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C comme Ceux qui flottent sur la rivière

Fiche technique

Synopsis : Un groupe d’adolescents se laisse porter par le courant de la rivière en faisant semblant d’être morts pour les réseaux sociaux. L’un d’eux s’éloigne à la dérive.

Durée : 15’

Pays : Portugal, France

Année : 2026

Réalisation : Daniel Soares

Scénario : Daniel Soares

Interprétation : Teresa Madruga, João Vicente, Rui Pedro Silva, Clara Namora, Cárin Silva, Hugo Narciso, Leonor Calheiros, Manuel Mozos, Amarjeet Singh, Dilip Ahuja

Image : Marta Simões

Son : Ines Adriana, Tomé Palmeirim

Montage : Sandro Aguilar, Daniel Soares

Production : Kid with a Bike Films, L’Oeil Vif Productions, O Som e a Fúria

Article associé : la critique du film

Ceux qui flottent sur la rivière de Daniel Soares

Si la perspective d’un moment de détente au bord de l’eau s’avère particulièrement séduisante en cette période de reprise automnale, le film Ceux qui flottent sur la rivière vient radicalement rompre cette promesse de sérénité.À l’occasion de l’annonce des courts-métrages sélectionnés aux César 2027, Format Court vous propose de vous replonger une dernière fois au cœur de l’été avec le nouveau film de Daniel Soares.

Le réalisateur portugais dresse, en à peine un quart d’heure, le portrait d’une société comprimée par les obligations au sein de laquelle les corps se reposent mais pas les esprits. La rivière du titre façonne le récit qui se construit alors par petites séquences comprenant des groupes de personnages (un père et ses filles, un couple de touristes âgés…) Tous profitent de l’eau rafraîchissante et de la chaleur de l’été. Mais, sur la surface de l’eau, flotte un étrange visiteur…

En 2024, Daniel Soares sortait Bad for a Moment, court-métrage déjà imprégné de son ton si particulier et sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes. Il y avait, par ailleurs, reçu la Mention spéciale du court-métrage. Pour l’édition de mai dernier, le réalisateur est revenu sur la Croisette dans la même catégorie avec le fameux Ceux qui flottent sur la rivière. Comme pour son précédent film, il y illustre l’aliénation de notre époque par un cynisme de situation mais aussi une distance presque froide avec son sujet. D’emblée, il est impossible de ne pas reconnaître le talent de Soares pour la composition de cadre. Les couleurs et les décors ressortent magnifiquement et l’on se sent embarqué dans cette nature vivifiante, ces eaux froides et cette forêt luxuriante. Le court-métrage fait d’ailleurs le choix du cadre fixe ce qui permet un regard totalement libre de la part du spectateur mais aussi une attente prolongée. On profite grandement de ces instants en suspens où l’on se demande ce qui se passe. Qu’est-ce qu’il y a au fond du cadre ? Qu’a vu ce personnage dans la rivière ? Soares laisse la caméra tourner pour que ses acteurs puissent maîtriser leurs plans. On ne s’attarde que très peu sur eux mais leur jeu reste, sans aucun doute, l’un des grands points forts du film puisqu’il participe à l’univers très particulier que construit le réalisateur.

En effet, une atmosphère très calme et sereine se dégage du court-métrage. Le bruit de l’eau et de la nature ambiante nous rassure. Mais il y a cette chose dans l’eau, cette chose qui accapare notre regard. La rivière est peut-être le lieu crucial du film mais ce qu’il y a dans l’eau est inhérent à son action. Les séquences le suivent et il bouleverse nos personnages. Est-ce réel ? Est-ce un élément fantastique ? Dans tous les cas, il nous permet de visualiser notre société sous un angle particulièrement critique. Des réseaux sociaux simulant la réalité aux pères délaissant leurs enfants pour leur travail, en passant par des livreurs gardant leur casque connecté lors de la baignade, Ceux qui flottent sur la rivière nous offre une perspective qui, si elle n’est pas toute nouvelle, se révèle tout de même être d’une actualité bouillonnante.

Soares refuse la linéarité. Ses personnages et ses séquences n’ont pas de lien entre eux, si ce n’est l’unité de lieu. Mais c’est précisément ce qui fascine et perturbe dans le même temps. David Lynch disait : “Si vous voulez écrire un film, vous prenez des petites fiches ou des post-it et, sur chacune d’entre elles, vous écrivez une idée. Au bout de 70 fiches remplies, vous avez un film.” Soares visualise parfaitement cette idée de succession d’ambiances et la matérialise visuellement à l’écran dans son court-métrage. Si bien que s’y dégage une mélancolie sensorielle à laquelle nous ne savons quoi répondre. Faut-il être stressé, être triste ou bien reposé ? Tout se mélange rapidement et avec très peu d’éléments à la caméra. Un formidable exploit que réussit le réalisateur portugais.

Toujours est-il que notre mystérieux visiteur, qui flotte à la surface de l’eau, chamboule tout ce petit monde par sa présence et son silence comme un fantôme qui hanterait son lieu fétiche. De gauche à droite, au rythme de la rivière, la vie s’écoule lentement mais, pour ceux qui s’en aperçoivent, le détail ne trompe pas. Un court-métrage avec de nombreuses idées originales et une mise en scène qui fait mouche. L’équipe de Ceux qui flottent sur la rivière se dirige donc vers leur prochaine destination : les César. Mais, en attendant février 2027, vous pouvez toujours (re)découvrir le film sur la plateforme Court-circuit d’Arte.

Melvin Baduel

Consulter la fiche technique du film

1er After Short, jeudi 29/10. Courts de fiction en lice aux César 2027 (1/2)

En collaboration avec l’ESRA et le soutien de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma, le magazine Format Court vous invite à la reprise de ses After Short, organisés à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris).

Ce nouveau cycle, organisé entre octobre et décembre, proposera pas moins de 4 rencontres autour des 48 équipes des courts-métrages en lice aux César 2027, accessibles aux étudiants comme au grand public.

Retrouvez en ligne le calendrier et le déroulé des After Short. Pour cette première rencontre, le jeudi 29 octobre 2026, nous mettons à l’honneur une partie des 24 courts métrages de fiction en sélection officielle aux César 2027, en présence de leurs équipes.

Intéressé(e)s par cette soirée ? Retrouvez prochainement la présentation PDF de nos invités (bios, synopsis et liens de certains films), représentés lors de notre premier After Short de l’année. Si vous souhaitez assister à l’événement, reportez-vous aux infos pratiques mentionnées ci-dessous.

Nos invités confirmés à ce stade (liste en cours d’ajustements) :

– Ambroise Rateau, réalisateur de Mort d’un acteur, César du meilleur court-métrage de fiction 2026

– Kenza Manach, responsable du Département courts métrages et du pôle éducation à l’Académie des César

– Tommy Baron et Auréa Douis, réalisateur et productrice (Supernova Films) de Curiosity on Planet Mars

– Simon Rieth et Inès Daïen Dasi, réalisateur et productrice (Les Films du Poisson) du Mouvement Tragique des Sphères

– Simon Helloco et Hélène Mitjavile, réalisateur et productrice (Melocoton films) de Noé s’envole

– Julien Darras et Jonathan Hazan, réalisateur et producteur (Les Films du Cygne) de Derniers jours, premiers jours

– Arthur Cahn, réalisateur de Rives

– Katia Khazak, productrice (Aurora Films) de Une fenêtre plein Sud de Lkhagvadulam Purev-Ochir

En pratique

– After Short 1 : jeudi 29 octobre 2026 – 19h : catégorie fiction 1/2. PAF : 5€. Billetterie en ligne (dans la limite des places disponibles)

Amphithéâtre Jean Renoir. ESRA Campus Beaugrenelle, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris.

Tarif invités ESRA : gratuit (réservations : communication@esra.edu).

Nouveau Cycle After Short ! A la rencontre des équipes de courts en sélection officielle aux César 2027 !

En collaboration avec l’ESRA et le soutien de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma, le magazine Format Court vous invite à la reprise de ses soirées After Short, organisés à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris).

Ce nouveau cycle, organisé entre octobre et décembre, proposera comme d’habitude 4 rencontres autour des équipes des courts-métrages en lice aux César 2027, accessibles à tous (détails ci-dessous).

Vous voulez en apprendre davantage sur les parcours d’auteurs et producteur.trice.s qui bâtissent le cinéma d’aujourd’hui et de demain, découvrir leurs films, échanger avec elles et eux sur leurs œuvres, leurs choix artistiques, leurs expériences et le déroulement de leur travail, comprendre le fonctionnement de l’Académie des César et poursuivre ces discussions autour d’un verre ?

Au vu du nombre important d’équipes de courts de fiction (24) en lice aux prochain César, Format Court consacrera, comme chaque année, 2 soirées au genre. Ce nouveau cycle d’After Short s’ouvrira et se clôturera en effet avec la fiction, les jeudi 29 octobre (1/2) et jeudi 10 décembre (2/2) en présence de nombreux·ses professionnel·les (réalisateur·ices, producteur·ices, membres de comités).

2 autres After Short complèteront ce cycle : le jeudi 12 novembre sera dédié aux courts d’animation nommés tandis que le jeudi 26 novembre aura pour focus le cinéma documentaire.

Un After Short, comment ça se passe ?

En amont : les photos et bios des intervenants ainsi que les liens de visionnage des courts disponibles sont mis à la disposition des personnes ayant réservé leur place. Le jour J, le public a ainsi la possibilité de participer activement à la discussion qui s’engage avec les équipes de films.

Lors de l’évènement : les équipes (réalisateurs.trices et/ou producteurs.trices, anciens lauréats des César, membres de comités de sélection de l’Académie) se succèdent sur scène pour une intervention et un échange avec le public d’une dizaine de minutes chacune. Deux animateurs sont là pour introduire leur travail et vous donner la parole.

Info, rappel : il n’y a pas de projection de films au cours de ces soirées.

Après la rencontre : un verre est organisé à l’ESRA. C’est entre autres l’occasion de poursuivre les discussions de façon plus informelle avec les équipes présentes.

Calendrier (liste d’invités à venir) :

– After Short 1 : jeudi 29 octobre 2026 – 19h : catégorie fiction 1/2. PAF : 5€. Billetterie en ligne

– After Short 2 : jeudi 12 novembre 2026 – 19h : catégorie animation. PAF : 5€. Billetterie en ligne

– After Short 3 : jeudi 26 novembre 2026 – 19h : catégorie documentaire. PAF : 5€. Billetterie en ligne

– After Short 4 : jeudi 10 décembre 2026 – 19h : catégorie fiction 2/2. PAF : 5€. Billetterie en ligne

En pratique

Amphithéâtre Jean Renoir. ESRA Campus Beaugrenelle, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris.

Tarif invités ESRA : gratuit (réservations : communication@esra.edu).
Tarif grand public : 5€/soirée (uniquement en ligne, dans la limite des places disponibles)

Elsa Oliarj-Inès : « Le cinéma documentaire peut proposer une porte de sortie »

Sur une terrasse excentrée de l’hôtel María Cristina, Elsa Oliarj-Inès se livre généreusement sur son film Txakun Txakür, présenté dans la sélection Zinemira du festival de San Sebastián qui fait la part belle au cinéma basque. Autour de nous, les gens s’agitent, mettent en place des caméras, les cloches sonnent, il y a du bruit, du passage, un joli bazar. Nous devons redoubler d’efforts pour nous entendre l’une l’autre. Cela rejoignait curieusement l’atmosphère de son film, un documentaire qui suit les mêmes enfants pendant huit ans avec leurs amitiés, alliances, dominations et exclusions. Rompue au cinéma du réel, son premier film Dans leur jeunesse il y a du passé réalisé en 2014 cherchait du côté de Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin en questionnant les jeunes de sa génération qui n’étaient pas partis du village. Elle dresse ensuite avec Les Airs sauvages en 2017 un portrait de son frère ingénieur du son et musicien qui travaille autour des chants traditionnels basques. À l’occasion du Zinemaldia, la documentariste revient sur le tournage exigeant de son nouveau film, les questions éthiques qui l’ont travaillée et son amour fou pour le documentaire qui a dû émerger quelque part pendant ses années à Lussas. C’était quelques jours avant de remporter le prix que le festival à la conque consacre au cinéma basque : le prix Irizar.

Format Court : Quelle a été l’impulsion qui a lancé ce projet au long cours, initialement sous le titre Les Caractères ? C’est une coproduction franco-espagnole, comment le film a-t-il été financé?

Elsa Oliarj-Inès : Au départ j’ai commencé par faire une série documentaire qui s’appelait Les Caractères. On a eu un financement de France 3 Aquitaine avec l’idée de faire un épisode par an. J’ai commencé à filmer en 2014 et j’ai commencé à monter en 2018. On n’a pas eu assez d’argent pour finir la série, c’est là qu’est venue l’idée d’aller chercher de l’argent avec une coproduction espagnole, mais les séries documentaires ne semblent pas intéresser les diffuseurs en Espagne. On s’est dit que cela valait le coup de tenter l’écriture d’un long-métrage qui est très différent de la série car il suit le cheminement d’un seul enfant, là où la série était plus chorale. J’avais réalisé, en 2014, un documentaire qui s’appelait Dans leur jeunesse, il y a du passé où j’avais filmé les jeunes avec qui j’ai grandi dans mon village d’enfance et qui sont restés au village. À ce moment-là, je vivais à Paris, je faisais des allers-retours et je me demandais : comment sais-tu qui tu es, ce que tu veux faire de ta vie quand tu n’es jamais partie ? Il me semblait que j’avais besoin de partir pour me découvrir, me chercher. Je me demandais comment ça se passait pour ceux qui étaient restés. C’est très difficile de parler de choses qui se sont faites dans la continuité des choses, sans rupture : ils sont simplement restés, parfois ont repris l’exploitation familiale. Il n’y a pas eu un moment de prise de conscience, ou de remise en question comme j’aurais pu me l’imaginer. Alors, plutôt que de poser la question à de jeunes adultes, je suis allée voir de jeunes enfants. Comment se fabrique-t-on en tant que personne, comment construit-on notre identité, comment fabrique-t-on un groupe? Comme une sorte d’étude sociologique, j’ai décidé de filmer un groupe qui préexistait au film. J’ai eu la chance de pouvoir entrer dans l’école en langue basque où j’étais quand j’étais petite. L’objectif était de suivre la construction d’un individu au milieu du groupe. J’avais vraiment besoin que ce soit les enfants dans leur manière de grandir qui m’imposent leur style. Je me suis vite rendue compte que pour comprendre ce qui se passait et pour construire une histoire, il ne fallait ne suivre qu’un seul enfant à chaque récréation. La complexité de ce tournage, c’est de s’intéresser à ces micros événements, qui, mis bout-à-bout, racontent une histoire. Seul le fait de rentrer dans la manière de voir le temps de la récréation depuis le point de vue d’un enfant permet d’en restituer l’importance. Mon producteur a dit oui tout de suite à ce projet qui devait, à l’origine, durer quinze ans.

Question pour les non basques, pouvez-vous nous expliquer le titre du film? C’est un jeu de mots?

EOI : Txakür, ça veut dire chien. Mais pour txakun il n’y a pas de traduction, c’est un terme lié à la Txalaparta, une très vieille percussion basque qu’on entend à plusieurs reprises dans le film, qui se joue à deux musiciens. Le txakun, c’est le rythme de base, et par extension, le nom du musicien qui tient le tempo. J’avais envie aussi que le documentaire puisse proposer une sorte de porte de sortie vers un monde imaginaire. Donc le titre réveille quelque chose d’onirique.

Vous avez choisi de filmer ces enfants sur un temps très long, en accompagnant le passage de l’enfance vers l’adolescence. Comment avez-vous pensé le chapitrage du film pour faire sentir cette évolution ?

EOI : Le long métrage commence par un flash forward assez violent qui permet, quand on revient en arrière, d’accorder plus d’importance à ce qui se passe. Les images de la petite enfance sont compliquées à regarder, car on ne sait pas ce qu’on regarde. La scène d’introduction oriente le regard. Ce qui m’est revenu en voyant cette scène, c’est cette sensation de ne pas être désirable, que les autres n’aient pas envie de jouer avec toi ; cette sensation reste. Les traumas de l’enfance, les moments difficiles que j’ai vécus moi, m’ont fabriquée et continuent de me fabriquer.

Vous choisissez comme centre névralgique la cour de récréation. Dans l’Antiquité, théâtre et jeu fonctionnaient comme catalyseurs et comme catharsis. La cour de récréation est-elle une agora à hauteur d’enfant ?

EOI : La cour de récréation est le premier espace social où on expérimente des manières d’être aux autres. La connaissance d’un jeu donne à celui qui la détient un certain pouvoir. Les jeux contiennent en germe tout ce qui régit, d’une certaine manière, nos interactions sociales. Les objets deviennent de plus en plus métaphoriques, à mesure que les enfants grandissent. Ce seront plutôt des jeux de mots, des jeux de paroles, de rôles.

Un peu plus long que vos films précédents, Txakun Txakür reste assez court (1h08) j’imagine que vous aviez beaucoup de matière, vous avez beaucoup coupé ? Si oui pour quelles raisons ?

EOI : J’ai fait le master documentaire à Lussas, une école plutôt cinéma du réel où on a tendance à faire des films très longs, qui prennent le temps de se poser. J’ai travaillé en montage avec Amaia Merino qui vient du cinéma espagnol qui est dans une narrativité différente du cinéma d’auteur français. J’avais 400 heures de rush, mais qui s’intéressaient aux 19 enfants. Il y a quand même des séquences assez violentes que l’on ne souhaitait pas souligner. Ça a quand même été très difficile pour Élise, le personnage principal, de voir ce film. Nous avons eu envie de préserver l’enfant, les parents. Quand on laisse trop durer les séquences, tant de choses se passent qu’on perd le fil. C’est la complexité de filmer dans une cour de récréation. Tout signifie, tout raconte. J’ai fait le choix de me concentrer sur Élise. Je me souviens de moi petite quand je la regarde. Je n’ai pas la même histoire, mais j’ai vécu des choses similaires. Me concentrer sur un enfant me permettait de raconter aussi les autres.

À partir de cette séquence, votre position de filmeuse extérieure bascule et pose la question de votre intervention. Qu’est-ce que cet événement a changé dans votre manière de filmer et dans la distance que vous souhaitiez maintenir avec les enfants ?

EOI : Dès la première année, j’ai mis en place des entretiens avec les enfants. Je me suis formée à une méthode d’entretien : l’entretien d’explicitation, une méthode créée par Pierre Vermersch. Je me suis intéressée à la micro-phénoménologie, une branche de la phénoménologie qui s’intéresse à l’expérience vécue. Je n’avais aucune autorité pour intervenir durant les récréations, alors j’ai proposé aux enfants qui étaient dans l’« affaire », des entretiens a posteriori pour savoir comment ils avaient vécu ce que moi j’avais filmé. C’était une manière pour moi de comprendre et pour eux de verbaliser. Il y avait aussi l’envie qu’on grandisse ensemble avec ces scènes, ces moments.

Vous montrez la cruauté mais vous laissez une grande place au jeu et à l’imagination. Dans quelle mesure avez-vous pensé les jeux proposés aux enfants comme de véritables situations de mise en scène, permettant de faire apparaître leurs imaginaires mais aussi leurs rapports aux autres ? Trouver sa place serait-ce une question de mise en scène ?

EOI : Il y a quand même eu un moment de bascule avec le confinement. C’est à partir de là que les autres enfants ont été vraiment violents avec Élise. C’est le moment aussi où j’ai décidé d’arrêter de filmer dans la cour de récré, parce que les rôles étaient complètement figés et que j’ai décidé de lancer ce jeu de rôle. Dans les entretiens de cette année-là, les enfants m’ont tous beaucoup parlé de la mort. Ils avaient surtout peur de perdre leurs grands-parents, par exemple, d’être porteurs de la maladie. Il y avait une grosse culpabilisation des enfants. Le cinéma peut proposer une porte de sortie. Le documentaire ne peut pas enfermer les enfants dans des rôles. La violence était dans le réel, dans les rapports que les enfants avaient instaurés entre eux et qui me semblaient vraiment s’embourber. Le jeu de rôle était la possibilité pour chacun d’entre eux d’être quelqu’un d’autre, tout en restant dans le groupe. J’ai commencé par faire des entretiens individuels, je leur ai demandé de fermer les yeux et de se transformer en animal. Toute l’année, en groupe, on leur a fait jouer leurs personnages-animaux. On avait imaginé dans l’écriture du jeu l’histoire d’un virus qui viendrait frapper le monde vivant. Les enfants de cette classe auraient été transformés en animaux et seraient les seuls à pouvoir relier les hommes à la nature. C’était une sorte de fable écologique qui redonnerait un peu de pouvoir aux animaux et aux enfants.

Est-ce que Txakun Txakür est aussi, d’une certaine manière, un film intime sur votre propre rapport au pays basque, à sa langue et à votre enfance ?

EOI : J’aurais pu faire ce film n’importe où. Ce qui se passe dans cette école se passe dans toutes les écoles. Par contre, je vis dans un endroit au sein du Pays basque qui est très marginal. C’est une toute petite province, on est vraiment loin de tout : de la ville, des centres culturels, des centres de pouvoir, des centres de décision. Faire des films qui se passent dans cet endroit, c’est aussi une manière de prendre le pouvoir. Là-bas, on parle le souletin. Faire exister cette langue, non pas comme sujet, mais comme support de discussion, c’est très important. Tant qu’on continue de demander aux langues minoritaires de parler de leur minorité, on continue de les rendre minoritaires. J’aime bien l’idée de regarder par un tout petit trou de serrure, un tout petit endroit qui raconte des très grandes choses. La langue est aussi un critère de démarcation : elle vient aussi créer des groupes, des sous-groupes.

Les films qui ont cette acuité sur l’enfance et ses petites cruautés sont assez rares. Avez-vous eu des références cinématographiques qui ont travaillé votre film pendant ces années ?

EOI : Alors, évidemment, la référence que tout le monde cite à chaque fois, c’est Récréations de Claire Simon. Elle a filmé pendant un an, les enfants ne sont pas si identifiés que ça. Ils fonctionnent plutôt comme des figures. Ce qui m’intéressait, c’était vraiment l’individu : qui sont ces enfants? Que deviendront-ils, une série télé des années 1980, qui est passée sur Antenne 2 m’a vraiment marquée. C’est l’époque où la télé était créative. Dans l’histoire de la télé, cette série s’inscrit également dans la lignée des Seven Up Stories, série anglaise qui suit un groupe d’enfants tous les sept ans, jusqu’à leur vieillesse ! Un véritable tableau de l’Angleterre.

Txakun Txakür semble prolonger directement les thématiques de vos deux documentaires précédents. Le pays basque et son patrimoine culturel : langue, manières de vivre, chants et tout simplement la question de l’individu dans un collectif. En cela le film semble avoir une cohérence dans l’œuvre que vous construisez, autour d’un patrimoine mouvant. Sera-t-elle exclusivement documentaire ou pensez-vous franchir le pas de la fiction ?

EOI : Ça ne m’intéresse pas. Est-ce qu’on demanderait à un auteur de fiction s’il veut passer au documentaire ? Le documentaire a une richesse à la fois de fond et de forme. Si je dois commencer à faire des films où je sais comment ça va se finir, je ne vais pas les faire. Je me situerais plutôt du côté du cinéma expérimental et de la recherche, de la recherche anthropologique, de la recherche sociologique, plutôt que du côté de la narration fictionnelle. J’aime les films où on sent les gens qui cherchent, comme Jonas Mekas et ses journaux filmés. Cette manière d’utiliser la matière filmique comme une matière mouvante, questionnable me plaît. Je ne fais pas partie de ces gens qui adorent l’esthétique des réalisateurs. Moi, ce que j’aime, ce sont vraiment les images un peu trash, les gens qui filment avec leur téléphone. Alain Cavalier est un cinéaste qui me passionne. Il y a vraiment une manière aussi de se mettre au travail en filmant. Hong Sang-soo, Albert Serra… Je trouve qu’il y a plus de documentaristes qui arrivent à faire des films vivants que des réalisateurs de fiction qui arrivent à faire des films vivants jusqu’au bout.

Quels sont vos prochains projets ?

EOI : J’en ai eu beaucoup mais ils sont tous restés très loin parce que ce projet m’a pris douze ans. J’ai envie de continuer à creuser cette question de la quête de soi et de l’identité. J’aimerais travailler sur le sommeil, comment il nous forge. Que se passe-t-il quand on rêve, quand on est dans des états de semi-sommeil? Je fais aussi de la musique, j’ai envie d’en faire plus. Je chante. D’ailleurs dans le film, ce sont mes chansons qu’on entend. J’aime la poésie sonore, j’aimerais avoir du temps pour chercher de ce côté-là.

Propos recueillis par Lou Leoty

3ème rendez-vous, « D’entrée de jeu », mardi 20 octobre 2026 à l’ESRA

Des premiers castings aux premiers pas sur un plateau de tournage de court ou de long-métrage, des planches des écoles à celles des théâtres, de la reconnaissance aux moments plus compliqués… Le magazine Format Court vous invite à son troisième rendez-vous « D’entrée de jeu », organisé en collaboration avec l’ESRA, le mardi 20 octobre 2026 à 19h.

Venez découvrir les parcours de comédien·nes aux trajectoires différentes et poser vos questions sur leur façon d’envisager leur métier, le travail du jeu, l’étape du casting et le développement d’une carrière, avant de poursuivre les échanges autour d’un verre.

Lancé avec succès en janvier, le premier « D’entrée de jeu » a accueilli 9 comédiens (Malou Khebizi, Félix Lefebvre, Guillaume Marbeck, Abraham Wapler, Manon Clavel, Lawrence Valin, Bella Kim, Anja Verderosa et Eloy Pohu). Le deuxième événement a fait dialoguer Dominique Blanc, Salif Cissé, Salim Kechiouche, Elsa Guedj, Edouard Sulpice et Quentin Dolmaire.

Accessible autant aux étudiant·es qu’au grand public, l’événement « D’entrée de jeu » se déroulera à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris). Vous pourrez retrouver prochainement la plaquette (PDF) de nos invité·es incluant leurs biographies et filmographies sélectives.

Invités confirmés :

– Idir Azougli, comédien (Météors d’Hubert Charuel et Claude Le Pape, Diamant brut d’Agathe Riedinger, Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin, …)

– Valentin Campagne, comédien (Prix d’interprétation masculine ex-æquo avec Emmanuel Macchia pour Coward de Lukas Dhont, Dossier 137 de Dominik Moll, La Venue de l’avenir de Cédric Klapisch, …)

– Sébastien Chassagne, comédien (La petite graine de Colas et Mathias Rifkiss, Baise-en-ville de Martin Jauvat, La cour des miracles de Carine May et Hakim Zouhani, …)

– Salomé Dewaels, comédienne (L’Île de la Demoiselle de Micha Wald, Nino de Pauline Loquès, Illusions perdues de Xavier Giannoli, …)

– Félix Kysyl, comédien (La Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry, Miséricorde d’Alain Guiraudie, Le Redoutable de Michel Hazanavicius, …)

– Lou Lampros, comédienne (Comète d’Élie Wajeman, Vivre, Mourir, Renaître de Gaël Morel, De son vivant d’Emmanuelle Bercot, …)

– Raya Martigny, comédienne (Garance de Jeanne Herry, Les Matins merveilleux d’Avril Besson, Les Reines du drame d’Alexis Langlois, …)

En pratique

– Mardi 20 octobre 2026, 19h

– Amphithéâtre Jean Renoir. ESRA Campus Beaugrenelle, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris. Tarif invités ESRA : gratuit (réservations : communication@esra.edu). Tarif grand public : 5€ (uniquement en ligne, dans la limite des places disponibles)

Ils sont sélectionnés aux César du court 2027

L’Académie des César a annoncé ce mercredi 30 septembre 2027 la liste des 48 courts métrages sélectionnés pour les César 2027 : 24 en fiction, 12 en animation, 12 en documentaire. Le premier tour de vote s’ouvrira le 5 janvier 2027 et les nominations seront annoncées le 22 janvier prochain.

Comme chaque année, Format Court organisera 4 After Short (soirées de Q&A en présence des équipes) en lien avec ces sélections, en partenariat avec l’ESRA aux dates suivantes : 29 octobre, 12 novembre, 26 novembre et 10 décembre (plus d’infos à venir).

Courts-métrages en lice pour le César 2027 du meilleur court-métrage de fiction

486, de Brieuc Schieb
Faux bijoux, de Jessy Moussallem
À la recherche de l’oiseau gris aux rayures vertes, de Saïd Hamich Benlarbi
Man’mi, de Aude N’Guessan Forget
A South Facing Window, de Lkhagvadulam Purev-Ochir
Le Mouvement tragique des sphères, de Simon Rieth
Assis, pas bouger !, de Camille Dumortier
Noé s’envole, de Simon Helloco
La Bovine Comédie, de Ratchapoom Boonbunchachoke
Nouvel Hair, de Hadrien Bels
Ce qui n’existe pas n’existe pas, de Lazare Gousseau, Franck Morand et Guillaume Senez
Premier feu, de Blanca Camell Galí
Ceux qui flottent sur la rivière, de Daniel Soares
Rives, de Arthur Cahn
Curiosity on Planet Mars, de Tommy Baron
Seule la tendresse, de Nicolas Giuliani
Dernières nuits, premiers jours, de Julien Darras et Maxime Lindon
Soleil pâle, de Adrian Moyse Dullin et Jawahine Zentar
Du pain et des jeux, de Judith Longuet-Marx et Léa Tarral
Sous l’Olympe, deux amis, de Benoît Bouthors
Easter Day, de Mykola Zasieiev
Un jour, un enfant, de Marie-Rose Osta
Fanny à la plage, de Raphaëlle Petit-Gille
Veuillez patienter, de Solal Bouloudnine

Courts-métrages en lice pour le César 2027 du meilleur court-métrage d’animation

Le Bain des sirènes, de Lola Degove
Les Pelures d’estomac, de Etienne Bonnet
Je mordrai la poussière des étoiles, de Kiana Naghshineh
La Robe peau, de Joachim Hérissé
Like a Fairy Tale, de Kirill Khachaturov
Signal, de Mathilde Parquet et Emma Carré
Mise en culture, récolte et dispersion des épines, de Jeanne Girard
The End, de Niki Lindroth von Bahr
La Mort du poisson, de Éva Lusbaronian
Une fugue, de Agnès Patron
La Nuit des dameuses, de Agathe Zavaro
La Vie avec un idiot, de Theodore Ushev

Courts-métrages en lice pour le César 2027 du meilleur court-métrage documentaire

À vol d’oiseau, de Clara Lacombe
Love Story, de Laïs Decaster
Aux adversaires, de Federico Luis
Normal Planet, de Ekiem Barbier, Guilhem Causse et Quentin L’helgoualc’h
Ceci est mon corps, de Jérôme Clément-Wilz
Quelque part dans un pays libre, de Antonin Peretjatko
Dans la plaine, de Teboho Edkins
Sécurise tes images : détruis-les, de Lory Glenn
Intersecting Memory, de Shayma’ Awawdeh
Still Playing, de Mohamed Mesbah
L’Mina, de Randa Maroufi
With Love and Rage, de Bojina Panayotova

Plongée altérée dans la 32e édition de l’Étrange Festival

Cette rentrée 2026 commence sous de bons auspices avec la 32e édition de L’Étrange Festival, organisée au Forum des images. Grâce à une programmation internationale particulièrement riche, le festival permet de découvrir une multitude de talents, récents comme plus anciens, issus de cinématographies souvent moins mises en avant et plus obscures. Ce type d’événement offre ainsi l’occasion d’explorer jusqu’où le cinéma peut aller, à travers des concepts et des créations plus extrêmes, audacieux et moins formatés. Le court métrage occupe une place particulièrement importante au sein du festival. Il bénéficie tout d’abord d’une véritable compétition, récompensée par deux prix, mais se distingue également par la diversité des œuvres présentées. Les séances sont notamment organisées autour de différentes thématiques, telles que « Suspicion », « Étranges mutations » ou encore « Déambulations », permettant de faire dialoguer des films très différents au sein d’un même programme. Le nombre d’œuvres proposées est également conséquent, avec 46 courts métrages sélectionnés en compétition. Mais le festival ne cantonne pas ce format à des séances qui lui seraient exclusivement consacrées : des courts sont également disséminés dans d’autres programmes, notamment lors de la séance d’ouverture. Cette présence transversale permet au court métrage de ne pas rester cloisonné dans un espace qui lui serait réservé et d’attirer l’attention d’un public plus large, offrant ainsi un aperçu de la diversité des écritures et des formes cinématographiques présentées.

Acid City de Jack Wedge et Will Freudenheim (2026)

Ce documentaire, lauréat du Prix du public lors du festival, nous plonge dans un monde fictionnel qui, en apparence, semble très éloigné du nôtre, mais se révèle finalement bien plus proche qu’il n’y paraît. Le film raconte le tournage d’un documentaire dans une ville nommée Acid City. L’équipe rend compte de la vie sur place, du fonctionnement de cette société et recueille les témoignages de ses habitants confrontés aux conditions extrêmes de leur existence.

La première sensation qui se dégage du film, et qui persiste après la projection, est une forme de malaise. Même si tout ce qui nous est montré appartient à un univers fictif, quelque chose de profondément réel résonne en nous. Le film fait naître un doute et nous pousse progressivement à reconnaître des mécanismes et des situations qui ne nous sont finalement pas si étrangers. C’est précisément là que le film est le plus fort. Plutôt que de se limiter au principe du faux documentaire, il choisit de brouiller constamment la frontière entre fiction et réalité. Certains témoignages réels sont ainsi intégrés au film, soit de manière brute lorsqu’ils peuvent naturellement trouver leur place dans cet univers, soit retravaillés a posteriori par l’intermédiaire de comédiens de doublage, tout en conservant le fond et la pensée des témoignages d’origine. Le spectateur ne sait alors plus toujours exactement ce qui relève de l’invention et ce qui provient du réel. L’esthétique du film prolonge parfaitement cette ambiguïté. Acid City évoque à la fois un monde apocalyptique et un univers « sous acide », au sens psychédélique du terme. La ville est extrêmement colorée, tandis que ses habitants, bien qu’humains, apparaissent souvent difformes. Leurs vêtements, leurs corps et même leurs mouvements semblent altérés. Tout donne l’impression d’une population qui ne perçoit plus réellement la violence de son environnement, ou qui cherche simplement à oublier les conditions inhumaines dans lesquelles elle vit. Cette société semble gangrenée par la loi du plus fort, mais cette domination ne vient pas uniquement des rapports entre les individus. L’environnement lui-même impose sa loi : le climat et la ville conditionnent directement l’existence de ceux qui y vivent. Acid City devient ainsi presque un personnage à part entière, capable de façonner les comportements de ses habitants. Dans son esthétique, le film rappelle beaucoup Knit’s Island, long métrage sorti en 2023. Celui-ci se déroule entièrement dans un jeu vidéo, mais adopte lui aussi les codes du documentaire pour observer les comportements d’individus évoluant dans un univers virtuel. Malgré des dispositifs différents, les deux œuvres se rejoignent ainsi dans leur manière d’utiliser un monde artificiel pour interroger des comportements et des réalités profondément humaines.

Jelly Baddies d’Ivan Li (2026)

Ce court métrage d’animation, projeté pour la première fois en festival, pourrait être considéré comme un délire épileptique. Pourtant, derrière ce flot d’images qui nous agressent visuellement se cachent des propos et une inventivité beaucoup plus profonds. Ivan Li, cinéaste hongkongais résidant au Canada, nous propose ici une parodie déjantée des Télétubbies avec ce sixième projet de court métrage.

Jelly Baddies est un film sans demi-mesure, on entre dans son univers, ou on reste complètement à l’extérieur. Quiconque ressent une forme de dégoût face à ces images. Les actions des personnages, leur apparence et leur constitution provoquent volontairement un sentiment de rejet. Et c’est précisément là que le film devient intéressant, soit on subit cette esthétique et on reste à distance, soit on parvient à dépasser ce dégoût pour découvrir les différentes strates que cache le film. L’animation 3D offre ici une flexibilité saisissante. Elle permet au cinéaste d’élargir librement ses environnements, de multiplier les personnages, de jouer sur les effets visuels et de pousser très loin ses choix esthétiques, tout en conservant un contrôle précis sur ce qui apparaît à l’écran. L’animation 2D permettrait évidemment une liberté comparable, mais au prix d’un processus souvent plus long et contraignant. Cette liberté est d’autant plus importante qu’Ivan Li maîtrise lui-même presque toute la chaîne de création de ses films : réalisateur, scénariste, animateur, monteur et producteur. Il limite ainsi les intermédiaires entre son idée initiale et sa réalisation. Cette polyvalence lui donne une grande indépendance créative et contribue sans doute au caractère radical et très personnel de son univers. Il faut également garder à l’esprit qu’il s’agit avant tout d’une parodie. Ivan Li pousse à l’extrême ce que certains épisodes des Télétubbies pouvaient déjà avoir d’étrange, voire de dérangeant, tout en y ajoutant une forte dimension humoristique. Le court métrage pourrait ainsi être regardé simplement comme une parodie déjantée, sorte de best of rempli de références aux films d’action des années 1980-1990, aux animés japonais et en passant par la culture d’internet. Et ce serait déjà tout à fait efficace, un pur moment d’évasion comique, rythmé par une action excessive et assumée. Mais le film va plus loin. Derrière cette histoire absurde et cette accumulation d’images se dessine un véritable discours sur la société de consommation, la surveillance de masse et la liberté individuelle. Sous son apparence de détournement des Télétubbies, Jelly Baddies finit ainsi, de manière assez inattendue, par se rapprocher davantage de l’univers dystopique de 1984 que du programme pour enfants qu’il parodie.

Frankenstein de J. Searle Dawley (1910)

Il est rare, en 2026, de pouvoir assister à ce genre de séance au cinéma. Aujourd’hui considéré comme un court métrage, mais perçu à son époque comme une œuvre relativement longue, ce Frankenstein, première adaptation cinématographique du roman de Mary Shelley, produite par les studios Edison, a été projeté lors de la séance « Étrange Collection » du festival, consacrée à d’anciens films restaurés et accompagnés musicalement. Tout le monde connaît aujourd’hui l’histoire de cette créature, mais observer comment un cinéaste de 1910 tente pour la première fois de lui donner forme à l’écran est tout à fait exceptionnel.

Le film est véritablement organisé comme une succession de tableaux qui peuvent faire penser à l’art gothique, avec des décors travaillés et remplis de petits détails. Bien sûr, le jeu des acteurs reste très théâtral, avec de grands gestes et des expressions faciales parfois excessives, mais cela appartient aussi aux codes du cinéma muet de cette époque. La scène de création de la créature est particulièrement impressionnante. Les effets pratiques utilisés sont très ingénieux pour l’époque : le cinéaste choisit de filmer la combustion d’un mannequin humanoïde ressemblant à la créature que l’acteur incarnera ensuite, puis de passer la séquence à l’envers. On a ainsi l’impression de voir Frankenstein se former progressivement sous nos yeux alors qu’en réalité, lors du tournage, le mannequin était en train de se consumer. Cette simple inversion donne naissance à l’une des images les plus saisissantes du film. L’œuvre joue également avec le statisme de ses plans en intégrant des miroirs dans le décor. La mise en scène brille alors par la disposition de ces différents éléments dans le cadre. Ils permettent de faire comprendre au spectateur, aussi bien à celui de l’époque qu’à celui d’aujourd’hui, que le docteur Frankenstein et sa créature sont en quelque sorte le reflet l’un de l’autre. C’est là que le film devient particulièrement intéressant, J. Searle Dawley parvient à exprimer cette relation non pas uniquement par le récit, mais directement par sa mise en scène. Quant à la créature elle-même, élément qui marquera profondément toutes les adaptations ultérieures de Frankenstein, elle est jouée par Charles Ogle. Sa tenue peut paraître assez sommaire, en revanche, les prothèses, notamment au niveau des mains, ainsi que le maquillage du visage restent particulièrement réussis et participent pleinement à son apparence inquiétante. Enfin, la version qui nous a été présentée dure environ douze minutes. Il faut prendre en compte qu’une partie du film semble manquer dans cette copie. On ne peut donc qu’espérer que les images perdues puissent un jour être retrouvées afin de découvrir cette première adaptation de Frankenstein dans une version aussi proche que possible de celle que les spectateurs pouvaient contempler en 1910.

Paul Esquerré

Festival Format Court 2027, lancement de l’appel à films !

LE FESTIVAL FORMAT COURT EST DE RETOUR !
8e édition en ligne de mire, prévue du 30 mars au 3 avril 2027 au Studio des Ursulines (Paris, 5) !

Qui dit nouvelle édition du FFC dit nouvelle compétition de courts-métrages… et comme chaque année nous vous attendons nombreux.ses !

Vous êtes réalisateur.ice, producteur.ice ou distributeur.ice, vous souhaitez envoyer votre film en vue d’une éventuelle sélection en compétition officielle, vous avez jusqu’au vendredi 20 novembre 2026 pour participer à notre appel à films !

La compétition est éligible aux courts-métrages :

– de fiction, documentaires ou expérimentaux, en prise de vue réelle ou en animation
– de moins de 30 minutes produits, autoproduits ou d’école (avec a minima une co-production française ou un.e porteur.se du projet français, voir plus de détails sur le règlement)
– qui n’ont jamais postulé à une édition précédente du Festival Format Court
– sans utilisation de l’IA

Consultez le règlement en ligne et dirigez-vous vers la plateforme FilmFest pour candidater. Ouverture immédiate dès ce mardi 15 septembre et ce jusqu’au 20 novembre 2026 !

Chaque année, sur base des très nombreuses œuvres reçues, le comité de sélection du FFC choisit une vingtaine de courts-métrages qui seront alors diffusés en salle lors des programmes compétitifs du Festival et soumis aux regards des jurys (professionnel, presse et étudiant) en vue d’un palmarès final et d’une remise de prix.

Pour rappel, l’an passé, nous avions reçu plus de 1230 films. 23 d’entre eux avaient été retenus par le comité de sélection. Pas moins de 8 prix dotés (Grand Prix, Prix du scénario, Prix de l’image, Prix de la création sonore, Prix d’interprétation, Prix de la critique, Prix du jury étudiant, Prix du public) ont été attribués par nos jurys  ainsi que par le public !

Le comité a particulièrement à cœur de défendre un cinéma de regards singuliers d’auteur.ice.s, confirmé.e.s comme émergent.e.s, sans distinction de parcours ou de carrière des films. À chaque édition, nous avons le bonheur de découvrir des œuvres fortes qui explosent les carcans tacites de la création, des histoires et des points de vue originaux, et de sentir du plaisir et de l’inventivité en moins de 30 minutes.

À vos courts !

L’équipe du Festival

Balade chez ARTE. Une échappée dans les courts métrages d’animation du festival d’Annecy

La sélection d’ARTE au Festival international du film d’animation d’Annecy 2026 offre une remarquable diversité de styles, de techniques et de propositions artistiques, témoignant de la vitalité d’un paysage de l’animation en plein questionnement depuis l’avènement de l’intelligence artificielle. Quelques jours auparavant, la projection de Danse macabre, court métrage en compétition réalisé par le cinéaste néerlandais Hisko Hulsing, avait suscité de vives réactions au sein de la profession en raison de son recours à l’IA. Si cette polémique met en lumière les profondes interrogations qui traversent aujourd’hui le monde de l’animation, elle ne permet pas pour autant de répondre à la question essentielle : quelle place accorder à cette technologie, qui progresse d’année en année et exerce une véritable fascination sur de nombreux artistes ? Malgré ce contexte, la sélection de courts métrages coproduits par ARTE révèle une scène particulièrement riche. Elle met en avant de nouveaux talents à la créativité débordante, tout en permettant à des cinéastes confirmés de revenir avec des projets ambitieux. Les œuvres abordent des thématiques variées et démontrent, une fois encore, la capacité du cinéma d’animation à se renouveler sans cesse.

Double or Nothing, de Tokay Sirin (2025)

Le film mêle plusieurs techniques et genres cinématographiques. À partir d’un événement réel survenu au Japon, l’assassinat d’un grand mania de l’immobilier, le film imagine une intrigue avec l’intervention de cet américain, où les frontières entre vérité, manipulation et mise en scène deviennent de plus en plus floues. Le spectateur est constamment amené à remettre en question ce qu’il voit, sans jamais pouvoir distinguer avec certitude le vrai du faux.

Le film repose principalement sur une animation en stop motion, tandis que les images provenant des télévisions, des caméras de surveillance ou d’autres dispositifs de captation sont réalisées en animation 2D. Ce choix formel ne relève pas uniquement d’une volonté de distinguer différents niveaux de réalité : il participe à la construction d’un univers où chaque technique d’animation possède sa propre fonction narrative. L’œuvre est un véritable mélange de genres. Elle passe avec une grande fluidité d’une narration visuelle évoquant l’esthétique de Wes Anderson à un film de braquage rappelant Ocean’s Eleven, avant de glisser vers le thriller psychologique. Le montage, tout comme la musique, adopte parfois le rythme et l’énergie du clip musical, donnant au récit une dynamique particulièrement soutenue. Ce rythme rapide n’est jamais gratuit. Comme le personnage principal, le spectateur doit comprendre rapidement les lieux, les enjeux et les nombreuses informations qui lui sont présentées. Cette accumulation produit une frustration presque positive, le film suscite constamment l’envie d’en découvrir davantage. Cette sensation semble être pleinement assumée par les auteurs et participe à maintenir une tension permanente. L’utilisation de plusieurs techniques d’animation, et notamment du stop motion, dépasse largement le simple effet de contraste avec les séquences en 2D. Cette technique confère au film une matérialité et une présence physique très particulières. Les décors, les marionnettes et les objets possèdent une texture tangible qui renforce la crédibilité de cet univers pourtant profondément fictionnel. Cette approche rejoint les propos de Jean-François Le Corre, (co-fondateur du studio Vivement Lundi !) qui souligne que le stop motion est « un cinéma qui rassemble le cinéma de studio, celui qui tourne en très haute définition, et celui qui utilise toutes les possibilités des effets spéciaux ». Cette alliance entre artisanat et sophistication technique permet au film de développer une identité visuelle forte. Là où certaines productions entièrement numériques peuvent parfois tendre vers une certaine uniformisation esthétique, le stop motion conserve une dimension artisanale, faite d’imperfections, de matières et de gestes, qui donne à Double or Nothing une personnalité singulière.

Cartoon Physics, Ru Kuwahata et Max Porter (2026)

Dans la continuité technique du précédent court métrage, les deux cinéastes nominés à l’Oscar du meilleur court métrage d’animation en 2018 pour Negative Space, interroge avec beaucoup de sensibilité le regard de l’enfance aux problèmes plus adultes. À travers le regard d’un jeune enfant confronté pour la première fois à la mort, le film explore la manière dont l’imaginaire peut accompagner la découverte d’une réalité aussi brutale qu’inévitable.

À première vue, Cartoon Physics semble rendre hommage aux cartoons américains qui ont bercé plusieurs générations. Pourtant, le film ne se contente pas d’en reprendre les codes, il les détourne pour nourrir son propre propos. L’univers du cartoon, traditionnellement caractérisé par une liberté absolue où les personnages échappent sans cesse aux conséquences de leurs actes, devient ici le symbole de l’insouciance de l’enfance. Le film pose alors une question universelle : comment un parent doit-il annoncer à un enfant l’existence de la mort ? Faut-il préserver coûte que coûte son innocence, au risque de le maintenir dans une réalité fictive, ou lui révéler brutalement cette vérité, quitte à briser son imaginaire ? Refusant cette opposition, Cartoon Physics propose une troisième voie, où l’imaginaire n’est pas un mensonge mais un moyen d’accompagner progressivement l’enfant vers la compréhension du réel. L’animation est d’une remarquable maîtrise. Les séquences en stop motion sont d’une grande fluidité et les passages dans l’univers du cartoon sont particulièrement réussis. Les bruitages exagérés, les musiques et le rythme rappellent immédiatement les grands classiques comme Bip Bip et Coyote. Ce dialogue entre les deux univers est d’autant plus original que le mélange entre stop motion et esthétique cartoon demeure relativement rare. Le travail sonore constitue également l’une des grandes réussites du film. Les personnages s’expriment en japonais avec des voix qui semblent enregistrées dans des conditions très naturelles, presque documentaires. On a parfois l’impression que les dialogues proviennent directement d’enregistrements réalisés dans un jardin familial avant d’être appliqués aux marionnettes en stop motion. Cette légère dissonance peut surprendre durant les premières minutes, mais elle devient rapidement l’un des éléments les plus touchants du film. Ces voix incarnent le réel et servent de point d’ancrage émotionnel face aux séquences plus fantaisistes. Enfin, le character design joue un rôle essentiel dans la réussite de l’ensemble. Les personnages suscitent un attachement immédiat. Il est difficile d’expliquer précisément pourquoi : est-ce la simplicité de leurs formes, la douceur de leurs mouvements ou l’expressivité de leur animation ? Sans doute un peu de tout cela. Toujours est-il que le spectateur s’attache instantanément aux protagonistes, ce qui renforce considérablement la portée émotionnelle du récit. En quelques minutes seulement, Cartoon Physics parvient ainsi à conjuguer émotion, humour et réflexion sur l’enfance. Il démontre que le cinéma d’animation peut utiliser les codes les plus familiers de la culture populaire non pas pour céder à la nostalgie, mais pour renouveler notre regard sur des questions profondément universelles.

Penguin, Kaspar Jancis (2026)

Ce court est une fable écologique aussi absurde que mordante. Le cinéaste estonien habitué à ce type de format, on pense à Piano (2015) ou Kosmonaut (2020), revient à travers l’histoire d’une métamorphose fantastique en pingouin, en interrogeant notre rapport au vivant, à la responsabilité individuelle et à l’urgence climatique.

Penguin est une fable cynique sur l’écologie et la protection animale. Son caractère universel tient notamment à l’absence de dialogues : les personnages ne parlent pas, laissant l’animation, la musique et les expressions porter entièrement le récit. Ce choix renforce la portée symbolique du film et le rend immédiatement accessible. La narration reprend la structure des anciens films de monstres, mais pour mieux la détourner. Là où ces récits faisaient traditionnellement de la créature une menace pour l’humanité, Penguin inverse totalement cette logique. Ici, c’est l’homme qui apparaît comme le véritable monstre, tandis que sa transformation en pingouin lui permet paradoxalement de retrouver une part d’humanité, de sensibilité et de capacité à aimer qu’il semblait lui manquer. Cette inversion constitue le cœur du propos du film. La femme qui accompagne le protagoniste incarne quant à elle l’ambivalence de notre époque. Elle représente celles et ceux qui sont confrontés à un choix : détourner le regard et poursuivre leur quotidien comme si de rien n’était, ou agir, même modestement, pour protéger le vivant. En aidant ce pingouin, elle accomplit un geste de solidarité qui dépasse le simple destin d’un individu et devient le symbole d’un engagement envers le monde. Mais le film refuse toute vision naïve. Son cynisme réside précisément dans le constat que, si ce choix individuel est moralement juste, il demeure insuffisant face à l’ampleur de la crise écologique et au comportement des autres individus. Sauver un pingouin ne sauve pas la planète. Le geste transforme profondément les personnages, mais ne fait pas disparaître la menace climatique. Le film rappelle ainsi que les initiatives individuelles sont indispensables, tout en soulignant qu’elles ne pourront produire un véritable changement qu’à travers une réponse collective. Visuellement, l’animation 2D impressionne par sa fluidité et sa précision. Les mouvements sont naturels, les couleurs douces et pastel, tandis que les contours très nets donnent au film une identité graphique immédiatement reconnaissable. Chaque plan semble soigneusement composé, sans qu’aucun élément ne soit laissé au hasard. Cette maîtrise formelle accompagne parfaitement un récit qui mêle humour, poésie et critique écologique. En utilisant la métamorphose comme moteur narratif, le cinéaste propose une réflexion aussi simple qu’efficace : que faudrait-il devenir pour enfin regarder le monde autrement ?

Paul Esquerré

Louis Clichy : « Ce sont les gestes qui font avancer le récit »

Après son court À quoi ça sert l’amour ?, ses années chez Pixar (Wall-E, Là-Haut), puis les deux longs métrages Astérix coréalisés avec Alexandre Astier, Louis Clichy signe avec Le Corset son premier film personnel. Dans cette chronique sensible située dans une campagne française des années 1980, un adolescent contraint de porter un corset orthopédique voit son rapport à son père, aux autres et à lui-même profondément bouleversé. Ce récit d’apprentissage imprégné de souvenirs personnels a été récompensé en mai à Cannes du Prix spécial du Jury Un Certain Regard. En juin, à Annecy, il a reçu le Prix du public pour un long métrage, le Prix Fondation Gan à la Diffusion et le Prix du jury. Début juillet, il a fait une étape au FEMA de la Rochelle. Rencontre autour du non verbal, de la technique et de la musique.

© Denis Allard

Format Court : Tu as d’abord étudié l’histoire avant d’intégrer les Gobelins. Avec le recul, qu’est-ce que cette formation t’a apporté ?

Louis Clichy : Curieusement, ce n’est pas seulement les Gobelins qui m’ont apporté quelque chose, c’est aussi la fac d’histoire. J’étais à Paris I, à la Sorbonne, jusqu’en licence. Mon plan B, c’était de devenir professeur d’histoire si je n’étais pas pris aux Gobelins. Je ne suis d’ailleurs pas mécontent d’y être entré à 23 ans plutôt qu’à 20. Je pense que je n’aurais pas eu la maturité nécessaire pour profiter pleinement de ces deux années de formation.

Qu’est-ce qui t’attirait dans l’histoire ?

L.C. : L’histoire apprend à structurer une réflexion et un récit. On y apprend ce qu’est une problématique, comment construire une démonstration. Avec le recul, je me rends compte que cette manière de penser a nourri mon processus créatif. Je ne saurais pas donner un exemple précis, parce que c’est devenu assez intuitif, mais cette idée de toujours chercher une problématique est très proche de ce que l’on fait en écrivant un scénario.

Aux Gobelins, étais-tu formé à devenir réalisateur, scénariste ou plutôt technicien de l’animation ?

L.C. : À mon époque, l’école formait surtout des réalisateurs. On avait des enseignants extraordinaires, comme François Darrasse, qui nous apprenaient le langage cinématographique, l’histoire du cinéma, l’analyse des films. Ce n’était pas seulement une école d’animation. Par la suite, avec le développement des studios, il y a eu une demande beaucoup plus forte pour former des techniciens. Je trouve que l’école a perdu un peu de ce côté culturel et réflexif. C’est un peu dommage.

Ce qui frappe dans ton parcours, c’est que tu es resté fidèle au cinéma d’animation, alors que beaucoup de réalisateurs lorgnent aussi du côté de la bande dessinée ou l’illustration.

L.C. : Moi, la passerelle, je la vois davantage avec le cinéma en prises de vues réelles qu’avec la bande dessinée. D’ailleurs, je vais faire un aveu : je n’aime pas tellement la BD.

Vraiment ?

L.C. : Oui. C’est un médium qui m’a toujours laissé un peu perplexe. Je dois avoir 40 BD chez moi et la moitié, c’est des Astérix qu’on m’a offerts. C’est pas énorme, 40 BD pour un mec de 48 ans … J’aime le rythme du cinéma. J’ai toujours l’impression que la bande dessinée est entre deux chaises : soit je regarde les dessins et je perds le fil du récit, soit je suis pris par le récit et je ne regarde plus vraiment les images. Je n’ai jamais trouvé mon équilibre. Évidemment, je force un peu le trait. Il y a des bandes dessinées que j’apprécie, des romans graphiques aussi, mais ce n’est pas un médium dans lequel je me sens complètement chez moi.

En revanche, le passage vers le cinéma en prises de vues réelles pourrait sembler plus naturel.

L.C. : J’y pense, mais j’ai beaucoup de réserves. Le milieu du cinéma en prises de vues réelles ne m’attire pas énormément. J’ai parfois l’impression qu’il faut jouer un rôle, évoluer dans une sorte de cour qui me met mal à l’aise, notamment avec les acteurs. C’est aussi pour cela que je tenais à travailler avec beaucoup d’acteurs non professionnels sur Le Corset. Dès qu’on entre dans la notoriété, tout devient plus compliqué. L’ego prend une place qui ne m’intéresse pas. Ce que j’aime dans l’animation, c’est qu’on peut enregistrer les voix, faire un très bon tournage son, puis fabriquer ensuite les images. C’est un rapport au cinéma qui me convient davantage.

Pourtant, de plus en plus de comédiens connus prêtent leur voix à des films d’animation.

L.C. : Oui, et c’est justement ce qui est intéressant. Ils arrivent avec beaucoup de curiosité parce qu’ils perdent immédiatement l’image d’eux-mêmes. Leur visage disparaît. Ils redeviennent des techniciens du cinéma comme les autres. Et ça, je trouve ça assez précieux.

Entre deux projets, c’est important pour toi de continuer à travailler, à exercer des métiers très techniques ?

L.C. : Oui, ça m’arrive. J’ai fait du storyboard pour des séries, des recherches graphiques pour un jeu vidéo… Entre deux films, je fais des boulots à côté. Je trouve important de garder un pied dans la technique. Ça permet de ne pas perdre la main. Sur Le Corset, par exemple, je n’ai quasiment pas animé, je n’avais pas le temps. En revanche, j’ai énormément dessiné : toute la préparation, les recherches, les poses clés… C’est quelque chose que j’aime beaucoup faire.

Ça ne t’a pas frustré de ne pas animer davantage ?

L.C. : Un peu, forcément. J’aime faire les poses maîtresses, celles qui donnent l’intention d’un mouvement. Ensuite, l’animation elle-même demande énormément de temps. Mais l’équipe connaissait très bien notre manière de travailler. Ils étaient sûrement meilleurs que moi pour mener ça jusqu’au bout.

En revoyant ton court À quoi ça sert l’amour ?, je me suis demandé dans quel état d’esprit tu l’avais réalisé. On y retrouve déjà quelque chose de ton univers graphique. Comment ce projet est-il né ?

L.C. : À ma sortie des Gobelins, Lionel Fages venait de créer Cube Creative. Il m’a dit : « On a des ordinateurs, pas encore beaucoup de projets. Je te les prête pendant quelques mois et je te paie pour réaliser un court métrage. » Il m’encourageait à utiliser la 3D. Finalement, j’en ai utilisé un peu, mais très discrètement. Je sortais de l’école, je n’avais pas d’idée très arrêtée. En revanche, il y avait cette chanson que j’aimais depuis longtemps, liée à mes grands-parents. Je me suis dit que j’allais raconter quelque chose à partir de là. Le projet s’est fait très simplement. Il n’y avait pas de demande de financement, pas de dossier. Juste une boîte qui me faisait confiance et me disait : « Fais ton film. »

Comment as-tu vécu le succès énorme de ce court ?

L.C. : C’était assez incroyable. Je termine le film et, le lendemain, je commence chez Mac Guff pour découvrir la 3D. À l’époque, Internet commençait tout juste à permettre la diffusion des courts métrages. Le film circulait énormément. Quand je suis arrivé chez Mac Guff, des gens que je ne connaissais pas sont venus me voir en disant : « C’est toi qui as fait ce film ? ». Et surtout, c’est grâce à ce court métrage que j’ai été recruté chez Pixar.

C’est ce film qui les a convaincus ?

L.C. : Oui. Je ne l’avais évidemment pas fait dans cette optique, mais il y avait sans doute des choses qui leur plaisaient : le montage, l’économie de l’animation, le lien à Paris… À l’époque, Pixar recrutait très peu de Français. Je crois qu’ils étaient sensibles à une certaine manière d’aborder le jeu. On nous disait souvent qu’on travaillait davantage dans la nuance, dans la sensibilité. Eux ont parfois un jeu plus démonstratif. Ils appréciaient cette forme de retenue.

Qu’as-tu découvert en arrivant chez Pixar ?

L.C. : J’y étais animateur, donc les choses étaient très claires. C’était surtout une période où je découvrais la 3D. Au bout d’un moment, je me suis rendu compte que j’adorais animer, mais que je n’aimais pas tellement l’outil. La 3D, c’est beaucoup de courbes, de tangentes, de graphes… Je trouvais ça moins séduisant que le dessin. J’ai essayé ensuite de rejoindre le storyboard, mais il y avait un vrai fossé culturel. Là-bas, présenter un storyboard, c’est presque un spectacle. Il faut jouer tous les personnages devant la salle. En France, on est beaucoup plus pudiques. On montre les dessins, le réalisateur lit ce qu’il a à lire. Moi, cette dimension de performance ne me correspondait pas.

En revanche, j’ai eu énormément de chance. J’ai travaillé très tôt sur Wall·E, au moment où le film était encore en train de s’inventer. C’était passionnant d’assister à ces discussions avec les réalisateurs, les directeurs artistiques ou les responsables de l’animation. Et puis, ce qui m’a le plus marqué, c’est l’émulation permanente. Tout le monde avait envie d’apprendre. On nous proposait des cours de scénario, des conférences, des projections… Même si on étais animateur. En France, on cloisonne beaucoup plus les métiers. C’est dommage. Là-bas, on considérait au contraire que comprendre le travail des autres ne pouvait que nous rendre meilleur.

Ça t’a nourri lorsque tu as commencé à penser à Le Corset ?

L.C. : Forcément. Chaque expérience t’apprend quelque chose, soit parce que tu as envie de la reproduire, soit parce que tu as envie de faire exactement l’inverse. Mais avec Le Corset, il y a surtout eu une prise de conscience. Je me suis aperçu que, depuis le début de ma carrière, je n’avais jamais initié un projet moi-même. À quoi ça sert l’amour ?, Pixar, Astérix répondaient à des propositions. Là, pour la première fois, j’étais à l’origine du projet. Je me suis dit : « si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai peut-être jamais ».

Le Corset est ton premier projet personnel. Est-ce qu’il est lié à un moment particulier de ta vie ?

L.C. : Oui. J’avais une quarantaine d’années, des enfants. Il y avait toutes ces questions de filiation, de transmission. Mon père est décédé juste après le deuxième Astérix. Je pense que beaucoup de choses se sont concentrées à ce moment-là. J’avais envie de faire un film pour moi. Pas de manière égoïste, mais de revenir à quelque chose que j’avais connu, ou qui m’était proche. D’initier un projet qui me ressemble et de le faire avec simplicité, avec pudeur, sans avoir à rendre des comptes à qui que ce soit.

C’est à ce moment-là que j’ai retrouvé la boîte de production Chez Eddy. Je connaissais Nicolas de Rosanbo depuis longtemps, nous nous étions rencontrés chez Cube. Après Astérix, nous avons repris contact. Il m’a dit : « Si tu as un projet, viens me voir. » Je lui ai proposé Le Corset, et nous avons décidé de le faire ensemble.

Tu évoques la pudeur. On la ressent dans la relation entre le père et le fils du film. Le père est peu bavard, il retient beaucoup de choses. L’enfant aussi est empêché, autant par son corset que par ce qu’il vit.

L.C. : Je ne sais pas si je parlerais de pudeur pour le père. Je dirais plutôt qu’il est mutique. Il est dans une posture où il ne dit les choses que lorsqu’elles deviennent absolument nécessaires. La plupart du temps, il ne les dit pas. Je n’ai pas cherché à reproduire une personne en particulier. J’ai convoqué des images, des attitudes, des souvenirs. Mes parents, des oncles, des tantes, des gens que j’ai connus.

J’ai aussi beaucoup regardé les documentaires de Raymond Depardon sur le monde paysan. Ce sont des gens qui n’ont pas l’habitude de parler. Tout passe par une main, une bouche, une gêne, une posture. Quand on fait de l’animation, c’est une matière extraordinaire.

Pour toi, les gestes sont plus importants que les dialogues ?

L.C. : Oui. Je me rends compte que, pour moi, les dialogues ne doivent pas faire avancer le récit. Ce sont les attitudes, les gestes, les regards qui racontent l’histoire. Si un dialogue sert uniquement à donner une information, il ne m’intéresse pas beaucoup.

Lors des Q&A, tu racontes avoir toi-même porté un corset. Comment as-tu vécu le regard des autres, en tant qu’adolescent ?

L.C. : J’ai porté un corset à l’adolescence et j’en porte encore aujourd’hui, régulièrement. En revanche, j’ai un peu triché dans le film. Dans la réalité, un corset est beaucoup plus discret. On peut facilement le dissimuler sous les vêtements. Je pense même que ceux qui en portent imaginent souvent le regard des autres plus qu’ils ne le subissent réellement.

Dans le film, j’ai choisi d’exagérer les choses. J’ai rendu le corset beaucoup plus visible. Je voulais parler plus largement de la différence, du handicap, de l’exclusion. J’aimais aussi l’idée de ce garçon maintenu jusque dans la mâchoire, jusque dans la tête. Au fond, le corset est devenu une métaphore de l’adolescence. Le corps change. On ne comprend pas toujours ce qui nous arrive. On vit cela comme une contrainte. On apprécie rarement les transformations dont on ne voit pas encore le sens. Pour moi, le corset est l’exagération de ce moment-là. C’est une cassure très nette avec l’enfance. Et il faut apprendre à vivre avec.

On a le sentiment que l’animation aborde aujourd’hui des sujets beaucoup plus intimes. Beaucoup de premiers longs-métrages racontent désormais des expériences très personnelles.

L.C. : Oui, c’est vrai. On l’a vu cette année encore à Annecy. Il y a beaucoup de films qui abordent des sujets très lourds, très intimes. Le Corset est sans doute dans cette famille-là, même si je n’ai jamais eu l’impression de faire un film plombant. J’espère au contraire avoir réalisé un film solaire malgré tout.

Dans À quoi ça sert l’amour ? comme dans Le Corset, la musique occupe une place importante. Quel rapport entretiens-tu avec elle ?

L.C. : J’adore la musique. Je suis un grand amateur de musiques de films. J’en écoute énormément. Mais plus j’avance, plus je me dis que la musique est parfois un joker. On l’utilise pour réussir une scène qui ne fonctionne pas complètement. Sur Le Corset, je me suis imposé une règle très tôt : n’utiliser que la musique que les personnages entendent eux-mêmes. C’est ce que j’ai essayé de faire tout au long du film.

À la toute fin, je m’autorise une exception, mais sinon je voulais éviter de souligner les émotions. Je savais que certaines scènes allaient être tristes et j’avais envie qu’elles restent à nu. Je ne voulais surtout pas qu’un violon arrive pour dire au spectateur ce qu’il devait ressentir. Je suis assez paradoxal avec la musique. Je l’aime énormément, mais sur ce film j’avais envie qu’elle soit la plus discrète possible. Et j’aimerais continuer à travailler de cette manière.

C’est une réflexion qui vaut autant pour l’animation que pour le cinéma en prises de vues réelles ?

L.C. : Complètement. Une des références auxquelles je pense souvent, c’est Michael Haneke. Il utilise très peu de musique. Il dit quelque chose que je trouve intéressant : si l’on ajoute de la musique, c’est peut-être qu’on n’a pas réussi à transmettre ce que l’on voulait par la mise en scène. On peut évidemment discuter cette idée, mais elle m’intéresse. Elle oblige à pousser plus loin le travail sur les plans, sur le rythme, sur le jeu des acteurs, sur les silences. Au fond, elle oblige à aller jusqu’au bout de la mise en scène.

Est-ce que tu revois les films de Haneke avant d’être en tournage ?

L.C. : Non (rires) ! C’est simplement une idée qui m’accompagne.

Propos recueillis par Katia Bayer

Inscrire son court aux César 2027 ✨

Vous désirez inscrire votre court-métrage aux prochains César ?

Avant d’inscrire votre film, vérifiez si celui-ci est bien éligible :

– Il a une durée strictement inférieure à 60 minutes ;
– Il a obtenu un visa d’exploitation entre le 1er juillet 2025 et le 30 juin 2026 ;
– Il a une part de production française supérieure ou égale à 30% de la production totale du film ;
– En cas de co-production internationale, la production française est cessionnaire des droits d’auteur.

Les films doivent être inscrits avant le 15 juillet 2026 via le formulaire en ligne disponible sur le site de l’Académie.

Les films dont les visas ont été obtenus après le 1er juillet seront éligibles l’année suivante, indépendamment de l’année de production de l’œuvre.

Pour toute demande particulière ou dérogatoire de décalage d’inscription, veuillez contacter kenza.manach@academie-cinema.org avant le 15 juillet 2026.

Merci d’inscrire votre film après obtention préalable du visa d’exploitation du CNC (les visas temporaires ne sont pas acceptés).
Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le mode d’emploi courts métrages.

Bonne chance @ vous !

Que ma volonté soit faite de Julia Kowalski

Que ma volonté soit faite, premier long-métrage de Julia Kowalski, est sorti en DVD près d’un an après sa sélection à la Quinzaine des Cinéastes 2025 lors du Festival de Cannes, édité par Blaq Out. L’occasion pour Format Court de revenir sur cette production franco-polonaise qui remet au goût du jour les récits de sorcellerie, possession et passage à l’âge adulte. L’histoire prend place dans une ferme baignée de boue entourée d’une campagne grisâtre. Nawojka, qui y vit avec ses frères et son père, tous d’origine polonaise, cache un secret : un pouvoir mystérieux et destructeur enfoui en elle, qu’elle pense avoir hérité de sa défunte mère.

Rares sont les films aujourd’hui qui mêlent réalisme et surnaturel avec autant de viscère. L’intrigue nous place dans le quotidien de l’exploitation fermière de cette famille immigrée. Rapidement, des évènements mystérieux ont lieu dans les alentours : un mal étrange tue les vaches par dizaines et répand dans les prés des mares d’une substance visqueuse gris-blanc. Au même moment, Sandra, une jeune femme aux airs punk, revient au village, après des années. Le mécanisme est ainsi mis en place pour que l’étrangeté peu à peu grandissante réveille au sein de ce microcosme des croyances ancestrales, et que celles-ci, fatalement, désignent un coupable. C’est que cette nouvelle voisine aux mœurs libres, interprétée par une Roxane Mesquida mystique, éveille chez Nawojka une sensation intrigante, qu’elle ne comprend pas, à un âge où tout se bouscule.

Si cette intrigue peut au premier abord paraître déjà maintes fois explorée, c’est en réalité dans le regard de la cinéaste que se situe toute la force du film. Et dans les nombreux oxymores qui en surgissent. L’état du film épouse constamment les contradictions qu’on peut trouver chez un personnage comme Nawojka. Le film trouve son originalité dans la réappropriation d’un récit profondément féminin par le prisme d’une mise en scène dont pas un plan ne soit dépourvu d’idées de cinéma. Au final, les incarnations fantastiques qui sont à l’œuvre prennent leur force dans leur propre consumation, à l’instar de la scène d’ouverture, une étrange obscurité de la nuit rongée par les flammes d’un bûcher. Le motif du feu parcourt tout le film, comme un outil de destruction qui parfois permet sa propre libération. C’est sans doute dans la métaphore de cette matière insaisissable, constamment en mutation, profondément cinématographique parce qu’en perpétuel mouvement, que se situe le parcours de la jeune Nawojka, en proie à des forces surnaturelles qui sont le reflet tâché de sang de l’adolescence.

Que ma volonté soit faite fait partie de ces œuvres qui puisent leurs sources dans tout un héritage cinématographique, ici celui d’un cinéma fantastique européen des années 1970-1980, qui ne tarit pas sur l’organique. La photographie pellicule 16mm, signée par Simon Beaufils (nommé aux César 2024 pour Anatomie d’une chute), épouse avec brio la crasse des décors ruraux plongés dans la boue et, film de genre oblige, le sang. Cette violence de l’organe, on la retrouve dans tous les aspects du récit ; l’animalité surgit presque à chaque instant, dans les vaches du village comme dans les visages qui le peuplent. Toute matière passe par l’exigence de cette pellicule, qui contamine l’espace de son grain, telle la folie contaminant peu à peu les protagonistes. Comme réponse à cette image, la musique également, composée par le frère de la cinéaste, participe d’une violence grumeleuse qui donne une réelle texture au cinéma. Dans un style très marqué, frôlant parfois un kitsch délicieux, guitare électrique puissante et mélodies minimalistes et dissonantes, elle tonne comme sonne le glas, annonçant dès le générique du début le ton du film.

Ces propositions esthétiques fortes, nous les retrouvons dans le précédent court-métrage de la réalisatrice, J’ai vu le visage du diable (2023), disponible dans les bonus du DVD. Court-métrage qui se déroule directement en Pologne et met également en scène une histoire de possession prétendue, avec au casting les mêmes acteurs (Maria Wróbel et Wojciech Skibiński), dans un style, un ton et des références similaires. Mais les deux films ne constituent pas tant un prolongement scénaristique qu’un univers esthétique et thématique commun, diptyque réalisto-fantastique d’une jeunesse désœuvrée se tournant vers la croyance en les sorts.

Un entretien de 39 minutes avec la réalisatrice complète le programme, dans lequel elle revient sur ses inspirations, ses propres démons, et les coulisses de la production et du tournage de Que ma volonté soit faite.

Niels Goy

Federico Luis : « Le cinéma est une sorte de carte émotionnelle »

Quelques jours après avoir remporté la Palme d’or du court-métrage à Cannes 2026 pour Para los contrincantes, un film centré sur un enfant boxeur coincé dans un ring sous la pression des coups de ses adversaires et de son coach de père, le réalisateur argentin Federico Luis revient sur son parcours, son inspiration puisée dans le réel et sa manière de faire du cinéma avec peu de moyens mais beaucoup de liberté. Déjà récompensé en 2024 par le Grand Prix Ami de la Semaine de la Critique pour Simon de la montaña, il évoque également la situation du cinéma argentin, son enfance passée dans les salles obscures et sa conviction que les films doivent laisser au spectateur « un espace pour rêver ».

Format Court : Tu as étudié la communication à Buenos Aires. C’est un domaine assez éloigné du cinéma. Qu’est-ce que ces études t’ont apporté et comment t’ont-elles conduit vers la réalisation ?

Federico Luis : Tu sais, il y a quelque chose de très beau en Argentine : nous avons une université immense, prestigieuse et gratuite. Et tout le monde peut y accéder. Dans mon cas, les études de communication sociale que j’ai suivies ne relevaient pas exactement du journalisme. C’est plutôt un cursus de sciences sociales que choisissent souvent les gens qui ne savent pas encore très bien ce qu’ils veulent faire. J’avais 17 ans quand j’ai commencé, juste après le lycée. Et il m’a fallu huit ou neuf ans pour terminer. On y étudie l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, la philosophie… C’est un mélange de nombreuses disciplines.

J’ai toujours pensé que j’aimais le cinéma. Mais à ce moment un peu triste où il fallait choisir une orientation, lorsque j’ai parlé à mes parents de l’idée d’intégrer une école de cinéma, il y avait un problème : à Buenos Aires, l’école la plus réputée est privée et très chère. Il existe aussi une école publique, mais elle n’accepte qu’un très petit nombre d’étudiants. Je pensais que mes chances d’y entrer étaient quasiment nulles.

En même temps, j’entendais souvent cette idée selon laquelle, si l’on veut faire du cinéma, il suffit de prendre une caméra et de commencer à filmer, plutôt que d’attendre une école pour apprendre. À côté de cela, j’avais le sentiment que les sciences sociales me donnaient énormément d’outils pour réfléchir à l’humanité et aux sujets qui m’intéressaient avec davantage de profondeur. Faire des films relevait davantage d’un processus intuitif, nourri aussi par les expériences que j’ai accumulées sur les tournages des autres.

Qu’y faisais-tu ?

F.L. : J’ai réalisé beaucoup de storyboards. J’ai été assistant de production, assistant réalisateur, j’ai fait de l’animation. J’ai essayé énormément de choses. Puis est arrivé La Siesta, qui est le premier travail que je peux véritablement reconnaître comme mon œuvre de cinéaste. Lorsque ce film est né, cela faisait déjà des années que j’expérimentais, que j’essayais différentes voies, tout en terminant mes études et en trouvant progressivement ma place dans le cinéma.

À quel moment as-tu commencé à considérer le cinéma comme un métier plutôt que comme une passion ?

F.L. : J’adore cette question. C’est quelque chose de très important pour moi parce qu’il m’a fallu du temps avant d’être capable de simplement le dire. Quand quelqu’un me demandait ce que je faisais dans la vie, je ne répondais jamais : « je suis réalisateur ».

Je ne l’ai dit qu’après avoir reçu le prix de la Semaine de la Critique pour Simon de la montaña. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment eu le sentiment de pouvoir prendre cette identité au sérieux. Mais la première fois que je me suis dit que cela pouvait être vrai, c’était en 2019, lors de la présentation de mon court La Siesta en compétition officielle à Cannes. Je suis venu en France pour la première fois. J’ai découvert Cannes qui est une sorte de mythe quand on ne l’a jamais vécu. Depuis l’Argentine, cela paraît extrêmement lointain, presque irréel. Quand je suis arrivé là-bas, je me suis dit : peut-être que je peux commencer à me considérer comme un cinéaste. Mais je ne savais toujours pas si ce n’était pas simplement un coup de chance. J’adorais ce film, mais je ne savais pas si j’étais capable d’en faire un autre aussi bon.

Pourquoi ?

F.L. : Mon deuxième court métrage que j’aime pourtant beaucoup n’a été sélectionné nulle part. Vraiment nulle part, à part au Bafici, le festival de Buenos Aires. Alors je me suis dit : peut-être que ce n’est pas parce que j’ai parcouru un long chemin que je sais désormais comment faire du cinéma. C’était pourtant ce que je croyais après La Siesta. Puis est arrivé cet échec, ou du moins cette absence totale de reconnaissance. Je me suis demandé si tout cela n’avait pas simplement été de la chance. J’ai donc réalisé un troisième court métrage. Celui-là était complètement différent, plus documentaire. Il a connu un beau parcours en festival. Pendant toute cette période, je préparais également Simon de la montaña. Pour moi, ce film constituait une véritable épreuve. Parce que, très honnêtement, je ne vois pas tant de différences entre le court métrage et le long métrage. J’adore les courts. Leur durée permet énormément de liberté. Ils entretiennent un rapport plus compact à ce qu’ils cherchent à montrer. Certaines idées naissent sous une forme courte, d’autres sous une forme longue.

Bien sûr, on considère souvent le court métrage comme une étape vers le long, parce qu’un long coûte plus cher. Mais si l’on retire la dimension industrielle, il ne reste que des idées. Certaines sont courtes, d’autres longues. Et certains courts métrages sont bien meilleurs que beaucoup de longs. D’ailleurs, le cinéma est né sous la forme du court métrage.

Comment as-tu découvert le cinéma ? Pourquoi cela t’a-t-il autant attiré ?

F.L. : C’est une histoire assez drôle. Mes parents travaillaient beaucoup. Pendant les vacances d’été, c’était ma grand-mère qui s’occupait de moi. Elle habitait dans une très grande maison et il faisait extrêmement chaud. Juste en face se trouvait un petit cinéma de quartier. À l’intérieur, il y avait la climatisation. Ma grand-mère adorait y passer du temps parce qu’elle pouvait s’y reposer. Elle m’y emmenait donc très souvent. Nous regardions parfois quatre films d’affilée dans la même journée. Certains, je les ai vus 80 fois pendant cet été-là ! Il faisait une chaleur étouffante dehors, alors qu’à l’intérieur il faisait sombre, frais et agréable. Je regardais les films, mais je jouais aussi au football dans le cinéma. À deux heures de l’après-midi, il n’y avait parfois que nous deux. Je crois que c’est là que s’est construite ma première expérience profonde du cinéma : passer énormément de temps dans cet espace et sentir que c’était un lieu magnifique où j’avais envie de rester. Et puis j’ai continué à y retourner, encore et encore.

Qu’est-ce qui t’a poussé à réaliser Para los contrincantes ? Y avait-il une forme d’urgence à raconter cette histoire ?

F.L. : Il y a plusieurs raisons. D’abord, je crois que lorsqu’on essaie de faire du cinéma, on peut facilement se retrouver piégé par les ambitions des autres, ou par les siennes propres. Les choses avancent alors très lentement. On passe plus de temps à remplir des dossiers de candidature, à écrire des textes pour obtenir des financements, à réécrire des scénarios, qu’à tourner réellement.

Et, personnellement, je pense que le tournage est le moment le plus extraordinaire du cinéma. Avec la projection du film, bien sûr. Mais créer un film, être au cœur de ce moment-là, c’est quelque chose de très particulier. À cette époque, j’ai commencé à voir beaucoup de films réalisés avec presque rien. Je pense par exemple à Radu Jude ou encore au premier film de Sean Baker, tourné avec un téléphone portable. Je me suis alors demandé : pourquoi attendre si longtemps l’accord ou l’aide des autres lorsqu’on veut simplement faire du cinéma ? Je repensais aussi à cette phrase d’Orson Welles qui disait que pour peindre un tableau, il suffit d’un pinceau, pour écrire un roman d’un stylo, mais que pour faire un film, il faut une armée. C’était vrai à son époque. Mais aujourd’hui, ce n’est plus totalement le cas.

Radu Jude tourne parfois avec un téléphone portable, un acteur et un dispositif sonore très léger. Et cela fonctionne. J’avais envie de retrouver cette proximité avec le geste de filmer, de monter, de mettre en scène. Je ne voulais plus attendre des années pour disposer de davantage de moyens au risque de perdre le lien avec le cinéma lui-même. J’ai donc tourné certains courts avec mon téléphone, d’autres avec une petite caméra, certains avec un peu plus d’argent. J’ai toujours l’impression d’apprendre une nouvelle langue, d’expérimenter.

Concernant ce film en particulier, j’ai découvert ce personnage et cet univers, et cela m’a profondément bouleversé. La première fois que je suis allé assister à cette compétition de boxe pour enfants, j’étais tellement ému que je me suis demandé comment il pouvait ne pas y avoir une file d’attente de cinéastes prêts à en faire un film ! C’était extrêmement cinématographique. Et, en même temps, ce film représentait une première pour moi : il était tourné en 16 mm. J’essaie toujours d’apprendre quelque chose de nouveau à chaque projet, de comprendre davantage les possibilités du langage cinématographique. Ce qui était magnifique, c’est qu’une bobine de 16 mm dure dix minutes, exactement la durée du combat. Cela nous plaçait, l’équipe et moi, dans la même situation que le jeune boxeur. Nous ne pouvions pas interrompre l’action pour refaire une prise ou corriger un détail. Nous commencions ensemble et traversions ensemble cette expérience. Il n’y avait aucune coupure possible dans le temps réel du combat. Bien sûr, le film a ensuite été monté et transformé. Mais pendant le tournage, nous étions tous engagés dans le même risque. Cette idée de partager une expérience avec le personnage était très importante pour moi.

Tes films laissent une grande place au non-dit. Pourquoi est-il important pour toi de ne pas tout expliquer au spectateur ?

F.L. : David Lynch parlait de ce qu’il appelait « la pièce où rêver » à l’intérieur d’un film. Selon lui, un réalisateur doit créer un espace où le spectateur peut rêver. Le spectateur doit pouvoir imaginer des choses. Si tu ne lui laisses aucun espace, tu ne joues pas avec lui. Tu te contentes de lui transmettre des informations.

Or, pour moi, le cinéma est un dialogue entre un film et son spectateur. Je réfléchis toujours à la manière de créer cet espace de rêve dans chacun de mes films. Dans ce court métrage, cela a beaucoup ressemblé à un travail de sculpture. Le premier montage durait environ trente minutes. Il contenait trois ou quatre scènes supplémentaires. J’ai progressivement retiré tout ce qui me semblait superflu. Je voulais que le spectateur pénètre dans cet univers de la même façon que moi lorsque je l’ai découvert. Comme si une porte s’ouvrait soudainement. Le film commence et, presque sans s’en rendre compte, le spectateur se retrouve face à un enfant à qui l’on explique qu’il doit garder la bouche fermée pour éviter qu’elle ne se brise pendant le combat. Et immédiatement on se demande : « Mais qu’est-ce que c’est que ce monde ? Comment cela peut-il sembler normal ? Pourquoi un père voudrait-il que son enfant fasse cela ? ». Ce sont exactement les questions que je me posais lorsque j’y ai assisté pour la première fois. Je voulais que le spectateur traverse la même expérience. Puis, très vite, il se retrouve plongé dans le combat. Ce n’est qu’aux pauses entre les rounds qu’il peut réellement découvrir le personnage. Quand le garçon retourne dans son coin et parle avec son entraîneur. Alors seulement on peut regarder son visage. Puis il revient après le deuxième round, plus fatigué. Puis après le troisième, complètement épuisé. Ce qui m’intéressait avant tout, c’était son état physique et émotionnel. Je voulais que le spectateur reste le plus près possible de lui et découvre cet univers à travers son regard.

À travers tes films, cherches-tu parfois à réparer ou à comprendre quelque chose lié à l’enfance ?

F.L. : Je crois surtout que le cinéma possède un pouvoir étrange. Il nous permet de ressentir des émotions extrêmement fortes, puis tout s’arrête. Les lumières se rallument. Nous revenons à la réalité. Nous sommes en sécurité. C’est précisément pour cette raison que nous pouvons aller très loin dans les émotions. Le cinéma que j’aime le plus est celui qui m’emmène dans un voyage émotionnel très intense. Puis le film s’achève. Et pourtant quelque chose reste en moi. C’est cela qui me paraît le plus puissant. J’aimerais que chacun de mes films puisse créer ce type de lien avec le spectateur.

Dans ma propre vie, certains films ont changé ma façon de voir les choses. Ils m’ont permis de comprendre que certaines situations n’étaient pas aussi tragiques que je le croyais. Ou bien ils m’ont aidé à replacer mes propres problèmes dans une perspective plus large. Pour moi, le cinéma est une sorte de carte émotionnelle. Quelque chose qui aide à se retrouver. Et l’enfance est évidemment l’une des périodes les plus intenses de l’existence.

En gardes-tu de bons souvenirs ?

F.L. : Oui, énormément. Je me souviens avoir été très marqué par les histoires. Par exemple, lors des soirées pyjama avec mes amis, ils voulaient toujours regarder des films d’horreur. Moi, j’en étais incapable. J’avais tellement peur que les images me poursuivaient pendant un mois. Je restais donc dans la pièce voisine. J’attendais qu’ils terminent.

Tu les entendais seulement ?

F.L. : Oui. Je les entendais, mais je ne regardais pas. Je dessinais dans mon coin. J’essayais d’imaginer le film à partir de ce que j’entendais. Je savais vaguement de quoi il parlait avant qu’ils le lancent, alors je construisais ma propre version de l’histoire. J’étais curieux. Je ne voulais pas regarder, mais je voulais savoir. Je me souviens très bien de cela.

Tu devrais peut-être faire un film à partir de ce souvenir.

F.L. : Peut-être (rires !). Ce qui est drôle, c’est qu’en entendant simplement les réactions des autres, je fabriquais déjà mon propre film. Et, pour être honnête, il était souvent beaucoup plus effrayant que le vrai. Je pouvais imaginer des choses absolument terribles. Puis, le jour où j’ai finalement osé regarder un extrait d’un de ces films, je l’ai trouvé extrêmement effrayant malgré tout. Je n’ai jamais vraiment compris le plaisir que certaines personnes éprouvent devant les films d’horreur.

Tu as cité plusieurs cinéastes importants, comme David Lynch. Tu as appris le cinéma en grande partie sur les tournages plutôt qu’à l’école. Est-ce qu’il est important pour toi de continuer à voir les films des autres, à lire, à nourrir ton regard ?

F.L. : J’adore regarder des films. J’en vois énormément chaque année. Je suis toujours curieux. Il y a toujours un immense continent de cinéma qui t’attend quelque part. J’ai beaucoup lu jusqu’à mes trente ans. Ces six dernières années, j’ai lu moins que durant le reste de ma vie. Mais pour moi, ce n’est pas seulement une question de films ou de livres. Ce qui m’aide le plus à créer des films, à trouver de nouvelles histoires et de nouveaux personnages, c’est autre chose. J’aime écrire mes films à partir de personnes réelles. Presque toujours, le point de départ est quelqu’un qui m’intéresse profondément. Le film devient alors une sorte de prétexte pour approfondir cette relation. Parfois cela donne un court métrage, parfois un long. Certains personnages se développent davantage que d’autres. Mais, la plupart du temps, tout commence avec une personne réelle. Et les personnes réelles, je continue à les rencontrer constamment dans la vie. Soudain, je croise quelqu’un qui éveille une immense curiosité chez moi. Je sens que cette personne va m’apprendre quelque chose. Et peut-être que moi aussi, je pourrais lui apprendre quelque chose Tous les longs métrages que j’ai réalisés, ceux que je prépare aujourd’hui, et ceux que j’espère réaliser demain, sont nés de rencontres comme celles-là.

Tu écris seul ?

F.L. : Non. J’écris toujours avec quelqu’un. Avec des scénaristes différents selon les projets. C’est quelque chose qui me passionne. Pour moi, l’écriture est aussi un exercice de conversation. Ce n’est pas tant le fait de rester seul face à une page. C’est réfléchir à quelque chose avec une autre personne. Traverser un processus aussi long avec quelqu’un d’autre est extrêmement intéressant. J’aime beaucoup cette idée.

Tu appartiens à une génération de cinéastes relativement jeune. As-tu le sentiment que les réalisateurs argentins peuvent encore concrétiser leurs projets dans leur propre pays ?

F.L. : Je crois que c’est assez compliqué. Si tu veux être libre et créer selon tes propres termes, ce n’est pas facile. Lorsque l’Institut national du cinéma fonctionnait pleinement, l’essentiel des financements allait surtout aux réalisateurs déjà établis. Aujourd’hui, il fonctionne beaucoup moins et les aides sont devenues extrêmement limitées. Les critères d’attribution sont souvent difficiles à comprendre. La situation est compliquée. Mais malgré cela, de nouveaux films continuent d’apparaître. Je pense par exemple à Lorenzo Ferro, qui interprète Simon dans Simon de la montaña. Il vient de réaliser son premier long métrage, El Tren Fluvial. Avant cela, il avait déjà tourné deux courts métrages. Son premier long a été présenté à la Berlinale. C’est un très beau film, réalisé avec très peu de moyens. Et c’est un film qui ne pouvait être réalisé que par lui, dans ce pays, dans ce contexte précis. Je continue à penser qu’il est très important que l’État soutienne la culture et le cinéma. Mais même dans la situation actuelle, les cinéastes argentins continuent de créer. Parfois seuls, parfois en coproduction avec d’autres pays.

Penses-tu que le succès de Simon de la montaña ou aujourd’hui celui de Para los contrincantes puisse changer quelque chose en Argentine ?

F.L. : Je ne sais pas si cela changera quelque chose pour les financeurs. Mais je crois que cela changera quelque chose dans le regard des gens. Pour la première fois, un réalisateur argentin remporte une Palme d’or du court métrage. C’est arrivé au pire moment possible concernant la manière dont la culture est traitée dans le pays. Et justement, cela rappelle aux gens à quel point ils aiment le cinéma et à quel point ils sont fiers de ce que le cinéma peut produire. Cela leur permet aussi de comprendre l’importance d’avoir des cinéastes capables de raconter leur territoire, leur société et leur réalité.

Mais cela apporte aussi une responsabilité. Tu es en train de devenir l’un de ces réalisateurs reconnus dont tu parlais. En Belgique, par exemple, les cinéastes sont souvent davantage célébrés à l’étranger que vus par leur propre public. Est-ce similaire en Argentine ?

F.L. : Oui. C’est assez similaire. L’une des choses qui m’intéressent le plus, c’est justement lorsque le cinéma parvient à créer un véritable lien avec les gens. Les films que j’ai réalisés jusqu’à présent sont assez petits, parfois très spécifiques. Ils ne sont pas forcément faciles d’accès. Mais j’aimerais beaucoup réussir, à l’avenir, à faire un film qui reste aussi personnel que ceux que j’ai déjà réalisés tout en touchant un public plus large. Parce que je crois profondément que le cinéma est vivant lorsqu’il parvient à faire entrer les gens dans une salle. C’est cela qui me semble le plus beau.

Lorsque Simon de la montaña est sorti, il n’a pas trouvé son public en Argentine ?

F.L. : Pour être honnête, j’ai parfois eu l’impression que le film avait davantage de spectateurs en France qu’en Argentine. En France, tu disposes d’un réseau de salles extrêmement dense. Il existe beaucoup de cinémas, beaucoup de professionnels qui les font vivre, beaucoup d’occasions pour le public de découvrir les films. En Argentine, ce n’est pas la même chose. Les gens ne sont pas invités dans les salles. Les cinémas ferment. C’est le cas de celui où j’allais avec ma grand-mère. Ils sont aujourd’hui peu nombreux. Il est parfois difficile de savoir ce qui s’y joue. J’espère que cela changera. Le cinéma argentin a connu des périodes beaucoup plus fortes. Chaque fois que je viens en France, je suis impressionné par votre système de diffusion. Je trouve qu’il fonctionne remarquablement bien. J’adore découvrir ces petites villes où chaque commune possède encore son cinéma. Des lieux où les habitants organisent des rencontres avec les réalisateurs, où les films circulent réellement. En voyageant à travers la France pour accompagner Simon de la montaña, j’ai découvert cela. Et je me suis surpris à penser que j’aimerais que mes parents puissent vivre ainsi lorsqu’ils seront plus âgés. Qu’ils puissent retrouver leurs amis au cinéma, discuter des films, partager un gâteau, boire un verre de vin. Une vie où le cinéma fait naturellement partie du quotidien. Mais il reste encore du travail pour parvenir à cela chez nous.

Quel a été le point de départ de Simon de la montaña ?

F.L. : Quand on réalise son premier long métrage, le projet nous accompagne pendant très longtemps. Un premier long ressemble souvent à une grande boîte dans laquelle tu accumulez des idées, des souvenirs, des rencontres et des expériences pendant des années. Avec un court métrage, les choses sont plus rapides. Un long métrage vit avec nous beaucoup plus longtemps. Au départ, j’avais surtout une image : celle de la montagne. Finalement, la montagne est assez peu présente dans le film parce que peu à peu les personnages ont pris davantage de place. L’une des rencontres les plus importantes a été celle de Pehuén. Il est l’un des acteurs du film et est en situation de handicap. J’ai commencé à observer sa manière d’être au monde. Cette façon d’habiter un endroit où les autres ne comprennent pas toujours ce qui se passe dans son esprit. Mais lui possède une intelligence très intuitive. Et il utilise cela à son avantage. Nous sommes devenus amis. Et cette relation n’a cessé de me surprendre. Un jour, par exemple, il m’a proposé de partir à la mer avec lui, de prendre un bus pendant cinq heures et passer une semaine sur la côte. Je lui ai répondu que je n’avais pas l’argent nécessaire. Et il m’a dit : « Ce n’est pas un problème. Nous voyagerons gratuitement. Tu prendras ton certificat de handicap et moi le mien. » Je lui ai répondu que je n’avais aucun certificat. Et il m’a regardé très sérieusement avant de me dire : « Je crois qu’il est temps pour toi d’en obtenir un. Franchement, tu le mérites. » Cette conversation m’a beaucoup surpris. Et plus j’y repensais, plus je me disais que si cette idée était compliquée dans la réalité, elle était formidable pour un film. C’est finalement elle qui a permis d’organiser toutes les autres intuitions que je portais déjà en moi.

Penses-tu que le regard porté sur des personnes comme Pehuén a changé grâce au film ?

F.L. : Au moins pour certains spectateurs, oui. J’en ai eu la preuve lors des discussions après les projections. Certaines personnes m’ont confié qu’elles avaient vécu une véritable expérience à travers le film. Elles avaient l’impression de voir, pour la première fois, des personnes comme Pehuén. Après la projection, elles regardaient ces personnes autrement. Et évidemment, entendre cela est l’une des plus belles choses qu’on puisse dire à propos d’un film.

Tu as évoqué plusieurs courts métrages au cours de cette conversation. Combien en as-tu réalisés au total ?

F.L. : Cela dépend de ce que l’on compte. Environ sept. Enfin, ce n’est pas vraiment officiel. Disons plutôt neuf (rires) ! Si l’on ne prend en compte que ceux qui ont circulé dans les festivals, il y en a six. Mais j’en ai réalisé trois ou quatre autres qui n’ont pas suivi ce parcours. Certains étaient destinés à YouTube.

Quels conseils donnerais-tu à un jeune qui rêve de faire des films mais n’ose pas se lancer ?

F.L. : Pour moi, l’outil le plus important est de comprendre le moment historique dans lequel nous vivons. Pendant très longtemps, produire une image était quelque chose de rare. Il fallait être un professionnel. Il fallait savoir utiliser une caméra complexe. Aujourd’hui, c’est complètement différent. Les caméras sont partout. Tout le monde manipule des images en permanence. Et je pense que cela nous donne une occasion extraordinaire d’entretenir avec le cinéma une relation beaucoup plus naturelle, beaucoup plus libre. Nous devrions simplement profiter de cette époque. Il est devenu extrêmement facile de filmer quelque chose, de le monter et de le regarder immédiatement.

Je crois que faire des films devrait être plus libre qu’auparavant. Tu n’as pas besoin de convaincre énormément de monde. Tu peux créer quelque chose par toi-même avec ce que tu as. Puis découvrir peu à peu le type de cinéma que tu souhaites faire. Peut-être réaliseras-tu un film que tu aimes, puis un autre et encore un autre. Progressivement, ce qui compte vraiment n’est plus de savoir si c’est bon ou mauvais. Tu commences simplement à utiliser le langage du cinéma et cesses d’avoir peur.

Sans être obsédé par l’idée de faire carrière.

F.L. : Oui. Il existe énormément d’exemples de grands cinéastes qui ont commencé après quarante ans. Nous avons tous beaucoup plus de temps que nous ne le croyons.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

Hadrien Bels : « Un auteur qui ne regarde plus le réel finit par ne plus voir grand-chose »

Romancier remarqué avec Cinq dans tes yeux puis Tibi la Blanche, Hadrien Bels poursuit son exploration de Marseille avec Nouvel Hair, son premier court métrage, présenté en compétition officielle à Cannes, qui s’intéresse à un salon de coiffure confronté aux petits et grands changements de la vie. Entre littérature et cinéma, il revient sur son rapport à sa ville, la gentrification, le langage, la fabrication de son film et son installation récente à Dakar. Une conversation où il est autant question de création que d’appartenance, d’enracinement et de désir d’ailleurs.

© KB

Format Court : Tu fais beaucoup d’allers-retours entre Dakar et Marseille. Qu’est-ce qu’il y a à Marseille qu’il n’y a pas ailleurs ?

Hadrien Bels : C’est une question qu’on me pose souvent. Je dirais que Marseille offre encore la possibilité de rêver. De rêver à autre chose, à un nouveau départ, à l’ouverture d’un commerce, à une autre vie. J’ai beaucoup circulé en France grâce à la littérature et j’ai le sentiment que les grandes villes sont devenues très fermées, notamment sur le plan immobilier. Quand on va à Bordeaux ou à Lyon, on a parfois l’impression que tout est déjà verrouillé.

À Marseille, on a encore le sentiment que des choses peuvent se faire à tous les niveaux. Culturellement, il y a énormément d’espaces à inventer, des friches qui s’ouvrent, des lieux qui apparaissent. C’est ce qui a fait le succès de villes comme Lisbonne ou Barcelone à une époque. Aujourd’hui, on ressent quelque chose de cet ordre à Marseille. C’est une ville qui reste en mouvement et qui se réinvente constamment. C’est vraiment une ville que j’ai du mal à quitter.

Tu utilises le mot « rêve ». Pourquoi est-ce une notion importante aujourd’hui ?

H.B. : On le voit ici, à Cannes. Je n’ai pas arrêté de faire des plans fixes avec mon téléphone pendant tout le festival. Bien sûr, il y a le cinéma, les producteurs, les jeux de pouvoir, tout ce qu’on connaît. Mais ce qui m’a frappé, ce sont aussi tous ces jeunes qui attendent devant les salles, qui cherchent des places, qui tentent de rencontrer quelqu’un. Il y a aussi toutes les confrontations sociales, tous les jeux de paraitre. C’est quand même intéressant à voir.

Au fond, le cinéma crée une parenthèse. Je viens d’aller voir un film de James Gray à onze heures du matin. Qui fait encore ça dans sa vie quotidienne ? Pendant une semaine, je n’ai quasiment plus regardé les informations. Je n’ai plus suivi l’actu ou les réseaux sociaux. Le cinéma permet cette déconnexion. Après, on a des privilégiés d’être au Festival de Cannes. Il ne faut pas l’oublier. Je me demande même si ce n’est pas le dernier endroit où l’on coupe vraiment tout. On éteint son téléphone, on reste trois heures devant un film, comme je l’ai fait pour Dao d’Alain Gomis. Alors qu’au quotidien, nous sommes constamment sollicités, happés par des flux d’informations souvent anxiogènes. Le cinéma nous extrait momentanément de cela.

Et Marseille participe aussi de ce rêve-là. C’est une ville qui fabrique sans cesse ses propres récits. Des récits auxquels on adhère ou non, mais qui existent. C’est une ville qui se fait toujours remarquer. Il y a des figures improbables qui surgissent régulièrement. Pendant le Covid, il y avait Didier Raoult qui disait qu’il allait sauver la planète. Aujourd’hui, il y a Jul qui remplit des stades et qui vient d’un quartier populaire. Marseille invente son langage, ses histoires.

C’est justement quelque chose que l’on retrouve dans Nouvel Hair. Tes personnages semblent incapables de quitter véritablement le salon de coiffure. On est toujours près de la porte, on sort, on filme une clope mais on revient très vite à l’intérieur. 

H.B. : Oui, complètement. Les seuls personnages qui paraissent réellement à l’aise à l’extérieur sont les acheteurs potentiels, ou la jeune femme venue visiter le local. Les autres semblent constamment ramenés vers ce lieu. J’écoutais récemment une interview du rappeur Le Rat Luciano qui disait qu’à chaque fois qu’il s’éloignait de sa ville, il se sentait mal, et qu’à chaque retour, il se sentait mieux. Je comprends parfaitement cela. Mais il y a aussi un risque. Nous sommes parfois prisonniers de nos propres récits, de nos propres postures. Marseille est une ville qui te nourrit énormément, mais qui peut aussi te retenir.

Comment s’en libère-t-on ?

H.B. :  Franchement, je ne sais pas. Parce qu’on en joue aussi beaucoup, on participe nous-mêmes à cette fabrication. Pagnol, Guédiguian, l’Olympique de Marseille, Jul y ont contribué. On alimente tous ce récit collectif, on participe à cette mythologie.

Et puis il y a quelque chose d’assez particulier : quand tu es un écrivain parisien, tu es souvent considéré comme un écrivain français. Quand tu est un écrivain marseillais, tu restes un écrivain marseillais. On ne parle pas d’écrivains bordelais ou lyonnais de la même manière. Marseille est un territoire dont on a du mal à s’extraire symboliquement. Mais la vérité, c’est qu’on y contribue aussi. Je peux me plaindre d’être identifié comme « l’écrivain marseillais », mais quelque part, je l’ai voulu aussi, j’ai également construit cette image.

Pourtant, lorsque ton premier roman est sorti, tu as fait quand même pas mal de presse.

H.B. : La presse locale m’a largement ignoré au départ. Il a fallu que Paris s’intéresse au livre pour que Marseille s’y intéresse à son tour. C’est assez révélateur d’une forme de complexe. Mon premier roman, Cinq dans tes yeux, montrait des jeunes sur un scooter en couverture. Beaucoup ont dû se dire : « Encore un roman sur les quartiers. »

Puis le livre s’est retrouvé dans certaines sélections, notamment au Prix de Flore ou à celui des Inrocks, et soudain le regard a changé. Il faut aussi dire que j’entretiens moi-même un rapport assez ambigu à Marseille. Je ne suis pas marseillais depuis plusieurs générations. Mes parents sont arrivés d’Algérie. Mon père était professeur d’histoire du droit romain. J’ai grandi dans un environnement intellectuel tout en vivant dans un quartier populaire. C’est ce que je raconte dans le livre, ce décalage permanent. Celui d’un garçon qui vit dans un quartier populaire, mais qui est un fils de bobos, qui appartient à plusieurs mondes à la fois et qui, d’une certaine manière, trompe un peu tout le monde.

Marseille est souvent associée à la lumière, à l’extérieur, aux grands espaces. Pourquoi avoir choisi un lieu clos, sombre pour raconter la ville ? Avec une importance accordée au son, aux bribes de l’extérieur ?

H.B. : Le point de départ, c’est vraiment le langage. Je me suis demandé où je pouvais entendre des voix, des façons de parler, des intensités qui m’intéressaient. Dans mon travail d’écriture, j’accorde énormément d’importance aux dialogues, aux voix. Ce qui m’intéressait, dans le salon de coiffure, c’est vraiment le rapport au langage et toutes les intensités dont tu as parlé.

J’ai étudié l’électroacoustique au Conservatoire. J’ai donc un rapport très fort au son. Dans un salon de coiffure, il y a les voix qui se croisent, le coiffeur qui parle à l’oreille de son client, les conversations qui traversent la pièce, les tondeuses, les sèche-cheveux. Tout cela produit une matière sonore extrêmement riche. Le salon de coiffure m’intéressait comme lieu de langage mais aussi comme lieu de théâtre. D’une certaine manière, c’est un espace où l’on entend la ville sans forcément la voir. La ville vient jusqu’à nous.

Le salon en question est situé à Noailles, un quartier traversé par de profondes transformations.

H.B. : Oui. Noailles est probablement l’un des quartiers de Marseille qui a le plus changé ces dernières années. C’est le quartier le plus gentrifié aujourd’hui. Dans Cinq dans tes yeux, je parle du quartier du Panier touché par la gentrification depuis 15-20 ans, c’est le quartier de mon enfance. Avec Nouvel Hair, je me retrouvais à nouveau face à cette question. Cet autre quartier est vraiment touché par la gentrification depuis ces cinq dernières années.

Mais Noailles cristallise aussi d’autres tensions. Il y a évidemment les effondrements de la rue d’Aubagne, les immeubles menacés, les mises en péril. Toute une population a vécu avec cette peur de perdre son logement. En même temps, en choisissant ce salon de coiffure, j’ai choisi l’endroit du rituel. Ma mère me dit souvent : « Tu es très bien comme ça, pourquoi tu vas encore te faire couper les cheveux ?. » A chaque fois que je reviens du salon, elle me dit : « Tu t’es encore fait tondre ! ».

Le salon de coiffure est un rituel collectif. On se fait tous couper les cheveux à peu près de la même façon. On retrouve les mêmes gestes, les mêmes habitudes, les mêmes conversations. Le temps s’arrête alors que la vie évolue.

C’est aussi un lieu très masculin…

H.B. : Oui et il n’en existe plus tant que ça. À Marseille, il reste encore certains cafés ou certaines chichas où les hommes se retrouvent entre eux, mais ils deviennent rares. Le salon de coiffure conserve quelque chose de très particulier, de très préservé. Le patron du salon qui apparaît dans le film me dit souvent : « Moi, je suis le psy de tout le monde. » Et c’est vrai. Les gens viennent y raconter leur vie. Ils parlent de leurs problèmes, de leurs familles, de leurs inquiétudes. C’est un endroit protégé. Pour moi, c’était le lieu idéal pour faire parler la ville.

Le film donne pourtant l’impression qu’à l’extérieur tout brûle.

H.B. : C’était une volonté très forte. Je disais à mon chef opérateur, Noé Bach : « J’aimerais que dehors ça brûle. J’aimerais presque qu’on ait l’impression de regarder l’enfer ». Avec Noé, on ne se ressemble pas du tout mais on s’est trouvés, on se rejoint sur beaucoup de choses. C’est mon premier film. Il m’a beaucoup aidé dès le découpage technique et la mise en place de mes scènes. Je lui montrais les mouvements des comédiens. Et puis, il faisait son cadre. Je le reprenais très peu parce qu’il a un rapport à l’image qui me plaît beaucoup. Ce que j’ai toujours voulu, c’est que ce soit à hauteur d’homme. Je ne voulais pas de choses trop artificielles, des contre-plongées. Je voulais un truc hyper réaliste, en permanence. Et qu’on sente le moins possible la caméra. Je pense qu’on s’est retrouvés là-dedans, qu’il a aimé ça aussi : pas trop de suivi, pas trop de recherches d’esthétiques. Je voulais quelque chose d’assez brut, ce qui ne veut pas dire que ça a été simple à faire. Nous avons tourné en plein mois d’août. Je voulais que l’extérieur soit écrasant, lumineux, presque agressif, tandis que l’intérieur reste un refuge. C’est là que les personnages se sentent en sécurité. D’une certaine manière, le salon devient un rempart contre le changement. Au début du film, il y a ces horloges qui affichent différentes villes du monde. Pourtant, très vite, on comprend que le temps est suspendu. Le salon résiste encore, mais il est condamné. C’est cette contradiction qui m’intéressait.

La gentrification est un sujet à la mode. Peux-tu revenir sur la manière dont tu la perçois ?  

H.B. : La réalité est complexe. Quand on me dit que Cinq dans tes yeux est un roman sur la gentrification, je réponds toujours que ce n’était pas mon intention première. Je voulais raconter l’histoire d’un adolescent qui grandit dans un quartier populaire. Mais forcément, les transformations urbaines finissent par apparaître.

Dans Nouvel Hair, c’est la même chose. Et puis la gentrification n’est jamais un phénomène entièrement noir ou entièrement blanc. Dans mon roman, j’utilise le mot « venants » pour désigner ceux qui arrivent de l’extérieur. En réalité, c’est un terme sénégalais. Là-bas, une voiture importée est une « venante ». Une personne qui revient de l’étranger avec un certain pouvoir économique est aussi un venant. J’aimais ce mot parce qu’il me semblait plus juste que celui de « bobo »  que je n’ai jamais aimé.

Pourquoi ?

H.B. : Parce que « bobo » ne veut plus dire grand-chose aujourd’hui. Il est désuet. Parfois, je vois des bobos qui n’ont rien de bohème. Le mot « venant » me semble plus intéressant parce qu’il pose immédiatement une question : au fond, qui n’est pas un venant à Marseille ?

La ville s’est construite grâce aux migrations grecques, italiennes, arméniennes, espagnoles, algériennes, comoriennes. Tout le monde est arrivé de quelque part. La différence, c’est que les nouveaux arrivants disposent souvent d’un pouvoir économique plus important. Ce n’est pas exactement la même histoire.

Mais je tenais à conserver toute l’ambiguïté de la gentrification. Les venants peuvent agacer parce qu’ils s’approprient très vite les codes de la ville. Ils adoptent immédiatement les références marseillaises, les slogans, les signes extérieurs d’appartenance. En même temps, ce sont aussi nos amis. Ils apportent des idées, des lieux culturels, des commerces, des propositions nouvelles. Ils participent à la transformation de la ville. Ils arrivent avec des boulangeries ou des fromageries qu’on aime. C’est pour cela que je me méfie des discours trop simples. Nous critiquons la gentrification, mais nous profitons parfois aussi de ce qu’elle produit.

Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire Nouvel Hair et de le réaliser ?

H.B. :  Je fais de l’image depuis longtemps, même si ce n’est pas la même chose : des films de mariages arabes, des films institutionnels, des clips. Ensuite, j’écris. Quand on écrit, on visualise beaucoup. Par exemple, si je prends la scène d’ouverture de Cinq dans tes yeux, c’est un mec qui part dans une soirée au Boulevard National. Je visualise le travelling, l’entrée dans la soirée, toute la série de plans fixes un peu tremblants où il prend de la MDMA. Je visualise ses mains en train de choper les derniers cristaux de drogue dans sa poche, en train de se les mettre sur la langue. J’ai toutes ces sensations quand j’écris ça. J’entends la musique, une espèce d’électro minimale. Je le sens déraper. J’entends les voix des gens qui draguent des nanas à côté. Et après, boum, on recule et on finit avec la première rencontre avec la fille qu’il va kiffer plus tard. On sent cet état retomber. Tout ça, je le visualise. Quand j’écris un scénario, c’est la même chose. Je visualise vraiment les scènes. J’ai beaucoup tenu, par exemple, à ce que ce soit ce décor-là. On m’a proposé d’autres salons de coiffure. J’ai tenu à ce que ce soit celui-là parce que j’avais une vision et j’avais besoin de m’y tenir. 

Comment as-tu vécu cette première expérience cannoise ?

H.B. : D’abord comme une occasion extraordinaire de voir des films. On me l’avait conseillé avant de venir : si tu vas à Cannes, regarde des films. C’est ce que j’ai essayé de faire au maximum. C’est un privilège immense de pouvoir découvrir autant d’œuvres dans des conditions incroyables, parfois à des horaires improbables, avec des salles pleines de spectateurs passionnés.

C’est probablement ce qui m’a le plus marqué. Tout le reste m’intéresse davantage comme objet d’observation. Les photographes, les tapis rouges, les cérémonies, les robes, tout cela est assez fascinant à regarder d’un point de vue sociologique. Mais ce n’est pas vraiment mon monde.

Pourtant, une sélection à Cannes peut représenter un véritable tremplin pour un long par exemple. 

H.B. : Peut-être, mais je n’en ai pas encore conscience. Le cinéma est un temps long. On parle déjà du long métrage à venir, mais la réalité est qu’un film dépend d’une multitude de facteurs : les financements, les aides, l’écriture, les producteurs, les commissions. Il peut se passer tellement de choses, Il y a plein de facteurs qu’on ne maîtrise pas. La littérature fonctionne différemment. On écrit un livre, on le remet à son éditeur, il est publié quelques mois plus tard, c’est réglé. Le cinéma demande des années. J’essaie donc de ne pas trop me projeter.

Tu as envie de continuer à écrire des livres ?

H.B. : Oui, je ne peux pas faire autre chose, ça, j’en ai la certitude maintenant. Aujourd’hui, j’écris des romans, une bande dessinée qui paraîtra bientôt, une série. Je crois même que c’est le seul métier que je peux imaginer exercer toute ma vie. Les métiers de l’image demandent une énergie physique énorme. Quand je vois les équipes porter des stabilisateurs ou courir toute la journée sur un tournage, je me dis que ce sont aussi des métiers de jeunes. L’écriture, elle, peut t’accompagner jusqu’au bout. À condition de continuer à regarder le monde et à avoir de la matière.

Qu’est-ce qu’il a de particulier, le réel ? 

H.B. : C’est la clé. Mon expérience de vidéaste a été essentielle pour cela. Je dis souvent que filmer des mariages arabes a été l’une des expériences les plus importantes de ma vie. Cela peut paraître surprenant, mais c’est vrai. Tu entres dans des quartiers, dans des familles, dans des appartements, dans des moments décisifs de l’existence des gens. Tu filmes les mariages de jeunes qui ont 19-20 ans, en bas de tours où les gens ne vont plus. Tu observes des détails culturels, des habitudes, des façons de parler, des tensions, des joies. Tu vois les photos de famille, tu vois des choses auxquelles très peu de personnes ont accès. C’est pareil lorsque tu réalises des films institutionnels, pour les banques par exemple. Tu découvres d’autres bureaux, d’autres mondes sociaux, d’autres façons de vivre, d’autres objectifs. Tout cela nourrit l’écriture. Je crois qu’un auteur qui ne regarde plus le réel finit par ne plus voir grand-chose.

Le documentaire aurait-il pu te tenter ? 

H.B. : Je me suis posé la question. J’ai notamment participé à l’écriture du documentaire consacré à Jul pour France Télévisions. Cela m’a permis de mieux comprendre ce langage. Mais j’ai longtemps eu du mal avec le documentaire parce que je ne savais pas exactement comment l’aborder. J’avais une sorte de blocage. On a souvent une vision réductrice du documentaire : quelques interviews, une voix off, des images d’illustration. Or ce n’est évidemment pas cela. A un moment, j’ai lâché prise. Je ne peux pas tout faire. Aujourd’hui, je comprends beaucoup mieux sa richesse. Malgré tout, je crois qu’il existe chez moi une forme de pudeur.

C’est-à-dire ?

H.B. : J’ai toujours eu le sentiment que filmer directement ma propre ville me mettait davantage en difficulté que de l’écrire. La fiction agit comme une protection. Dans un roman ou un film de fiction, tu passes par des personnages, par une mise en scène, par des comédiens. Cela crée une distance. Le documentaire te confronte directement aux gens. Il n’y a plus de pare-feu. Je crois que c’est pour cela que j’ai longtemps été plus à l’aise avec la fiction.

Tu as choisi récemment de vivre en partie à Dakar. Est-ce que ce déplacement a modifié ton regard d’auteur ?

H.B. : Énormément. J’avais déjà écrit sur Dakar avant d’y vivre. Mais je ne pensais pas que cela me confronterait aussi fortement à la question de la légitimité. Ma femme est sénégalaise. Nous avons des enfants métis. Je vis dans un quartier populaire et je suis très intégré à ma famille sur place. Malgré cela, lorsque j’écris sur le Sénégal, je me demande constamment si j’ai le droit de le faire. Est-ce que je suis légitime ? Est-ce que je peux écrire sur les histoires des autres ? Ce sont des questions que je me pose beaucoup plus qu’à Marseille.

Pourtant, tu as défendu le regard extérieur en parlant des cinéastes extérieurs qui filment Marseille.

H.B. : Oui, et je continue à le défendre. J’ai adoré quand Mohamed Mbougar Sarr a écrit son livre [La Plus Secrète Mémoire des hommes] et parlé de la France. J’aime quand des auteurs ou des cinéastes se déplacent vers des territoires qui ne sont pas les leurs. J’aime cette prise de risque. Je crois aussi que la culture française reste très centrée sur elle-même. La plupart des romans, des films ou des débats tournent autour de sujets français. Ça ne veut pas dire qu’il y en a qui ne le font pas, mais ils sont très peu à le faire.

Partir vivre ailleurs était aussi une manière de me forcer à sortir de cela, à faire un grand saut dans le vide et d’aller dans des endroits que je ne maîtrise pas bien et de jouer avec des cultures que je ne maîtrise pas totalement non plus. 

Quel regard portes-tu sur la création cinématographique au Sénégal aujourd’hui ?

H.B. : On habite en dehors de Dakar donc je ne suis pas assez intégré là-dedans pour savoir s’il y a une  vraie envie de cinéma. Mais il me semble qu’il existe un véritable enjeu de financement. Le cinéma dépend toujours d’une volonté politique. On le voit en Corée du Sud, au Maroc ou ailleurs : lorsqu’un État décide d’accompagner ses auteurs, des générations entières émergent. Au Sénégal, les priorités sont souvent ailleurs. Les difficultés économiques sont importantes. Pour certains, le le cinéma africain aujourd’hui est représenté par Alain Gomis, par Mati Diop ou Alice Diop mais ils sont Français, ils ont grandi en France. Je rêve de voir davantage de voix africaines émerger parce que ces villes sont incroyablement cinématographiques. Il y a une richesse sonore, visuelle et humaine extraordinaire.

Quels mots associerais-tu au court métrage ?

H.B. : J’ai le sentiment que le court métrage devrait être un geste. Un geste cinématographique très fort. Quand tu vois Para los contrincantes [le film de Federico Luis qui a obtenu la Palme d’or du court-métrage 2026], c’est un film sur un jeune boxeur, c’est un très beau geste cinématographique : un match, trois rounds, tu sors, merci, au revoir. C’est comme une bouchée en gastronomie. Tu ne dois pas trop en dire, tu ne dois pas finir tes histoires, tu dois laisser les gens en suspens. Avec Nouvel Hair, je suis allé vers une vraie histoire, dans un huis clos, avec une narration assez classique. Peut-être parce que je viens davantage de la littérature que des écoles de cinéma. Je ne sais pas encore. Je découvre cet univers. Ce que je sais, en revanche, c’est que ce film marque pour moi une étape. Je voulais le faire dans ma ville, dans ce salon. Comme quelqu’un qui se prépare à aller vers le dehors, voir ce qu’il y a derrière la porte. Comme les personnages du film.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : la critique du film

N comme Nouvel Hair

Fiche technique

Synopsis : À Marseille, la vente du salon de coiffure de Skander est suspendue à la décision de Juliette, une jeune parisienne. Mehdi, l’apprenti, joue son avenir sur un appel de la banque. La journée sera longue…

Genre : Fiction

Durée : 15’

Pays : France

Année : 2026

Réalisation : Hadrien Bels

Scénario : Hadrien Bels, Jasmine Badr

Interprétation : Omar Boulakirba, Kader Benchoudar, Emilie Lehuraux, Yanis Bourkou

Image : Noé Bach

Son : Sébastien de Monchy, Titouan Martin, Pascal Hochenedel

Montage : Bruno Safar

Production : Spade, Shotinmars, The Jokers Films

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Nouvel Hair d’Hadrien Bels

Connaissez-vous le terme heimat ? C’est un mot allemand difficilement traduisible en français. Il signifie à la fois « maison » et « endroit où l’on se sent chez soi ». Si il n’est jamais prononcé dans Nouvel Hair, le nouveau court-métrage d’Hadrien Bels offre cependant à notre avis une belle réflexion sur ce mot si particulier. À l’occasion de sa présentation en compétition des court-métrages en sélection officielle du Festival de Cannes 2026, Format Court vous en propose la critique que voici.

Les temps changent pour Skander. Propriétaire d’un salon de coiffure au cœur de Marseille depuis de nombreuses années, il envisage désormais de revendre le bâtiment afin de couler une retraite paisible dans son pays natal. Mais alors que la chaleur ne faiblit pas, que la proposition d’une jeune parisienne intéressée par le lieu se fait attendre et que le neveu de Skander attend fébrilement un appel téléphonique de la banque pour une réponse liée à une demande de crédit, il réfléchit…

La première grande réussite de Nouvel Hair, c’est son impeccable tenue d’unité. Un décor (le salon de coiffure), une journée, une poignée de personnages et la chaleur étouffante de la cité phocéenne : tous les ingrédients d’un huis-clos brûlant sont réunis. Pour son contexte caniculaire, on serait tenté de penser au classique Un après-midi de chien (1975) dans lequel Al Pacino jouait un braqueur de banque nerveux et très pressé. Mais à l’inverse du film de Sidney Lumet, le court-métrage d’Hadrien Bels joue la carte du temps long et de l’attente. Il laisse à son personnage principal l’espace de la réflexion. En cherchant à retourner dans son pays natal afin de reconnecter avec ses origines, Skander ne serait-il pas en fait en train d’abandonner sa véritable maison ? Un choix va se dresser devant lui, alors qu’il sent le désarroi de son ambitieux neveu qui peine à réunir les fonds nécessaires pour lancer son propre business. Doit-il miser sur son propre avenir (couler des jours paisibles dans un autre pays), ou sur celui de la jeunesse qu’il laisse derrière lui ? Nouvel Hair parvient, sans jamais faire de Skander un grand bavard, à montrer le tiraillement d’un homme qui a passé son existence à investir un lieu qu’il ne pensait peut-être jamais considérer comme sa véritable maison. Son heimat. Le temps de quelques regards silencieux sur les rues poussiéreuses des quartiers de Marseille, on décèle dans Nouvel Hair une mélancolie douce et amère, celle d’un adieu que l’on aurait du mal à exprimer en quelques mots.

Mais alors comment restituer ce sentiment de familier dans un film court et resserré comme celui-ci ? L’autre belle qualité du film, c’est sa propension à faire vivre Marseille à l’écran en si peu de temps. La ville existe à travers la lumière chaude, la langue parlée par les jeunes du coin, le bout de rue qu’on aperçoit depuis la fenêtre du salon… Elle existe même à travers la présence d’un certain embourgeoisement incarné par Juliette, jeune parisienne venue au Sud pour démarrer une affaire qui semble directement exportée de la ville lumière, au grand désarroi de Skander. À l’image, le travail sur une longue focale qui écrase les distances permet d’incarner un sentiment d’étouffement constant qui règne sur le salon de coiffure. La bande-son est chargée des bruits de la ville, des soliloques des jeunes qui discutent, d’une superposition de dialogue qui fatigue volontairement l’oreille… Tout comme Skander, le spectateur est placé dans un espace de tiraillement constant où l’on ne sait plus toujours où donner de la tête. La mise en scène se joue d’une confusion qui se fait le miroir avec celle qui règne dans l’esprit de cet homme qui tente de garder la tête froide par tous les moyens.

Sans rien dévoiler de l’issue du film, on peut affirmer sans crainte que Nouvel Hair faisait partie du haut du panier de cette compétition des courts-métrages cannois. Il nous a marqué pour ambiance étouffante mais chaleureuse, sa mélancolie douce-amère et sa galerie de personnages (et d’interprètes !) incroyables de naturels, de drôlerie et de tragique. Un film qui exprime avec une beauté sincère qu’on ne choisit jamais vraiment un lieu sans choisir les personnes qui le peuplent.

Antoine Abdul-Jalil

Consulter la fiche technique du film

Article associé : l’interview du réalisateur

E comme The End

Fiche technique

Synopsis : Des personnages transitent dans un aéroport moderne. Dans le cockpit, le pilote-grenouille de l’avion n’arrive pas à joindre la tour de contrôle. Au même moment, au duty free, un homme d’affaires blaireau s’apprête à faire une folie. Dans une salle de détention bien cachée, des inspecteurs-taupes interrogent une mouche-suspecte, pendant que le vendeur-dauphin est au bord du burn-out. La catastrophe semble inévitable.

Genre : Animation

Durée : 16’

Pays : Suède, Danemark, France

Année : 2026

Réalisation : Niki Lindroth von Bahr

Scénario : Niki Lindroth von Bahr, Jen Silverman, Martin Luuk

Son : Emmanuel Croset

Montage : Henry Moore Selder, Niki Lindroth von Bahr

Musique originale : Hans Appelqvist

Interprétation : Carl Johan De Geer, Marianne Lindberg De Geer, Tuva Novotny, Alexander Skarsgård, Arja Saijonmaa, Anna Mouglalis, Kevin Rowland, Johannes Kuhnke, Hans Appelqvist, Richard Sseruwagi, Noomi Rapace, Denis Lavant, Niki Lindroth von Bahr

Production : Malade AB, Les Valseurs, Wired Fly

Article associé : la critique du film

The End de Niki Lindroth von Bahr

This is the end. hold your breath and count to ten.

Niki Lindroth von Bahr est de retour avec son nouveau court-métrage d’animation en stop-motion, The End, et il est super. Il s’agit de son deuxième film sélectionné à Cannes. En 2017, la réalisatrice suédoise avait déjà participé à la Quinzaine des Réalisateurs avec la comédie musicale animée Min börda (The Burden). The End est son cinquième film et une coproduction entre la Suède (Malade AB), le Danemark (Wired Fly) et la France (Les Valseurs). Les personnages sont doublés par des plus grands comédien·nes suédois, parmi lesquels Carl Johan De Geer, Noomi Rapace et Alexander Skarsgård, ainsi que par Denis Lavant.

La première scène s’ouvre sur un couple de scorpions en pleine dispute à bord d’un avion. Elle a visiblement un problème avec l’alcool qu’elle refuse d’admettre, lui semble incapable de décrocher de son écran. On se croirait au début d’une comédie à la Ruben Östlund, où les comportements gênants et les rituels sociaux commencent lentement à se craqueler.

L’effet de reconnaissance est immédiat. Nous avons tous probablement croisé ce genre de couple. Si ce n’est pas dans un avion, alors quelque part sur un site touristique. L’avion n’est pourtant pas le décor principal du film, il n’est que le début de la fin… Ce n’est que quelques secondes plus tard que l’on réalise, en voyant le commandant de bord apparaissant rivé à son téléphone, tandis que son collègue tente en vain de joindre la tour de contrôle pour obtenir l’autorisation d’atterrir.

“Luulen että meillä on ongelma”, dit son copilote en finnois. Une réplique livrée de façon sèche, en mode deadpan : “Je crois que nous avons un problème.” On reconnaît immédiatement cet humour noir typiquement nordique – une forme d’acceptation presque glaciale d’une situation archi-grave.

Le nouveau film de von Bahr semble adopter une tonalité un peu plus « légère », du moins au début : davantage de couleurs, de nouveaux personnages et de nouveaux décors. Le décor, justement, est essentiel. La plupart de ses films précédents se déroulaient dans un contexte résolument suédois, celui-ci prend place dans un aéroport international non identifié. Le film semble ainsi accéder à une dimension plus universelle, plus globale.

Le choix de l’aéroport comme décor principal n’a rien d’anodin. Le film est traversé de part en part par les thèmes de la mort et de l’existence. Selon von Bahr, elle s’est inspirée de la Divine Comédie de Dante – sans qu’on puisse vraiment déterminer si le film parle de l’Enfer ou du Purgatoire. Tout dépend, au fond, de la façon dont nous définissons le monde dans lequel nous vivons.

Un crabe engloutissant des sushis avec voracité, un rat père de famille stressé cherchant des cadeaux pour ses enfants au duty free, ou encore des larves de mouche exécutant des chorégraphies TikTok dans les toilettes. Bien que tous ces personnages soient des animaux, ils nous paraissent étrangement familiers.

Les personnages animaliers constituent la signature de la réalisatrice – depuis plus de quinze ans, von Bahr développe un univers artistique peuplé d’animaux anthropomorphes tentant de faire face aux difficultés de l’existence. Dans ses premiers films, Tord et Tord (Tord ouh Tord, 2010) et La Piscine (Simhall, 2014), plusieurs de ses traits distinctifs se mettent déjà en place : l’humour deadpan de ses animaux, l’extraordinaire richesse scénographique, ainsi que le regard à la fois mélancolique et empreint de tendresse qu’elle porte sur ses personnages et leurs difficultés.

Mais qu’est-ce que cela donnerait si le film avait été réalisé avec des marionnettes humaines ? La question reste ouverte. Les animaux habillés créent une atmosphère plus légère, malgré la noirceur des films. En les observant, nous pouvons prendre de la distance et sourire des situations qu’ils traversent, sans avoir besoin de nous identifier à eux. Et en même temps, y reconnaître des aspects de notre propre vie.

Le film aborde des questions existentielles tout en s’appuyant sur des références très contemporaines et parfois inquiétantes, ainsi que sur une satire mordante. À l’un des étages inférieurs de l’aéroporte, une mouche est interrogée pour avoir… trop volé. La taupe qui incarne un agent de contrôle aux frontières lui pose des questions telles que : « How can we know for sure that there’s an afterlife ? »

À bord d’un avion en train de s’écraser, le mâle du couple de scorpions s’exclame avec enthousiasme : « Le Wi-Fi remarche ! ». Les masques à oxygène tombent du plafond, mais personne ne les met, tout le monde étant sans doute occupé à scroller lorsque les consignes de sécurité ont été données.

Dans la tour de contrôle, tous les employés sont absorbés par une émission de téléréalité au lieu d’assurer la sécurité et la fluidité du trafic.Une crevette en fauteuil roulant attend que sa valise apparaisse sur le tapis à bagages. Quand elle arrive enfin, elle ne peut l’attraper – les bras sont trop courts, le tapis à bagages est trop loin. En arrière-plan de tout cela se déplace un rhinolophe vêtu d’une tenue d’agent de service. Poussant son chariot de nettoyage, il répète sans cesse la même phrase : « Excuse me. It won’t be long. » Comme un prophète ou un saint fou annonçant la fin du monde. Il ne faudra pas longtemps avant que notre planète, secouée de convulsions, n’explose.

The End ne cherche pas vraiment à approfondir son analyse de notre époque. En revanche, il évoque la crise de la civilisation et d’une modernité davantage préoccupée par la performance que par les liens humains. Distraction numérique, absence émotionnelle, surconsommation et angoisse de la mort – la fin est-elle plus proche que nous ne l’imaginons ?

Le film se termine de manière assez abrupte, mais aussi profondément poétique. Après tout, comment imaginer la fin ? À quoi ressemble-t-elle ? Et puis, qui s’en soucierait lorsque l’on se retrouve totalement immergé dans l’univers unique et magique de Niki Lindroth von Bahr ?

Yuliya Antonova

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After Short. Venez à la rencontre de 14 pros de Cannes 2026, ce 17 juin à l’ESRA !

En collaboration avec l’ESRA, le magazine Format Court vous invite à l’After Short consacré aux premiers longs-métrages, toutes sections confondues, programmés au dernier Festival de Cannes. Cette soirée est organisée le mercredi 17 juin prochain à 19h à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris).

Ces soirées sont accessibles aux étudiants de l’ESRA comme au grand public. Pour réserver votre place, en présence de 14 professionnels, cliquez ici !

Vous voulez en apprendre davantage sur les parcours d’auteurs et producteur.trice.s qui bâtissent le cinéma d’aujourd’hui et de demain, découvrir leurs films, échanger avec elles et eux sur leurs œuvres, leurs choix artistiques, leurs expériences et le déroulement de leur travail, comprendre le fonctionnement du Festival de Cannes et de ses section parallèles et poursuivre ces discussions autour d’un verre ?

Un After Short, comment ça se passe ?

En amont : les photos et bios des intervenants ainsi que les liens des bandes-annonces des films sont mis à la disposition des personnes ayant réservé leur place. Le jour J, le public a ainsi la possibilité de participer activement à la discussion qui s’engage avec les équipes de films.

Lors de l’évènement : les équipes (réalisateurs.trices et/ou producteurs.trices, membres de comités de sélection) se succèdent sur scène pour une intervention et un échange avec le public d’une dizaine de minutes chacune. Deux animateurs sont là pour introduire leur travail et vous donner la parole.

Info, rappel : il n’y aura pas de projection de films au cours de la soirée.

Après la rencontre : un cocktail est organisé à l’ESRA. C’est entre autres l’occasion de poursuivre les discussions de façon plus informelle avec les équipes présentes.

Téléchargez la présentation (PDF) de nos invités ainsi que leurs bios et les synopsis de leurs films, représentés lors de notre soirée. Si vous souhaitez assister à notre événement, cliquez ici !

Nos invités :

– Hélène Rosselet-Ruiz, réalisatrice de Le Triangle d’or (Compétition officielle)

– Pauline Baduel, co-scénariste et Christophe Audeguis, coproducteur (To Be Continued) de Les Matins merveilleux d’Avril Besson (Compétition officielle)

– Bérenger Thouin, réalisateur de L’Âge d’Or (Cannes Classique)

– Pierre Le Gall et Nicolas Blanc, réalisateur et producteur (Agat Films & Ex- Nihilo) de Du Fioul dans les artères (Semaine de la Critique)

– Julien Gaspar-Oliveri et Marc-Benoît Créancier, réalisateur et producteur (Easy Tiger) de La Frappe (Semaine de la Critique)

– Philippe Petit, membre du comité de sélection de l’ACID

– Dorothée Levesque, productrice (Les Films du Sursaut) de Barça Zou (ACID)

– Lucas Le Postec et Thibault de Gantès, producteurs (L’heure d’été) de Mauvaise Etoile (ACID)

– Dimitri Planchon et Jean-Paul Guigue, réalisateurs de Blaise (ACID)

– Tom Fontenille, réalisateur de Coeur Secret (ACID)

En pratique

Mercredi 17 juin, 19h. Amphithéâtre Jean Renoir. ESRA Campus Beaugrenelle, 37, Quai de Grenelle, 75015 Paris.

Tarif étudiants ESRA : gratuit (réservations : communication@esra.edu).
Tarif grand public : 5€ (uniquement en ligne, dans la limite des places disponibles)