Marie-Elsa Sgualdo : « On ne peut jamais raconter ce qui s’est vraiment passé, on s’inspire de la réalité mais on la raconte au travers d’un prisme, avec des outils narratifs et cinématographiques, ce qui la déforme »

Avec 4 courts métrages à son actif, dont « On The Beach » qui a remporté le Bayard d’or au FIFF, l’an dernier, Marie-Elsa Sgualdo nous est revenue cette année, dans la capitale wallonne comme membre du jury court métrages et pour présenter son petit dernier au titre évocateur « Mann Kann nicht alles auf einmal tun aber man kann alles auf einmal lassen » (« On ne peut pas tout faire en même temps mais on peut tout laisser tomber d’un coup »), sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs et présenté dans la section « Regards du présent ». Rencontre ensoleillée.

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Qu’est-ce qui t’a amené au cinéma ?

C’est le théâtre, en fait. A Chaux-de-fonds (Suisse), j’ai fait pas mal de théâtre avec Charles Joris, le fondateur du Théâtre populaire romand. C’était vraiment quelqu’un de très charismatique. Et moi, en tant qu’adolescente, j’étais très impressionnée par cet homme.

Mais parallèlement à cela, j’étais très attirée par le cinéma, j’y allais souvent. Au début, j’avais plus envie de faire du cinéma documentaire et après mon bac, j’ai commencé des études en Relations internationales, à Genève, et j’ai étudié là-bas pendant 1 an et demi et je me rendais bien compte que ça m’a donné une idée précise et globale de la manière de gérer le monde aujourd’hui mais ce n’était pas ça qui m’intéressait, je ne voulais pas travailler dans une ONG. J’ai postulé à la HEAD (Haute Ecole d’Art et de Design), à Genève. Cette école m’intéressait plus que les autres écoles de cinéma parce que c’était une école d’art, avant tout. On allait avoir la possibilité de rencontrer des artistes qui n’étaient pas que des cinéastes ou des techniciens du cinéma mais des personnes qui venaient d’horizons plus larges. Il y avait un regard de différentes disciplines qui se portait sur notre travail.

Pourquoi avoir poursuivi ton cursus à l’INSAS (Institut National des Arts du Spectacle et des Techniques de diffusion) à Bruxelles?

Parce que ce côté plus artistique qui était celui de la HEAD avait la faiblesse de ne pas avoir de vrai cours d’écriture scénaristique. On allait même à l’encontre de tout ce qui pouvait être la dramaturgie classique du cinéma. J’ai décidé de postuler à l’INSAS qui proposait un Master en écriture, qui touchait à la fois au théâtre et au cinéma. Comme j’avais déjà fait du théâtre et que j’avais envie de me prédestiner au cinéma, j’ai fait l’expérience d’une année en Master en écriture. J’avoue que le dialogue avec les professeurs n’a pas été des plus simples mais cela m’a appris beaucoup aussi. J’y ai écrit un long-métrage ce qui m’a permis de faire l’exercice d’écriture du début à la fin.

Dans tous tes films de « Vas-y, je t’aime » à « On The Beach » en passant par « Bam-Tchak », tu traites de thèmes semblables que sont la séparation, la famille et la féminité, de l’adolescente à la femme. On pourrait dire que ce sont tes thèmes de prédilection ?

 En fait, c’est rigolo parce que rationnellement, je ne me suis pas dit, c’est ça que j’ai envie d’explorer, je pense que je suis plus sensible à ces thématiques parce que je suis une femme. J’observe ce qui m’entoure et j’essaye d’exprimer dans mes films ce que je ressens dans mon quotidien. C’est comme pour la lecture, maintenant que je lis plus, je me rends compte que j’ai plus d’affinités avec les auteurs féminins.

Pourquoi filmer l’adolescence ?

J’ai eu envie de filmer l’adolescence parce que moi-même, j’en n’étais pas encore sortie.  J’étais encore très proche de cet âge-là. Ce qui me fascinait, dans leur corps, dans leur visage, c’était le fait que l’on pouvait y déceler l’adulte naissant. Ils ont déjà des corps et des attentes d’adultes mais ils ont encore des visages d’enfants. Je trouve cela très beau, parce que c’est fin et éphémère. J’avais envie de saisir ces moments-là. J’ai choisi de les filmer de près car j’ai l’impression qu’au cinéma, on peut dire beaucoup de choses, sans les mots. Le fait de mettre la caméra à un certain endroit, de cadrer près, c’est une manière de saisir leur beauté, leur personne, ce qu’ils sont au-delà de l’histoire que l’on raconte dans le film. C’est peut-être ça que j’essaye de faire : saisir  l’imperceptible.

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Comment tu choisis tes jeunes acteurs ?

Chaque fois, je fais des castings et j’en suis toujours déçue parce que je ne trouve jamais les gens que j’ai envie de filmer. Du coup, je les trouve dans la rue, la plupart du temps. Joanne Nussbaum, la comédienne qui joue dans « On The Beach », je l’avais rencontrée deux ans avant de faire le film, je savais que c’était elle et malgré cela, j’ai continué à faire des castings pendant deux ans jusqu’à ce que j’accepte l’idée de la choisir. Pour « Vas-y, je t’aime », dès que j’ai vu Alisson Scheidegger, à la gare, je l’ai abordée et lui ai proposé de jouer dans le film.

« On The Beach » est ton premier film produit, comment ça s’est passé ?

C’était effectivement la première expérience de production. Ce n’était pas toujours évident.  Mais je pense que dans n’importe quelle première collaboration, quand on sort d’une école, on n’a pas assez d’expérience, on ne sait pas comment ça se passe dans le milieu, du coup, on se retrouve un peu dans une position d’infériorité face au producteur. Aujourd’hui, je ne ferais sans doute pas les choses de la même manière, j’irais beaucoup plus vite, je serais plus assurée pour imposer mes choix.

Tu as gagné le « Bayard d’or » avec « On The Beach », l’année dernière au FIFF. Qu’est-ce que ça fait de revenir à Namur ?

J’étais en Serbie avec une amie qui préparait un livre, on était en train de travailler quand j’ai reçu un sms disant « voilà, t’as gagné le prix ». C’est surtout ce moment-là qui est chouette. Je ne m’attendais pas du tout à gagner donc c’était vraiment une très belle récompense. Cela m’a réconfortée dans l’idée de continuer à faire du cinéma.

Tu as fais partie du jury Emile Cantillon (Jury jeunes, au FIFF) il y a quelques années, aujourd’hui, tu es membre du jury de courts métrages. Cela représente quoi exactement, pour toi ?

Je me demande toujours si j’en connais assez pour juger telle ou telle chose, enfin, je trouve que l’on peut toujours parler avec son cœur. Mais je me dis que c’est quand même une lourde responsabilité. Quand j’étais membre du jury Emile Cantillon, c’était un peu différent. On venait d’un peu toute la Francophonie et on lisait les films avec notre bagage culturel. Par exemple, il y avait quelqu’un qui venait du Burkina Faso et quand on représentait des femmes libres, il disait : « non mais là, c’est quand même un peu trop ». Et nous, on réagissait à d’autres choses, c’était intéressant.

« Mann kann nicht alles auf einmal tun aber man kann alles auf einmal lassen » (« On ne peut pas tout faire en même temps mais on peut tout laisser tomber d’un coup »), ton dernier film est présenté ici au festival dans le cadre de la section « Regards du présent ». Il est assez différent des autres. Tu y mêles documentaire et fiction. À partir d’images d’archives, qui parlent à tout le monde dans certains cas, tu (te) racontes une histoire. Pourquoi la volonté de tout à coup réaliser ce film ?

La genèse de « Mann Kann nicht alles auf einmal tun aber man kann alles auf einmal lassen », c’est d’abord une carte postale que j’ai trouvé au Kunstmuseum de Bâle. Au dos  de la carte, il y avait cette phrase que j’ai reprise en titre et sur la carte, une femme que j’ai cru être ma grand-mère. C’est l’image d’une femme allongée sur un canapé. Ça m’a frappée, pour moi, cela résumait bien l’histoire d’une femme qui, du jour au lendemain, décide de tout quitter. Depuis longtemps, j’avais envie de faire un film qui parlerait d’un pan de mon histoire familiale, et la découverte de cette carte postale a confirmé mon envie d’aborder ce thème, en particulier. J’avais commencé à faire un documentaire tout à fait classique, en allant filmer les gens, en faisant des interviews. Mais je ne trouvais pas la distance nécessaire par rapport à ce que je voulais raconter. A côté de cela, je commençais des recherches pour un prochain film sur un personnage de ma région, ce qui m’avait amené à me rendre sur le site d’archives de la RTS (Radio télévision suisse). L’idée m’est alors venue d’utiliser des images d’archives. Je me suis dit pourquoi ne pas utiliser ces images et voir si l’histoire que je veux raconter peut l’être avec cette matière-là. La difficulté majeure de ce film était de garder la bonne distance, de respecter l’histoire sans vraiment la raconter.

Parce que ça reste une fiction ?

Oui, parce qu’on ne peut jamais raconter ce qui s’est vraiment passé, on s’inspire de la réalité mais on la raconte au travers d’un prisme, avec des outils narratifs et cinématographiques, ce qui la déforme. Comme disait Cendras c’est le mythe qui est l’histoire et le mythe c’est de la fiction.

Mann Kann nicht alles auf einmal tun aber mann kann alles auf einmal lassen

La dernière phrase du film est assez fascinante : « L’Aventure, c’est pouvoir aller au bout du monde et en ramener un film, ça c’est constructif ». C’est cela l’aventure, pour toi?

C’est ma manière de me confronter au monde, de découvrir différentes facettes de la vie. Mais je pense que l’aventure elle se passe surtout dans notre manière d’envisager le monde, d’ailleurs, pour l’anecdote, la jeune fille qui dit cela à la fin du film, je l’ai retrouvée. Et c’est drôle parce qu’elle dit qu’il ne faut pas se marier tout de suite et en fait, elle s’est mariée à 19 ans, elle a eu 3 enfants, elle est devenue pasteur mais elle n’a rien perdu de son caractère.

Pourquoi ne t’es-tu jamais mis au documentaire alors que la réalité t’intéresse tellement ?

Je suis en train d’en écrire un.

Penses-tu qu’il faille avoir une certaine « maturité » pour parler de la réalité ?

C’est vrai que suite aux études que j’avais faites et devant l’ampleur des problèmes mondiaux, je me disais : « Ma petite cocotte, apprends avant deux, trois choses et après tu parleras du monde ». Mais aujourd’hui, je pense un peu différemment, je pense que l’on peut faire des films si un sujet a du sens et nous touche. Et puis après, on s’entoure des bonnes personnes pour ne pas dire trop de bêtises.

Peux-tu expliquer le principe de « Terrain vague » ?

Terrain vague est un collectif de jeunes réalisateurs romands, nous sortons tous des écoles de Genève, Lausanne et Bruxelles. L’idée au départ était de nous réunir pour parler de nos projets et avancer ensemble sur le chemin du cinéma.

As-tu un projet de long-métrage ?

Oui, je suis au début de l’écriture d’un long-métrage de fiction. Il s’inspire de deux femmes pour lesquelles j’ai beaucoup d’admiration et parle de l’amour du jeu.

Propos recueillis par Marie Bergeret

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