Festival de Brest, les plus, les moins

Ce vendredi 31 janvier, le festival de Clermont-Ferrand rouvre ses portes. Avec ses trois sélections, ses cartes blanches et son pays à l’honneur (les États-Unis cette année), le rendez-vous mondial du court voit large. Rien qu’en sélection internationale, plus de 70 titres sont attendus. En comparaison, le festival de Brest, bien moins médiatisé et financé, offre plus de visibilité à un nombre restreint d’élus. À titre d’exemple, 42 films en compétition ont reflété, cette année comme l’année dernière, l’état de la production européenne.

Chaque année, les deux festivals permettent de faire de passionnantes découvertes. Au hasard des programmes, on se souvient ainsi avec enthousiasme des pépites de Clermont (« Tanghi Argentini », « John and Karen », « Deweneti », « Luksus », « Mademoiselle Kiki et les Montparnos », « Andong », « Oh Willy », …) comme celles de Brest (« Dounouia, la vie », « Höstmannen », « Baby », « Moja biedna glowa », « Ünnep » ou « Apele Tac »).

L’évènement clermontois n’ayant pas encore commencé, il nous est à ce stade difficile d’en parler même si quelques films nous sont très familiers (« Subconscient Password », Cristal du court à Annecy, « Lettres de femmes », préselectionné au César du meilleur court d’animation ou « Les Jours d’avant » (Prix Format Court au festival francophone du film de Namur, lauréat du Grand Prix du Jury des courts français à Angers ce weekend).

Nous vous proposons donc de revenir sur les derniers “crû brestois”. L’an passé, nous avions attribué pour la première fois un prix à l’un des films de la compétition européenne. Nous avions ainsi pu véritablement juger la programmation dans son ensemble. Le niveau général de la sélection nous était apparu excellent et certains films magnifiques s’étaient même invités dans nos top 5 de l’année 2012 (« Tiger Boy », « Abgestempelt », « Hiljainen viikko », « Flow », « Prematur » , notre Prix, pour ne citer qu’eux). Notre intérêt s’était par contre considérablement réduit devant les sélections française et Cocote Minute (films très courts). Moins subtiles et originales, elles alimentaient des programmes inférieurs en qualité que leur consoeur européenne.

Bonnes idées

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Cette année, à l’occasion de sa dernière édition, le festival de Brest a cultivé plusieurs bonnes idées. La première : avoir osé une affiche culottée et mis enfin les hommes à poil (voir ci-dessus). La deuxième : avoir installé une table de ping-pong à proximité des salles, faisant la joie des revers festivaliers. La troisième : avoir maintenu le cap sur l’Europe, son vrai fil rouge, via différentes séances permettant de découvrir des festivals (Go Shorts aux Pays-Bas et Vilnius Film Short en Lituanie) et une école de cinéma (E.C.A.M., Madrid). La quatrième : avoir libéré un créneau dans sa grille pour une carte blanche à Format Court (nous permettant entre autres d’offrir un peu de visibilité à de bons films peu montrés en festival (« Tania » , « Solecito » , « Mamembre »).

Violence & famille

Quant à la programmation, le festival a remis à l’honneur les films européens et français et remplacé son programme Cocote Minute par une sélection OVNI (films inclassables au niveau de la forme et du fond). À Format Court, nous nous sommes à nouveau focalisés sur les films d’ailleurs. Sur le papier, les 42 films retenus cette année en compétition étaient supposés refléter “toute la magie du cinéma européen”. Sauf que ladite magie n’a concerné qu’une poignée de films réellement fascinants/fabuleux/décalés (voire les trois en même temps).

Tous les deux primés par le Jury officiel, « Die Schaukel des sargmachers » et « Hvalfjordur » se sont distingués par l’intelligence, la maîtrise et l’émotion qui s’en dégagent. Récompensé du Grand Prix, le premier est un film d’école allemand réalisé par un jeune réalisateur très prometteur, Elmar Imanov. Très pudique, le film évoque le rapport difficile entre un père et son fils sur fond de Azerbaïdjan local. La montagne, les routes difficiles, la solitude, le handicap, la violence, le malaise intergénérationnel sont les clés de ce film dur, intense, profond. « Hvalfjordur », lui, précédemment repéré par notre équipe au mois de mai (le film était en compétition officielle à Cannes où il a remporté une mention spéciale), s’intéresse aussi à la complexité des rapports familiaux (une tendance décidément sociétale et cinématographique) via la relation entre deux frères, dans d’éblouissants décors naturels islandais. Dans son film, Gudmundur Arnar Gudmundsson scrute autant le passage à l’âge adulte, la solitude et l’émotion à l’état pur que les contrastes esthétiques et dramatiques. Le résultat, magistral, a offert au film le Prix européen du Conseil régional de Bretagne.

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Parmi les films repartis bredouilles, on repère deux autres excellentes propositions. Du côté de la Grèce, un film difficile, « 45 Vathmi » de Georgis Grigorakis, évoque le quotidien d’un père de famille au chômage, aidé financièrement par son beau-frère, chauffeur de taxi. Un jour de grosse chaleur, celui-ci lui propose de gagner beaucoup d’argent en échange d’une descente musclée dans un quartier immigré d’Athènes. Loin de la Grèce-carte postale, « 45 Vathmi » n’échappe pas à son actualité (la crise et le mouvement Aube dorée) pour nous parler de torpeur, de lâcheté, de violence crue, de normalité et d’hypocrisie.

Autre film évoquant la violence contemporaine : « Colectia de arome » de Igor Cobileanski, venant de Roumanie et de Moldavie,  projeté ces jours-ci à Clermont. Le film est porté par une bonne idée scénaristique et deux jeunes comédiens très convaincants. Il s’intéresse à deux enfants travaillés par des questions de leur âge (“Qui est le plus fort ? Bruce Lee ou Mike Tyson ?”) mais qui sont incités par leurs propres pères à se battre contre d’autres jeunes pour nourrir leurs familles respectives. À l’instar de son homologue grec, Igor Cobileanski ne juge pas la situation ni ses personnages. La pauvreté marque les protagonistes et leur environnement. La seule porte de sortie est la violence, synonyme d’enrichissement et de survie. Les valeurs humaines, elles, ne comptent plus.

À côté de ces quatre films brillants, deux autres courts vus à Brest, traitant eux aussi de violence, soulèvent des questions tant leur réalisation et/ou leur histoire pose problème.

Commençons par l’espagnol « Aquel no era yo ». Certes, le film de Esteban Crespo concourt pour l’Oscar du meilleur court métrage (avec « Avant que de tout perdre » de Xavier Legrand et trois autres chanceux). Seulement, cette histoire se passant en Afrique, dans une zone de guerre interethnique, provoque un certain malaise. Lorsqu’un couple de médecins espagnols en mission humanitaire est arrêté par une milice d’enfants soldats, dirigée par un Général fou à lier, l’espoir est aussi mince que la tension est palpable. Comment retrouver l’insouciance de la jeunesse quand on est une machine à tuer, âgée de dix ans ? Comment apprendre à pardonner quand on a perdu son double et qu’on a subi un viol ? Comment vivre après la guerre et pourquoi témoigner ? Le film propose ses propres réponses via des flashbacks et le témoignage d’un ex-assassin racontant son histoire à des adolescents de son âge. Parmi les points forts du film, relevons le traitement du mal et de la tension ainsi que les sentiments d’appartenance/d’exclusion à une communauté et de culpabilité/d’acceptation face à la violence. Parmi les points faibles, certaines images insoutenables ne passent pas tout comme le tire-larmes appuyé provoqué par les gros plans et la musique de fin. Dommage.

Autre film du genre pas assez abouti à nos yeux : « Skin » de Cédric Prévost. Dans le métro parisien, à une heure tardive, une jeune femme noire cherche à éviter un homme louche, passablement ivre, au regard hagard. Il la rattrape cependant dans un couloir et lui réclame son portefeuille, en la menaçant d’une arme. S’ensuit un dialogue où il est question de skinheads, d’amour, de fratrie et de crime raciste. Malgré un début réussi, un casting efficace (Fatou N’Diaye, Grégory Givernaud) et une tension ressentie de A à Z, le film ne prend pas. La faute à un simpliste “pardon” peu significatif et un clap de fin survenu trop tôt ou trop tard.

Du côté des comédies

Pour souffler un peu entre ces films durs, Brest a heureusement retenu quelques comédies. Si « Stufe Drei » de Nathan Nill (Allemagne) et « Metube » de Daniel Moshel (Autriche) peuvent passer pour des films sympathiques (le premier confronte un jeune délinquant à un groupe handicapés, le deuxième propose un air d’opéra décalé), deux autres comédies, bien ficelées quoique très différentes, nous ont réellement marqués. En premier lieu, « Misterio », réalisé par un auteur espagnol que nous avions déjà repéré par le passé, Chema Garcia Ibarra, auteur de  « Protoparticulas ». « Misterio » évoque le quotidien plus que banal de Trini, une femme d’âge moyen passionnée par l’exploration de l’espace et les chats (malgré son allergie à ceux-ci). Sa vie bascule le jour où elle apprend que le fils d’une connaissance est en contact étroit avec la Vierge. Complètement décalé, assumant des silences et des plans totalement absurdes, le film dénote par son aspect totalement ubuesque et son invitation au voyage, aussi lointain soit-il. Le film a remporté notre Prix Format Court et a emmené son réalisateur dans de nombreux festivals, en premier lieu à la Berlinale et tout récemment au festival de Sundance.

Dans un tout autre genre comique, isolons « Locked Up », une comédie brève de Bugsy Riverbank Steel. Le film raconte avec un humour de situation sans pareil le braquage d’une banque tournant mal, avec comme originalité celle de coincer ses protagonistes à proximité des lieux de leur méfait et de libérer leur parole de malfrats amateurs. Ping-pong verbal, humour en cascade, nonsense, huis clos : le savoureux « Locked Up » nous ravit et nous renvoie à « Höstmannen », un autre film (suédois) découvert il y a quelques années à Brest, racontant également le quotidien de pauvres minables.

Voilà pour les réussites humoristiques et décalées de Brest. Du côté des comédies recalées vues au festival, mentionnons « La femme qui flottait » de Thibault Lang Wilar, un polar totalement inintéressant sur deux voisins cherchant à faire disparaître une jeune femme inconsciente, retrouvée dans la piscine d’un d’eux. Service minimum des comédiens, chute pas drôle, histoire peu originale : l’ennui est de mise devant ce film censé représenter la France à Brest. L’ennui, c’est ce qu’on retrouve aussi devant « Arbuz », un film d’école polonais de Tato Kotetishvili, évoquant la concurrence entre deux vendeurs de pastèques aux abords d’une route peu fréquentée. Difficile de déterminer la substance de film bien fade, mis à part son énergique lancer de grosses pastèques.

Drôle de drames

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Dernière catégorie de ce reportage brestois : les films dramatiques. Du côté de l’originalité et de la différence, difficile de passer à côté de « Stew and punch » du britannique Simon Ellis. Auteur de nombreux courts, le réalisateur du très remarqué « Soft », Prix du Jury à Sundance en 2008 (chroniqué il y a quelques temps sur notre site), nous propose cette fois un film en “trois actes, trois pièces et trois prises de vues.” Lorsqu’un couple accueille des amis à sa pendaison de crémaillère, le ponche s’invite à la fête et les langues s’autorisent tous les excès. Paré d’une mise en scène très maîtrisée, d’un sens du plan-séquence et de comédiens au jeu très naturel, « Stew and punch » fait partie de nos films préférés vus à Brest.

Dans un tout autre genre, on retrouve « Chefu » de Adrian Sitaru, sélectionné à Indie Lisboa, Rotterdam et Oberhausen. Adrian Sitaru est l’auteur de plusieurs courts à succès. Son dernier projet, « Chefu », illustre la relation entre un fils et sa mère de retour chez elle après quelques jours passés à Bucarest. Pendant son absence, son fils resté seul à la maison a organisé une fête, ce qui a déchaîné les passions des voisins de l’immeuble. Dénonciation, suspicion, rapports de proximité, esprit de famille. Adrian Sitaru prend tout son temps pour croquer ces thèmes avec subtilité et grande intelligence.

Terminons avec nos deux derniers recalés. « Lucas », de l’Espagnol Álex Montoya, évoque l’histoire d’un adolescent cherchant à améliorer son quotidien et à s’intégrer parmi les jeunes de sa classe en acceptant de faire des photos “innocentes” chez un particulier. En voulant explorer les limites de la jeunesse et de l’autonomie, le réalisateur propose un drame tendu ayant trait au voyeurisme, à la pédophilie et à la quête de soi sans grande valeur. Si l’innocence de l’adolescent disparaît au fur et à mesure que le vrai visage de l’adulte surgit, il manque indéniablement de la substance à ce film pourtant shortlisté pour les Goyas (les Oscars espagnols).

Quant à « 216 mois » de Valentin et Frédéric Potier déjà peu apprécié au festival de Grenoble, il cumule toujours de curieuses idées. L’histoire, d’abord, celle d’une chanteuse ventriloque obèse, enceinte en secret de son fils âgé de 18 ans (comprenez 216 mois) et refusant la liberté à ce dernier. Les aberrances scénaristiques, ensuite : la naissance accidentelle de l’enfant, son histoire d’amour, son futur role de père. L’univers visuel, enfin : le cocon dans lequel évolue l’enfant, censé représenter le ventre maternel, souffre d’un manque de crédibilité, faute de moyens peut-être. Dans ce film, les thèmes imaginés (l’emprisonnement, le mensonge, le chantage, l’amour filial et conjugal) ne marchent pas une seule seconde à l’écran. Dommage tant le refus de couper le cordon était une bonne idée de base.

Voilà pour les plus et les moins de Brest. Malgré tout, le festival reste à nos yeux un repaire incontournable de nouveaux auteurs européens. Raison pour laquelle, comme l’an passé, nous organiserons une nouvelle séance autour du festival de Brest, le jeudi 13 mars 2014 au Studio des Ursulines (Paris, 5ème). « Die Schaukel des sargmachers », « Hvalfjordur », « Misterio », « Locked Up » ainsi que « Miniyamba » et « Guillaume le désespéré », seront présentés sur grand écran, en présence de leurs équipes.

Katia Bayer

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