All Flowers in Time de Jonathan Caouette

Jusqu’à aujourd’hui, Jonathan Caouette était connu pour être l’auteur d’un seul film, le déjà culte « Tarnation » (2003), un documentaire-phénomène sur sa relation avec sa mère, qui fit le tour des festivals du monde entier. Paradoxalement un film somme d’un cinéaste à peine né et aussitôt proclamé par la presse et les festivaliers comme l’auteur américain à suivre. Jonathan Caouette aura mis plusieurs années à surmonter la pression et l’attente que suscitaient ses futurs projets. D’abord, en réalisant un autre documentaire, mais de commande celui-là, sur un festival de rock, « All Tomorrow’s Parties » (2008) qui remet le pied à l’étrier au jeune prodige attendu au tournant.

Venu plus tard et longuement fantasmé, son premier film de fiction est plutôt un court. « All Flowers in Time » (2010), qui tire son titre d’une chanson de Jeff Buckley et Elizabeth Fraser, est inspiré par un cauchemar de l’auteur.

On aurait pu penser que le garçon était un one hit boy, mais la bonne surprise du film est qu’il existe bien un style Caouette : on retrouve dans ces 12 minutes de fiction son goût pour les effets visuels bon marché, l’omniprésence de la musique et l’atmosphère de série B (il avait monté « Tarnation » sur imovie pour un budget de 212 dollars). Caouette est un dingue de cinéma, il en mange à toutes les sauces et ne fait pas de jugement de valeur. Il vénère autant Lynch que les films avec Dolly Parton. Ici, le scénario est surtout un prétexte à se faire plaisir, à expérimenter et aussi à faire jouer une de ses actrices fétiches, Chloë Sevigny.

L’histoire est à l’image de son auteur, un mélange d’influences multiples, sombres et ludiques. Le film s’ouvre sur un cowboy français (a french cowboy) qui apparaît sur l’écran de télévision d’un living room américain. « Je ne suis pas de cet endroit » dit-il dans un français teinté d’un fort accent américain. L’étrange surviendra de cette même télévision, plus précisément par le biais d’une émission hollandaise qui produit un signal diabolique qui infecterait les téléspectateurs. Une femme y raconte comment elle était la seule à l’école à avoir les yeux rouges sur les photos. Après avoir pensé à la trace du démon, elle y a vu le signe de petites fées qui la protègeraient. L’arrivée des appareils photos anti yeux rouges serait une stratégie du gouvernement, selon elle.

La baby-sitter (jouée par Sevigny) est assise dans le canapé face à la télévision, le petit garçon dont elle s’occupe se tourne vers elle après avoir éteint le poste. « Est-ce que ça y est ? » demande-t-il. « Fais-moi voir tes yeux » lui répond-elle. Les yeux de l’un et l’autre deviennent rouges, et elle rajoute : « Oui, allons à l’étage avant que cela ne disparaisse ». Installés sur un lit, ils jouent à se faire peur (Let’s make scary faces !) et leurs visages se défont dans des rictus de plus en plus effrayants jusqu’à prendre la forme du cheval et du cowboy.

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Les scènes avec Chloë Sevigny sont entrecoupées avec des séquences mettant en scène le grand-père de Jonathan, Adolf, qui joue ici un vieillard étrange et secret qui reçoit dans sa chambre deux jeunes gens. Il les accueille en leur demandant : « Pour qui vous prenez-vous ? », question qui fait bien sûr écho aux changements de forme des deux personnages principaux.

Dans « All Flowers in Time », les effets visuels sont loin d’être réalistes mais ils traduisent de la part de Caouette un vrai plaisir de gosse, un plaisir de cinéma, celui du factice et de l’imaginaire. Le transfert entre ce qui est vu sur l’écran de télévision et sur les visages des spectateurs est l’illustration même de son expérience et son désir de cinéma. Celui d’imprimer l’image, de la porter en soi et ainsi de la partager.

Amaury Augé

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