La Jetée de Chris Marker

Matière et mémoire

Modestement qualifié de photo-roman par son auteur, « La Jetée » est une œuvre unique, profonde et mystérieuse qui a marqué les esprits et inspiré plusieurs générations de réalisateurs. Projeté en ouverture du 35e Festival de Clermont-Ferrand plus de 50 ans après sa réalisation, ce film continue toujours autant de fasciner le public et la critique au point de prêter son nom au bâtiment qui abrite l’association « Sauve qui peut le court métrage ». Cet hommage rendu par le Festival de Clermont-Ferrand rappelle l’importance donnée au patrimoine cinématographique et par la même occasion à la mémoire du Cinéma.

« Ceci est l’histoire d’un homme marqué par une image d’enfance »

« La Jetée » c’est une impression persistante, sonore et visuelle qui bouleverse la perception du spectateur. Peu de films ont mis en scène avec autant d’économie et de clairvoyance un mécanisme aussi complexe que celui de la mémoire humaine. (Re)voir « La Jetée », c’est découvrir un monde étrange composé de photographies en noir & blanc dans lequel un homme traverse le temps et tente d’échapper à la fatalité.

En substituant progressivement une image par une autre, le réalisateur donne l’impression que les photographies s’animent par elles-mêmes. Il parvient ainsi à contourner une des sacro-saintes règles du cinéma qui veut qu’un film se compose de 24 images par seconde. À chacune de ses photos, le réalisateur de « Sans Soleil » capture des instantanés de mémoire en suspendant le temps et crée ainsi la matière de son film. La composition des cadres est d’une grande précision, ceux-ci s’enchaînent avec tant de justesse que l’on jurerait les voir bouger. La musique de Trevor Duncan prend part également à cette illusion et donne le rythme au passage des images. Tel le fil d’Ariane, la voix mystérieuse de Jean Négroni lisant la prose poétique de Chris Marker nous guide dans cette recherche du temps perdu et démultiplie la portée des photographies.

« D’autres images se mêlent dans un musée qui pourrait être celui de sa mémoire »

Tout au long de sa vie, Chris Marker n’a cessé de questionner sa mémoire personnelle et la mémoire collective. Il a créé en 1997 un CD-ROM intitulé « Immemory » qu’il présente comme la « visite guidée d’une mémoire ». Il poursuit ainsi : « (…) Mon vœu le plus cher est qu’il y ait ici assez de codes familiers (la photo de voyage, l’album de famille, l’animal-fétiche) pour qu’insensiblement le lecteur-visiteur substitue ses images aux miennes, ses souvenirs aux miens, et que mon Immémoire ait servi de tremplin à la sienne pour son propre pèlerinage dans le Temps Retrouvé. »

À chacun sa Madeleine. Pour Chris Marker, ce fut l’héroïne de « Vertigo » de Hitchcock. Dans « La Jetée », la citation est explicite : l’homme et la femme se promènent dans un jardin et regardent ensemble la coupe d’un sequoia millénaire. Le cinéphile se souvient alors du personnage de Madeleine qui dans « Vertigo » montre à Scottie une semblable coupe de sequoia et pointe du doigt deux endroits : l’année de sa naissance et celle de sa mort.

jetee

 

Le héros de « La Jetée » est désigné par ses pairs pour participer aux expérimentations en raison de la persistance dans son esprit d’ « une image d’enfance ». Cette singularité va lui faciliter ses aller-retours dans le temps, mais aussi lui permettre, l’espace d’un instant d’échapper aux tortionnaires du présent, et de retrouver le visage de cette femme dont l’image a imprimé sa mémoire. Lorsqu’elle et lui se retrouvent, « elle l’accueille sans étonnement. Ils sont sans souvenirs, sans projet. Leur temps se construit simplement, autour d’eux, avec pour seuls repères le goût du moment qu’ils vivent, et les signes sur les murs. »

Chris Marker réussit le tour de force de suspendre le cours du temps jusque dans ses images. Il crée un film-monde très personnel tout en étant ouvert à l’identification, une véritable incarnation de la Mémoire, une invitation au voyage.

Julien Beaunay

Consultez la fiche technique du film

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *