Ces images qui nous parlent

Parmi les nombreux films sélectionnés au dernier Brussels Short Film Festival, « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen » (On ne peut pas tout faire en même temps mais on peut tout laisser tomber d’un coup) de Marie-Elsa Sgualdo et « La Part de l’ombre » d’Olivier Smolders s’attachent à recréer un récit à partir d’images qu’ils n’ont pas tournées.

L’image séduit autant qu’elle effraye. Sublimée, elle est partout, démultipliée, projetée sur tous les murs des villes, elle nous envahit et vient nourrir notre inconscient imaginaire.

Cette fascination pour l’image, Marie-Elsa Sgualdo et Olivier Smolders l’ont bien comprise au point d’en faire la matière brute de leur dernier court métrage respectif. Quand l’une puise dans les archives de la RTS (Radio Télévision Suisse) pour raconter un pan de son histoire familiale, l’autre s’approprie les photographies de Jean-François Spricigo et les porte à l’écran dans un film sombre et poétique. Derrière chacune de ces œuvres se cache la volonté de mettre en lumière la fragilité de la vérité face à la reconstitution du souvenir. À mi-chemin entre la tromperie et la révélation, les films sont tous deux une expérience cinématographique envoûtante.

Dans « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen », présenté en compétition internationale, Marie-Elsa Sgualdo avoue avoir voulu « donner vie à des rumeurs sans s’obliger à toujours dire la vérité ». Parce que la vérité est chose inaccessible pour celui qui veut la retrouver, il est encore plus vrai de la recréer à sa façon, se dit-elle.

Aussi, dans un found-footage édifiant, découpe-t-elle son récit en six étapes cruciales de la vie de sa grand-mère (le canapé/la machine à laver/le twist/deux temps, trois mouvements/la punition/l’entretien) illustrant l’histoire d’une femme qui, à une époque où cela ne se faisait pas, décide de tout quitter pour vivre sa vie. On retrouve l’intérêt de la réalisatrice de « On The Beach » pour la féminité, et le thème de la séparation vu par le prisme de l’enfance et de l’adolescence.

Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen, de Marie-Elsa Sgualdo

Les images anonymes et ancrées dans une certaine époque n’empêchent pas le spectateur d’intégrer l’histoire et de la comprendre avec ses propres références. Le décalage volontaire entre le récit raconté et les images montrées, loin de révéler une certaine absurdité, renforcent au contraire l’universalité de ces dernières. Parler de soi avec les images d’autrui. Toute l’ambiguïté du statut de ces archives est mise à jour lorsque la réalisatrice montre un extrait où l’on aperçoit Brigitte Bardot, icône d’une époque et d’un style, mettant à mal la véracité des faits ou plutôt affirmant la volonté de fausser les pistes.

Le commentaire et la musique apportent le rythme au récit et le ton enjoué de la narratrice, interprétée par Julia Perazzini, permet de créer un lien complice avec le spectateur devenu confident même quand il s’agit de dévoiler des secrets honteux. Bien différent des films précédents, « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen » apparaît comme un exercice de style à la fois personnel et universel, une traversée dans le temps et l’espace qui représenterait la face cachée de sa réalité.

Avec « La Part de l’ombre », Olivier Smolders offre, quant à lui, un film qui se situe entre un cinéma classique et un cinéma d’avant-garde. En se réappropriant les photos de Jean-François Spricigo, le cinéaste belge recrée un récit fascinant nourri de fantasmes liés à l’horreur de l’histoire.

La frontière entre le vrai et le faux est un fil ténu volontairement variable car Smolders est avant tout un conteur d’images qui s’intéresse davantage au processus qu’au produit final, un philosophe stimulé par la réflexion plus que par son résultat, un cinéaste fasciné par le pouvoir que les images exercent sur l’inconscient individuel et collectif.

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S’il décide de retracer le destin d’Oskar Benedek, un photographe hongrois disparu en février 1944, à Budapest, le jour du vernissage d’une importante exposition de ses œuvres c’est pour mieux nous parler de la faillibilité de la mémoire, du souvenir impossible à retrouver, thème récurrent dans ses œuvres. Comme le héros de « La Jetée » de Chris Marker, Smolders serait à la recherche d’une image qui l’aurait marqué dans son enfance. Car si l’image révèle, si elle est témoin de l’histoire qui permet d’embaumer le temps qui passe, pour Benedek, le héros de Smolders, elle tue. Derrière ce mystère s’ajoute un récit haletant parfaitement mené, une sorte de documentaire d’investigation plongeant le spectateur dans une spirale dont il ne sortira pas indemne.

À nouveau, la voix du narrateur et la musique donnent le rythme à ce film dense aussi bien dans sa forme que dans son contenu. La question de savoir si ce que l’on nous raconte est vrai ou faux reste secondaire tant la réflexion sur la manipulation et sur l’art prend le dessus. Dans un monde où l’image est partout où la violence dont elle peut faire preuve est banalisée, il est intéressant de découvrir un film qui touche juste, qui pose question sur la représentabilité de l’horreur, sur sa mise en scène et sur la fascination qu’elle fait naître en chacun de nous.

Marie Bergeret 

Consultez les fiches techniques de « Man kann nicht alles auf einmal tun, aber man kann alles auf einmal lassen » et de « La Part de l’ombre »

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