Gérard Courant : « Mon cinéma peut être ethnographique, militant, même expérimental dans certains cas, mais c’est avant tout du cinéma »

Gérard Courant a filmé plus de 2000 personnalités artistiques dont Jean-Luc Godard, Manoel de Oliveira, Wim Wenders, Philippe Sollers, Terry Gilliam, Samuel Fuller, Ettore Scola, Merzak Allouache F.J. Ossang, Boris Lehman, Jonas Mekas, Philippe Garrel, Maurice Pialat et Laszlo Szabo. Son idée ? Le Cinématon, une galerie de portraits filmés démarrée en 1978, obéissant à plusieurs règles : un gros plan fixe muet de 3 minutes 20 secondes dans lequel chaque personne filmée est libre de faire ce qu’elle veut (prendre le filmeur à partie, se mettre en scène, rester passive …). Au fil du temps, Gérard Courant, par ailleurs auteur de bon nombre de courts et de longs métrages, a ainsi constitué une impressionnante mémoire sur l’art, toujours en cours de tournage, sans réel clap de fin. Rencontre ailleurs, en parole, le temps dans la poche.

On te voit filmer beaucoup de gens pendant le festival. Comment choisis-tu les prochaines personnes du Cinématon ?

À Dubaï, c’est une occasion rêvée pour moi de filmer des personnalités du cinéma, des metteurs en scène, des acteurs, des journalistes que je ne rencontrerais probablement sans doute plus jamais de ma vie. Tant que je suis là, j’en profite. Avoir à portée de ma caméra ces personnes que je ne connaissais même pas avant pour la plupart, c’est presque un miracle. Il y a deux cas, ceux dont je connais très bien le travail et les autres dont je découvre l’œuvre après les avoir filmés. Pour moi, c’est quelque chose de très réactif, de très vivant.

Ces images sont considérées comme brutes. Une fois filmées, elles sont quasiment terminées. Tu rajoutes juste des encarts…

Oui, sauf que depuis le mois de décembre dernier, je les transforme en noir et blanc. Les neuf premiers Cinématons en 16 mm étaient en noir et blanc. En 1978, quand je suis passé au Super 8 pour le dixième, en France on ne pouvait plus trouver de pellicule noir et blanc en Super 8 car le responsable cinéma de Kodak l’avait retirée du marché. Quand il est parti à la retraite en 1991, son remplaçant a remis le noir et blanc en service, mais à ce moment-là, je n’ai pas pris le train en marche parce que j’avais déjà fait 1500 Cinématons en couleur. J’y reviens maintenant car j’ai tiré profit de nombreuses expériences d’autres films tournés en noir et blanc. J’ai vu des résultats intéressants et c’est proche à ce que je voulais faire au début.

Est-ce aussi une façon de revenir au cinéma muet ?

Oui, mais pas seulement. J’aime beaucoup le noir et blanc en général, pas seulement dans l’époque du muet. J’ai toujours préféré le noir et blanc même si mes films sont surtout en couleurs. Je trouve que le rendu est beaucoup plus proche de l’éthique, de l’âme du cinéma.

C’est important pour toi d’être éthique ?

Oui, bien sûr. J’essaie de retrouver l’âme profonde du cinéma. Certains journalistes disent que je suis le continuateur des frères Lumière. En 2007-2008, en tournant des films avec un téléphone portable prêté par le Festival Pocket Film, je suis arrivé à des résultats qui m’ont complètement étonné. Je retrouvais l’esprit, l’effet des tous premiers films du cinéma.

Est-ce qu’à cette époque, tu as poursuivi ton projet en filmant avec un téléphone portable ?

Non, j’aurais pu, mais on m’avait fait la commande d’un long métrage et j’ai tourné énormément de films pour mes Carnets filmés. Je n’avais pas assez de temps pour les Cinématons, j’aurais pu en faire quelques-uns seulement.

Tu es passé du 16 mm au Super 8 et à la DV. Qu’est-ce qui t’incite à changer ainsi de format ?

J’ai utilisé énormément de formats, même en 35 mm, en vidéo. Bien avant la DV, les Cinématons ont commencé en 2006 avec la vidéo, mais ça faisait très longtemps que je travaillais avec ce format sur mes autres projets. J’ai même fait de la vidéo avant le Super 8. Maintenant, la mini DV est idéale pour les Cinématons et pour mes Carnets filmés. Ça a changé énormément de choses pour moi, ça m’a permis de faire énormément de films que j’avais envie de faire, mais que je ne faisais pas. Je peux les faire aujourd’hui, je rattrape le temps perdu. La mini DVD est aussi liée au montage. Quand je faisais un long il y a 20 ou 30 ans, ça me mettait des mois pour le finaliser. Aujourd’hui, en quelques semaines, c’est fait, monté, mixé. Comme je suis un gros filmeur, ça me permet d’avancer, de défricher. J’ai toujours appris le cinéma en faisant des films et chaque film m’a permis d’apprendre de nouvelles choses pour le prochain, à la façon d’un laboratoire.

Il y a eu des influences mutuelles entre les Cinématons et tes autres projets ?

Oui, tout est lié. Je pense que je n’aurais jamais pu faire que les Cinématons et que je n’aurais pas pu faire que mes autres films. Il m’est arrivé de filmer des gens dans les Cinématons et de me dire qu’il fallait absolument continuer à travailler ensemble sans savoir que les projets deviendraient des longs métrages. J’ai aussi pu exploiter le travail sur l’image du Cinématon en utilisant des des plans très longs, en jouant avec la durée ailleurs.

C’est vrai que tes Cinématons pourraient s’apparenter à des bouts d’essai…

On peut y voir mille choses, c’est ça qui est intéressant, c’est pour cela que je continue. Si ce n’était pas aussi élargi sur la vie, j’aurais sans doute arrêté avant.

Au niveau de l’apprentissage de l’être humain, tu repères des éléments ?

Oui, parce que chaque Cinématon est une rencontre, une expérience pour les deux personnes. On apprend toujours. Quand je commence un film, c’est comme si je repartais à nouveau de zéro, souvent je me dis que c’est mon dernier film.

À la différence près que tu n’envisages pas d’arrêter les Cinématons ?

Ah, si, je me suis arrêté plusieurs fois. Pendant des mois, je n’ai pas tourné parce que j’étais sur d’autres projets ou parce que je n’avais pas le temps. Et à chaque fois, ça repartait par rapport à une autre rencontre. Mais je ne sais pas du tout ce qui va se passer demain.

On rattache parfois ton travail au cinéma expérimental. C’est un mot qui te convient ?

Je fais du cinéma, point. C’est déjà une belle chose. Pourquoi essayer de rétrécir le cinéma en lui adjoignant un mot ? Mon cinéma peut être ethnographique, militant, même expérimental dans certains cas, mais c’est avant tout du cinéma.

À partir du moment où les gens arrivent préparés devant toi pour un Cinématon, est-ce que ça te pose problème ou préfères-tu ne pas prendre parti ?

Ça ne me gêne pas du tout, je tiens à ce que tout ce que la personne va faire devant ma caméra vienne d’elle à 100 % et je me refuse à l’influencer ou à lui donner le moindre conseil. Le principe, c’est qu’elle décide de ce qu’elle va faire dans ses regards, dans ses gestes. Mon choix, c’est de la laisser libre, je ne veux pas l’influencer. Je ne suis pas frustré car dans d’autres projets, je peux me montrer directif avec les gens.

Pourquoi les gens qui ne savent pas ce qu’est le Cinématon sont-ils plus authentiques que les autres ?

Le résultat est en général plus intéressant quand je filme des personnes qui n’en ont jamais vu ou entendu parler. Ils sont beaucoup plus libres. Comme ils n’en ont pas vu, ils ne s’y réfèrent pas et cette liberté-là passe sur l’écran.

Au début du projet, l’idée était de récolter des images puisqu’il n’y en avait pas ou peu sur des personnalités artistiques. Avec le temps, des images, des documentaires sont apparus sur ces mêmes personnes. Est-ce que ta démarche est comprise différemment ?

Ma chance, c’est que j’ai mis au point un dispositif très radical qui donne des résultats très particuliers. On est obligé de se mettre à nu, ce n’est pas comme la télévision qui est une brosse à reluire. C’est vrai que je m’étais posé la question, que je me disais que peut-être dans les années futures, on allait filmer de plus en plus, et que le Cinématon allait peut-être perdre son intérêt. Mais quand je vois ce qui est filmé aujourd’hui, au contraire, le projet a encore plus de pouvoir qu’au départ.

Sur ton site, tu lances un appel à dons. Tes Cinématons n’ont pas de producteur ?

Un producteur qui produise pendant 33 ans, ça n’existe pas. Un travail sur une telle durée, ça n’existe pas au cinéma.

Quand tu te filmes entre la première et la dernière fois, que vois-tu à part le temps qui passe ?

Ce n’est pas parce que je connais parfaitement les Cinématons que je vais maîtriser l’image. Je suis exactement comme la première fois. Je n’essaye pas de jouer un personnage. Beaucoup de personnes essayent de le faire et se révèlent complètement. Comme je le sais, quand je me filme, je me laisse aller, je ne joue pas de personnage.

Dans ta filmographie, il y a beaucoup de courts. Qu’est-ce qui t’incite à travailler cette forme-là ? Est-ce pour des questions de budget ?

Non, pas du tout, j’ai fait 130 longs métrages. Par rapport au sujet, un film peut faire 8 minutes, un autre, deux heures. Je ne me pose jamais la question si je vais faire un court ou un long. Je ne fais pas de séparation.

On parle beaucoup Éric Rohmer qui n’a pas voulu apparaître dans le Cinématon. Luc Moullet, non plus, n’a pas voulu être filmé.

C’est une coquetterie de Moullet de ne pas être dans les Cinématons, mais je me rattrape de ne pas l’avoir filmé là pour le filmer dans d’autres situations, d’autres projets.

Propos recueillis par Katia Bayer

Le site de Gérard Courant : www.gerardcourant.com

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