Miniyamba (Walking Blues) de Luc Perez

« L’exode ne reconnaît pas la valeur humaine. Le destin est plus ancien que son détenteur »

Comment rendre hommage à celles et ceux qui ont essayé ou qui tenteront un jour de quitter leur pays pour entrer clandestinement dans une contrée riche afin d’y établir un destin plus indulgent ? Tel semble le souhait des concepteurs de « Miniyamba » qui nous emmène d’Aguelhoc, au nord du Mali, jusqu’en Espagne. C’est un sujet très difficile. Il n’y a qu’à se rappeler le long métrage « Biutiful » d’Iñarritú pour savoir qu’une fois en Europe, les clandestins sont souvent sur la liste d’attente du cimetière ou des emplois les plus précaires.

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Les frontières entre les pays pauvres et les pays riches étant de plus en plus violentes, il fallait au moins recourir à la musique et à l’animation pour nous les faire passer dans le merveilleux et vivre ou découvrir les différentes étapes de la transhumance d’Abdu et Bakari. Nous sommes dès lors parcourus par le récit : dans « Miniyamba », la musique, les dessins, les couleurs et les voix détèlent l’émotion.

En dédiant ce film à la mémoire de Robert Johnson et Ali Farka Touré, le bluesman noir américain et le bluesman malien, aujourd’hui décédés, tous deux des références pour tout adepte du blues comme pour bon nombre de musiciens, Luc Perez a choisi des hommes libres ainsi que des hommes reliés entre eux par delà la mer et la mort. En nous redonnant leurs dates d’existence (1911-1938 pour Johnson et 1939-2006 pour Farka Touré) au début de « Miniyamba », en faisant apparaître par allusions d’autres grands noms de la musique noire tels Marvin Gaye ou Bob Marley ( le sous-titre « Walking Blues » doit bien avoir une petite parenté avec le titre Talkin’ Blues de Bob Marley….), Perez semble nous indiquer qu’il croit à la réincarnation et à la mémoire. Et on a envie d’y croire. Après tout, nous ignorons parfois les raisons pour lesquelles certaines musiques et certaines histoires nous parlent plus qu’à d’autres.

« Miniyamba » est aussi l’histoire d’une amitié entre un homme d’âge mur, l’itinérant Abdu, le joueur de N’Goni (qui, tel Robert Johnson, selon une certaine légende, pouvait prendre le premier train qui se présentait) et le jeune Bakari qu’il décide de parrainer. Pourquoi ? On n’en sait rien. Mû par une intuition ou simplement par le pouls de la fraternité, Abdu accepte Bakari comme celui qui va le seconder et à qui il va transmettre une bonne partie de tout ce qu’il a «  dans la tête » sur une cassette audio qui contient sa musique. Réalisé à l’époque du MP3 et de la musique dématérialisée, « Miniyamba » se veut donc aussi comme la persistance concrète d’un monde et aussi de la dignité d’hommes et de femmes contraints de s’exiler. Aux incultes que nous sommes, il rappelle que le N’Goni était l’instrument réservé aux princes et aux grands guerriers et que toutes ces femmes et ces hommes participant à l’exode sont les princes et les grands guerriers ignorés d’aujourd’hui.

Franck Unimon

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Article associé : l’interview de Luc Perez

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