Jutra de Marie-Josée Saint-Pierre

Sélectionné cette année à la Quinzaine des Réalisateurs, le court-métrage documentaire animé “Jutra” semble poursuivre l’une des ambitions de sa réalisatrice Marie-Josée Saint-Pierre, quelques années après le remarqué “Les négatifs de McLaren” (2006) : faire dialoguer des archives traitées par le dessin avec l’œuvre d’un cinéaste. Le film se concentre en l’occurrence sur la trajectoire atypique du cinéaste québécois Claude Jutra. En détournant le matériau filmique, l’hommage tourne rapidement vers une forme d’auto-psychanalyse biographique pendant lequel Claude Jutra se parle à lui-même. Pris dans un jeu de questions-réponses un peu délirant, le spectateur est témoin de son existence, toujours instable et non-linéaire : jeunesse trouble, débuts prometteurs, succès cinématographiques, notoriété, maladie d’Alzheimer et suicide. Aussi le film apparaît-il comme la face inversée, enfouie, spectrale mais lucide, de l’oubli (auquel fait face Jutra les dernières années de sa vie). Comme si, au fond, l’esprit retors du réalisateur d’“À tout prendre” (1963) et de “Mon oncle Antoine” (1971) rôdait plus que jamais dans la mémoire vivante et colorée des jeunes cinéastes québécois.

Espace(s) cinématographique(s)

D’emblée, “Jutra” confronte plusieurs plusieurs sources filmiques. Il reprend des images d’archives des films de Claude Jutra, chronologiquement et successivement. On voit par exemple des extraits du court-métrage “Il était une chaise” (1957), puis de ses longs-métrages. Mais la structure du film se dessine à travers des archives montrant le cinéaste lui-même, assis ou marchant dans des lieux divers où il travaille et (se) parle, plans auxquels Marie-Josée Saint-Pierre a appliqué un traitement esthétique spécifique. On assiste ainsi à un documentaire d’un genre étrange, où Claude Jutra s’inscrit sur des décors devenus dessins en couleurs. Son corps en noir et blanc évolue dans des espaces presque imaginaires, toujours entouré par un halo mouvant. Combinant les différentes sources et les détournant, c’est tout le rapport électrique entre Claude Jutra et l’espace environnant qui est interrogé par Marie-Josée Saint-Pierre.

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Si ce rapport problématique entre le corps de Jutra et les espaces qu’il traverse trouve une dimension signifiante, c’est bien parce qu’il donne une épaisseur aux problèmes mentaux évoqués dans les propos de Claude Jutra (rendus présents dans des conversations atypiques où le cinéaste se parle à lui-même). L’oubli imposé par la maladie l’Alzheimer donne à l’être l’impression de planer hors de tout et d’évoluer en décalage de la réalité. Plus généralement, le court-métrage “Jutra” semble rendre compte d’une tentative incessante du cinéaste à s’intégrer dans l’espace social, un espace de normes où l’homme n’a jamais vraiment trouvé sa place. Problème qui explique en même temps sa capacité à parler mieux que quiconque des individus, de leurs désirs et de leurs travers.

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Le risque de (se) projeter

Si “Jutra” évite l’illusion biographique, c’est dans le rapport complexe qu’il définit entre la vie du créateur et la traduction cinématographique de celle-ci. Il est tentant pour un cinéaste, dans certains cas cela relève même d’une nécessité, d’aborder la création cinématographique comme une perpétuelle re-création de soi-même. Surtout quand l’aube de la carrière se situe à la fin des années 1950, moment de rupture où les réalisateurs s’autorisent à explorer la vie et leur regard sur elle, par exemple en racontant leur enfance (Truffaut) ou en cherchant l’origine de leur perception sur l’Autre (Rouch). Ce n’est pas un hasard si ce sont justement ces deux cinéastes français que Claude Jutra a rencontré à Paris, alors qu’il voulait se lancer dans la réalisation de films. Car il y a chez Jutra le désir premier et fécond de comprendre qui il est, processus sans doute consubstantiel d’une perte de repères et d’un rapprochement avec des formes de morbidité. Si, comme il le dit lui-même dans le film, « à cette époque-là, il était encore plus bizarre de vouloir devenir cinéaste que cosmonaute », il tentera pour exister d’éviter de planer pour au contraire planter les jambes du cinéma dans sa terre, le Québec, et d’y questionner sa place d’individu démuni.

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De ce risque de se montrer, et de montrer l’autre qui était en lui, “Jutra” donne une représentation plastique émouvante. Il se place au-delà de toute forme cinématographique reconnue. Néanmoins, il n’en fait pas moins acte de documentaire, au sens où le déplacement esthétique des sources favorise l’appréhension objective d’un être en prise avec une identité multiple et insaisissable. Tantôt représentant de la «révolution tranquille», tantôt explorateur de la ruralité profonde et de l’histoire du Québec, Claude Jutra est moins un être de la prudence qu’un artiste de la pudeur. Le court-métrage de Marie-Josée Saint-Pierre en dresse le portrait vivant, complexe et passionnant.

Mathieu Lericq

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