Attila Till : « J’aime montrer le matériel humain, le réalisme au possible »

On était plutôt ravi de vous proposer Attila Till en images. La rencontre avec l’auteur hongrois de l’épatant et terrible « Csicska », montré à la Quinzaine des Réalisateurs cette année, avait eu lieu dans un pavillon tunisien, le long de la Croisette. C’était sans compter les soucis techniques renvoyant cette interview aux considérations écrites. Attila Till filmé, parlant anglais et demandant une clope à la volée, ce sera pour une prochaine. En attendant, le voici en français dans le texte.

Comment vous êtes-vous retrouvé à faire des films ?

Attila Till : A la base, mes héros étaient Van Gogh et Toulouse-Lautrec. Je me destinais à la peinture sauf qu’il est apparu que j’étais un très mauvais peintre (rires). Pendant mes études aux Beaux-Arts de Budapest, j’ai commencé à m’intéresser aux films. J’ai fait un film sans écrire d’histoire, je voulais rejoindre l’école de cinéma de Budapest mais j’ai été rejeté. Puis, je me suis dit que si je voulais faire du cinéma, je devais commencer à écrire. J’ai lu énormément de livres, j’ai regardé beaucoup de films, et j’ai appris.

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« Csicska » est un film très réaliste. Ce mot est important pour vous ?

Vous avez vu ça ? C’est génial ! A l’écran, quand les acteurs parlent hongrois, est-ce possible de sentir qu’ils ne sont pas vraiment acteurs ? J’adore “Le Prophète”. Quand je vois ce film, je suis vraiment là-bas, dans cette prison. C’est impossible de ressentir cela juste avec des acteurs, il faut des non professionnels, des histoires, des émotions, des connexions entre les êtres humains. J’aime montrer ce matériel humain, des choses aussi réalistes que possible. Je ne m’encombre pas de détails précis en pré-production, ce qui m’intéresse, c’est les acteurs, pas le nombre de vaches à l’image !

Le film dépeint le rapport de pouvoir entre un homme et un esclave. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans la représentation de la répression ?

Je vis en ville et cette histoire prend place dans la campagne profonde hongroise, dans une plaine très sauvage et réaliste. Le personnage principal, la “Bête”, est le père, le chef de la famille. C’est un homme des temps modernes mais il vit comme à une époque ancienne et il a des comportements anciens, raison pour laquelle il a un esclave. Il y a 2000 ans, personne n’aurait été surpris de voir un esclave. dans une ferme. Depuis la révolution française, il n’y a plus d’esclaves. Mais j’ai une mauvaise nouvelle : à un niveau plus profond, ça n’a pas été un succès. Les gens ne veulent pas la révolution, la démocratie. Ils veulent une hiérarchie, une répression des faibles par les forts.

J’étais intéressé par les relations humaines extrêmes. Je me suis demandé si ce personnage était un cas unique ou généralise. En voyageant beaucoup à la campagne, j’ai réalisé que c’était général, que cela se passait dans mon pays.

Le film se base aussi sur des histoires vraies, sur l’esclavage moderne…

Cette histoire est une fiction, le fruit de mon imagination, mais évidemment, en art, il y a toujours des histoires vraies en arrière-plan. J’ai été inspiré par des programmes télévisés et par l’actualité. J’ai également rencontré des gens qui ont vécu des situations pareilles, des esclaves et des policiers qui m’ont raconté beaucoup d’histoires. J’ai entendu des choses très violentes, très négatives.

C’est un sujet de discussion très difficile. On estime à des milliers de personnes le nombre de personnes vivant en esclavage en Hongrie et dans les pays de l’Ouest. On ne sait pas pourquoi mais il y a des gens qui vivent vraiment dans le passé. Les plus forts mettent les plus faibles dans une seconde classe, à un autre niveau de distinction humaine. Si tu ne peux pas te battre, tu es un esclave.

L’esclavage n’est pas une mafia classique, c’est juste un comportement d’humain à humain. Les histoires ne sont jamais les mêmes. Il y a des crapules, des personnes solitaires, des orphelins, des gens qui vivent du lundi au dimanche dans des situations extrêmes. J’ai récolté, c’est vrai, beaucoup d’histoires vraies, mais ce film est juste inspiré par elles.

Parmi les scènes très fortes du film, il y en a une où le père apprend à ses enfants à tirer sur l’esclave.

Je pense que c’est un moment très important dans le film. En tant que réalisateur, je n’étais pas là. Je ne pouvais pas intervenir sur cette situation car elle était plus forte que moi. J’ai dit à mon cher ami Szabolcs, le personnage principal : “Vas-y, fais-le, tire sur ce type (avec des fausses balles évidemment).” On a improvisé, on a essayé et on y est parvenu. “A genoux, debout, à genoux, debout” : je ne pouvais pas écrire cela, j’aurais eu honte. C’est trop romantique pour moi, mais la manière dont Szabolcs l’agresseur, a dit ça était très réaliste.

Je trouve que c’est une scène triste, satanique et drôle à la fois. Je dois admettre qu’on est bien les seuls, les gens de l’équipe, à pouvoir rire sur cette scène car elle est trop choquante à l’écran. L’autre moment difficile, c’est quand le père traîne sa femme par terre pour la “donner” à l’esclave. Dans ces moments-là, il n’y a jamais un son dans la salle.

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Vous avez commencé par un long puis vous avez enchaîné avec un court. Voulez-vous faire encore des courts ?

Non, je ne pense pas. Je suis vraiment intéressé par les relations humaines, j’ai besoin de temps, de durée pour raconter des histoires. Quand c’est trop court, j’ai toujours l’impression de manquer de quelque chose. Dans ce film aussi, raison pour laquelle je préfère le long. J’ai appris à faire des courts avec « Csicska », c’est vrai. Je suis vraiment au début, ce n’est que mon deuxième film. Je suis comme un étudiant de deuxième année dans ma propre école de cinéma !

Comment cela se passe en Hongrie pour financer les films ? Vous avez de l’argent ?

De l’argent ? Non, pas d’argent ! L’industrie n’existe vraiment pas mais des changements sont censés avoir lieu grâce à de nouveaux systèmes d’aide. On verra ce que l’avenir nous réserve Moi, j’ai fait ce film grâce à mon argent et au pouvoir mon frère. En Hongrie, c’est une union qui marche : on a beaucoup de pouvoir mais pas de budget.

Est-ce que cela influence le style de films que vous faites ?

Non, c’est juste un fait. Il faudrait toujours avoir de l’argent pour faire des films mais quand on n’en a pas, que peut-on faire ? Au moins, c’est très clair. Cela ne m’a pas rendu triste quand j’ai fait le film, peut-être parce qu’à l’origine, je suis un peintre et que j’ai grandi parmi des artistes désargentés. Il y a des choses plus importantes dans la vie que l’argent. Si on a vraiment de l’imagination, on peut y arriver.

Propos recueillis par Katia Bayer

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