Jutra de Marie-Josée Saint-Pierre

Sélectionné cette année à la Quinzaine des Réalisateurs, le court-métrage documentaire animé “Jutra” semble poursuivre l’une des ambitions de sa réalisatrice Marie-Josée Saint-Pierre, quelques années après le remarqué “Les négatifs de McLaren” (2006) : faire dialoguer des archives traitées par le dessin avec l’œuvre d’un cinéaste. Le film se concentre en l’occurrence sur la trajectoire atypique du cinéaste québécois Claude Jutra. En détournant le matériau filmique, l’hommage tourne rapidement vers une forme d’auto-psychanalyse biographique pendant lequel Claude Jutra se parle à lui-même. Pris dans un jeu de questions-réponses un peu délirant, le spectateur est témoin de son existence, toujours instable et non-linéaire : jeunesse trouble, débuts prometteurs, succès cinématographiques, notoriété, maladie d’Alzheimer et suicide. Aussi le film apparaît-il comme la face inversée, enfouie, spectrale mais lucide, de l’oubli (auquel fait face Jutra les dernières années de sa vie). Comme si, au fond, l’esprit retors du réalisateur d’“À tout prendre” (1963) et de “Mon oncle Antoine” (1971) rôdait plus que jamais dans la mémoire vivante et colorée des jeunes cinéastes québécois.

Espace(s) cinématographique(s)

D’emblée, “Jutra” confronte plusieurs plusieurs sources filmiques. Il reprend des images d’archives des films de Claude Jutra, chronologiquement et successivement. On voit par exemple des extraits du court-métrage “Il était une chaise” (1957), puis de ses longs-métrages. Mais la structure du film se dessine à travers des archives montrant le cinéaste lui-même, assis ou marchant dans des lieux divers où il travaille et (se) parle, plans auxquels Marie-Josée Saint-Pierre a appliqué un traitement esthétique spécifique. On assiste ainsi à un documentaire d’un genre étrange, où Claude Jutra s’inscrit sur des décors devenus dessins en couleurs. Son corps en noir et blanc évolue dans des espaces presque imaginaires, toujours entouré par un halo mouvant. Combinant les différentes sources et les détournant, c’est tout le rapport électrique entre Claude Jutra et l’espace environnant qui est interrogé par Marie-Josée Saint-Pierre.

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Si ce rapport problématique entre le corps de Jutra et les espaces qu’il traverse trouve une dimension signifiante, c’est bien parce qu’il donne une épaisseur aux problèmes mentaux évoqués dans les propos de Claude Jutra (rendus présents dans des conversations atypiques où le cinéaste se parle à lui-même). L’oubli imposé par la maladie l’Alzheimer donne à l’être l’impression de planer hors de tout et d’évoluer en décalage de la réalité. Plus généralement, le court-métrage “Jutra” semble rendre compte d’une tentative incessante du cinéaste à s’intégrer dans l’espace social, un espace de normes où l’homme n’a jamais vraiment trouvé sa place. Problème qui explique en même temps sa capacité à parler mieux que quiconque des individus, de leurs désirs et de leurs travers.

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Le risque de (se) projeter

Si “Jutra” évite l’illusion biographique, c’est dans le rapport complexe qu’il définit entre la vie du créateur et la traduction cinématographique de celle-ci. Il est tentant pour un cinéaste, dans certains cas cela relève même d’une nécessité, d’aborder la création cinématographique comme une perpétuelle re-création de soi-même. Surtout quand l’aube de la carrière se situe à la fin des années 1950, moment de rupture où les réalisateurs s’autorisent à explorer la vie et leur regard sur elle, par exemple en racontant leur enfance (Truffaut) ou en cherchant l’origine de leur perception sur l’Autre (Rouch). Ce n’est pas un hasard si ce sont justement ces deux cinéastes français que Claude Jutra a rencontré à Paris, alors qu’il voulait se lancer dans la réalisation de films. Car il y a chez Jutra le désir premier et fécond de comprendre qui il est, processus sans doute consubstantiel d’une perte de repères et d’un rapprochement avec des formes de morbidité. Si, comme il le dit lui-même dans le film, « à cette époque-là, il était encore plus bizarre de vouloir devenir cinéaste que cosmonaute », il tentera pour exister d’éviter de planer pour au contraire planter les jambes du cinéma dans sa terre, le Québec, et d’y questionner sa place d’individu démuni.

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De ce risque de se montrer, et de montrer l’autre qui était en lui, “Jutra” donne une représentation plastique émouvante. Il se place au-delà de toute forme cinématographique reconnue. Néanmoins, il n’en fait pas moins acte de documentaire, au sens où le déplacement esthétique des sources favorise l’appréhension objective d’un être en prise avec une identité multiple et insaisissable. Tantôt représentant de la «révolution tranquille», tantôt explorateur de la ruralité profonde et de l’histoire du Québec, Claude Jutra est moins un être de la prudence qu’un artiste de la pudeur. Le court-métrage de Marie-Josée Saint-Pierre en dresse le portrait vivant, complexe et passionnant.

Mathieu Lericq

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12/06/14 : Soirée Format Court, spéciale Cannes

Pour son dernier rendez-vous de l’année, jeudi 12 juin 2014 à 20h30, Format Court vous invite à découvrir au Studio des Ursulines (Paris, 5è) cinq films issus de la Cinéfondation et de la sélection officielle du Festival de Cannes. La soirée fera l’objet d’une rencontre avec le sélectionneur Olivier Chantriaux et l’équipe de « Aïssa » de Clément Tréhin-Lalanne, lauréat d’une Mention spéciale au dernier festival.

Programmation

Aïssa de Clément Tréhin-Lalanne. Fiction, 8′, 2014, France, Takami ProductionsMention spéciale au Festival de Cannes 2014. En présence de l’équipe

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Synopsis : Aïssa est congolaise. Elle est en situation irrégulière sur le territoire français. Elle dit avoir moins de dix-huit ans, mais les autorités la croient majeure. Afin de déterminer si elle est expulsable, un médecin va examiner son anatomie.

Article associé : la critique du film

The Aftermath of the Inauguration of the Public Toilet at kilometer 375 de Omar el Zohairy. Fiction, 18′, 2014, Egypte, High Cinema Institute. Sélectionné à la Cinéfondation 2014

Synopsis : La peur est un instinct se trouvant sous la peau. Mais que faire s’il mute ?

Smafuglar de Rúnar Rúnarsson. Fiction, 15’15″, 2008, Islande, Zik Zak. En compétition officielle au Festival de Cannes 2008

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Synopsis : Une nuit d’été lumineuse où un groupe de jeunes adolescents passe de l’innocence à la dure réalité de l’âge adulte.

Articles associés : la critique du filml’interview de Rúnar Rúnarsson

Bishtar Az Do Saat (Plus de deux heures) d’Ali Asgari. Fiction, 15′, 2013, Iran, Khaneye 8 Film ProductionEn compétition officielle au Festival de Cannes 2013

Synopsis : 3 heures du matin. Un garçon et une fille errent dans la ville. Ils cherchent un hôpital pour soigner la jeune fille mais cela s’avère plus compliqué qu’ils ne pensent.

Articles associés : la critique du filml’interview d’Ali Asgari

Oh Lucy ! de Atsuko Hirayanagi. Fiction, 22′, Japon, Singapour, Etats-Unis, 2014, New York University, Tisch School of the Arts. Deuxième Prix de la Cinéfondation 2014

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Synopsis : Setsuko, 55 ans, employée de bureau célibataire à Tokyo, reçoit une perruque blonde et une nouvelle identité – Lucy – de son jeune professeur d’anglais non-conformiste. ‘Lucy’ réveille en Setsuko des désirs inconnus jusqu’alors. Quand son professeur disparaît, Setsuko doit faire face à ce qu’il reste : elle-même.

En pratique

Date, horaire : jeudi 12 juin 2014, à 20h30

► Durée de la séance : 78’

► Studio des Ursulines : 10 Rue des Ursulines, 75005 Paris

► Accès : RER B Luxembourg (sortie rue de l’Abbé de l’Épée), BUS 21, 27 (Feuillantines), 38 ou 82 (Auguste Comte), 84 ou 89 (Panthéon). Métro le plus proche : Ligne 7, arrêt Censier Daubenton (mais apprêtez-vous à marcher un peu…)

Entrée : 6,50 €

► Réservations vivement recommandées : soireesformatcourt@gmail.com

J comme Jutra

Fiche technique

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Synopsis : Assemblant avec ingéniosité archives et séquences animées, Marie-Josée Saint-Pierre signe un portrait cinéphilique et astucieux du réalisateur de Mon oncle Antoine, le cinéaste Claude Jutra. Poursuivant la démarche amorcée en 2006 avec Les négatifs de McLaren, consacré à Norman McLaren, Saint-Pierre peaufine sa recherche d’une forme singulière de documentaire animé, synthétisant avec finesse et audace la vie et la carrière d’un autre géant du cinéma.

Genre : Documentaire animé

Durée : 13’

Pays : Québec

Année : 2014

Réalisatrice, scénariste, effets spéciaux : Marie-Josée Saint-Pierre

Animation : Brigitte Archambault

Montage : Oana Suteu

Design Sonore : Olivier Calvert

Bruitage : Lise Wedlock

Production : MJSTP Films Inc

Article associé : la critique du film

Demis Herenger. Ciel ouvert, petit miracle et contre-champs

À la Quinzaine des Réalisateurs, nous avons aimé cette année « Guy Moquet », une chronique sympathique sur le regard de l’autre et le désir de cinéma tournée dans la banlieue de Grenoble. À Cannes, Demis Herenger, son réalisateur, nous a parlé de son travail intérieur/extérieur. Rencontre.

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Avant « Guy Moquet », tu as fait des films en prison. Peux-tu m’en parler ?

Dans chaque prison, il y a une télévision locale. Cela fait à peu près dix ans que je fais des films en prison pour alimenter un canal interne. Dessus, il n’y a pas de publicités, on peut montrer des choses rares, c’est quelque chose d’intéressant quand on est réalisateur. Je dispose d’un espace de 15 m2 dans deux établissements où il n’y a rien, juste une camera, un enregistreur sonore et un peu de lumière.

Deux à trois fois par semaine, j’organise des ateliers auxquels peuvent participer les détenus qui le souhaitent. J’essaye d’être flou sur mes projets pour qu’ils n’aient pas d’a priori. On est entre hommes et je ne suis pas en prison pour parler de la prison. En parler serait obscène, ridicule, provocant, même vis-à-vis d’eux. Il y a d’autres murs à enfoncer. On n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour penser à la privation de liberté.

Comment as-tu été amené à travailler à l’extérieur, avec des jeunes, sur « Guy Moquet » ?

J’interviens régulièrement dans une école d’art à Grenoble. Un professeur m’a proposé de faire un court métrage en banlieue, à Villeneuve. En 2010, il y avait eu des émeutes là-bas et un projet de faire un film avec les habitants était prévu, avec les membres de l’association locale Vill9lasérie. La donne, c’était de faire un film avec des habitués, des non professionnels. Il y avait une équipe, un réseau de personnes qui avaient envie de jouer et c’était l’occasion pour moi de faire une fiction à ciel ouvert.

Chacun s’est approprié le projet. Je me suis servi du langage des jeunes, de leur créativité. Je leur ai exposé la situation, l’enjeu, les positions. Je leur ai expliqué mon film pour qu’ils se réapproprient les choses. Je voulais rester dans quelque chose de spontané, on n’a fait que 3-4 prises à chaque fois et je ne gardais que les premières. Pour moi, ce ne sont pas des non professionnels, ce sont des acteurs dont ce n’est pas le métier. N’importe qui pouvait être Guy Moquet. En réalité, ça a été le premier corps qui est arrivé (Teddy Lukunku). Il était stagiaire à Villeneuve et très motivé.

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Dans cette fiction, le ciel est peut-être ouvert mais les mentalités sont plutôt fermées.

J’ai grandi en Savoie, je n’avais pas une gueule de Savoyard. Il y avait un esprit de village, comme en banlieue. Tout le monde se connaissait, les critiques et les jugements étaient monnaie courante. Quand je suis allé à Villeneuve, j’ai vu que les gens fumaient des joints, gueulaient devant tout le monde, … Il y avait beaucoup de démonstration acceptée, je me disais que ça cachait peut-être un contre-champ, quelque chose de fort qu’on n’aurait pas le droit de faire. C’est pour ça que dans mon film, il y a un personnage différent qui prendre le risqué d’être jugé par les autres.

On est tenté de te poser la question du choix du titre…

C’est une référence à Sarkozy et une blague du chef op qu’on a gardée. Quand tu as 15 ans et que le Président de la République incite les professeurs à lire une lettre de Guy Moquet en classe et que ça fout le bordel dans les médias, tu retiens ce nom, tu t’en sers. Ça devient banal, autre chose, un surnom.

Ça m’a intéressé de me servir de quelque chose d’instrumentalisé, de le mettre en images dans les quartiers. De plus, mon personnage est aussi en résistance par rapport aux valeurs de ses frères.

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Le film parle à la fois d’amour et de désir de cinéma.

Le film dit des choses sur l’amour mais pour moi, il n’y en a pas vraiment, le personnage reste quand même très seul. Si j’étais arrivé devant les jeunes en disant que l’un allait embrasser l’autre, ça n’aurait pas marché. Le projet aurait été considéré comme mièvre. Ils avaient le choix entre se montrer ou participer à un film. Le désir partagé était de faire du cinéma. Je leur disais qu’au final, ce serait la honte ou un petit miracle (sourire).

Est-ce que tu souhaites poursuivre la réalisation à ciel ouvert ?

Carrément ! En expérimentant des outils avec un oeil pédagogique, j’ai réalisé qu’on pouvait obtenir des choses très riches ailleurs qu’en prison. Ça m’a donné confiance, je me sens d’attaque à refaire des films en extérieur, quelque soit le genre et la durée. « Guy Moquet » fait 32 minutes. Je ne défends ni le genre ni la durée. Le cinéma qui m’intéresse fait 3 minutes ou 3 heures. Ce qui compte, c’est l’histoire et la durée nécessaire.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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Pour information, « Guy Moquet » sera projeté, en présence de Demis Herenger, dans le cadre du programme des courts métrages 2, samedi 7 juin à 14h30 lors de la reprise de la Quinzaine des Réalisateurs, au Forum des images.

My Face is in Space de Tom Jobbins

Animation, 10′, Royaume-Uni, 2012, National Film and Television School (NFTS)

Synopsis : 1977, la Nasa envoie un vinyle d’or dans l’espace. Il contient les plus belles œuvres de l’humanité, ainsi que quelques portraits. Celui de Larry en fait partie. Cet événement lui fait espérer devenir ambassadeur de la terre. Il parvient à convaincre son entourage que cela va devenir réalité, mais une personne n’est pas dupe, sa petite amie. Elle lui pose un ultimatum : c’est moi ou l’espace !

« My Face is in Space » est le fantasme intergalactique d’un anti-héros attachant. Face à ce film inventif et drôle, on se laisse emporter par le grain de folie de ce récit qui relate les rêves de grandeur d’un homme ordinaire et son cruel retour à la réalité. Tom Jobbins utilise ici différentes techniques de stop-motion et rassemble des photographies, des images d’archives de la NASA ainsi que des maquettes et constructions étonnantes pour un résultat délirant.

Agathe Demanneville

La Bête Humaine

Parmi les films présentés cette année en compétition nationale et internationale au Brussels Short Film Festival, trois d’entre eux, arbitrairement réunis par notre liberté associative de spectateur, semblent dialoguer implicitement. En proie à un isolement délétère, une absence de repères, leurs personnages sont en lutte face à un système qui les dépasse et se débattent comme ils peuvent. Constat sombre d’une condition humaine démunie, presque animale.

« Red Hulk » – Asimina Proedrou (Grèce)

En compétition internationale, « Red Hulk », de la réalisatrice Asimina Proedrou repose sur un parti pris surprenant : il dépeint la naissance d’un pion du mouvement fasciste grec dans une perspective bien plus analytique que dénonciatrice. L’Aube Dorée n’est jamais mentionnée directement dans le film. Le sujet est si actuel et la Grèce si tristement associée à son effondrement économique et aux violences idéologiques engendrées, qu’il n’est pas besoin de pointer du doigt, d’étiqueter, l’esquisse suffit. Ce positionnement donne à la réalisatrice son angle d’approche, sa compréhension du processus. « Red Hulk », c’est le personnage de Giorgos, étudiant supposé qui ne suit plus ses cours depuis longtemps. Il travaille dans une industrie plâtrière et appartient à un groupe de supporters de football. Il a aussi déjà mis un pied dans un autre type d’appartenance, l’endoctrinement néonazi. Un pied seulement… pour l’instant. Le film traite de ce moment charnière, du retrait encore possible. La violence meurtrière a sauté au visage de Giorgos, et le retient dans son élan. C’est un temps de suspension, d’hésitation mais pris dans un rythme syncopé, avec une caméra embarquée, de nombreux jump cuts et des plans courts, collants à l’angoisse étouffante du personnage. Il ne répond plus aux appels téléphoniques du chef de bande, la parole ne peut être forcée et le silence s’affirme en forme de résistance passive résiduelle. Les sonneries de téléphone ne s’en font pas moins pressantes et de plus en plus rapprochées. Son club de foot le rejette, lui reprochant ce pied mis là où il ne faudrait pas. Le frère de la réalisatrice incarne le personnage de Giorgos. Sa palette de jeu est toute en nuances, entre violence ressentie et violence exprimée, force et vulnérabilité. Giorgos est muré dans son silence. Au travail, les poussières de plâtre lui enfarinent le visage. Sa face toute blanche rappelle celle du pantomime. Giorgos est un corps en surface, en représentation et en errance. La fumée de sa cigarette toujours au bec lui sert d’écran, de second masque. La visite chez ses parents offre un court moment d’accalmie, une pause dans la montée en tension. Assez vite, avec l’apparition du père tyrannique, la famille n’est plus un refuge. Sa maltraitance orale vient nourrir le mutisme du fils. Une certaine douceur et un reste d’enfance affleurent encore chez Giorgos. Jusqu’à la position fœtale qu’il prend sur son lit d’étudiant… Mais l’acharnement régulier sur le punching ball s’oppose en contre-point à cette fragilité. La colère prendra le dessus.

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Le film se clôt sur l’émergence d’une vraie violence : son regard hagard a pris en rage et détermination. Au dernier plan, Giorgos et les autres défilent dans l’escalier, tous habillés de noir, tous identiques, forts de leur assimilation au groupuscule idéologique. Leur incursion dans la lumière de la rue, le claquement de la porte résonnent en coup final. Il signe l’enrôlement implacable et une fin terriblement pessimiste.

Giorgos nous apparaît tout sauf monstrueux. Si le film propose la clé de l’isolement, du rejet social ou de la violence subie comme source au basculement fasciste, cette clé n’est pas pour autant une justification. Le leitmotiv de la place sociale acquise par le travail et de la quotidienneté des échanges avec un collègue bienveillant ouvre une brèche, une échappatoire possible. Une autre voie est balisée régulièrement, le long de la trajectoire de Giorgos. Elle n’est pas une réponse toute faite puisque le travail n’est plus rémunéré depuis plusieurs mois, mais elle renvoie le personnage à sa responsabilité. Là est toute la justesse du regard porté par Asimina Proedrou.

« Canada » – Sophie Thouvenin et Nicolas Leborgne (France)

« Canada » de Sophie Thouvenin et Nicolas Leborgne soulève une problématique semblable, celle de destins qui s’effondrent sans retour possible, de vies brisées. C’est une innocence fauchée en plein vol. Un jeune couple, tout juste sorti de l’adolescence, projette de partir vivre outre-atlantique. Sami a commis un petit larcin pour réunir l’argent manquant. Jessica se rend au parloir. De la prison, il ne sera montré que ces brèves rencontres, cette interface entre intérieur et extérieur. Le film se construit en deux temps. Le premier repose sur la construction d’un monde intermédiaire, celui des femmes de prisonniers, qui se serrent les coudes autour de Simone, figure maternelle et rassurante. L’illusion d’une possible solidarité, d’une niche face à l’adversité s’élabore progressivement et méthodiquement. Le spectateur est aussi dupe que Jessica, et se laisse bercer par un mensonge si bien ficelé. Il suffit d’une phrase lâchée (ou plutôt à peine soufflée) au parloir, entre deux caresses. La vitre teintée de la première partie éclate brusquement en mille morceaux. Et révèle l’envers du décor. On entre dans le deuxième temps, celui de la déconstruction. Pour Jessica la descente aux enfers peut commencer. La solidarité n’existe que pour mieux resserrer les mailles du filet. Celui d’un sombre chantage.

Son innocence ne la rend pas moins forte, elle casse la gueule de Simone, elle rend les coups portés à Sami. Œil pour œil. Mais la mécanique imparable du chantage a des rouages bien huilés. Jessica a beau tenir tête, elle reste impuissante. Elle est la proie de son propre cœur face à cet étau inhumain qui se resserre et la broie. Tout comme Giorgos, son regard a fini par changer, à présent dur et fixe. La microsociété carcérale est aussi écrasante et pervertie que l’univers dépeint dans Red Hulk. Le travail se dessine ici aussi comme une bouée de sauvetage, malheureusement bien inutile : la protection quasi paternelle du patron de Jessica n’est pas suffisante pour contrer celle vicieuse de Simone…

« Labyrinthe » – Mathieu Labaye (Belgique)

Nos rapprochements subjectifs nous amène à considérer le nouveau film d’animation de Mathieu Labaye, « Labyrinthe », comme le pendant archétypal des deux autres. Son synopsis est lui-même on ne peut plus lapidaire : « 6m² à vie… » Ou comment raconter le quotidien d’un homme soumis à l’enfermement à perpétuité, à la claustration physique et mentale jusqu’à l’aliénation à travers l’utilisation d’un noir et blanc tranché, sur base de prises de vue réelles.

L’ouverture est simple et schématique : un labyrinthe crétois se trace progressivement à partir d’une croix initiale, et le dessin terminé ressemble étrangement à un cerveau humain. D’emblée le parallèle est annoncé, tout est là. Un homme seul dans sa cellule est soumis à la répétition de ses gestes, et à leur vacuité. Ils sont l’expression d’une attente, amorces de mouvements inutiles, pris en plein vol, fractionnés. L’homme n’apparaît déjà pas unifié, il module dans un genre de positif/négatif du noir et blanc. Progressivement la scansion du rythme s’accélère et se désagrège vers une épilepsie généralisée. L’image se décompose, l’encre envahit tout. Les sons extérieurs de la prison se fondent en sons intérieurs, corporels, puis musicaux Sur une pulsation électronique répétitive, le personnage s’emballe. Pris dans une transe compulsive, il détruit le peu d’objets qui l’entourent. Le spectateur est piégé dans cette temporalité carcérale, il se crée chez lui, petit à petit, grâce à la durée et à la répétition, une forme d’endurance, de détachement mental. Les boucles infinies concourent au phénomène hypnotique. Coincé dans un labyrinthe cérébral. Et c’est précisément là qu’intervient la bascule et qu’un taureau envahit l’espace exigu de la cellule. Il se confronte au personnage devenu matador malgré lui, dans un face à face immobile. Il devient ensuite son double, son reflet dans le miroir, jusqu’à ne faire plus qu’un seul et même corps. La figure du minotaure convoque alors tout un lexique symbolique de l’animalité, de la monstruosité mais aussi de la perte identitaire, de la faille. Le minotaure est à la fois monstre et victime, menaçant et dissimulé, tortionnaire et prisonnier de son labyrinthe. Le morcellement, la métamorphose de l’homme mais aussi des images et du son, tout se précipite dans une déflagration finale, laissant la pièce vide. Le calme est revenu, un son de radio anecdotique recouvre tout. La perte est totale, la folie a laissé place au néant…

Dans ces trois films, chaque personnage a sa part de bête traquée. Giorgos a même une allure de taureau, le corps massif, la tête rentrée dans les épaules, la respiration forte et pesante. Chacun sombre, après avoir marché en funambule au bord du précipice. Ils nous laissent face à un gouffre béant, une forme d’effroi devant l’irréparable, la fêlure définitive. Et ils continuent de nous glacer encore quelques temps, laissant traîner en nous un écho inquiet et troublant…

Juliette Borel

Consultez les fiches techniques de « Red Hulk », « Canada » et « Labyrinthe »

C comme Canada

Fiche technique

Synopsis :  Jessica traîne sa solitude et la rage de ses 20 ans entre son travail à la supérette et ses visites au parloir de la prison de Brest. Elle y retrouve Sami, son amoureux, emprisonné pour un petit larcin. Il sortira un jour, bientôt, pour l’emmener au Canada. Jessica a du courage. Elle en aura besoin lorsqu’elle tombera dans les griffes de Simone…

Genre : Fiction

Durée : 16′

Pays : France

Année : 2013

Réalisation : Sophie Thouvenin, Nicolas Leborgne

Interprètes : Agathe Schlencker, Sophia Leboutte, Adélaïde Leroux, Pierre Lottin

Photographie : Alfredo Altamirano

Son : Renaud Duguet

Montage : Noël Fuzellier

Production : karine blanc , michel tavares / Takami Productions

Article associé : la critique du film

R comme Red Hulk

Fiche technique

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Synopsis : Giorgos vit seul à Athènes. Il est censé être aux études, mais a besoin de travailler pour subvenir à ses besoins. Il manque de confiance en lui, d’identité et d’acceptation. Il comble le vide en étant le « Red Hulk », comme il est connu dans son équipe de football… Mais il tombebientôt dans la violence axiale, ce qui lui but de nouveaux ennuis.

Genre : Fiction

Durée : 28’

Pays : Grèce

Année : 2013

Réalisation : Asimina Proedrou

Interprètes : Frixos Proedrou, Nestoras Fanaras, Christos Kontogeorgis

Photographie : Christina Moumouri

Son : Vasiliki Poulou, Saifentin Salim, Kostas Varybopiotis

Montage : Saifentin Salim

Production : Asimina Proedrou

Article associé : la critique du film

M comme Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen (On ne peut pas tout faire en même temps mais on peut tout laisser tomber d’un coup)

Fiche technique

Synopsis : Tout commença sur un canapé. Il la regarda enlever ses vêtements et ils firent l’amour pour la première fois.

Genre : Fiction

Durée : 15′

Pays : Suisse

Année : 2013

Réalisation : Marie-Elsa Sgualdo

Scénario : Marie-Elsa Sgualdo

Image : Marie-Elsa Sgualdo, Archives de la radio télévision suisse

Son: Yannick Gerber

Montage : Marie-Elsa Sgualdo

Musique : Yannick Gerber

Interprétation : Julia Perazzini

Production : Salaud Morisset Production

Articles associés : la critique du film, l’interview de Marie-Elsa Sgualdo

P comme La Part de l’ombre

Fiche technique

Synopsis : Le 7 février 1944, jour du vernissage d’une importante exposition de ses œuvres, le photographe hongrois Oskar Benedek, disparait.Plus de soixante ans plus tard, une enquête révèle son étrange destin.

Genre : Fiction, documentaire

Durée : 28′

Pays : Belgique

Année : 2013

Réalisation : Olivier Smolders

Scénario : Olivier Smolders et Thierry Horguelin

Image : Jean-François Spricigo

Son: Marc Bastien

Montage : Olivier Smolders

Musique : Ismaël Joffroy Chandoutis et Marc Bastien

Interprétation : Benoît Peeters, Marie Lecomte, Tatiana Nette, Bouli Lanners, Marcel Moreau, Pierre Lekeux, Joseph Fallnhauser, Anaël Snoeck,…

Production : Les films du Scarabée

Articles associés : la critique du film, l’interview d’Olivier Smolders

Ces images qui nous parlent

Parmi les nombreux films sélectionnés au dernier Brussels Short Film Festival, « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen » (On ne peut pas tout faire en même temps mais on peut tout laisser tomber d’un coup) de Marie-Elsa Sgualdo et « La Part de l’ombre » d’Olivier Smolders s’attachent à recréer un récit à partir d’images qu’ils n’ont pas tournées.

L’image séduit autant qu’elle effraye. Sublimée, elle est partout, démultipliée, projetée sur tous les murs des villes, elle nous envahit et vient nourrir notre inconscient imaginaire.

Cette fascination pour l’image, Marie-Elsa Sgualdo et Olivier Smolders l’ont bien comprise au point d’en faire la matière brute de leur dernier court métrage respectif. Quand l’une puise dans les archives de la RTS (Radio Télévision Suisse) pour raconter un pan de son histoire familiale, l’autre s’approprie les photographies de Jean-François Spricigo et les porte à l’écran dans un film sombre et poétique. Derrière chacune de ces œuvres se cache la volonté de mettre en lumière la fragilité de la vérité face à la reconstitution du souvenir. À mi-chemin entre la tromperie et la révélation, les films sont tous deux une expérience cinématographique envoûtante.

Dans « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen », présenté en compétition internationale, Marie-Elsa Sgualdo avoue avoir voulu « donner vie à des rumeurs sans s’obliger à toujours dire la vérité ». Parce que la vérité est chose inaccessible pour celui qui veut la retrouver, il est encore plus vrai de la recréer à sa façon, se dit-elle.

Aussi, dans un found-footage édifiant, découpe-t-elle son récit en six étapes cruciales de la vie de sa grand-mère (le canapé/la machine à laver/le twist/deux temps, trois mouvements/la punition/l’entretien) illustrant l’histoire d’une femme qui, à une époque où cela ne se faisait pas, décide de tout quitter pour vivre sa vie. On retrouve l’intérêt de la réalisatrice de « On The Beach » pour la féminité, et le thème de la séparation vu par le prisme de l’enfance et de l’adolescence.

Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen, de Marie-Elsa Sgualdo

Les images anonymes et ancrées dans une certaine époque n’empêchent pas le spectateur d’intégrer l’histoire et de la comprendre avec ses propres références. Le décalage volontaire entre le récit raconté et les images montrées, loin de révéler une certaine absurdité, renforcent au contraire l’universalité de ces dernières. Parler de soi avec les images d’autrui. Toute l’ambiguïté du statut de ces archives est mise à jour lorsque la réalisatrice montre un extrait où l’on aperçoit Brigitte Bardot, icône d’une époque et d’un style, mettant à mal la véracité des faits ou plutôt affirmant la volonté de fausser les pistes.

Le commentaire et la musique apportent le rythme au récit et le ton enjoué de la narratrice, interprétée par Julia Perazzini, permet de créer un lien complice avec le spectateur devenu confident même quand il s’agit de dévoiler des secrets honteux. Bien différent des films précédents, « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen » apparaît comme un exercice de style à la fois personnel et universel, une traversée dans le temps et l’espace qui représenterait la face cachée de sa réalité.

Avec « La Part de l’ombre », Olivier Smolders offre, quant à lui, un film qui se situe entre un cinéma classique et un cinéma d’avant-garde. En se réappropriant les photos de Jean-François Spricigo, le cinéaste belge recrée un récit fascinant nourri de fantasmes liés à l’horreur de l’histoire.

La frontière entre le vrai et le faux est un fil ténu volontairement variable car Smolders est avant tout un conteur d’images qui s’intéresse davantage au processus qu’au produit final, un philosophe stimulé par la réflexion plus que par son résultat, un cinéaste fasciné par le pouvoir que les images exercent sur l’inconscient individuel et collectif.

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S’il décide de retracer le destin d’Oskar Benedek, un photographe hongrois disparu en février 1944, à Budapest, le jour du vernissage d’une importante exposition de ses œuvres c’est pour mieux nous parler de la faillibilité de la mémoire, du souvenir impossible à retrouver, thème récurrent dans ses œuvres. Comme le héros de « La Jetée » de Chris Marker, Smolders serait à la recherche d’une image qui l’aurait marqué dans son enfance. Car si l’image révèle, si elle est témoin de l’histoire qui permet d’embaumer le temps qui passe, pour Benedek, le héros de Smolders, elle tue. Derrière ce mystère s’ajoute un récit haletant parfaitement mené, une sorte de documentaire d’investigation plongeant le spectateur dans une spirale dont il ne sortira pas indemne.

À nouveau, la voix du narrateur et la musique donnent le rythme à ce film dense aussi bien dans sa forme que dans son contenu. La question de savoir si ce que l’on nous raconte est vrai ou faux reste secondaire tant la réflexion sur la manipulation et sur l’art prend le dessus. Dans un monde où l’image est partout où la violence dont elle peut faire preuve est banalisée, il est intéressant de découvrir un film qui touche juste, qui pose question sur la représentabilité de l’horreur, sur sa mise en scène et sur la fascination qu’elle fait naître en chacun de nous.

Marie Bergeret 

Consultez les fiches techniques de « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen » et de « La Part de l’ombre »

Concours : 20 places à gagner pour la reprise de Cinéfondation à la Cinémathèque française

La Cinéfondation, créée en 1998 par le festival de Cannes, soutient les nouvelles générations de cinéastes. Dans le cadre de ses séances « Cinéma de poche », la Cinémathèque française, reprend cette année pour la première fois l’intégralité des courts et moyens sélectionnés par la Cinéfondation au Festival de Cannes.

Les 4 programmes compétitifs de la Cinéfondation 2014 projetés à Cannes feront l’objet de 4 séances les jeudi 29 et vendredi 30 mai à 18h30 et 20h30.

En partenariat avec la Cinémathèque française, Format Court vous offre 5 places par séance. Vous souhaitez découvrir l’un ou l’autre de ces programmes ? Contactez-nous rapidement ! 

REPRISE DE LA COMPÉTITION 2014

PROGRAMME 1 (92′) : Jeudi 29 Mai 2014 – 18h30 – SALLE JEAN EPSTEIN

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SKUNK d’Annie SILVERSTEIN (16′) – Etats-Unis

PROVINCIA de György Mór KÁRPÁTI (21′) – Hongrie

LIEVITO MADRE (Sourdough) de Fulvio RISULEO (17′) – Italie

SOOM (Breath) de KWON Hyun-ju (38′) – Corée Du Sud

PROGRAMME 2 (84′) : Jeudi 29 Mai 2014 – 20h30 – SALLE JEAN EPSTEIN

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LES OISEAUX-TONNERRE (Thunderbirds) de Léa MYSIUS (24′) – France

OH LUCY! d’Atsuko HIRAYANAGI (22′) – Singapour

THE BIGGER PICTURE de Daisy JACOBS (7′) – Royaume-Uni

LETO BEZ MESECA (Moonless Summer) de Stefan IVANČIĆ (31′) – Serbie

PROGRAMME 3 (88′): Vendredi 30 Mai 2014 – 18h30 – SALLE JEAN EPSTEIN

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THE AFTERMATH OF THE INAUGURATION OF THE PUBLIC TOILET AT KILOMETER 375 de Omar EL ZOHAIRY (18′) – Egypte

OUR BLOOD de Max CHAN (26′) – Etats-Unis

UNE VIE RADIEUSE (A Radiant Life) de Meryll HARDT (17′) – France

NIAGARA de Chie HAYAKAWA (27′) – Japon

PROGRAMME 4 (77′) : Vendredi 30 Mai 2014 – 20h30 – SALLE JEAN EPSTEIN

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STONE CARS de Reinaldo Marcus GREEN (14′) – Etats-Unis

THE VISIT de Inbar HORESH (27′) – Israël

HOME SWEET HOME de Pierre CLENET, Alejandro DIAZ, Romain MAZEVET, Stéphane PACCOLAT (10′) – France

LAST TRIP HOME de HAN Fengyu (26′) – Singapour

Brussels Short Film Festival 2014

Du 24 avril au 3 mai, le Brussels Short Film Festival célébrait sa 17ème édition avec pas moins de 300 courts métrages belges et étrangers montrés dans 3 compétitions compétitives (belges, internationales et Next Generation) et dans de nombreux programmes parallèles comblant ainsi les amateurs du format court.

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Retrouvez dans ce focus :

Le reportage « La bête humaine »
Le reportage « Ces images qui nous parlent »
Le palmarès 2014
La sélection internationale

Meryll Hardt : « Étudier au Fresnoy a été l’occasion d’explorer des écritures parallèles à celles de la fiction traditionnelle, de tenter d’innover, de faire un nouveau cinéma »

Meryll Hardt est née en 1984 dans l’Est de la France et finit bientôt ses études au Fresnoy. Contrairement à beaucoup d’auteurs de sa génération, elle veut prendre le temps d’explorer et de se poser pour mieux créer. C’est ce qu’on ressent lorsqu’on découvre son court-métrage « Une vie radieuse », sélectionné à la Cinéfondation : un voyage et une réflexion à travers plusieurs disciplines artistiques, au fil de plusieurs époques. Rencontre avec la réalisatrice sur la terrasse du Palais du Festival, un jour de grand vent.

Meryll Hardt

© CM

D’où est venue l’idée d’ « Une vie radieuse » ?

En 2011, lorsque j’étais à l’École de Recherche Graphique (ERG) de Bruxelles, j’ai réalisé mon mémoire de fin d’études sous forme d’un essai documentaire sur l’artiste Bas Jan Ader. Pour se faire, j’ai été amenée à lire Les Écrits français de Piet Mondrian. Je cherchais à mettre en image un chapitre abordant l’Habitat, la rue, la Cité, et plus particulièrement la notion de Nouvel Eden défini par Mondrian comme un éden moderne. Je suis alors tombée sur une photo de la Cité Radieuse de Marseille, un peu cachée par le feuillage d’un arbre.
La Cité Radieuse m’a intéressée parce qu’elle incarnait un acte architectural visant à inclure des masses dans un certain idéal moderniste. Contrairement à la maison Schröder de Gerrit Rietveld (ndlr: architecte néerlandais qui a conçu une maison sans murs), la Cité Radieuse est un habitat collectif. Les premiers habitants étaient définis comme des cobayes. J’ai lu le témoignage de la doyenne en ligne sur le site Internet et je me suis dit qu’il fallait faire une fiction à partir de matériaux documentaires.

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Peux-tu nous parler de la construction du film ? Tu y mélanges différentes disciplines artistiques : film d’architecture, film de danse, film documentaire, fiction, film expérimental, …

Je n’avais pas en tête un film d’architecture ni de danse en écrivant mon projet, mais je pensais plus volontiers à Jacques Tati, à Buster Keaton et à la comédie musicale en général. Au niveau de la construction du film, j’ai écrit le scénario suite à une grosse recherche documentaire sur Le Corbusier, sur sa vie, son œuvre, ses collaborateurs. C’était nécessaire avec un tel sujet. Une photo de Charlotte Perriand de la chaise LC4 (ndlr : chaise lounge designée par Le Corbusier) m’a également inspiré la scène finale. Puis, j’ai visité fréquemment la Fondation Le Corbusier à Paris, je suis allée voir son appartement rue Nungesser et Coli (Paris) et la Cité Radieuse de Briey-en-Forêt. C’est seulement à la fin de mes recherches que je suis allée à Marseille. J’ai passé deux jours sur place en exploration. J’ai dormi à l’hôtel, dans une petite chambre en couloir avec toilettes sur le palier, la cellule typique du Corbusier, un genre de cellule de moine à 70 euros la nuit !

En tant que touriste, j’ai filmé, photographié le lieu et moi-même dans cet espace, en imprimant mon corps dans celui-ci, testant des scènes au travers d’improvisations. J’ai rencontré des habitants, visité des appartements. À l’issue de ce voyage, j’ai monté une vidéo d’une trentaine de minutes, un genre de « reportage repérage » qui projetait mes intentions pour créer ensuite la fiction.

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Si on observe ton travail, on remarque que tu utilises assez souvent les images d’archives. Quelle est ta perception de l’art contemporain? Le vois-tu comme une revisitation du passé ?

Étudier au Fresnoy a été l’occasion d’explorer des écritures parallèles à celles de la fiction traditionnelle, de tenter d’innover, de faire un nouveau cinéma. En réalité, je ne conçois pas le retour dans le passé comme une fin en soit mais plutôt comme un moyen de construire l’avenir. C’est un peu comme une machine à voyager dans le temps que l’on emprunterait afin de tenter de changer le cours des événements. Mon utilisation d’images d’archives vient d’un désir de mettre en avant des objets existants dont on n’a pas suffisamment parlé et que l’on regarde toujours de la même manière.

Pourquoi avoir décidé d’occuper la majorité des postes sur ce film ? Pour mieux maîtriser le résultat final, pour compléter une démarche artistique ou pour des raisons de temps et de finances ?

Si j’avais plus délégué, il n’aurait plus été question d’un tournage à Marseille, mais à Briey-en-Forêt ou dans une autre Cité Radieuse plus proche, plus facile d’accès. Mais c’était nécessaire que ce soit là-bas puisque c’était la première cité de ce genre à avoir été construite : le « paquebot flottant sur l’après-guerre ». Par conséquent, j’ai fait ce que je savais faire et ce que je ne maitrisais vraiment pas, je l’ai délégué tout naturellement.

Nous avons tourné en effectif documentaire quelque chose qui était du domaine de la fiction, avec une variété de lieux, de formes de mises en scène et de techniques. L’incrustation dans des photographies est venue suite à une impossibilité pour nous, de tourner dans les parties communes.

Pour la musique, j’avais demandé à un ami compositeur Felix Kubin et à son frère Max Knoth, de m’aider mais faute de temps et d’argent, cela n’a malheureusement pas été possible. Par conséquent, j’ai réalisé la bande son, je me suis débrouillée pour faire ce que j’avais en tête avec mes propres bases.

J’ai l’habitude de travailler seule mais j’aurais tout de même aimé déléguer un peu plus, ne serait-ce qu’avoir un assistant-réalisateur sur qui me reposer de temps en temps. Dans l’équipe, on a tous été polyvalents et au final, et il y a eu beaucoup d’improvisations.

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En voyant « Seule », l’un de tes premiers travaux, puis « Une vie radieuse », tu proposes un message assez fort sur la condition de la femme et la société individualiste. Considères-tu que tu fais des films artistiques avec un message engagé ?

« Seule » et « Une vie radieuse » abordent en effet tous les deux le sujet de la solitude féminine. Dans le premier qui est un petit essai vidéo, c’est vraiment le sujet du film. J’ai tourné dans une grande maison complètement vidée et désertée sans raison. Dans le deuxième, au contraire, on sait pourquoi la maison est telle quelle et la solitude s’installe comme la conséquence d’un programme qui ne fonctionne pas. On ignore comment cette femme s’appelle d’ailleurs, contrairement à son mari. Elle est seule parce que coupée de son mari et d’elle-même. Il faut savoir que, dans son projet architectural, Le Corbusier disait qu’il voulait faire en sorte que la mère puisse se délester de ses enfants et le mari de sa femme. C’est malheureux mais il ne parle pas de l’envie de la femme de se délester de son mari.

On sous-entend toujours qu’une femme seule, ce n’est pas normal. Si elle n’est pas avec son mari, c’est qu’elle est avec ses enfants ou bien qu’elle tricote, qu’elle s’occupe ou qu’elle voit des amies, des voisines, qu’elle va au marché. Mais quand elle erre sur le toit-terrasse, sans but, seule, ça paraît alors bizarre. Pourtant pour beaucoup de ces femmes, c’était le seul endroit où échouer puisqu’on ne pouvait pas aller au-delà. Ce que j’ai mis dans ce film s’inspire d’histoires vraies, du vécu des doyennes de la Cité Radieuse dont certaines ont fondé la vie associative de l’édifice. Le rapport de la femme à l’espace fait partie de mes questionnements.

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Peux-tu nous donner ton point de vue sur l’œuvre du Corbusier ?

Je pense que Le Corbusier avait un rapport à l’ordre ambigu. Il pouvait être assez contradictoire entre son œuvre artistique et ses plans d’architecture. Il dessinait par exemple souvent des courbes tandis que ses édifices faisaient l’éloge de la ligne droite. Idem pour ses photographies et films personnels, et ce qu’il fait réaliser pour mettre en image son architecture. Il y a un écart entre Le Corbusier tentant de créer librement, et Le Corbusier décidant, planifiant, construisant un idéal qu’il s’est imposé et va proposer à autrui de manière radicale.

À ce propos, peux-tu nous parler de l’importance de l’architecture dans ton travail ? Est-ce un moyen de construire tes films, un rapport entre le corps, l’espace et l’art ?

À la différence du cinéma, l’architecture implique un passage à l’acte durable dans l’espace public. Le Corbusier avait besoin de faire exister son architecture en images. Ces images sont révélatrices de l’importance d’un idéal architectural. Elles questionnent la place de celui qui regarde. On se demande où va aller le corps, qui va être le modèle et si ce sera habitable au-delà du temps de pose de la photographie. Le corps décide, il quitte ou demeure dans l’architecture, il peut la détruire ou mieux, la réaménager.

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De manière générale, quelle est ta démarche artistique ? Vers quoi souhaites-tu aller ensuite ?

Mon but a toujours été de faire du cinéma ou quelque chose qui aille au-delà du cinéma. Godard est passé au Fresnoy, il nous a dit : « Le cinéma, maintenant, c’est fini, il faut passer à autre chose ». Il n’a pas tout à fait tort, mais je reste persuadé que le cinéma n’est pas mort. Je suis certes passée par une école d’art, l’École de Recherche Graphique de Bruxelles, mais c’était pour enrichir mon cinéma et ne pas faire un cinéma trop classique, en tout cas, un cinéma qui n’abandonne pas la recherche plastique et narrative au profit du sujet. Aujourd’hui, mon but est d’écrire et de réaliser un long-métrage. Cette année, je n’ai pas fait de deuxième court au Fresnoy. Après ce film-ci, j’ai eu besoin de prendre le temps de regarder l’œuvre avant d’enchaîner la suivante. Il faut laisser le temps à celle-ci d’exister pour qu’une prochaine arrive en bonne santé. On vit à une époque où le temps de sortie en salle des films diminue alors il faut brûler la chandelle doucement.

Quelle sensation te procure ta sélection à Cannes, à la Cinéfondation ?

C’est un honneur ! Je ne m’y attendais pas du tout. C’est une grande sensation d’aboutissement qui donne envie de revenir.

Propos recueillis par Camille Monin

Article associé : la présence des écoles françaises à la Cinéfondation 2014

Consulter la fiche technique du film

Pour information, « Une vie radieuse » sera projeté à la Cinémathèque française, dans le cycle « Cinéma de poche », le vendredi 30 Mai 2014, à 18h30, à l’occasion de la reprise de la sélection de la Cinéfondation 2014

Reprise des courts-métrages en compétition à Cannes, ce soir au Cinéma du Panthéon

Le Festival de Cannes et Le Cinéma du Panthéon vous convient ce soir à la reprise des courts métrages en compétition cette année au festival. La soirée sera marquée par la présence des réalisateurs et des membres du jury (selon leurs disponibilités). La projection sera suivie d’un cocktail.

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Infos

Mardi 27 Mai à 20h30 au Cinéma du Panthéon, 13 rue Victor Cousin, 75005 Paris.

Tél : 01 40 46 01 21
www.cinemadupantheon.fr

Ouverture de la billetterie à 19h30
Tarif unique : 6.50€ / Cartes illimitées UGC et Le Pass non acceptées

Gitanjali Rao : « L’Inde fait partie de mon histoire et m’inspire. Si j’essaye de m’y échapper, j’y reviens toujours »

Découvert sur un DVD, « Printed Rainbow » nous a charmés il y a quelques années pour sa poésie, sa palette graphique et ses petites boîtes d’allumettes, synonymes d’invitations à l’évasion. Vu en salle il y a quelques jours, « True Love Story » nous a touchés également pour son mélange d’émotions, de sons et de couleurs. Huit ans séparent ces deux films tous les deux sélectionnés à la Semaine de la Critique et réalisés par l’illustratrice et animatrice indienne Gitanjali Rao, auteur d’autres courts (« Blue », « Orange ») que nous vous invitons à découvrir. Cette semaine, nous avons rencontré Gitanjali Rao à Cannes. L’occasion d’en savoir plus sur son travail, son média, ses difficultés et son identité.

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Peinture animée

L’animation est un média qui m’a toujours intéressée. Cela fait vingt ans que je mélange la peinture et l’animation. Comme je prends beaucoup de temps pour m’améliorer, je continuer à faire des courts métrages. Je cherche à ce que mon style soit proche de la réalité. Dans mes films, on ne vole pas mais on voyage entre le réel et la fantaisie. L’animation favorise réellement l’évasion à différents niveaux.

Poésie visuelle

J’utilise très peu de parole dans mes films. Pour moi, l’expression passe par la peinture, par la poésie visuelle. Même à l’écrit, il m’est difficile de présenter un scénario. Une seule image peut raconter une histoire. Pourtant, avec le temps, j’apprends à raconter les choses, à être un peu moins dans le visuel. Les gens n’ont pas besoin de tout voir, je laisse leur imagination marcher.

L’importance du détail

Les gens qui connaissent l’Inde et Bombay comprennent dans mes films des choses différentes que ceux qui ne connaissent pas mon pays. C’est pour ça que mes films sont si détaillés. C’est comme pour une peinture, chacun y voit ce qu’il veut.

Forme & fond

Mes peintures et mes illustrations répondent aux questions que je me pose. Seulement, les histoires que j’ai envie de raconter ne sont pas originales. Seules la forme et la manière de raconter sont intéressantes. Grâce à l’animation, un média “frais”, je sens que je peux emmener les spectateurs dans des émotions différentes telles que le bonheur, la tristesse ou la colère.

Inspiration

Mes films sont fortement liés à mon pays. Je viens de là, j’y vis. L’Inde fait partie de mon histoire et m’inspire. Si j’essaye de m’y échapper, j’y reviens toujours.

Bollywood

Quand je présentais « Printed Rainbow » à l’étranger, on me demandait souvent pourquoi Bollywood était si différent de la réalité. Je répondais qu’en Inde, on ressentait le besoin de s’éloigner du quotidien et que le cinéma offrait précisément cela : une évasion, une possibilité d’oublier les problèmes rencontrés dans un pays pauvre. Le cinéma indien propose justement cela, des rêves. Pour nous, le cinéma n’a pas la même image qu’en France, à nos yeux, c’est de la fantaisie et les stars de Bollywood sont apparentées à des dieux.

Couleurs

On me dit souvent que mes films sont très colorés mais on oublie qu’il s’agit d’animation. On peut tout se permettre. L’Inde est très colorée et j’ai envie de refléter cela dans mes films.Si faisais de la fiction, mes images seraient plus ternes.

Petits budgets

Je ne reçois pas d’aides du gouvernement pour faire mes films. Il n’y a pas de profit pour les courts métrages. On doit chercher nous-mêmes des aides privées mais c’est très difficile pour des courts d’animation qui par nature coûtent très chers.

Je continue à faire des courts car j’aime ça mais c’est difficile, et ça l’est encore plus pour le long-métrage. J’auto-finance mes projets, j’ai des aides extérieures (l’Aide aux cinémas du monde, Les Films d’Ici), mais je n’ai pas de co-producteurs indiens. En Inde, très peu de producteurs font confiance aux projets indépendants, ils financent plutôt des gros films commerciaux dont la portée artistique est malheureusement bien faible.

True Love Story

Chaque jour, j’ai plein d’idées, mais je les garde dans un coin de ma tête.  J’ai mis deux ans pour raconter « True Love Story », une histoire de 19 minutes. « True Love Story » est un fragment, une partie d’un projet de long qu’on espère faire financer. Si on ne trouve pas d’argent, il existera en tant que tel, en tant que court métrage. On espère beaucoup que la sélection à Cannes donnera un coup de pouce au projet et intéressera de potentiels financiers à nous rejoindre sur le long.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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Rémi St-Michel, Eric K. Boulianne. L’amitié, la déconne & l’auto-production

Rémi St-Michel est réalisateur. Eric K. Boulianne est scénariste, comédien à ses heures. Ils ont travaillé ensemble sur « Petit Frère », une pastille comique québecoise auto-produite, sélectionnée cette année à la Semaine de la Critique. Le film nous a plu pour sa liberté de ton, son énergie et ses bonnes idées visuelles et sonores. Rendez-vous pris avec ses auteurs.

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Eric, tu as écrit le scénario de « Petit Frère » et joué dans le film réalisé par Rémi. Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler ensemble ?

Rémi : On est copains dans la vie, on a joué au théâtre et on a fait des courts métrages ensemble. J’aime bien travailler avec Eric car on sait ce qui plait à l’autre.

Eric : La camaraderie, la déconne, la réplique nous lient. On aime bien traiter des choses lourdes et dramatiques avec humour. Les personnages qu’on fabrique sont d’ailleurs “cabochons”, cabotins.

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D’habitude, je ne joue pas. Je suis plus scénariste qu’acteur. J’avais envie de me faire un cadeau et de jouer avec Étienne (Galloy). Celui-ci a joué dans une web-série que j’ai écrite, « Le chum de ma mère est un extra-terrestre ». J’aime son naturel, il est bon sur un plateau, il s’amuse, il délire. Je lui ai fait lire l’histoire, j’ai contacté Rémi et on a tourné le film ensemble.

On sent en effet une grande complicité entre les personnages.

R. : Je suis peu intervenu, il n’y avait pas besoin de les prendre dans un coin pour leur parler. Ils savaient ce qu’ils avaient à faire. L’alchimie entre eux se voyait directement à l’image. Je n’avais pas besoin de couper.

E. : Quand j’ai vu le film, j’ai été heureux et fier du travail de Rémi. « Petit Frère », c’est un film qui nous ressemble, dans lequel on s’est laissé aller.

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Le film adopte plusieurs partis pris comme le noir et blanc et la musique jazz. Qu’est-ce qui vous a donné envie de l’habiller ainsi ?

R. : Pour le noir et blanc, on avait envie de faire un clin d’oeil à Jarmusch et à Smith. De plus, l’absence de couleurs permettait de créer une distance avec les personnages. Il ne fallait pas juste se focaliser sur leurs conneries mais s’intéresser à la beauté de leur relation. Le noir et blanc offrait un plus, quelque chose de plus direct.

E. : Pour la musique, j’imaginais une note plus hip-hop mais Rémi a opté pour du jazz, ce qui a apporté quelque chose d’encore plus subtil au film.

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Quels films avez-vous envie de faire en général ?

E. : Ce qui nous intéresse, c’est de faire des films drôles, touchants, humains.

R. : Il y a une tendance à la lourdeur au Québec. On ne comprend pas, les gens ne sont pourtant pas lourds dans la vie ! On ne trouve pas de comédies fines, subtiles. Maintenant, nous, on a bien envie de faire un thriller comique.

E. : Le cinéma de genre n’existe pas beaucoup dans notre pays. On espère que grâce à Cannes, les producteurs québecois nous feront confiance pour aller dans cette direction.

R. : Je n’ai pas envie de faire des films que je n’ai pas envie de faire. « Petit Frère » nous ressemble. On n’a rien demandé à personne, c’était une grosse fierté de se faire plaisir et d’y arriver.

E. : « Petit Frère » est un film honnête, on s’est écouté. J’espère qu’à l’avenir, on pourra faire des films de façon plus encadrée. On aimerait travailler avec des producteurs car assumer soi-même la production et la distribution de ses propres films réclame beaucoup d’énergie. Malgré tout, j’aime mieux le faire que ne pas faire de films du tout.

R. : Si on avait déposé le projet dans une commission, on aurait attendu un an avec un risque de le voir refusé. C’est pour ça qu’on l’a auto-produit et qu’on l’a tourné en quatre jours, comme on le voulait.

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Vous vous intéressez au court métrage ?

R. : C’est le fun. Ça permet de faire des films plus rapidement et d’en faire plein.

E. :Ça permet de travailler son style, de ne pas se poser trop de questions. Il y a moins de pression, de conséquences avec le court qu’avec le long.

R. : C’est sûr qu’on a envie d’aller vers le long en alliant comédie et drame, notre recette favorite.

E. : De toute façon, si tu veux vivre de ce métier, tu dois faire des longs et gagner en visibilité. Le problème, c’est qu’au Québec, les gens ne voient que les films étrangers. Pour eux, les films québecois, même si ils marchent dans les festivals étrangers, sont plombants.

R. : La culture et les artistes sont mal vus et souffrent d’un problème d’image. Pourtant, on n’a pas le choix, on doit continuer à faire des films et raconter nos histoires.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

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Pour information, « Petit frère » sera projeté le jeudi 8/1/2015 lors de la séance anniversaire de Format Court, au Studio des Ursulines (Paris, 5ème)

Fabien Gaffez : « À la Semaine de la Critique, nous souhaitons proposer des écritures, des mises en scène, des univers très différents d’un film à l’autre »

Critique à Positif, Fabien Gaffez est le Directeur artistique Festival international du film d’Amiens.  Coordinateur du comité de sélection des courts métrages à la Semaine de la Critique, il a succédé à ce poste occupé pendant des années par Bernard Payen. Bref entretien autour de Cannes, de la place du court, des choix de la Semaine et de l’accompagnement des auteurs.

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À la Semaine, vous continuez à sélectionner des courts alors que Cannes est par excellence le lieu du long-métrage. Pourquoi ?

Cannes n’est en effet pas le meilleur endroit pour le court métrage. Pourtant à nos yeux, il s’agit d’une forme très libre et créative. C’est pour cela que nous prenons chaque année des courts, que nous invitons les réalisateurs et que nous montrons les oeuvres dans des programmes entiers de courts métrages.

Vous avez pris cette année des courts très différents : des histoires fantastiques, des films de genre, des chroniques sociales, des animations, … Y a-t-il quelque chose qui lie ces films ?

Nous avons sélectionné des films en accord avec leur projet, des films non racoleurs, sans prétention. Les formes et les mises en scène libres nous intéressent. C’est probablement ce qui lie tous ces films.

Cela nous intéresse de montrer un film de genre comme « Safari » ou un film d’époque comme « Boa Noite Cinderela ». Nous souhaitons proposer des écritures, des mises en scène, des univers très différents d’un film à l’autre.

Cela comporte un risque, celui de surprendre le public qui n’a pas toujours l’habitude de passer d’un univers, d’une proposition à l’autre. C’est pour cela que lors de la première projection des courts à Cannes, on fait une coupure entre les films et que les équipes sont présentes. Cela favorise la réception et personnalise leur travail.

Quels films retiens-tu de la sélection de cette année ?

J’ai été très touché par « Boa Noite Cinderela » de Carlos Conceiçao, un film très gonflé en ligne avec la nouvelle génération de cinéastes portugais. On a tenté un pari sur un premier film, celui de Laurie de Lassale, « Les fleuves m’ont laissée descendre où je voulais ». Parfois, on ose parier sur un réalisateur et un univers. On ne peut pas se permettre de le faire sur tous les films que nous prenons mais quand on sent une promesse, on a envie de l’accompagner.

À  propos d’accompagnement, à la Semaine, vous avez mis en place un nouveau programme cette année, « Next Step ». De quoi s’agit-il plus précisément ?

Les réalisateurs de courts que nous sélectionnons ont souvent l’envie de passer au long-métrage mais ils ne savent pas toujours comment y arriver et vers qui se tourner. Cela fait longtemps que nous souhaitons les accompagner dans cette étape. C’est la raison pour laquelle nous allons commencer à suivre les réalisateurs sélectionnés cette année dans leurs projets et que nous allons les réinviter à Paris dans le courant de l’année pour qu’ils puissent rencontrer des producteurs et aller de l’avant.

Propos recueillis par Katia Bayer

Cannes, les prix du court à l’officielle

Entouré de ses collègues (Noémie Lvovsky , Daniela Thomas, Mahamat-Saleh Haroun, Joachim Trier), Abbas Kiarostami, Président du Jury 2014 de la Cinéfondation et des Courts métrages, a rendu public hier soir, lors de la cérémonie de clôture du Festival de Cannes, la Palme d’or du court métrage ainsi que deux mentions.  Deux jours plus tôt, le même Jury annonçait les gagnants de la Cinéfondation.

Compétition officielle

Palme d’or : Leidi de Simón Mesa Soto – Colombie, Royaume-Uni

Synopsis : Leidi vit avec sa mère et son bébé. Son fiancé, Alexis, n’est pas réapparu depuis quelques jours. Ce matin là, après avoir lavé son bébé, elle part acheter des plantains. Dehors, on lui dit qu’on a vu Alexis avec une autre fille. Elle ne rentrera pas à la maison tant qu’elle ne l’aura pas retrouvé.

Mention spéciale ex-aequo : 

Ja Vi Elsker
 (Yes We Love) de Hallvar Witzø – Norvège

Synopsis : Quatre générations, chacune en crise, aux quatre coins de la Norvège le jour de la fête nationale.

Aïssa de Clément Tréhin-Lalanne – France

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Synopsis : Aïssa est congolaise. Elle est en situation irrégulière sur le territoire français. Elle dit avoir moins de 18 ans mais les autorités la croient majeure. Afin de déterminer si elle est expulsable, un médecin va examiner son anatomie.

Cinéfondation

Premier Prix : Skunk de Annie Silverstein – The University of Texas at Austin, États-Unis

Synopsis : Élevée par une mère célibataire dans une région rurale isolée du Texas, c’est avec les chiens qu’elle a recueillis que Leila, 14 ans, communique le mieux. Quand un dresseur de chiens de combat en herbe lui vole son pit-bull bien-aimé, Leila n’a d’autre choix que de se défendre, au prix de son innocence.

Deuxième Prix : Oh Lucy ! de Atsuko Hirayanagi – NYU Tisch School of the Arts Asia, Singapour

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Synopsis : Setsuko, 55 ans, employée de bureau célibataire à Tokyo, reçoit une perruque blonde et une nouvelle identité – Lucy – de son jeune professeur d’anglais non-conformiste. ‘Lucy’ réveille en Setsuko des désirs inconnus jusqu’alors. Quand son professeur disparaît, Setsuko doit faire face à ce qu’il reste : elle-même.

Troisième Prix de la Cinéfondation ex-aequo :

Lievito Madre de Fulvio Risuleo – Centro Sperimentale di Cinematografia, Italie

Synopsis : Lui, elle et l’autre : le triangle classique. Mais qu’est-ce qui se passe quand l’autre n’est pas un être humain ? Ou plutôt s’il est fait de farine, d’eau et de miel ?

The Bigger Picture(Le tableau d’ensemble) de Daisy Jacobs – National Film and Televison School, Royaume-Uni

Synopsis : Des personnages animés grandeur nature racontent avec un humour noir la triste histoire de l’accompagnement d’un parent âgé. « Tu veux la mettre dans une maison de retraite ? Alors, dis-le-lui ! » siffle un des frères à l’autre. Mais comme Mère n’entend pas partir, leurs vies se désagrègent à mesure qu’elle s’accroche à la sienne.