruauté pour évoquer les sentiments que génère le conflit humain.
Land of The Heroes
1988, au Kurdistan irakien, la guerre contre l’Iran fait rage. Dileeer et sa soeur Zienee s’occupent comme ils peuvent : ils jouent à la guerre. Dileer se prend pour un héros et pour ce faire, arbore non sans fierté un costume de Spiderman. Quand leur cousin vient leur rendre visite, la tranquillité disparaît bel et bien. Et le jeu enfantin se transforme en un rapport de force humiliant et sadique où les enfants recréent la réalité qu’ils voient apparaître à la télévision, cette même réalité qui vient interrompre quotidiennement les dessins animés et qui petit à petit leur enlève un petit coin d’enfance.
Lauréat du Prix Génération Kplus à la 61ème Berlinale, Land of The Heroes touche juste par une mise en scène sensible, par une interprétation authentique des jeunes acteurs mais aussi grâce à l’humour qu’il distille tout au long du récit. Cet humour penche pour l’ironie, la scène où les mères nettoient les armes à feu en est une belle preuve. L’univers développé par Sahim Omar Kalifa rappelle à bien des égards celui de son compatriote Bahman Ghobadi. Comme dans Turtle Can Fly, il raconte la guerre par le prisme de l’enfance. Et l’on constate que celle-ci conditionne le peuple qui la subit au point que les enfants y voient un modèle à suivre. Les soldats de ces guerres reviennent amputés, déchiquetés et meurtris. Qu’à cela ne tienne, ils sont les “héros” que la nation autocrate brandit fièrement en guise d’emblème. Mais si les tortues peuvent voler, il en est de même des araignées.
El Ambidiestro
Le film de l’Espagnol Antonio Palomino installe son action en Andalousie, en 1937 pendant la guerre civile qui oppose la droite nationaliste à la gauche républicaine. Un homme devenu amnésique se réveille sur un champ de bataille, au milieu des deux camps adverses. Il se réfugie dans une tranchée pour échapper aux tirs qui fusent des deux côtés, ne sachant à quel camp il appartient. Cloîtré dans cette espèce de no man’s land, il est amené à répondre de ses convictions auprès des membres des deux camps qui ne savent s’il faut l’épargner ou le sacrifier. S’ensuit un jeu de questions/réponses pour connaître LA vérité. Oui mais voilà, notre amnésique se montre bien habile et quelle que soit la question, sa réponse est ambiguë et empêche les belligérants de le rallier à leur cause. Absolument savoureux, El Ambidiestro montre à quel point les croyances poussées à l’extrême, à l’origine des conflits relèvent souvent de l’aberration. Gauche, droite, l’homme tente de trouver son équilibre. Doté d’un final qui change radicalement de ton, le court métrage du cinéaste andalou est une arme de destruction massive contre le fanatisme dogmatisé. Un sujet sérieux dédié “à tous ceux qui perdent toujours la guerre même sans y participer”.
El Pozo
Comme à l’accoutumée, le cinéma mexicain aborde la guerre de façon plus crue. Mexique, 1914, quelque part dans le désert de Coahuila, une maison isolée presque perdue abrite un vieil homme, sa femme et ses petits-enfants. Quique, l’un d’entre-eux, est tombé dans le puits. Le grand-père accourt pour le sauver et lui tend une corde mais celle-ci s’avère être trop petite. Il intime à deux autres enfants d’aller chercher de l’aide. Guillermo Arragia filme avec pudeur de longues scènes silencieuses montrant des gestes ordinaires en temps de Révolution mexicaine. A la banalité des actes s’oppose la cruauté exceptionnelle que vient rappeler la guerre et ses injustices. Point d’humour dans ce El Pozo mais des plans larges aux paysages à perte de vue qui viennent souligner l’impuissance d’un grand-père face à la douleur de son petit-fils. Minimaliste, à la frontière du documentaire, le film d’Arragia dénonce à sa manière l’arbitraire qui entache la réalité quand celle-ci se mêle à l’hostilité guerrière.
Valorisant les films marginaux et expérimentaux, ces séances sont proposées par et pour les spectateurs. « illegal_cinema » est un rendez-vous hebdomadaire ayant lieu tous les lundis, à 20h aux Laboratoires d’Aubervilliers. Prochaine rencontre demain, autour de la croisée des chemins.
illegal_cinema est un rendez-vous hebdomadaire lors duquel des spectateurs montrent à d’autres spectateurs des films qui les touchent, pour en discuter ensemble. Chacun(e) peut proposer une séance, en inscrivant le film choisi dans une problématique qui sera débattue après la projection. Rendre poreuses les frontières entre « programmateur/trice» et «public»: tel est l’enjeu du projet. Tout type de film peut faire l’objet d’une séance, qu’il s’agisse de courts ou de longs-métrages, de documentaires, de films d’animation, de vidéos d’artistes, ou autres objets filmiques. Une seule limite: un/e réalisateur/trice ne peut pas venir montrer ses propres films, la discussion collective devant l’emporter sur le discours d’autorité auquel nous sommes habitués face à un(e) auteur(e) ou un(e) expert(e). Tous les lundis soirs depuis mai 2010 et jusqu’à juin 2011, des discussions sont organisées à partir de films ayant une circulation restreinte dans les circuits habituels du cinéma ou dans les médias, proposées chaque fois par une personne différente.
La prochaine séance est proposée et animée par Farid Mouhous, informateur jeunesse au Point Information Jeunesse d’Aubervilliers.
Programme de la soirée
« Paroles de volontaires européens », un film produit par VE France (France, 2010, 11min.)
« Un pont, une histoire », un film produit dans le cadre de l’Office Municipal de la Jeunesse (France, 2007, 10min.)
« On the train », un film de Barnabas Toth (Hongrie, 2003, 10min.)
À la croisée des chemins
Partir. Partir ailleurs. Un ailleurs, précis et ouvert. Une terre à investir. Pourquoi pas ? Köln, en Allemagne. Manchester, au Royaume-Uni. Padova, en Italie. Lisboa, au Portugal. Wrocław, en Pologne. Tant de lieux où, pendant quelques mois, les valises pourraient se poser. Se poseraient aussi de nombreuses questions à propos de la langue, de l’intégration, de l’altérité, de l’interculturalité, etc. Car « partir » signifie « être au milieu », entre soi et l’autre, dans un devenir-autre. Inscrit dans le courant d’air qui relie, dans un courant d’être naturel au-delà des codifications préalables, dans l’entre-deux.
Mais qu’est-ce que détermine un tel mouvement, une telle implication à travers les frontières culturelles ? Si l’on part, c’est avec une idée en tête, de petits cailloux en poches, des sourires en réserve, des objectifs solidaires à appliquer. Pour contrecarrer les manques spécifiques que chaque contexte social possède. L’aventure de l’entre-deux implique donc une appropriation des valeurs humaines, une approche curieuse de l’être.
Pour questionner cette « médiation » que l’aventurier incarne ontologiquement, trois courts-métrages dessineront la ligne de fuite du débat à partager. Un débat sous le signe de l’intermédiaire, des différences, à la croisée des chemins.
Infos pratiques : lundi 16 mai · 20:00 – 22:00 – Les Laboratoires d’Aubervilliers / 41, rue Lécuyer 93200 Aubervilliers / Métro ligne 7 Quatre chemins
Sélectionné avec juste raison dans de nombreux festivals (quoique étonnamment peu primé), dont le dernier Brussels Short Film Festival, « Je vais à Disneyland » d’Antoine Blandin dresse un portrait déchirant de la violence parentale. Un film d’école d’une maturité admirable et qui sort du rang.
Calvin a une vie peu commune mais il s’y fait, voyant toujours le côté positif des choses : il apprécie les moments passés en compagnie de son père alcoolique qui regarde des films porno, le temps qu’il passe en tournant en rond, attaché à une chaine dans le jardin, les tentatives violentes de la part de son père de « réparer » son fils né à la suite d’une erreur… Un jour, un sac sur la tête, il croit embarquer pour le plus beau jour de sa petite vie : il va à Disneyland.
Pour parler d’un sujet aussi brutal, Antoine Blandin, sorti de l’EMCA (Angoulême), opte pour une forme simple et sans affectation. Un dessin léger et enfantin et un dialogue candide permettent de focaliser les trois petites minutes de film sur le psychologisme de l’enfant-protagoniste. Trois minutes bien poignantes qui paraissent après coup tellement bien façonnées que les prolonger serait diluer la force de ce court.
Par son recours au sous-titrage aux dépens de tout dialogue sonore, son utilisation d’une partition instrumentale fugace signée Ez3kiel, et sa représentation familière de la misère sociale, le film se dote d’un coté universel, encore plus que son camarade scandinave « Sinna Mann », vu dans à peu près tous les festivals mondiaux depuis sa sortie. Le mérite de « Je vais à Disneyland » réside dans le fait qu’il ne prend pas de gants pour traiter d’une thématique grave et tragique. Sous le couvert affable de l’animation, ce court en dit long, percutant et traumatisant son spectateur par son ironie incisive. Un voyage cauchemardesque dans le « pays des merveilles » à ne pas rater. Déconseillé aux âmes sensibles !
La 14ème édition du Brussels Short Film Festival s’est déroulée du 28 avril au 8 mai. Une programmation ambitieuse en quantité et éclectique en genre, avec pas moins de 316 courts en et hors compétition !
La prochaine Animathèque de l’Afca qui rendra hommage à Michel Boschet aura lieu le mardi 17 mai 2011 à 19h30 au Cinéma Le Denfert, à Paris (14e).
Michel Boschet, cofondateur de la société de production Les Films Martin-Boschet avec André Martin (1925-1994), est décédé le 29 novembre 2010 à
Lorgues, à l’orée de sa quatre-vingt-quatrième année. Ensemble, ils réalisèrent des courts métrages ainsi que deux émissions de télévision sur l’ani-
mation, et Michel Boschet signa de nombreux films publicitaires, éducatifs et scientifiques. Ils menèrent aussi une action importante de défense de l’animation, organisant à Cannes les premières rencontres du cinéma d’animation en 1956 et 1958. Ils ont participé à la fondation
de l’Afca, aux côtés, entre autres, de Raymond Maillet et de Paul Grimault.
Séance animée par Jean-Baptiste Garnero chargé d’études documentaires aux Archives françaises du film / Centre national de la cinématographie en présence de quelques-uns des anciens collaborateurs et amis de Michel Boschet.
Cinéma Le Denfert 24 place Denfert Rochereau, Paris 14e M° Denfert Rochereau
Tarif unique : 5 euros
Durée de la séance : 2 heures 30 environ
Gratuit sur présentation de la carte d’adhérent Afca ou d’une invitation, dans la limite des places disponibles
Rens. Afca : 01 40 23 08 13 contact@afca.asso.fr, www.afca.asso.fr
Du 15 au 25 juin 2011, le festival Côté court fêtera ses 20 ans. Comme chaque année, les deux compétitions, fiction et expérimental-essai-art vidéo, exploreront les territoires du cinéma contemporain. Résolument fidèle à sa ligne artistique, à la découverte d’un cinéma différent et indépendant, le festival a choisi cette année de mettre en résonance la relation riche et complexe entre le cinéma (ou la vidéo) et les autres arts (arts plastiques, danse, musique, écriture, performance…). La 20e édition sera aussi l’occasion de faire un retour sur 20 ans de courts métrages, avec une proposition de films qui ont pu être sélectionnés ces dernières années, et l’occasion aussi de redécouvrir les premiers films de cinéastes aujourd’hui reconnus. (Jacky Évrard, délégué général du festival)
Programmation
La force des choses de Alain Guiraudie (1997, 35 mm, couleur, 16 mn.)
Scénario : Alain Guiraudie. Image : Antoine Héberlé. Montage : Pierre Molin. Son : Frédéric de Ravignan. Musique : Gloria Sovran. Interprétation : Nicolas Morgan, Martial Petit, Polo, Sandra Casellini et Olivier Romey. Production : Hulot Production.
Dans une forêt d’Obitanie, trois jeunes guerriers hors du temps sont à la recherche d’une jeune fille enlevée par un bandit.
Une robe d’été de François Ozon (1996, 35 mm, couleur, 15 mn.)
Scénario : François Ozon. Image : Yorick Le Saux. Montage : Jeanne Moutard. Son : Benoît Hillebrant. Musique : Sheila. Interprétation : Frédéric Mangenot, Lucia Sanchez et Sébastien Charles. Production : Fidélité Production.
C’est l’été. Sébastien aime Sheila. Lucia aime les garçons. Et, Frédéric, lui, veut simplement se faire bronzer…
Les vacances de Emmanuelle Bercot (1997, 35 mm, couleur, 18 mn.)
Scénario : Emmanuelle Bercot et Marcia Romano. Image : Stephan Massis. Montage : Julien Leloup. Son : Pierre André et Navjot Hansra. Interprétation : Catherine Vinatier, Isild Le Besco, Michaël Fitoussi, Nagim Bendidi, Dominique Bouchard, Frédéric Niedermayer, Alejandra Flichman et Béatrice Talman. Production : La Fémis.
À la veille des vacances, Anne n’a pas assez de sous pour emmener sa fille passer quelques jours loin de leur petite ville de province. Elle va tout faire pour trouver la somme nécessaire…
Nice de Maud Alpi (2008, 35 mm, couleur, 25 mn.)
Scénario : Maud Alpi. Image : Julien Poupard. Montage : Laurence Larre. Son : Emmanuel Croset et Philippe Deschamps. Interprétation : Sacha Gorce, Brigitte Sy, Patrick Moya, Abir Kraiem, Marie Nicolle, Pascal Giovannetti, Christian Paccoud et Hong-Mai Thoma. Production : Mezzanine Films.
Fin d’adolescence. Martial revient à Nice, sur les traces de sa mère.
Julia et les hommes de Thierry Jousse (2003, 35 mm, couleur, 32 mn.)
Scénario : Thierry Jousse. Image : Olivier Chambon. Montage : Albane Penaranda. Son : Cédric Deloche. Musique : André Popp. Interprétation : Philippe Katerine et Julia Faure. Production : Les Films Hatari.
Entre une conversation sur la séduction et des moments de sa vie intime, Julia face à l’amour et à ses contradictions.
Mardi 10 mai : Séance à 20h30
MK2 Quai de Seine
14 Quai de la Seine
75019 Paris
M° Jaurès ou Stalingrad
Depuis 1951, le prix Jean-Vigo, créée par Claude Aveline, en hommage au réalisateur Jean Vigo, récompense un réalisateur français pour son indépendance d’esprit et la qualité de sa réalisation. Depuis 1960, un palmarès distingue les longs métrages et les courts métrages. Mercredi soir, le Prix Jean Vigo, qui fête cette année ses 60 ans, a été décerné au film « Les chants de Mandrin » de Rabah Ameur-Zaimeche. Côté courts, c’est « La dame au chien » de Damien Manivel qui a été distingué par le jury. Un Prix Spécial a également été remis au cinéaste Jean-Marie Straub pour l’ensemble de son oeuvre.
Dans un communiqué adressé à l’AFP, les organisateurs rappellent que le Prix Jean Vigo entend distinguer des cinéastes dont les « réalisations se caractérisent par leur indépendance et l’originalité de leur démarche ».
« Les Chants de Mandrin », ont-ils estimé, se distingue par « sa liberté, sa poésie et son esprit de joyeuse contrebande ».
Le jury a également distingué pour le court-métrage Damien Manivel, qui a signé cette année « La Dame au chien », relevant « une incongruité et une audace peu commune pour un premier film ».
Par ailleurs, un Prix « Spécial » a été attribué à Jean-Marie Straub, cinéaste confidentiel et respecté qui fut l’assistant de Jacques Rivette, dont le jury a salué un « oeuvre exemplaire » tissé conformément à une « ligne de conduite indépendante, originale et toujours novatrice ».
Spike Jonze présentera son film d’animation, « Mourir auprès de toi », co-réalisé avec Simon Cahn, en avant-première à la Semaine de la Critique, à Cannes.
Making of du film
Syn. : La nuit tombe, un vieux libraire parisien ferme sa petite boutique. Les personnages des couvertures de livres disposés sur les étagères se réveillent. Une histoire d’amour naît entre Mina (la fiancée de Dracula) et le squelette de Macbeth.
Le réalisateur américain Spike Jonze présentera en avant-première mondiale un court métrage d’animation, Mourir auprès de toi, au cours de la Semaine de la critique, les 14 et 15 mai prochains à Cannes. Il sera projeté en séance spéciale avant Walk Away Renée, le film de Jonathan Caouette. Désormais bien connu du monde du cinéma, depuis ses deux films : Dans la peau de John Malkovich et Adaptation, et récemment grâce à l’admirable adaptation du livre pour enfants Max et les maximonstres. Spike Jonze créera donc l’événement cette année pour le cinquantième anniversaire de la Semaine internationale de la critique. Le film, d’une durée de 6 minutes a été co-réalisé avec le photographe, Simon Cahn. La styliste Olympia Le Tan est aussi de la partie.
Gérard Courant a filmé plus de 2000 personnalités artistiques dont Jean-Luc Godard, Manoel de Oliveira, Wim Wenders, Philippe Sollers, Terry Gilliam, Samuel Fuller, Ettore Scola, Merzak Allouache F.J. Ossang, Boris Lehman, Jonas Mekas, Philippe Garrel, Maurice Pialat et Laszlo Szabo. Son idée ? Le Cinématon, une galerie de portraits filmés démarrée en 1978, obéissant à plusieurs règles : un gros plan fixe muet de 3 minutes 20 secondes dans lequel chaque personne filmée est libre de faire ce qu’elle veut (prendre le filmeur à partie, se mettre en scène, rester passive …). Au fil du temps, Gérard Courant, par ailleurs auteur de bon nombre de courts et de longs métrages, a ainsi constitué une impressionnante mémoire sur l’art, toujours en cours de tournage, sans réel clap de fin. Rencontre ailleurs, en parole, le temps dans la poche.
On te voit filmer beaucoup de gens pendant le festival. Comment choisis-tu les prochaines personnes du Cinématon ?
À Dubaï, c’est une occasion rêvée pour moi de filmer des personnalités du cinéma, des metteurs en scène, des acteurs, des journalistes que je ne rencontrerais probablement sans doute plus jamais de ma vie. Tant que je suis là, j’en profite. Avoir à portée de ma caméra ces personnes que je ne connaissais même pas avant pour la plupart, c’est presque un miracle. Il y a deux cas, ceux dont je connais très bien le travail et les autres dont je découvre l’œuvre après les avoir filmés. Pour moi, c’est quelque chose de très réactif, de très vivant.
Ces images sont considérées comme brutes. Une fois filmées, elles sont quasiment terminées. Tu rajoutes juste des encarts…
Oui, sauf que depuis le mois de décembre dernier, je les transforme en noir et blanc. Les neuf premiers Cinématons en 16 mm étaient en noir et blanc. En 1978, quand je suis passé au Super 8 pour le dixième, en France on ne pouvait plus trouver de pellicule noir et blanc en Super 8 car le responsable cinéma de Kodak l’avait retirée du marché. Quand il est parti à la retraite en 1991, son remplaçant a remis le noir et blanc en service, mais à ce moment-là, je n’ai pas pris le train en marche parce que j’avais déjà fait 1500 Cinématons en couleur. J’y reviens maintenant car j’ai tiré profit de nombreuses expériences d’autres films tournés en noir et blanc. J’ai vu des résultats intéressants et c’est proche à ce que je voulais faire au début.
Est-ce aussi une façon de revenir au cinéma muet ?
Oui, mais pas seulement. J’aime beaucoup le noir et blanc en général, pas seulement dans l’époque du muet. J’ai toujours préféré le noir et blanc même si mes films sont surtout en couleurs. Je trouve que le rendu est beaucoup plus proche de l’éthique, de l’âme du cinéma.
C’est important pour toi d’être éthique ?
Oui, bien sûr. J’essaie de retrouver l’âme profonde du cinéma. Certains journalistes disent que je suis le continuateur des frères Lumière. En 2007-2008, en tournant des films avec un téléphone portable prêté par le Festival Pocket Film, je suis arrivé à des résultats qui m’ont complètement étonné. Je retrouvais l’esprit, l’effet des tous premiers films du cinéma.
Est-ce qu’à cette époque, tu as poursuivi ton projet en filmant avec un téléphone portable ?
Non, j’aurais pu, mais on m’avait fait la commande d’un long métrage et j’ai tourné énormément de films pour mes Carnets filmés. Je n’avais pas assez de temps pour les Cinématons, j’aurais pu en faire quelques-uns seulement.
Tu es passé du 16 mm au Super 8 et à la DV. Qu’est-ce qui t’incite à changer ainsi de format ?
J’ai utilisé énormément de formats, même en 35 mm, en vidéo. Bien avant la DV, les Cinématons ont commencé en 2006 avec la vidéo, mais ça faisait très longtemps que je travaillais avec ce format sur mes autres projets. J’ai même fait de la vidéo avant le Super 8. Maintenant, la mini DV est idéale pour les Cinématons et pour mes Carnets filmés. Ça a changé énormément de choses pour moi, ça m’a permis de faire énormément de films que j’avais envie de faire, mais que je ne faisais pas. Je peux les faire aujourd’hui, je rattrape le temps perdu. La mini DVD est aussi liée au montage. Quand je faisais un long il y a 20 ou 30 ans, ça me mettait des mois pour le finaliser. Aujourd’hui, en quelques semaines, c’est fait, monté, mixé. Comme je suis un gros filmeur, ça me permet d’avancer, de défricher. J’ai toujours appris le cinéma en faisant des films et chaque film m’a permis d’apprendre de nouvelles choses pour le prochain, à la façon d’un laboratoire.
Il y a eu des influences mutuelles entre les Cinématons et tes autres projets ?
Oui, tout est lié. Je pense que je n’aurais jamais pu faire que les Cinématons et que je n’aurais pas pu faire que mes autres films. Il m’est arrivé de filmer des gens dans les Cinématons et de me dire qu’il fallait absolument continuer à travailler ensemble sans savoir que les projets deviendraient des longs métrages. J’ai aussi pu exploiter le travail sur l’image du Cinématon en utilisant des des plans très longs, en jouant avec la durée ailleurs.
C’est vrai que tes Cinématons pourraient s’apparenter à des bouts d’essai…
On peut y voir mille choses, c’est ça qui est intéressant, c’est pour cela que je continue. Si ce n’était pas aussi élargi sur la vie, j’aurais sans doute arrêté avant.
Au niveau de l’apprentissage de l’être humain, tu repères des éléments ?
Oui, parce que chaque Cinématon est une rencontre, une expérience pour les deux personnes. On apprend toujours. Quand je commence un film, c’est comme si je repartais à nouveau de zéro, souvent je me dis que c’est mon dernier film.
À la différence près que tu n’envisages pas d’arrêter les Cinématons ?
Ah, si, je me suis arrêté plusieurs fois. Pendant des mois, je n’ai pas tourné parce que j’étais sur d’autres projets ou parce que je n’avais pas le temps. Et à chaque fois, ça repartait par rapport à une autre rencontre. Mais je ne sais pas du tout ce qui va se passer demain.
On rattache parfois ton travail au cinéma expérimental. C’est un mot qui te convient ?
Je fais du cinéma, point. C’est déjà une belle chose. Pourquoi essayer de rétrécir le cinéma en lui adjoignant un mot ? Mon cinéma peut être ethnographique, militant, même expérimental dans certains cas, mais c’est avant tout du cinéma.
À partir du moment où les gens arrivent préparés devant toi pour un Cinématon, est-ce que ça te pose problème ou préfères-tu ne pas prendre parti ?
Ça ne me gêne pas du tout, je tiens à ce que tout ce que la personne va faire devant ma caméra vienne d’elle à 100 % et je me refuse à l’influencer ou à lui donner le moindre conseil. Le principe, c’est qu’elle décide de ce qu’elle va faire dans ses regards, dans ses gestes. Mon choix, c’est de la laisser libre, je ne veux pas l’influencer. Je ne suis pas frustré car dans d’autres projets, je peux me montrer directif avec les gens.
Pourquoi les gens qui ne savent pas ce qu’est le Cinématon sont-ils plus authentiques que les autres ?
Le résultat est en général plus intéressant quand je filme des personnes qui n’en ont jamais vu ou entendu parler. Ils sont beaucoup plus libres. Comme ils n’en ont pas vu, ils ne s’y réfèrent pas et cette liberté-là passe sur l’écran.
Au début du projet, l’idée était de récolter des images puisqu’il n’y en avait pas ou peu sur des personnalités artistiques. Avec le temps, des images, des documentaires sont apparus sur ces mêmes personnes. Est-ce que ta démarche est comprise différemment ?
Ma chance, c’est que j’ai mis au point un dispositif très radical qui donne des résultats très particuliers. On est obligé de se mettre à nu, ce n’est pas comme la télévision qui est une brosse à reluire. C’est vrai que je m’étais posé la question, que je me disais que peut-être dans les années futures, on allait filmer de plus en plus, et que le Cinématon allait peut-être perdre son intérêt. Mais quand je vois ce qui est filmé aujourd’hui, au contraire, le projet a encore plus de pouvoir qu’au départ.
Sur ton site, tu lances un appel à dons. Tes Cinématons n’ont pas de producteur ?
Un producteur qui produise pendant 33 ans, ça n’existe pas. Un travail sur une telle durée, ça n’existe pas au cinéma.
Quand tu te filmes entre la première et la dernière fois, que vois-tu à part le temps qui passe ?
Ce n’est pas parce que je connais parfaitement les Cinématons que je vais maîtriser l’image. Je suis exactement comme la première fois. Je n’essaye pas de jouer un personnage. Beaucoup de personnes essayent de le faire et se révèlent complètement. Comme je le sais, quand je me filme, je me laisse aller, je ne joue pas de personnage.
Dans ta filmographie, il y a beaucoup de courts. Qu’est-ce qui t’incite à travailler cette forme-là ? Est-ce pour des questions de budget ?
Non, pas du tout, j’ai fait 130 longs métrages. Par rapport au sujet, un film peut faire 8 minutes, un autre, deux heures. Je ne me pose jamais la question si je vais faire un court ou un long. Je ne fais pas de séparation.
On parle beaucoup Éric Rohmer qui n’a pas voulu apparaître dans le Cinématon. Luc Moullet, non plus, n’a pas voulu être filmé.
C’est une coquetterie de Moullet de ne pas être dans les Cinématons, mais je me rattrape de ne pas l’avoir filmé là pour le filmer dans d’autres situations, d’autres projets.
Le Festival Silhouette fête sa première décennie du 27 août au 4 septembre 2011. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 22 mai.
Rendez-vous sur la plateforme d’inscription en ligne Short Film Depotpour enregistrer votre film :
Date limite d’inscription : 22 mai 2011
Frais d’inscription : gratuit
Films terminés après le 1er septembre 2009
Durée maximale : 60 minutes (35′ pour les documentaires)
Pays de production : tous
Formats de projection : 35 mm, Digital Betacam, Betacam SP DV, DV Cam (Pal)
Genres acceptés : tous
EN
Submission deadline: May 22nd, 2011
Entry fee: no fee
Requirements :
1) Films completed after : 1st September 2009
2) Maximum running time : 60 minutes (Documentary : 35min.)
3) Country of production : all
4) Screening formats : 35 mm, Digital Betacam, Betacam SP DV, DV Cam (Pal)
5) Genres accepted : all
Les dates de sa découverte sont légèrement dépassées, mais son souvenir reste encore en mémoire. Trouvé à Dubaï, « Taba » du Brésilien Marcos Pimentel enregistre les battements de villes contemporaines au cœur des rues et des ruines de celles-ci, sur un mode documentaire et contemplatif.
Plusieurs fois par an, Marcos Pimentel se rend à Cuba, à l’EICTV, l’école de cinéma et de télévision, où il encadre les films de fin d’études du département documentaire. Le reste du temps, il s’occupe en faisant des films. Commencée en 2009, sa trilogie urbaine et tribale comprend « Polis » et « Urbe », deux aperçus de la ville, de l’urbanisme, de la construction et de la déconstruction, de la vie et de la mort, de visages et de corps. « Taba », son dernier-né s’installe lui aussi dans la rue, plateau naturel et imprévu par excellence, en collectant des images de murs graffités et de rencontres improbables avec les humains qui les frôlent.
Avec ce film, le réalisateur donne à voir la ville autrement. Par le biais d’une caméra de surveillance, par des chiens qui aboient, par des plans de bâtisses fissurées, par des regards fixes, par une clé de sol tatouée sur une épaule, par l’errance d’un sac plastique, il filme ce qu’on ne voit pas, cette succession de détails devant lesquels on passe quotidiennement sans s’arrêter ou sur lesquels on ne porte qu’un regard vide, distrait, inexpressif. Ce qui est bien regrettable quand on réalise que les murs véhiculent aussi notre histoire et offrent un moyen d’expression libre, à portée de bon nombre d’anonymes.
« Taba » a demandé du temps, comme l’explique le réalisateur. « J’ai beaucoup attendu, j’étais en quête d’interactions. Chaque jour, j’étais dans la rue. Parfois, on attend toute la journée et rien ne se passe, et puis, parfois, quelque chose survient tout d’un coup sans qu’on l’ait anticipé. » Que des bras géants tentent d’agripper les passants sur un mur ou qu’un matelas discount fasse signe de la main dans la rue, quand cela survient, le documentaire prend évidemment tout son sens. Les images de Pimentel, dénuées du moindre commentaire, offrent leur lot d’impressions, fruits des contrastes et des contradictions des grands centres urbains. Avec « Taba », l’expérience urbaine n’est plus la même. On se (re)met à scruter les affiches dans le métro et on (re)part en rue en quête de détails insolites ou tout simplement émouvants.