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Louise Courvoisier : « On trouve son identité de réalisatrice bien plus dans la fabrication que dans le sujet »

Marraine des équipes de courts de fiction en lice aux César 2026, Louise Courvoisier revient pour Format Court sur l’endurance apprise avec son film de fin d’études, Mano a mano (1er prix à la Cinéfondation en 2019) et poursuivie avec son premier long, Vingt Dieux. À l’occasion de cet échange, elle évoque également son travail à l’instinct, son souhait de rester elle-même, en dépit de la pression et du succès, sa ferme dans le Jura (une toute autre gestion qu’un plateau) et sa curiosité pour le cinéma documentaire.

© KB

Format Court : À part Mano a mano, quelle expérience as-tu eue en court-métrage ?

Louise Courvoisier : J’ai fait assez peu de courts-métrages, je n’ai fait que des courts-métrages d’école. Et après, je suis passée directement au long. De temps en temps, j’ai travaillé sur d’autres courts-métrages. Je faisais de la mise en scène, de la régie, j’étais premier assistante, je collaborais au scénario.

Depuis tes études à la Cinéfabrique, l’école s’est beaucoup développée. Quel regard portes-tu sur cette formation ?

L.C. : Ce qui est pas mal avec cette école, c’est qu’on est très protégé du milieu de l’industrie du cinéma. C’est vraiment quelque chose que j’ai découvert après, en sortant de l’école. Cela nous a permis aussi d’être un peu plus audacieux, parfois, dans certaines propositions. Je pense que sans cette école, je n’aurais peut-être pas été aussi courageuse dans mes choix de faire des films. Après, en sortant, forcément, une fois qu’on se confronte un peu à l’industrie, il faut un peu réapprendre aussi : utiliser le réseau humain, tous les collègues de la Cinéfabrique que j’ai embarqué avec moi aussi sur mon projet et en même temps, s’ouvrir à ce qui existe déjà. J’avais l’impression d’être un peu un bébé en sortant, mais c’est parce que je faisais partie de la première promotion de l’école. On n’avait pas d’exemple de comparaison avec ce que ça aurait pu être avant. On était à Lyon, toute l’industrie était à Paris. Je n’avais aucun contact, je ne connaissais personne. Ca a été un peu un saut dans le vide et en même temps, ça m’a permis, je pense, de garder ma singularité et de ne pas essayer de me conditionner pour ressembler aux autres. Je ne savais même pas ce qu’on attendait de moi.

Dans quelle mesure as-tu appris à parler de ton travail, à défendre tes choix de réalisation, tes envies, à te confronter à la presse ? C’est une chose de faire un film, c’en est une autre d’en parler.

L.C. : C’est une très bonne question. C’est vrai qu’on ne parle pas de ça et ça fait vraiment partie du métier. Moi, je l’ai découvert vraiment sur le tas. Je n’avais déjà pas idée que ça existait. Surtout, je n’avais jamais appris à faire ça. Mais au fur et à mesure, à force de suivre mon film, de l’accompagner, que ce soit en avant-première ou en interview, ça m’a permis de mettre des mots sur des choses qui n’étaient parfois même pas forcément conscientes. Il y a plein de décisions que j’ai prises instinctivement, et qu’ensuite, j’ai dû défendre et analyser.

Avec Vingt Dieux, on a beaucoup parlé de ton lien avec la nature. Mano a Mano explore un autre de tes intérêts, le monde du cirque. Quels ont été tes défis pour aller au bout de ce projet ?

L.C. : Ça a été une très bonne préparation pour moi pour Vingt Dieux. J’avais une équipe déjà très familiale, j’ai travaillé avec ma sœur en déco et avec des acteurs qui n’étaient pas des acteurs mais des circassiens. J’ai écrit pour eux, j’ai tourné dans le Jura. C’était déjà une espèce de démarche qui préfigurait la suite. Je pense qu’on trouve son identité de réalisatrice bien plus dans la fabrication que dans le sujet. On m’a beaucoup demandé, après Mano a Mano, de refaire la même chose en long.

« Mano a Mano »

C’est-à-dire ? Le même projet autour du cirque mais en format long ?

L.C. : C’est un peu rassurant avec un court qui a bien marché de faire la version longue pour que le grand public la voit, parce qu’il y a des chances que ça marche si ça a pris en court. Mais ça ne m’intéressait pas de refaire deux fois le même film, c’était un film qui appartenait justement au format du court-métrage, et pas à un long-métrage. J’ai pris un peu un virage dans le sujet, mais finalement dans la démarche et la manière de faire, j’ai tout appris avec Mano a Mano, c’est ça qui m’a donné les clés pour la suite. Mais c’est sûr que ça demande une endurance. Je me rappelle que quand je tournais Mano a Mano, je ne voyais même pas comment on pouvait faire un long, tellement ça me paraissait déjà interminable. Ça m’a vraiment appris l’endurance, et après, sur Vingt Dieux, c’était une toute autre échelle encore.

Dès ton court, tu as été exposée à la visibilité, au prix à Cannes, puis, il y a eu la suite avec Vingt Dieux. Parfois, on ressent de la nostalgie par rapport à ses débuts. Face à la relève, aux équipes en lice aux César qui ont envie de passer au long-métrage, repenses-tu à la liberté qu’on associe souvent au court ?

L.C. : C’est une bonne question. C’est difficile de garder cette fraîcheur-là. Je pense qu’il ne faut jamais perdre de vue que tout est là, dès le début, dans les premières idées, dans les premières envies de cinéma, parce que ça ne va jamais nous lâcher. Par contre, tout ce qu’on apprend après de l’industrie, de son fonctionnement, des codes, peut venir un peu contrecarrer cette liberté-là. Moi, je lutte avec ça de plus en plus, j’ai de moins en moins cette fraîcheur-là. Je suis très protégée du fait que j’habite dans le Jura, que j’ai aussi d’autres activités que le cinéma, j’ai une ferme avec mes frères et sœurs, j’ai aussi une activité agricole, et ça me permet aussi d’avoir les pieds sur terre à un autre endroit.

Est-ce que gérer une ferme, c’est plus compliqué que gérer un tournage ?

L.C. : Ça dépend sur quel point. Humainement, le tournage est beaucoup plus difficile, mais avec la ferme, ce qui est dur c’est le quotidien, il n’y a pas un jour où on s’arrête de travailler, alors que les tournages c’est assez ponctuel, donc c’est dur, c’est très éprouvant pendant un temps, mais c’est aussi très joyeux. À un moment donné, ça s’arrête et on peut revenir à autre chose, alors que la ferme ça ne s’arrête jamais, c’est encore plus d’endurance.

Même en étant à distance du système, qu’est-ce que le César du meilleur premier film t’a apporté en termes de confiance ?

L.C. : Je pense que ça apporte en effet de la confiance, mais aussi une forme de pression. Mon ressenti est mitigé, mais le César est forcément une très belle récompense, parce que c’est très long comme processus. Le plus important, pour moi, c’est que le film soit vu. Le fait qu’il ait été beaucoup vu, c’est très valorisant, parce qu’on se dit qu’on fait un film et qu’après, on peut vraiment le partager avec d’autres. Ce rapport au prix n’intervient presque pas sur le moment. En tout cas, c’est comme ça que je l’ai vécu. Après coup, on se rend compte : « Waouh, il a eu un César ». Mais sur le moment, on est dans une continuité de ce rouleau compresseur dans lequel on est, c’est encore une étape importante du film, ça fait partie de la fabrication du film. Une fois que tout ça est fini, on peut se rendre compte de ce qui s’est passé, de la manière dont il a été vu et apprécié.

Pour un autre projet, pourrais-tu revenir au court-métrage ?

L.C. : En tout cas, je ne me l’interdirais jamais. Pour l’instant, je commence à écrire un long-métrage, mais je prends mon temps. Il faut que je puisse me sortir de l’expérience de Vingt Dieux pour être fraîche sur un nouveau sujet, et me reconcentrer sur ma vie aussi. Pour l’instant, je suis dans l’écriture d’un long, mais je suis ouverte. C’est possible que je fasse un jour du documentaire.

« Vingt Dieux »

Qu’est-ce qui te plaît dans le documentaire ?

L.C. : Ce que j’aime, c’est le dispositif, le fait de travailler en petite équipe. On met beaucoup de fiction dans le documentaire et beaucoup de documentaire dans la fiction. Je fonctionne comme ça. Dans Vingt Dieux, il y a des vraies scènes de fiction et d’autres qui ont été tournées comme du documentaire. La démarche est la même, mais ce n’est pas exactement le même dispositif.

Qu’est-ce qui t’a donné à la base envie de faire du cinéma, de t’inscrire dans une école de cinéma ?

L.C. : Je n’ai jamais eu un déclic particulier, j’ai juste fait un lycée avec une option cinéma. Ça m’a donné le goût de regarder des films. Par la suite, je me suis retrouvée par hasard sur des projets et je me suis rendue compte que j’aimais ça, que je me sentais bien de réaliser, de diriger une équipe et des comédiens. Du coup, j’ai tenté ma chance en me disant que je ne savais pas où ça pourrait me mener. Ca s’est fait comme ça, avec pas mal de hasards, mais ma vie aurait pu complètement prendre une autre tournure.

Tu n’avais pas une idée de ce que ça aurait pu être ?

L.C. : Aucune idée, c’est comme si je ne projetais rien. Mais j’ai toujours eu un plan B, ça a toujours été important pour moi de ne pas tout miser là-dessus, et et de ne pas faire le film pour plaire. Si on veut que percer, on essaie de plaire. Dans ce cas-là, je trouve qu’on perd quelque chose de très important, une forme de sincérité dans l’histoire qu’on veut raconter.

Ce n’est pas toujours facile de maintenir cette sincérité, de rester soi. Il y a des gens qui t’ont donné des conseils pour te préserver ?

L.C. : C’est très dur de rester soi. J’ai eu la chance d’avoir une productrice, Muriel Meynard, de chez Agat Films, qui m’a très bien comprise et qui m’accompagne très bien, donc je n’ai pas besoin de tricher. Je sais qu’elle m’accepte comme je suis.

Propos recueillis par Katia Bayer

Nouveau rendez-vous, D’entrée de jeu, mardi 13 janvier 2026 à l’ESRA

Des premiers castings aux premiers pas sur un plateau de tournage de court ou de long-métrage, des planches des écoles à celles des théâtres, de la reconnaissance aux moments plus compliqués… Le magazine Format Court vous invite à son nouveau rendez-vous : « D’entrée de jeu », organisé en collaboration avec l’ESRA le mardi 13 janvier 2026 à 19h.

Venez découvrir les parcours de comédien.ne.s aux trajectoires différentes et poser vos questions sur leur façon d’envisager leur métier, le travail du jeu, l’étape du casting et le développement d’une carrière, avant de poursuivre les échanges autour d’un verre.

« D’entrée de jeu » débutera à la rentrée prochaine à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris). L’événement sera accessible autant aux étudiants qu’au grand public. Téléchargez la plaquette (PDF) de nos invités incluant leurs biographies et filmographies.

Nos invités (liste susceptible de modifications) :

Malou Khebizi, comédienne (Diamant brut d’Agathe Riedinger, Enzo de Laurent Cantet et Robin Campillo, Les filles désir de Prïncia Car). Nommée au César de la meilleur révélation féminine 2025

Guillaume Marbeck, comédien (Nouvelle vague de Richard Linklater). Nommé au Prix Lumière de la révélation masculine et au César du meilleur espoir masculin 2026

Manon Clavel, comédienne (Kika de Alexe Poukine, Le Répondeur de Fabienne Godet, Un petit frère de Léonor Serraille, La vérité de Kore Eda Hirokazu). Nommée au Prix Lumière de la révélation féminine et au César du meilleur espoir féminin 2026

Lawrence Valin, comédien et réalisateur (Little Jafna de Lawrence Valin, The Loyal Man de Lawrence Valin). Nommé au Prix Lumière du meilleur premier film et au César du meilleur espoir masculin 2026

Bella Kim, comédienne (Hiver à Sokcho de Koya Kamura). Nommée au Prix Lumière de la révélation féminine et au César du meilleur espoir féminin 2026

Eloy Pohu, comédien (Enzo de Laurent Cantet et Robin Campillo). Nommé au Prix Lumière de la révélation masculine et au César du meilleur espoir masculin 2026

En pratique

– Mardi 13 janvier 2026, 19h

– Amphithéâtre Jean Renoir. ESRA Campus Beaugrenelle, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris. Tarif étudiants ESRA : gratuit (réservations : communication@esra.edu). Tarif grand public : 5€ (uniquement en ligne, dans la limite des places disponibles)

Votez pour les meilleurs courts de l’année 2025 !

En janvier, Format Court fêtera ses 17 ans d’existence (bouchon !). Comme chaque année, notre équipe prépare son Top 5 annuel des meilleurs courts-métrages, exercice réalisé depuis 15 ans déjà. Depuis 10 ans, vous avez également la possibilité de voter pour vos 5 courts-métrages préférés de l’année par mail.

L’an passé, 5 films avaient remporté le plus de suffrages : Mémoires du bois de Théo Vincent, Les Liens du sang de Hakim Atoui, Les Animaux vont mieux de Nathan Ghali, Une Orange de Jaffa de Mohammed Almughanni et Adieu tortue de Selin Öksüzog.

Faites-nous part jusqu’au dimanche 28 décembre inclus de vos 5 courts-métrages favoris remarqués cette année, tous pays et genre confondus, par ordre de préférence, en n’oubliant pas de mentionner leurs réalisateurs et pays d’appartenance.

Nous ne manquerons pas de publier les résultats de vos votes sur Format Court !

À vos top, prêts ? Partez !

W comme Wonderwall

Fiche technique

Synopsis : Liverpool, 1995, les dockers sont en grève. Siobhan, 9 ans, n’a qu’une chose en tête : voir si Oasis va remporter le duel de la pop face à Blur.

Genre : Fiction

Durée : 27’

Pays : France, Royaume-Uni

Année : 2025

Réalisation : Róisín Burns

Scénario : Róisín Burns, Aaron Cohen-Yanay

Image : Raimon Gaffier

Son : James Russel

Musique : Pierre Desprats

Montage : Luc Seugé

Production : Barberousse Films

Interprétation : Tammy Winter, Braden Lane, Aidan Pearson, Roman Amos-Smith, Blake Silcock

Article associé : la critique du film

Wonderwall de Róisín Burns

L’adieu à la classe ouvrière

Nous sommes en 1995, à Liverpool, où les dockers sont en grève. Mais pour Siobhan et son grand frère Rory, rien n’est plus important que de savoir si Oasis va battre Blur dans la fameuse Battle of Britpop. Wonderwall, réalisé par Róisín Burns, fait partie des 24 courts-métrages de fiction présélectionnés pour les Cesar 2026. Le film a également été sélectionné à la Semaine de la Critique à Cannes et a remporté le Grand Prix du festival Côté Court à Pantin, confirmant son succès critique.

La Battle of Britpop de 1995 n’était pas seulement une question de goût musical. Elle est devenue un affrontement symbolique : Sud contre Nord, classe moyenne contre classe ouvrière. Un affrontement qui a divisé la Grande-Bretagne sur des lignes géographiques, culturelles et même politiques.

Pour les enfants de l’Angleterre ouvrière aux briques rouges, Oasis et Liam Gallagher sont les héros – ils imitent même leur façon de parler. Siobhan, 9 ans, partage cette admiration et veut tellement faire partie du groupe de garçons – les amis de son frère – qu’elle les suit partout, comme un petit toutou, toujours accrochée à eux.

Il y a quelque chose de particulier chez la petite Siobhan, incarnée par Tammy Winter, ainsi que dans la manière dont elle habite l’image. Son visage possède une beauté brute, pleine de caractère. Ce ne sont pas seulement le cadrage ou les mouvements de caméra qui nous attirent, mais surtout son charme, sa naïveté et sa simplicité, qui nous captivent et nous entraînent dans son histoire.

Ce n’est pas évident à première vue, mais tous les enfants du film de Roísín Burns sont des amateurs : ils n’avaient jamais joué auparavant. Cela montre à quel point la mise en scène est maîtrisée et délicate : les enfants sont totalement immergés dans le jeu. Et en même temps, ils ne jouent même pas : ils vivent véritablement dans les années 90 – une époque qu’ils n’ont sans doute connue qu’à travers les récits de leurs parents.

Comme tous les adolescents, leurs personnages veulent avoir l’air cool : ils écrivent des insultes sur les affiches de Blur et méprisent les femmes. Et bien que les garçons tolèrent la présence de la petite Siobhan, il est clair qu’elle n’est pas vraiment à sa place. Mais c’est peut-être justement sa différence, son ouverture d’esprit et sa naïveté qui lui permettent de voir ce que les autres ne voient pas. Ces qualités la conduisent à travers des moments presque magiques – comme sa rencontre avec une femme rageuse aux cheveux roux qui lui offre un petit talisman. Cette scène rappelle un peu Alice au pays des merveilles – à nous d’interpréter quelle était l’intention derrière ce cadeau et comment il était censé être utilisé. « De ce que je sais, les petits merdeux comme eux ne comprennent qu’une chose  », dit la femme.

Quoi qu’il en soit, cela pourrait révéler quelque chose sur les règles absurdes que Siobhan doit encore découvrir dans sa vie. Cette scène est en fait inspirée de la vraie vie de la réalisatrice Roísín Burns, et fait référence à une rencontre qu’elle a réellement vécue avec une prostituée dans son enfance.

C’est peut-être ce qui rend ce film si particulier et, en même temps, si universel. Wonderwall est en quelque sorte une élégie pour Liverpool, où la réalisatrice aborde des sujets sérieux tout en se promenant dans les rues de son enfance. C’est une réflexion sur les années passées et celles à venir, sur le chemin déjà parcouru, et une question qui se pose : que reste-t-il maintenant ? L’avenir de la classe ouvrière est-il foutu ?

Quand Siobhan s’enfuit dans la nuit après une dispute avec son grand frère, elle se retrouve dans un bar, consumée par le désir de regarder la Battle of Britpop. Lorsqu’elle demande timidement s’il serait possible de changer de chaîne pour regarder la bataille, un vieil homme lui répond : « Les batailles, c’est fini, princesse. » Plus personne ne semble croire à la lutte : les adultes boivent leur bière, faisant le deuil silencieux de leur avenir.

Du bar bondé à une usine du port, qui semble plus hantée qu’industrielle, Siobhan devient une témoin des luttes de la classe ouvrière, de l’espoir qui s’envole et d’un monde qui s’échappe. À l’usine, elle rencontre des ouvriers qui ressemblent plus à des fantômes qu’à de vrais humains. Ils se déplacent lentement dans l’obscurité de la nuit, comme s’ils se préparaient pour partir.

Siobhan les voit chanter The Rising of the Moon et disparaître dans la mer nocturne — une métaphore littérale de la classe ouvrière s’évanouissant dans l’abîme. Les statues de fer d’Antony Gormley se tiennent silencieusement, tournées vers l’eau, tandis qu’un navire fantôme glisse sur les vagues bleues, et que le silence entoure tout – comme pour nous dire que tout cela cesse bientôt d’exister.

Wonderwall est une vraie poésie, une histoire initiatique qui nous entraîne à travers une froide journée de septembre 1995. C’est à la fois un récit profondément personnel de l’enfance dans une famille ouvrière du Nord de l’Angleterre et un portrait universel des années 90 en pleine transformation. Il s’agit du premier film de fiction de Roísín Burns, qui marie avec finesse le réalisme social de Ken Loach au réalisme magique, et qui s’affirme avec assurance sur la scène du court-métrage. Blur peut avoir remporté la bataille de Brit Pop, mais Oasis continue de résonner à travers les générations.

Yuliya Antonova

Consulter la fiche technique du film

3ème rendez-vous Format Court / Formats Longs

Après deux séances cet été (autour de Kouté Vwa, le premier long-métrage de Maxime Jean-Baptiste et de Family Therapy de la réalisatrice slovène Sonja Prosenc), nous vous invitons à notre troisième séance Format Court / Formats Longs au Jeu de Paume, à Paris. Ce rendez-vous initié par Format Court accompagne en salle un ou une cinéaste, issu(e) du court, venant présenter l’un de ses films, en compagnie d’un festival qui l’a révélé et/ou d’un distributeur ayant accompagné sa sortie.

Notre nouvelle projection aura lieu le jeudi 11 décembre 2025 prochain à 19h30 au Jeu de Paume autour du film Que ma volonté soit faite de Julia Kowalski, programmé à la Quinzaine des cinéastes 2025. Ce deuxième film, sorti ce mercredi 3 décembre en salles, avait déjà été évoqué dans nos colonnes par sa réalisatrice, récompensée du Prix Jean Vigo du court-métrage pour son film J’ai vu le visage du diable (2023).

À l’occasion de cette séance spéciale, organisée en collaboration avec le Jeu de Paume et le distributeur New StoryJulia Kowalski participera à l’échange prévu, de même qu’une grande partie du casting : Roxane Mesquida, Raphaël Thiery, Laurence Côte, Nathalie Bécue, Éva Lallier Juan. Soyez des nôtres !

En pratique

Projection-rencontre : Que ma volonté soit faite de Julia Kowalski, en sa présence et celle du casting, jeudi 11 décembre 2025 à 19h30, au Musée du Jeu de Paume, 1 Pl. de la Concorde, 75008 Paris

– Durée du film : 1h35

– Tarifs et réservations à retrouver en ligne. Sont acceptées les cartes UGC et Pathé (au guichet seulement) et CIP (à distance et au guichet)

After Short fiction 2/2, mardi 2 décembre à l’ESRA

Notre cycle d’After Short touche à sa fin. Après trois événements (fiction 1/2, animation, documentaire) consacrés aux courts présélectionnés aux César 2026, nous vous donnons rendez-vous le mardi 2 décembre prochain à 19h à l’ESRA pour notre dernière soirée After Short dédiée aux courts de fiction (2/2).

En collaboration avec l’ESRA et le soutien de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma, cet événement, ouvert à tous, aura lieu à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris), en présence de 12 équipes et 19 professionnels. 

Ce rendez-vous s’inscrit dans un cycle de 4 soirées consacrées aux César du court-métrage 2026. Pour en savoir plus sur le fonctionnement des After Short, reportez-vous ici !

Intéressé(e)s par l’After Short ? Téléchargez la présentation (PDF) de nos invités ainsi que leurs bios et les synopsis de leurs films, représentés lors de notre soirée fiction 2/2, le mardi 2 décembre 2025 à 19h à l’ESRA. 12 films sur 12 seront présentés lors de ce nouvel échange accueillant 19 professionnels. Si vous souhaitez assister à l’événement et visionner les films qui y seront évoqués, reportez-vous aux informations pratiques mentionnées ci-dessous.

Nos invités

– Noëlle Levenez, productrice (Les Films Norfolk), de The Man who could not remain silent, réalisé par Nebojša Slijepčević. César 2025 du meilleur court-métrage de fiction.

– Alice Brézet, chargée de diffusion de I’m glad you’re dead now, réalisé par Tawfeek Barhom.

– Ambroise Rateau, réalisateur, et Lucas Tothe, producteur (Punchline Cinéma) de Mort d’un acteur.

– Axel Würsten, réalisateur de La passion selon Karim.

– Karen Madar, productrice (NoMad Productions) de Grandma Nai who played favorites, réalisé par Chheangkea.

– Guil Sela, réalisateur, et Noëlle Levenez, productrice (Les Films Norfolk) de No skate !.

– Vincent Weber, réalisateur, et Antoine Salomé, producteur (Mabel Films) de Un jour j’aurai une île.

– Sarah Henochsberg, réalisatrice, et Jeanne Breteau, productrice (Ad Vitam Court) de Les Dernières neiges.

– Stéphane Marchal, producteur (Yukunkun Productions) de Pirateland, réalisé par Stavros Petropoulos.

– Valentina Merli et Violeta Kreimer, productrices (Misia Films) de Deux personnes échangeant de la salive., réalisé par Natalie Musteata et Alexandre Singh.

– Kevin Aubert, réalisateur de Ne réveillez pas l’enfant qui dort.

– Arnaud Delmarle, réalisateur, et Joanna Sitkowska, productrice (Le GREC) de Big boy don’t cry.

– Sorel França, réalisateur, et Quentin Brayer, producteur (Don Quichotte Films) de L’homme de merde.

En pratique

* After Short 4, mardi 2 décembre 2025 – 19h : catégorie fiction 2/2. En présence de 12 équipes. PAF : 5€. Billetterie en ligne. Dernières places disponibles ! 

Rémi Mardini. Le travail sur l’image, celle qu’on laisse, celle qu’on a de soi-même

Alors qu’il recevait plusieurs prix au Festival de Saint-Jean-de-Luz (Prix du public, Prix du SFCC-prix accordé par des membres du syndicat de la critique de cinéma-, et Prix vision d’avenir) pour son très subtil premier court En Beauté, nous avons eu l’envie d’interroger le jeune cinéaste Rémi Mardini. Il revient pour nous sur ses inspirations, son amour du format court, son parcours et ses envies, qui l’ont mené à réaliser ce premier film sur un couple âgé qui décide de mettre fin à ses jours. Au gré d’un entretien entrecoupé parfois par les imprévus de réseau, le cinéaste et scénariste se raconte avec beaucoup de générosité et de légèreté et effeuille les dessous de son beau film tristement drôle et drôlement triste. Rencontre.

Format Court : Tu es passé par Sciences Politiques Paris, et un master en scénario à Nanterre. À quel moment la voie du cinéma s’est éclairée pour toi ? Quelles sont les traces de ce parcours universitaire dans ton processus créatif ?

Rémi Mardini : L’envie de création est arrivée assez tôt dans mon parcours, dans ma construction en tant que jeune personne. J’ai su assez tôt que je voulais écrire, que j’avais envie d’être scénariste, quand j’ai découvert le cinéma, au début de mon adolescence. Mais je n’avais pas du tout d’entrée dans ce milieu-là. Je viens de Lyon, tout cela me paraissait assez lointain. Mon profil était quand même assez académique. Il y avait cette envie de faire tout de même des études plus classiques, parce que c’est un métier qui peut être assez difficile. Je souhaitais apprendre des choses, avoir un diplôme, pouvoir rentrer après dans le monde du travail. Ça permet d’avoir un petit filet de sécurité. J’ai eu la chance de pouvoir faire Sciences Po, je savais que ça serait une première étape. Ce qui était beau avec cette école-là, c’est que ça ne me spécialisait pas d’entrée de jeu. C’est une école dans laquelle on fait plein de choses très différentes, de l’histoire, de l’économie, de la philo, plein de types d’humanités différentes. On faisait même des mathématiques, des langues. Ça m’a beaucoup nourri, ça m’a permis de toucher à plein de choses. Je me dis, a posteriori, que si j’étais directement allé en école de cinéma, je ne sais pas ce que j’aurais raconté. J’aurais été un très jeune artiste qui n’aurait eu aucune connaissance du monde et même de la vie en règle générale. Sans dire que maintenant, je suis un vieux sage ! Ensuite, la passerelle s’est faite assez naturellement vers un master à Nanterre, en un an, spécialisé en scénario. C’est un bon complément de formation. Ça m’a appris à formuler une pensée de manière relativement intelligible. Pour pouvoir faire un film, il faut réussir à embarquer un tas de gens avec nous dans notre vision qui n’est pas du tout tangible au départ. On est sur une idée, un scénario. L’écriture et la pensée plus académiques aident aussi à rendre plus tangibles les projets qu’on essaie de porter. Sur un aspect plus créatif, ça m’a appris une curiosité que je n’avais peut-être pas forcément développée avant. Quand j’étais plus jeune, mon inspiration venait de ma vie, des films, de la littérature. J’étais vraiment dans un circuit fermé entre mon expérience de vie personnelle et des œuvres artistiques. Maintenant, je me nourris peut-être tout autant de choses qui sont, finalement, de la philosophie, de l’histoire. J’ai travaillé pendant quelque temps au développement d’un long-métrage historique. Et là, cet aspect de recherche documentaire m’a beaucoup aidé.

En ce moment, tu arrives à vivre uniquement de la création ou est-ce que tu as un autre travail en dehors ?

RM : J’ai eu pendant deux ans un travail en dehors, dans la distribution. C’était un super moyen de passer vraiment à l’autre bout de la chaîne de création et d’entrer dans des logiques de marché : qu’est-ce qui intéresse les gens, qu’est-ce qu’ils ont envie de voir, … ? Après, j’ai fait le petit saut dans le vide en essayant de commencer à vivre uniquement de l’écriture. En ce moment, c’est le cas. Je n’ai pas d’autres activités en parallèle. Je coécris plusieurs films que je ne vais pas réaliser. J’ai aussi travaillé l’année dernière, sur de l’’écriture, pour des interviews à la télé, France 2 notamment, avec HugoDécrypte. Après, j’ai aussi été lecteur de scénario. J’ai la chance d’avoir des projets qui sont dans des étapes de développement où j’ai des échéances, où je gagne un petit peu d’argent. Mais peut-être que dans trois mois, je reprendrai d’autres missions à côté, des fiches. Ce n’est pas un long fleuve tranquille.

J’ai vu que tu avais travaillé aussi sur des clips. Qu’est-ce que tu faisais exactement et qu’est-ce que ça t’a apporté ?

RM : Mon premier pas dans le milieu du cinéma, c’était en fait via Sciences Po, durant ma troisième année. J’ai eu la chance de la faire dans une université d’art aux États-Unis qui s’appelle Sarah Lawrence College, il s’agit d’une petite école d’art privée. J’ai commencé mon apprentissage du scénario et un petit peu de mise en scène, même si c’était vraiment des introductions. J’ai commencé avec cette formation plus américaine de l’écriture du scénario. Quand j’étais là-bas, j’ai donné des coups de main sur des projets à droite à gauche. J’ai travaillée sur du clip après en France, mais en tant qu’assistant à la mise en scène pour des artistes comme Oxmo Puccino, Matthieu Chedid. J’ai beaucoup aimé ça. C’était pendant que j’étais encore à Sciences Po, j’avais envie de commencer à mettre un pied sur des plateaux. J’en ai enchaîné pas mal sur de la publicité et sur des clips. Je découvrais tout, je partais de zéro. Ce qui était intéressant, c’est cette répartition des tâches. C’est vraiment un art collectif. D’une autre manière, le travail du clip m’a permis d’avoir une connaissance des enjeux de timing. Quand tu fais ton premier court, tu peux complètement te laisser embarquer, oublier qu’il y a des horaires. C’était un premier petit pas avant de passer derrière la caméra.

Tu parlais de « saut dans le vide ». Comment en es-tu arrivé à te pencher sur ta première réalisation ? Quels en ont été les enjeux ?

RM : Je ne m’étais pas forcément trop projeté sur le fait de réaliser. J’étais assuré de devenir scénariste. Quand je suis sorti du master scénario, j’ai commencé à bosser en tant que scénariste sur des projets. J’avais écrit une première version d’ En beauté pendant mon master. C’était un court qui, justement, était dans une économie assez réduite avec seulement deux comédiens en un seul lieu. Je me suis dit que si un jour je voulais faire quelque chose d’autoproduit sans moyens avec des copains, je n’allais pas me lancer tout de suite dans West Side Story. J’avais cette envie-là de pouvoir me concentrer sur la direction d’acteurs, sur la mise en scène, et d’avoir peut-être moins de problématiques de production à gérer. Les enjeux étaient multiples. Déjà, celui de travailler avec des comédiens qui avaient beaucoup plus d’expérience que moi, qui étaient plus âgés. J’ai eu énormément de chance que Jackie Berroyer et Saadia Bentaïeb veuillent me suivre sur ce projet, alors que je n’avais rien fait. Il y avait tout de même un syndrome de l’imposteur, il fallait réussir à trouver ma légitimité. Un autre enjeu a été lors de l’étape de l’écriture d’essayer de faire une comédie avec un sujet qui était quand même assez lourd et glissant, celui de la fin de vie. C’est une des raisons pour lesquelles on a eu beaucoup de mal à avoir des financements. Le développement du film était assez difficile parce que je bougeais des curseurs en craignant à chaque fois de perdre l’humour du film ou de verser dans quelque chose de trop macabre. Le concept est justement d’avoir des personnages qui sont en train de vivre quelque chose de décisif, qui les dépasse : la mort. Mais, ils s’appesantissent sur des détails qui paraissent démesurément petits et insignifiants à côté de ce qu’ils s’apprêtent à vivre. C’était ce décalage-là qui m’intéressait. J’ai rencontré tous les enjeux inhérents au fait de tourner un premier film : des petites galères de tournage, le manque de moyens par moment. Rien de nouveau sous le soleil. En ce qui concerne la genèse, il y a eu un instinct à un instant de l’écriture. A ce moment-là, je ne m’étais pas dit que ce serait mon premier court-métrage. J’ai commencé à écrire ce projet dans un atelier d’écriture au Master de Nanterre, dirigé par Jacques Martineau. Il donnait un cours, dans lequel chaque semaine, il nous proposait une phrase, une citation, une contrainte d’écriture. On avait une heure pour écrire de manière très libre, pour faire sauter tous les verrous de l’écriture, de la page blanche. C’était le premier cours de toute l’année, lors d’un atelier, il nous donne une citation, je crois tirée de En attendant Godot de Beckett qui était en substance : « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? On attend. Et s’il ne vient pas ? ». Je me suis dit qu’il serait amusant d’avoir cette scène avec ce couple de personnes âgées. Le film commençait par cet échange-là : « Et si elle ne vient pas ? ». On comprenait progressivement qu’ils parlaient de la mort et le fait d’être allongés à attendre en s’ennuyant ferme après avoir ingéré des médicaments, provoquait un décalage. Cette attente lente et ridicule s’oppose au romanesque qu’ils s’imaginaient à travers le geste du suicide. J’ai commencé à écrire ce film-là de manière assez intuitive. Chaque semaine, on devait revenir et continuer à écrire les scènes suivantes. J’ai tout réécrit, mais cette première version a posé la base, trois ou quatre ans avant que je fasse le film. Je me suis beaucoup inspiré de mes grands-parents, dans les personnalités des personnages. J’avais enregistré leurs mémoires indépendamment, quelques années plus tôt, en leur demandant de me parler de leur relation amoureuse : la rencontre, les premiers rendez-vous, les premières années de vie commune, les enfants, etc. Je n’avais jamais eu leur regard là-dessus. Les amours des personnes d’un certain âge me touchent beaucoup, elles sont peut-être plus invisibilisées. Mes grands-parents fêtent leurs soixante ans de mariage dans quelques jours. Même s’ils ont passé toute leur vie ensemble, qu’ils se connaissent sur le bout des doigts, il y avait beaucoup de moments où ils me disaient : « Je te dis ça, mais tu ne le répètes pas, tu ne lui dis pas ». De là est venue cette envie de jouer ce sujet sous la forme d’une comédie, de m’amuser avec une sorte de marivaudage. J’avais lu peu de temps avant un livre d’André Gorz qui s’appelle Lettre à D., une lettre qu’il écrit à sa femme à la fin de leur vie et dans laquelle il revient sur leur amour. C’est très court et absolument magnifique. André Gorz a passé toute sa vie avec cette femme. Mais c’est un petit peu un mea culpa de tout ce qu’il a pris pour acquis dans cette relation, et des choses qu’il n’a pas bien faites. Cette lettre-là, il l’écrit juste avant qu’ils se donnent la mort tous les deux, parce qu’elle est malade à ce moment-là. C’est vraiment le dernier testament de leur amour.

En beauté, d’une certaine façon, relance le débat sur la fin de vie et sur le choix d’une mort digne, belle, qui appartient au futur défunt. Et il faut croire que la mort doit rester dans l’indicible et dans l’obscène en France, on a du retard par rapport à la Suisse, par exemple. Tu te positionnes comment là-dessus ? C’est quelque chose qui t’a parlé pendant que tu préparais ton film ?

RM : L’envie du film, c’était justement de faire un petit pas de côté par rapport à ce traitement du sujet qui est assez lourd. Mes grands-parents ont toujours eu une grande fierté à ne pas être un poids pour quiconque. Je trouve ça beau que ces personnages-là cherchent à mettre un terme à leur existence par leurs propres moyens sans que ce ne soit questionné sur un plan moral. Le film apporte une réponse, une sensibilité personnelle par rapport à cette question, il parle pour lui-même. J’ai préféré me concentrer sur eux et leur envie, plutôt que sur des attentes sociétales. Effectivement c’est une question sur laquelle il y a une grande pudeur, en tout cas en France.

Ton film est traversé par des interrogations contemporaines, notamment celles qui concernent notre rapport dépendant aux images, aux représentations et les assignations patriarcales. Dans En beauté, c’est comme s’il suffisait d’un détail, un mot de trop, une parole échappée pour que la révolution advienne. Est-ce ce qui à motivé la forme de ton court ?

RM : Le film s’appelle En beauté, j’ai été très travaillé par cette question de l’image, celle qu’on laisse, celle que les autres ont de nous et celle qu’on a de soi-même. J’aimais cette idée de suivre des personnages qui se rendent compte qu’ils se sont attachés à beaucoup de choses qui ne sont finalement pas aussi importantes. Cette absurdité-là jaillit de manière complètement folle lorsqu’il n’y a plus rien à perdre, que l’on décide que la vie est terminée. Parce qu’il n’y a plus de lendemain, tous ces petits jeux-là, toute la petite musique du couple qui se répète, ainsi que les assignations à des rôles deviennent absurdes.

D’où t’est venue cette idée de faire un film autour de la fin de vie ? Comment le tempo comique s’est-il imposé et comment as-tu réussi à l’accorder à une certaine mélancolie ? C’est un film de scénariste, non ?

RM : Ça se voit en partie que c’est un film de scénariste. Un film en trois actes qui, dans le petit vocabulaire des scénaristes, a beaucoup de fusils de Tchekhov qu’on pose au début et qui vont payer à la fin. L’envie en tout cas d’utiliser un tempo comique pour traiter ce sujet s’est imposée immédiatement afin que ces personnages-là abordent cette situation de manière assez légère. C’est un film qui est quand même très contenu. C’est souvent de là que vient, je pense, le rire du film. Le début du film ressemble globalement à une fin de film : les deux personnages s’allongent dans leur lit, il y a un fondu au noir. Et là, le film reprend. Comment est-ce que leur petite mise en scène du début s’effondre-t-elle ? C’est le décalage entre la situation assez solennelle de départ et une situation qui s’emballe et qui commence de plus en plus à s’éloigner du petit plan qu’ils avaient initialement. Plus ça avance, plus il y a des choses qui viennent s’ajouter et plus ça crée de la drôlerie.

Tu as parlé tout à l’heure de tes acteurs qui sont absolument formidables. Comment s’est passée la rencontre avec eux ? Où est-ce que tu les as vus et qu’est-ce qui t’a donné envie de travailler avec eux ? De quoi procède cette espèce d’alchimie à étincelles qui donne à ce tandem quelque chose de fusionnel et de conflictuel à la fois ?

RM : Jackie Berroyer a eu beaucoup de rôles, souvent secondaires, dans des films que j’aime beaucoup, comme chez Fabrice Du Welz notamment. Je l’ai aperçu souvent dans des films qui n’appartiennent pas au genre de la comédie. Pour ce rôle, il y avait une forme d’évidence dans sa persona, dans ce qu’il dégage. J’ai été très heureux de pouvoir le rencontrer et que le scénario l’intéresse. Saadia Bentaïeb vient plutôt du théâtre. J’avais eu la chance de la voir dans La réunification des deux Corées, une pièce de Joël Pommerat et au cinéma dans des seconds rôles pour Anatomie d’une chute, Le règne animal et Le monde après nous. Je les ai vus dans une période courte. À chaque fois que je la voyais, je la trouvais vraiment super. Ils ont deux écoles de jeu complètement différentes. Jackie est un instinctif, qui a un clown en lui. Il improvise très bien, il écrit lui-même, il a proposé pas mal de choses pendant les répétitions. Il me disait : « Tiens, pourquoi est-ce qu’il ne dit pas ça ? », « Mais ça, il ne le dirait pas », « Moi, je ne dirais jamais ça ». Il s’approprie vraiment le texte. Saadia, c’est quelqu’un qui vient d’une école plus technique et avec qui on faisait un travail plus référencé où on discutait vraiment des intentions. C’était un super exercice d’essayer de faire cohabiter ces deux univers-là. C’est un couple qui à la fois devait être crédible à l’écran et dans lequel il y avait plein d’étincelles. On comprend au fur et à mesure que leurs vraies natures étaient assez différentes.

En beauté a tourné dans plusieurs festivals où il a récolté une pluie de prix. Tu as pour le moment essentiellement travaillé sur le format court. Est-ce que tu peux revenir un petit peu sur ce format-là ? As-tu envie de continuer à explorer des choses avec ?

RM : J’adore le court-métrage. J’en regarde beaucoup. Je trouve qu’il y a plein de libertés qu’on peut prendre. Ce que j’aime dans le court-métrage, c’est justement cette grande pluralité. J’aime la nouvelle. En quelques pages, on entre dans un univers, on rencontre des personnages, et on les laisse. Je trouve ça vraiment magnifique. Ce n’est pas forcément la durée qui fait la force de l’œuvre. Un court doit être un concentré de choses qui viennent nourrir le projet. C’est un challenge qui est assez joyeux à essayer de relever. Si j’en ai l’opportunité, j’aimerais en refaire. L’économie du court est toujours particulière. Pour beaucoup de personnes, le court-métrage est un tremplin, un passage vers le long. Je trouve ça beau lorsqu’il y a des cinéastes de longs-métrages qui reviennent au court sur un projet. J’aime les courts qui ne sont pas le court du long. J’aime qu’on choisisse un format en fonction de l’histoire à raconter. Je ne crois pas que j’aurais un long-métrage En beauté à faire. J’espère que les prochains courts que j’écrirai seront aussi de vrais courts-métrages au sens où ces histoires se racontent bien dans ce format. Le passage du court au long de Xavier Legrand avec son diptyque Avant que de tout perdre et Jusqu’à la garde est remarquable. Ce que je trouve passionnant dans sa démarche, c’est qu’il reprend dans son long-métrage les mêmes personnages et les mêmes comédiens. Jusqu’à la garde est un prolongement de l’histoire du court. Ce qui est assez fort, c’est que ce sont deux temporalités complètement différentes. Celle de Avant que de tout perdre, raconte ce qu’il se passe dans ce couple avant la séparation. Tandis que Jusqu’à la garde se penche sur des épisodes qui se passent bien après la séparation. C’est un projet qui adapte en long l’univers d’un court, mais les deux œuvres se répondent et se regardent indépendamment, elles se complètent. C’était assez malin comme manière d’appréhender ce format et de lui donner une vraie place.

En beauté, c’est un peu le pendant heureux d’Amour de Michael Haneke. Est-ce que c’est un film que tu as vu, qui a compté pour toi ? Y a-t-il eu des influences secrètes sur ton film, dans le cinéma ou en littérature ?

RM : J’ai évidemment vu Amour. On pourrait dire grossièrement que c’est Amour avec des blagues. Mais ce n’est pas le cas. Je pense qu’il a une ampleur totalement autre. Les petites références que je pouvais avoir portaient sur des films qui traitaient de sujets graves avec un décalage comique ou en tout cas léger, comme Ménage, un court-métrage de Pierre Salvadori, un de ses premiers films. Il y a un humour plus noir, le mien est plus tendre. J’adore ce film, c’est l’histoire d’une accro à la propreté qui reçoit la visite d’une amie qui est en grande détresse psychologique. Je trouve que le film est vraiment génial parce qu’il est très bien écrit et dosé, rythmé. Ça a été une vraie référence. Il y a un autre court-métrage que j’aime beaucoup, c’est Six Shooter de Martin McDonagh. C’est un court très noir, avec un humour un peu britannique. Il y a une scène très spécifique de A Serious Man, des frères Coen dans laquelle une femme annonce qu’elle veut divorcer à son mari qui ne réagit pas ou complètement à côté. J’aimais jouer avec ces codes du vaudeville. L’impression que le film prend ce chemin pour finalement s’en détourner.

« Ménage »

Avec qui maintenant as-tu envie de travailler ?

RM : Les personnes qui m’inspirent beaucoup n’ont pas besoin de moi pour collaborer. Par ailleurs, ce que j’adore, ce sont les rencontres avec des réalisateur.ices dont je connais le travail ou non. C’est tellement beau de rentrer dans l’univers de personnes que tu ne connais pas du tout et d’essayer d’accompagner, de faire naître des choses. Si j’avais le choix, je ne suis même pas sûr que je travaillerais avec des gens dont je connais déjà l’univers sur le bout des doigts. Je vis les rencontres artistiques et à chaque fois, ce sont de belles surprises.

Quels sont tes prochains projets ? Projettes-tu par exemple de faire un autre court-métrage ?

RM : En ce qui concerne l’écriture, je coécris une comédie policière, plutôt grand public. Je collabore à l’écriture d’un drame, un premier film d’une réalisatrice qui s’appelle Giulia Grandinetti, que j’aime beaucoup. Je coécris plusieurs cours pour des amis réalisateurs dans des genres assez différents. Et je travaille aussi sur deux projets qui me motivent et qui sont encore embryonnaires : mon prochain court que je suis en train d’écrire et un projet de série que je coécris avec une amie, très inspiré de sa vie personnelle. Le point commun entre ce second court et cette série, c’est l’envie d’aller toucher à des thématiques qui me semblent intéressantes, profondes, mais avec une forme de décalage, une légèreté. C’est un style que j’aime bien manier, et l’expérience de ce premier court m’a donné envie de poursuivre dans cet esprit-là.

Propos recueillis par Lou Leoty

Nouvel After Short documentaire, le mardi 25.11, à l’ESRA

Les After Short se poursuivent. Après deux événements consacrés aux courts de fiction et d’animation présélectionnés aux prochains César (en présence de nombreuses équipes), retrouvez-nous le mardi 25 novembre prochain dès 19h à l’ESRA pour notre 3ème After Short de l’année centré sur les courts documentaires en lice aux César 2026, auquel participeront 8 équipes de films et 14 professionnels. Cette soirée est organisée par le magazine Format Court, en partenariat avec l’ESRA, La Scam, La Cinémathèque du Documentaire, Images en bibliothèques et le soutien de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma.

Ce rendez-vous s’inscrit dans un cycle de 4 soirées consacrées aux César du court-métrage 2026. Pour en savoir plus sur le fonctionnement des After Short, reportez-vous ici !

Intéressé(e)s par l’After Short ? Téléchargez la présentation (PDF) de nos invités ainsi que leurs bios et les synopsis de leurs films, représentés lors de notre soirée documentaire, le mardi 25 novembre 2025 à 19h à l’ESRA. 8 films sur 12 seront présentés lors de ce nouvel échange accueillant 15 professionnels. Si vous souhaitez assister à l’événement et visionner les films qui y seront évoqués, reportez-vous aux informations pratiques mentionnées ci-dessous.

Nos invités

– Rémi Lainé, ancien Président de la Scam et membre du comité court-métrage documentaire aux Césat 2026

– Louise Hémon, réalisatrice, et Pauline Tran Van Lieu, productrice (Hutong Productions) de Voyage de documentation de Madame Anita Conti.

– Margaux Fournier, réalisatrice, et Audrey Smadja Iritz, productrice (Les Films de Nout) d’Au bain des dames.

– Quentin Brayer, producteur (Don Quichotte Films), de +10K et Their eyes, respectivement réalisés par Gala Hernández López et Nicolas Gourault.

– Paul Kermarec, réalisateur, et Stéphane Marchal, producteur (Yukunkun Productions) de Ni Dieu ni père.

– Jasmina Sijercic et Ethan Selcer, producteur·ices (Bocalupo Films / Quartett Production) de Ce qu’on demande à une statue c’est qu’elle ne bouge pas.

– Galric, co-réalisateur, et Eliott Baillon, producteur (Darjeeling) de Soixante-sept millisecondes.

– Ulysse Sorabella, réalisateur, et Joanna Sitkowska, productrice (GREC) de Camarades.

En pratique

* After Short 3 : mardi 25 novembre 2025 – 19h : catégorie documentaire. En présence de 8 équipes ! PAF : 5€. Billetterie en ligne, dans la limite des places disponibles.

* Pour information, les After Short s’achèvent le mardi 2 décembre avec notre dernier événement (fiction 2/2) auquel participeront 12 équipes. PAF : 5€. Billetterie en ligne, dans la limite des places disponibles.

Fille de l’eau de Sandra Desmazières

Après le court-métrage Le Thé de l’Oubli (2008), qui décrit une nuit où une jeune femme termine sa tasse de thé avant de sortir sous la pluie et de traverser lentement la ville, Sandra Desmazières a réalisé Fille de l’eau (France, Portugal, Pays-Bas), sélectionné en compétition officielle à Cannes et récompensé récemment par le Prix Emile Reynaud 2025. Ce nouveau film d’animation, aux César du court-métrage d’animation 2026, semble presque en être la continuité : les souvenirs les plus enfouis se révèlent dans la fumée d’un thé brûlant. À l’image d’un songe mi-doux mi-amer, la réalisatrice nous plonge dans les réminiscences aquatiques d’une vieille dame, Mia.

Les images tremblotent et au loin, monte un murmure d’eau trouble. Des vieilles femmes se lavent sur le bord de mer, c’est le lever ou le coucher du soleil, on ne sait pas trop. Une dame de dos tient un thé fumant dans ses mains. Elle nous fait rapidement face, et derrière elle se dessine un fond bleu marine sur lequel se détache la silhouette d’une jeune fille en train de nager : elle se rappelle d’elle-même.

Les transitions du court-métrage qui passe du terrestre à l’aquatique – là où s’opère l’introspection du personnage principal – sont envoutantes. Cette porosité entre les mondes trouve son écho dans l’esthétique singulière du film : les décors à l’aquarelle, qui contribue à l’aspect mouillé et brouillé des souvenirs contrastent avec les personnages, plus nets, réalisés au café, crayons et pastels à l’aquarelle..

C’est dans la pêche aux coquillages, qui lui fait gagner sa vie, que se concentre la plupart de ses pensées : du souvenir du baiser à l’amoureux au désir d’un enfant. Ce dernier naît dans le regard du corps nu vu du haut – comme si on voyait à travers les yeux de la protagoniste, avec son ventre qui se gonfle lentement, nous donnant une véritable expérience de l’intimité. Le désespoir qui traverse le court-métrage demeure d’une douceur troublante, ce qui le rend d’autant plus douloureux. Rythmé par les bruits de l’eau et du vent, le film reste muet : aucune parole, seulement un cri – celui de la femme qui voudrait être mère – vient un instant fendre le silence.

Ce qui frappe, c’est la coexistence entre les scènes de convivialité féminine (les baignades, les rires autour du feu, les corps qui se réchauffent) et la solitude profonde de la jeune femme, parfois proche du cauchemar, lorsque ses pensées se meuvent entre les algues. Après une nuit d’amour, on la voit nager parmi les poissons et les femmes enceintes ; elle effleure ces corps nus, comme pour s’y reconnaître. Le désir de maternité la poursuit, de son lit jusqu’au fond de l’eau. Elle est parmi les autres, mais semble aussi loin d’elles. Son impossibilité d’avoir un enfant l’exclut-elle ? Ou bien est-ce elle qui s’exclut elle-même ?

Le court-métrage reste sans réponse. Doucement, on retrouve Mia, assise sur le banc, redevenue vieille femme. Le rêve s’est dissous, comme la fumée du thé qui s’éteint. Ce retour au réel n’efface rien : il laisse au contraire flotter la trace trouble des désirs inassouvis et des souvenirs mêlés à l’eau. Fille de l’eau se referme sur une note suspendue, entre nostalgie et apaisement, où la mémoire devient un courant qui relie le passé au présent.

Amel Argoud

Consulter la fiche technique du film

Pour information, Sandra Desmazières participera avec son producteur, Daniel Sauvage (Caïmans Productions) à notre After Short consacré aux courts d’animation en lice aux César 2026, le mardi 18, 11 à l’ESRA.

F comme Fille de l’eau

Fiche technique

Synopsis : Mia a passé toute sa vie à plonger en apnée, pêchant et nageant à travers les algues et les rochers. Le temps a passé, transformant son corps et les paysages qui l’entourent. Les êtres chers ont disparu. Ce soir, Mia se souvient.

Genre : Animation

Durée : 15′

Pays : France, Portugal, Pays Bas

Année : 2025

Réalisation : Sandra Desmazières

Production : Caïmans Productions

Musique : Manuel Merlot

Montage : Guerric Catala

Article associé : la critique du film

Paris Animation Contest 2025

Comme chaque année, Doriane Films propose un DVD regroupant une diversité de courts métrages ayant été récompensés dans des centaines de festivals, Paris Animation Contest. La sélection captivante de 2025 nous plonge au cœur des enjeux contemporains ou intemporels, entre violence, solitude et espoir, le tout bercé d’une poésie subtile qui résonne longtemps après le visionnage.

« J’ai avalé une chenille »

Qui ne s’est jamais demandé si on restait conscient de ce qui se passait autour de nous lorsqu’on est dans le coma ? Le premier court-métrage, J’ai avalé une chenille, réalisé par Basile Khatir (France), nous répond en nous faisant entrer dans la conscience d’un garçon, Tristan, dans le coma à la suite d’un accident lors d’une soirée où il a avalé une chenille dans un verre d’alcool. Dans un paysage coloré, le film décrit ses sensations et ses pensées en voix off. Il évoque la réaction de ses proches : sa mère ésotérique qui tente de le réanimer avec des rituels, et son meilleur ami timide qui vient dans la chambre sans lui parler. Chaque détail semble illustrer l’intérieur de la tête du narrateur. L’image du coma, désert silencieux animé d’un haut-parleur obstiné, traduit avec force la fragilité et la distance qui séparent Tristan du monde extérieur, tout en laissant courir un flot de pensées vives, souvent teintées d’un humour caustique. Pourtant, la narration reste légère, presque espiègle, même en suivant ce voyage mental intense. Plus tard, le récit s’élève au-delà de ses pensées rêveuses pour révéler l’extérieur : le meilleur ami est devenu père, berçant un bébé, tandis que Tristan, figé dans son intemporel coma, semble incapable de saisir que la vie a continué, que le monde a grandi sans lui. Une douce mélancolie enveloppe alors le spectateur, invitant à une méditation sur le passage du temps, la solitude et la perte.

« À l’ombre des cyprès »

Dans la même lignée que le court J’ai avalé une chenille, le court-métrage franco-iranien À l’ombre des cyprès, réalisé par Hossein Molayemi et Shirin Sohani, aborde la souffrance humaine à travers le portrait d’un ancien capitaine souffrant de trouble de stress post-traumatique. Vivant avec sa fille dans une maison isolée au bord de la mer, il lutte intérieurement contre ses démons. Les corps élancés et la grande baleine échouée illustrent la tension entre fragilité et poids du passé, tandis que l’acier représente une forme de capitulation face aux traumatismes. Les images vieillies renforcent la dimension mémorielle et mélancolique du film, qui mêle minimalisme esthétique et symbolisme fort pour explorer les blessures invisibles laissées par la guerre et le poids du traumatisme. Ce court-métrage poignant capture la douleur humaine et la lutte pour la rédemption dans un univers à la fois brutal et poétique.

« Next ? »

Dans les sujets plus modernes, on retrouve Next ?, réalisé par Christel Guibert (France), qui met en scène un speed-dating chorégraphié entre personnages mi-humains mi-animaux, explorant avec poésie et humour leurs différences et la difficulté à communiquer. Un homme-tamanoir, épris d’une femme-musaraigne, se laisse malgré lui emporter dans ce ballet amoureux silencieux et expressif, pastel dans son animation et riche en émotions sans un mot prononcé. Quant à Poum, de Malo Greco Monteiro, en à peine six minutes, ce court-métrage aborde de manière épurée et poétique la question de la pornographie en ligne, un sujet tabou et contemporain. Avec une esthétique 16-bit en noir et blanc, il explore comment l’esprit d’un adolescent peut être envahi par des images qu’il ne comprend pas, mêlant ainsi les thèmes de l’identité, de la vulnérabilité et de l’impact des contenus pornographiques sur la construction psychologique des jeunes. Le film invite à une réflexion sur la manière dont ces images influent sur la perception de soi et des autres, tout en conservant une narration sensible et visuellement sobre.

Cette belle palette de courts métrages rassemblant des œuvres variées tant par leurs styles que par leurs thèmes, offre un aperçu vibrant des nouvelles pépites du cinéma d’animation contemporain. Chacun, à sa manière, évoque avec sensibilité des sujets forts et universels, faisant de cette sélection un véritable miroir de notre monde, entre émotions personnelles et réflexions collectives.

Amel Argoud

Chloé Robichaud : « Je présente des personnages féminins qu’on voit moins à l’écran »

À l’occasion du 16e festival de La-Roche-sur-Yon, Chloé Robichaud, réalisatrice et scénariste canadienne, a présenté son quatrième long-métrage, Deux femmes en or (titre français : Deux femmes et beaucoup d’hommes). Le film a reçu le Prix spécial du jury international ex-æquo. Deux courts-métrages, Chef de meute (2012), et Delphine (2019), étaient également diffusés. Nous sommes partis à sa rencontre.

Format Court : Pour commencer, peux-tu me parler un peu de ton parcours ? Quelle place tes courts-métrages Chef de meute et Delphine occupent-ils dans ta filmographie ?

Chloé Robichaud : D’aussi loin que je me souvienne, pour vrai, j’ai toujours été fascinée par le cinéma. J’ai compris très jeune que c’était le métier que je voulais faire. Les courts-métrages ont été la porte d’entrée pour moi. À l’époque j’étais au lycée, je faisais des courts films avec ma caméra DV que je présentais à des soirées kino. Ça a été une première façon pour moi de présenter mon travail, des courts-métrages que je faisais avec des amis et que je montais moi-même. Ensuite j’ai été à l’Université Concordia, à Montréal, où j’ai réalisé des courts-métrages étudiants, en pellicule. Ça a été très formateur. En sortant de l’école, je me suis demandé comment sortir du lot, parce qu’il y a beaucoup de cinéastes. J’avais besoin de faire un court, que j’ai autofinancé. C’était Chef de meute. Le film reste précieux pour moi, car c’est grâce à ce film que les portes se sont ouvertes pour la suite, en étant notamment en compétition à Cannes.

Après Chef de meute, les choses ont déboulé, je me suis lancée dans le long-métrage, avec Sarah préfère la course l’année d’après [en 2013]. J’ai été quelques années comme ça, à faire du long-métrage et de la série TV, mais sincèrement le format court me manquait. Souvent les cinéastes prennent le court comme un exercice, pour expérimenter, apprendre, passent au long et puis oublient le court-métrage. Ce n’est pas le cas de tous les cinéastes, mais il n’y en a pas beaucoup qui reviennent au court. Je trouve que le court-métrage, c’est très difficile à faire. C’est dur de raconter une histoire en quinze minutes, alors que quand tu as quatre-vingt-dix minutes pour rattacher le spectateur à quelque chose, c’est plus facile. Je trouve que le court est une belle école qui me sera toujours utile.

Donc j’étais tombée sur une courte pièce de théâtre, « Delphine », écrite par une amie, Nathalie Doummar [qui sera scénariste du court-métrage]. J’ai eu très envie de le mettre en images. Je suis très contente de l’avoir réalisé, ça m’a fait beaucoup de bien. Pour moi, ce film était un retour aux sources, après quelques années à faire des commandes pour la télé, une façon de me rappeler ma signature, ma voix de cinéaste. Au même titre que Chef de meute, Delphine a une place particulière pour moi, parce que ce film m’a reconnecté avec l’essence de ce que j’essayais de faire.

Est-ce que le court-métrage est un format qui t’intéresse toujours ?

CR : Oui, ça m’intéresse toujours. Après, je pense que je vais le sentir quand je trouverai la bonne histoire pour le faire. Je ne suis pas activement en recherche pour en faire un. Il faut savoir que c’est beaucoup d’investissement, de temps, d’argent. Le court n’est pas quelque chose qui me rapporte un salaire, et j’ai des jeunes enfants, donc c’est un peu difficile d’y consacrer du temps. Mais définitivement d’ici les prochaines années c’est quelque chose que je garde en tête. J’aimerais beaucoup y revenir.

« Delphine »

Il y a beaucoup de cinéastes qui commencent par le court, passent au long et n’y reviennent pas. Est-ce que tu penses que c’est aussi parce que l’économie du court-métrage est plus difficile, et que ça prend beaucoup d’énergie et de temps ?

CR : J’en ai l’impression, parce que tu t’investis dans un film, peu importe sa longueur. Peut-être qu’en vieillissant on n’a plus la possibilité, dans un agenda ou un budget, de se dire qu’on peut se permettre de faire un court-métrage. Je pense que c’est une des réponses. Et puis après parfois on se fait un peu embarquer dans la machine du long-métrage, et c’est facile d’oublier le court. Mais définitivement, j’ai envie d’y revenir.

Tu as aussi réalisé pour la série télé et web-série, des clips. Est-ce que c’est formateur, ou important, pour toi, de brasser différentes formes audiovisuelles ?

CR : Pour moi c’est primordial, ça m’aide à sortir de ma zone de confort. En tant que cinéaste, je trouve que c’est bien, parce que c’est comme ça que tu apprends. Sinon c’est facile de stagner, de faire toujours la même chose. Pour l’exemple de la série TV, j’arrive sur le projet pour réaliser un épisode, dont je n’ai pas écrit le scénario ; je dois entrer dans un univers qui peut être différent de ce que je fais d’habitude. Et c’est comme ça que j’apprends. J’ai fait des séries TV au Canada sur des médecins, des avocats, etc. En ce moment je réalise des épisodes de Law and Order Toronto [épisodes 208 et 308, NDLR], donc c’est quand même loin de mon cinéma. Mais c’est un exercice fascinant, c’est une autre façon de réaliser : plusieurs caméras, des plateaux d’envergure. Pour moi ce sont des expériences qui me servent pour les tournages de mes propres films. Ça me permet aussi de diriger des acteurs, parce que si tu réalises un long en 3-4 ans, je trouve ça difficile d’arriver devant les acteurs et de ne pas avoir dirigé pendant tout ce temps. Pour moi, la série est un moyen de garder un lien avec les acteurs, et avec l’audiovisuel.

Dans tes courts, les deux protagonistes font l’expérience d’une libération par une certaine forme de violence, mais avec humour. Quel rapport vois-tu entre violence et émancipation ? [Dans Chef de meute c’est par un accident de voiture que Clara commence à se révolter contre les pressions de sa famille. Dans Delphine, la protagoniste est témoin de l’émancipation de sa camarade de classe, qui arrache les poils pubiens de sa harceleuse, NDLR]

CR : Surtout dans Delphine, on parle quand même d’une violence plus frontale. Dans Chef de meute, c’est une violence qui est plus sournoise, plus psychologique. On sent que sa famille ne la comprend pas, elle est mise de côté, et c’est un peu de ça dont elle essaie de s’affranchir. Donc pour moi c’est ça le lien dans plusieurs de mes films, chercher à s’émanciper dans une société dans laquelle on se fait parfois un peu mettre de côté, ostracisé. C’est une forme d’intimidation sociale ; et j’aime que mes personnages cherchent à s’en libérer.

[La scène de l’accident dans Chef de meute et celle où Delphine arrache les poils pubiens d’Aminata, dans Delphine, NDLR] forment des points de bascule pour les personnages. Ça passe ici par quelque chose qui est physique pour réveiller les personnages, pour réveiller l’inconscient. Je pense que c’est effectivement le lien entre les deux films.

« Chef de meute »

Dans ces deux courts métrages, tu as parlé de la présence d’une figure d’autorité. Ici c’est une figure maternelle, qu’elle soit justement figure d’autorité, ou au contraire, rassurante. De manière générale, quel rapport tes films entretiennent-ils avec la figure maternelle ?

CR : Un rapport assez complexe. Ce qui est intéressant dans Delphine, c’est que la figure maternelle est beaucoup plus rassurante que dans mes autres films – c’est peut-être parce que je ne l’ai pas écrit, le scénario est de Nathalie Doummar –. C’est par la mère que le personnage vient trouver de la chaleur, alors que l’école est un monde difficile, violent, et par sa mère on comprend que c’est un endroit où elle peut se déposer. Alors que dans Chef de meute, la figure maternelle est plus froide, un peu plus comme dans mes longs-métrages, en général ce sont des mères qui sont un peu plus froides, qui ont de la difficulté à exprimer leurs émotions, et ça crée des répressions chez mes personnages principaux. Donc c’est intéressant de comparer les deux, et l’impact que ça a sur le personnage de Nicole [dans Delphine], et le personnage de Clara dans Chef de meute.

Dans tes courts-métrages, l’émancipation passe aussi – et surtout – par la question de comment faire entendre sa voix, de manière très littérale. Est-ce que tu peux m’en dire un petit peu plus sur le choix de cette approche ?

CR : Dans Chef de meute, par le fameux “Bah !” que finit par crier Clara, comme le dresseur canin le suggérait, je trouve que c’était une façon assez comique et originale pour elle de prendre sa place, de trouver sa voix, carrément de mettre une limite à quelque chose. J’ai l’impression que j’essaye dans mes films de trouver des façons de raconter ce besoin de mettre une limite. Dans Delphine, c’est par le corps, par le geste quand même violent d’arracher les poils pubiens de quelqu’un, c’est comme ça que Delphine s’affranchit.

Justement, la protagoniste de Delphine ne parle pas, ou quasiment pas, pendant tout le film, elle est simplement témoin des événements.

CR : C’est ce que je trouvais original dans l’œuvre de Nathalie. Je trouvais que c’était une structure narrative qu’on voyait moins, de regarder l’histoire de quelqu’un à travers les yeux d’une autre, qui ne parle pas, mise à part la narration en voix-off. Je pense que le film aurait été plus classique si on l’avait juste regardé du point de vue de Delphine. Ça nous rend peut-être plus empathiques aussi à son histoire, vu qu’on est dans la position de quelqu’un d’autre, comme on l’a tous été probablement à l’école. On a tous été cette personne qui voit quelqu’un d’autre souffrir ou se faire intimider, et je pense que c’est ce qui crée l’empathie dans le film.

« Deux femmes en or »

As-tu toi-même rencontré des difficultés à faire entendre ta voix en tant que cinéaste tout le long de ton parcours, que ce soit dans tes débuts, ou encore aujourd’hui, même si tu es passée par des longs métrages, et la série télé ?

CR : Oui. Peut-être plus au début de ma carrière, vu que je présente des personnages féminins qu’on voit moins à l’écran. Je pense notamment à Sarah préfère la course. Si on se replace il y a douze ans, je me souviens que je recevais des critiques disant que c’est un personnage qui parle peu, qui est plutôt masculine, qui est un peu froide, et ça, ça avait été surprenant pour certaines personnes. J’avais eu quelques difficultés à me faire comprendre. Mais je sens que c’est quelque chose qui tend à changer. Je trouve que depuis quelques années il y a une plus grande diversité de styles de personnages, le portrait des femmes à l’écran est plus nuancé, donc j’ai l’impression que ma voix est peut-être plus entendue, mieux comprise, qu’à mes débuts.

Comment est-ce que tu vois la place des femmes réalisatrices, techniciennes, comédiennes, et beaucoup d’autres métiers de l’ombre, dans le cinéma aujourd’hui ?

CR : Je ne sais pas forcément comme ça se passe dans le monde, mais je peux dire qu’au Canada il y a un immense changement depuis 10 ans. Quand j’ai commencé, je faisais partie du peu de réalisatrices qui réussissaient à avoir des budgets substantiels pour faire des longs métrages. D’ailleurs on m’en parlait beaucoup. Souvent dans les entrevues, ce qui intéressait les journalistes, c’était : « Tu es une des rares femmes, parlons-en ». Alors qu’aujourd’hui, le Canada a mis différents outils en place pour que les femmes obtiennent plus de financements. La plupart des succès du box-office au Québec depuis quelques années viennent de réalisatrices : Monia Chokri, Sophie Dupuis, Sophie Deraspe, Ariane Louis-Seize, qui vient de réaliser Vampire humaniste, qui est un beau succès, Louise Archambault… Je trouve ça vraiment inspirant. Il ne faut pas prendre les choses pour acquis, parfois c’est ça un peu le danger de se dire qu’un problème est réglé, on passe à autre chose. Je pense qu’il faut continuer dans ce sens-là, et continuer à être des modèles pour des jeunes femmes qui se demandent si c’est un métier pour elle.

Tu parlais des actrices, entre autres. Je trouve qu’on présente peu les femmes de 45 ans et plus sur grand écran. On ne raconte pas beaucoup leurs histoires, ou elles deviennent vite catégorisées comme la mère de famille, ou l’amoureuse. Pour moi, ça, c’est la prochaine chose qu’il faut regarder. J’ai beaucoup d’amies comédiennes, et je ne trouve pas ça normal qu’elles me disent qu’elles sont inquiètes pour leur avenir, qu’elles ont moins d’auditions depuis qu’elles ont passé un certain âge. Il y a moins de rôles pour elles, et ça m’inquiète. Je pense que c’est un problème qu’il faut qu’on regarde clairement.

Propos recueillis par Niels Goy

Lettres à mon ami Yohei Yamakado depuis son pays natal, de Olivier Cheval

À l’occasion de la 16e édition du Festival de La Roche-Sur-Yon, Lettres à mon ami Yohei Yamakado depuis son pays natal, le nouveau court-métrage documentaire d’Olivier Cheval, diplômé aux Beaux-Arts de Paris et du Fresnoy, a été diffusé dans le cadre de la compétition “Nouvelles vagues”, qui laisse la place à quatre courts-métrages aux formes variées (fiction, documentaire, art et essai), parmi des longs-métrages. Format Court revient sur ce coup de cœur de la sélection.

« Cela fait presque dix ans que mon ami Yohei Yamakado, cinéaste et musicien, n’est pas retourné au Japon. Je suis allé au pays de son enfance avec une caméra 16 mm, pour lui donner des nouvelles de son pays, des lieux où il a vécu et des gens qu’il y a aimés. Le film est un carnet de voyage, un recueil de lettres, une enquête intime sur l’enfance et une ode à l’amitié. »

Tels sont les mots du réalisateur, qui nous entraîne, le temps de 25 minutes, dans un parcours à destinations multiples. Il s’agit d’abord du récit d’un voyage, chronique entre vie citadine japonaise constamment en mouvement, et quiète ruralité, paisible et verdoyante. Olivier Cheval capte ici l’anecdotique, ou plutôt les anecdotes, celles d’un autre, omniprésent en pensée, mais absent dans l’image. Entre les cadres fixes aux tons grisâtres dans le silence d’une chambre d’hôtel sans nom, et les douces saccades d’un train aérien en pleine ville, il nous lit des lettres adressées à son cher ami, lui contant son voyage dans son pays natal. Mais surtout, il lui redonne sa propre parole, de cet être silencieux, qui semble le guider à distance, dans les différentes étapes de son excursion.

Difficile de regarder ce portrait fantôme sans songer à News from home, de Chantal Akerman, où on retrouve un regard similaire sur l’effervescence urbaine, seulement ici à un autre bout du monde, et la citation des paroles d’une autre personne, proche et chère. Au fond, et le titre l’indiquant explicitement, le court-métrage est un récit qu’Olivier Cheval offre à son ami. En y mêlant les souvenirs de jeunesse de celui-ci, récits mythologiques et historiques, lieux anonymes et monument bouddhique, on est témoin ici d’un mouvement, d’un parcours de la mémoire, qui part de l’ordinaire, quelques commentaires sur l’arrivée du cinéaste au Japon, sur les endroits que son ami lui a conseillé de visiter ; pour ensuite évoluer vers un récit plus intime, dans sa région d’enfance, à la rencontre de spectres du passé, et de ceux qui demeurent.

Lettres à mon ami Yohei Yamakado depuis son pays natal est un récit d’une poésie douce, à la recherche de la mémoire première, et aussi, de l’essence des choses. En fin de parcours, ayant quitté la ville pour la campagne, nous voilà chez une ancienne connaissance de Yohei, un photographe marxiste-léniniste vivant dans une cabane au milieu de la forêt. Parmi les images éternelles d’un 16 mm convoquant l’hier et l’aujourd’hui, jusqu’alors oscillant entre mouvement et immobilité des instants de douce mélancolie, le cinéaste choisit pour la conclusion de son voyage la beauté simple des fleurs d’un cerisier, d’un paysage entre reliefs montagneux et lisseté d’un lac, de blancs nuages poussés par un léger vent rendant leur course presque imperceptible.

Ces choses simples, synthèse contemplative d’une quête entreprise par amitié, le cinéaste peut-être nous en donne la clé. Mais surtout, il nous accorde le temps et l’envie de voir, penser et rêver le monde et la mémoire, le temps d’un court voyage, tel un regard mélancolique qui s’attarde à une fenêtre, en attente d’y revenir.

Niels Goy

Consulter la fiche technique du film

L comme Lettres à mon ami Yohei Yamakado depuis son pays natal

Fiche technique

Synopsis : « Cela fait presque dix ans que mon ami Yohei Yamakado, cinéaste et musicien, n’est pas retourné au Japon. Je suis allé au pays de son enfance avec une caméra 16 mm, pour lui donner des nouvelles de son pays, des lieux où il a vécu et des gens qu’il y a aimés. Le film est un carnet de voyage, un recueil de lettres, une enquête intime sur l’enfance et une ode à l’amitié. »

Genre : Documentaire

Durée : 25′

Pays : France

Année : 2025

Réalisation : Olivier Cheval

Image & son : Olivier Cheval

Musique : Yohei Yamakado

Montage image : Félix Rehm

Montage son : Ryo Baldet

Production : La bande à Broca, Ecarlate Films

Article associé : la critique du film

September & July d’Ariane Labed

Présenté dans la section Un Certain regard du Festival de Cannes 2024, le premier long métrage de l’actrice et réalisatrice Ariane Labed est adapté du roman « Soeurs » de l’autrice britannique Daisy Johnson. September et July, deux sœurs adolescentes, vivent dans une ville irlandaise avec leur mère Sheela. Victime de harcèlement au lycée, July (Mia Tharia), la fille cadette, peut compter sur la protection de sa sœur September (Pascale Kann), dont elle est sous l’autorité. Lorsque September, au caractère indomptable, est renvoyée de l’école, July profite de l’absence de sa sœur pour essayer d’affirmer son individualité… mais un événement mystérieux pousse Sheela (Rakhee Thakrar) à déménager avec ses filles dans une maison près de la mer. September & July, sorti en salle en février 2025, est désormais disponible en DVD (Éditions Blaq Out).

Sous ses faux airs de teen movie, September & July s’envisage plutôt comme le portrait étrange, et pourtant réaliste, d’une relation fusionnelle entre deux sœurs. À la fois protectrice et bourreau, September exerce son pouvoir sur July, dont elle est la seule et unique amie. La réalisatrice nous montre les nuances de cette relation étouffante, les moments de complicité tout comme la morbidité qui découle de ce lien incassable. En se focalisant sur les détails de leur quotidien, sur les gestes et les corps de ses actrices, elle signe une œuvre singulière, entre le réel et le rêve, et affirme son regard de cinéaste déterminée à changer les codes. Comme dans cette scène de sexe entre la mère et un homme rencontré dans un bar, filmée en plongée sans lumière artificielle, dans laquelle les pensées de Sheela en voix off soulignent avec humour la banalité de l’acte qui se déroule sous nos yeux. Labed interroge la sphère intime de ses personnages féminins, abordant les thèmes de la découverte de la sexualité, le rapport au corps, au plaisir et au deuil, reléguant les personnages masculins en arrière-plan. Sans jamais créer de pathos, le film est imprégné d’une aura de mystère qui nous pousse à suivre les vicissitudes des protagonistes, non pas tant pour déceler la raison de leur souffrances que par sentiment d’affection ou de sororité envers elles. C’est probablement parce qu’il n’y a, de la part de la réalisatrice, aucune tentative d’enjolivement des personnages et des situations qu’ils vivent, que malgré leur bizarrerie ils nous paraissent extrêmement proches. Tourné en pellicule, le film se démarque par la composition précise, presque photographique, de chacun de ses plans, bien que ce qui se passe dans le cadre tend toujours vers le chaos. Son charme réside précisément dans les contradictions qui l’animent, lui permettant de s’éloigner des récits classiques tissant le portrait d’une famille dysfonctionnelle, pour nous amener, main dans la main avec September et July, dans des endroits inexplorés.

Le DVD du film propose comme suppléments un entretien passionnant avec Ariane Labed, ainsi que son court métrage Olla (2019). Grand prix au Festival de Clermont-Ferrand en 2020, Olla narre l’histoire d’une jeune femme originaire d’Europe de l’Est au moment où elle emménage en France chez un homme qui vit avec sa mère âgée. Pierre, qui avait mis un annonce sur un site de rencontres, ne parle pas la même langue que Olla, mais il lui fait tout de suite comprendre quels sont ses devoirs : s’occuper de la maison et de sa mère du matin au au soir, pendant qu’il est au travail. Avec ses cheveux roux orange, Olla (Romanna Lobach) impose sa présence dans le paysage terne de la banlieue où elle habite. Au lieu de la représenter comme une victime, la cinéaste nous montre la façon dont elle profite du temps pour elle avant le retour de Pierre, qui derrière sa naïveté apparente, se révélera être plus dangereux que les hommes qui la harcèlent dans la rue. L’humour grinçant utilisé par Ariane Labed crée un sentiment de malaise qui nous accompagne tout le long du film, où les rires se confondent avec les cris réprimés de son héroïne. La rébellion silencieuse d’Olla culmine dans une marquante séquence finale, où les deux femmes de la maison se quittent face à la seule solution possible pour échapper au système : le faire exploser.

Margherita Gera

After Short Animation, mardi 18.11, à l’ESRA

Après un premier After Short, organisé mardi 28 octobre 2025 autour des courts de fiction présélectionnés aux prochains César (en présence de 11 équipes), retrouvez-nous le mardi 18 novembre prochain dès 19h à l’ESRA pour notre 2ème After Short de l’année centré sur les courts d’animation en lice aux César 2026, auquel participeront 7 équipes de films et 15 professionnels. Cette soirée est organisée en collaboration avec l’ESRA et l’Association Française du Cinéma d’Animation (AFCA) ainsi que le soutien de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma.

Ce rendez-vous s’inscrit dans un cycle de 4 soirées consacrées aux prochains César. Pour en savoir plus sur le fonctionnement des After Short, reportez-vous ici !

Intéressé(e)s par l’After Short ? Téléchargez la présentation (PDF) de nos invités ainsi que leurs bios et les synopsis de leurs films, représentés lors de notre soirée animation, le mardi 18 novembre 2025 à 19h à l’ESRA. 8 films sur 12 seront présentés lors de ce nouvel échange accueillant 15 professionnels. Si vous souhaitez assister à l’événement et visionner les films qui seront évoqués, reportez-vous aux informations pratiques mentionnées ci-dessous.

Nos invités :

Kenza Manach, responsable du Département courts métrages et du pôle éducation à l’Académie des César

Marie-Pauline Mollaret, membre du comité court-métrage animation César 2026

Loïc Espuche et Manon Messiant, réalisateur et productrice (Iliade et Films) de Beurk !, César 2025 du meilleur court-métrage d’animation

Caroline Poggi et Jonathan Vinel, réalisateur·ices de La fille qui explose 

Jocelyn Charles, réalisateur de Dieu est timide

Nidia Santiago, productrice (Ikki Films) de Bernacles, réalisé par Alexandra Ramires et Laura Gonçalves

Yves Bouveret, producteur (Am Stram Gram), de Les Bottes de la nuit, réalisé par Pierre-Luc Granjon

Raphaël Jouzeau et Francesca Betteni-Barnes, réalisateur et productrice (Balade Sauvage Productions) de Les Belles cicatrices

Moussa Lettifi, producteur, et Raphaël Loock, assistant de distribution (Piano Sano Films) de Shadows, réalisé par Rand Beiruty

Sandra Desmazières, réalisatrice de Fille de l’eau, et Daniel Sauvage, producteur (Caïmans Productions) de Fille de l’eau et Ma footballeuse à moi !, respectivement réalisé par Sandra Desmazières et Cheyenne Canaud-Wallays.

En pratique

* After Short 2 : mardi 18 novembre 2025 – 19h : catégorie animation. En présence de 15 professionnels ! PAF : 5€. Billetterie en ligne, dans la limite des places disponibles. Pour les (ex-)étudiants de l’ESRA, les réservations gratuites se font à l’adresse communication@esra.edu

Pour information, les After Short se poursuivent en novembre et décembre. Vous pouvez d’ores et déjà réserver vos places !

– After Short 3 : mardi 25 novembre 2025 – 19h : catégorie documentaire. En présence de 8 équipes ! PAF : 5€. Billetterie en ligne, dans la limite des places disponibles

– After Short 4 : mardi 2 décembre 2025 – 19h : catégorie fiction 2/2. PAF : 5€.  En présence de 12 équipes ! Billetterie en ligne, dans la limite des places disponibles

Focus César 2026

Chaque année, Format Court accompagne, avec ses articles et entretiens, le parcours des courts métrages sélectionnés aux César. La composition des 3 sélections officielles : animation, documentaire et fiction, fut révélée le mois dernier par l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma, soit 48 films en lice pour les 3 statuettes réservées aux courts métrages français. La sélection des César 2026 réunit une myriade de films sortis entre 2024 et 2025, des films ayant marqué les Comités Court Métrage de l’Académie des César, mais qui auront aussi su briller dans divers festivals.

Format Court a ainsi eu le plaisir de suivre plusieurs films et cinéastes tout au long de l’année. De Clermont-Ferrand à Locarno, en passant par la Semaine de la Critique ou encore le Festival de Cannes, le magazine a pu rencontrer des talents émergents ou affirmés dont les films sont à présent soumis au premier tour de vote. Notons par ailleurs, la présence du lauréat de la Palme d’or du court métrage 2025, I’m glad you’re dead now de l’acteur et réalisateur Tawfeek Barhom (interviewé par Format Court en juin dernier) qui concourra pour le César du meilleur court métrage de fiction. Le magazine est aussi heureux de retrouver parmi les sélectionné.e.s la présence de réalisateur.ice.s suivi.e.s par Format Court tel Alexis Diop, rencontré pour son film Adieu Émile (sélectionné à la dernière édition du Festival Format Court). Figurent aussi, dans cette liste, des noms établis dans le milieu du court métrage dont Gala Hernández López (lauréate du César du meilleur film de court métrage documentaire en 2024 avec son film La Mécanique des fluides) ou encore Pierre-Luc Granjon, réalisateur de Les Bottes de la nuit, triplement primé au dernier Festival d’animation d’Annecy.

Le 28 janvier 2026 seront annoncés les 5 courts métrages de fiction, les 3 courts métrages d’animation et les 3 courts métrages documentaires nommés aux Césars 2026. Dans un focus dédié aux Césars, vous pourrez retrouver nos articles déjà parus mais aussi tous ceux à venir ! Mais, ce n’est pas tout, sachez que Format Court organise ses emblématiques After Short, des rencontres avec la grande majorité des équipes des courts métrages en lice aux César 2026. 4 sessions ouvertes au grand public auront lieu entre octobre et décembre, dont la première soirée (fiction 1/2) a lieu ce mardi 28 octobre à l’ESRA. Le magazine a d’ores et déjà hâte de partager avec vous l’aventure de ces courts métrages à travers le magazine et ses événements !

Garance Alegria

Retrouvez dans notre Focus (alimenté au fur et à mesure jusqu’aux César)

L’interview de Louise Courvoisier, Marraine des équipes de courts de fiction en lice aux César 2026

La critique de Wonderwall de Róisín Burns

La critique de Fille de l’eau de Sandra Desmazières

La liste des 48 courts-métrages présélectionnés aux César 2026

Le calendrier de nos 4 événements After Short consacrés aux César 2026

Nos sujets déjà parus :

– La critique de I’m glad you’re dead now de Tawfeek Barhom

– La critique de Les Bottes de la nuit de Pierre-Luc Granjon

– L’interview d’Alexis Diop, réalisateur de Adieu Emile

– La critique de No Skate ! de Guil Sela

– L’interview de Djiby Kebe, réalisateur de L’avance

– L’interview de Paul Kermarec, réalisateur de Ni Dieu ni père

– La critique de Les belles cicatrices de Raphaël Jouzeau

– La critique de La fille qui explose de Caroline Poggi et Jonathan Vinel

– La critique de Dieu est timide de Jocelyn Charles

1er After Short, mardi 28/10. Courts de fiction en lice aux César 2026 (1/2)

En collaboration avec l’ESRA et le soutien de l’Académie des Arts et Techniques du Cinéma, le magazine Format Court vous invite à la reprise de ses After Short, organisés cette année à l’ESRA Campus Beaugrenelle (Amphithéâtre Jean Renoir, 37 Quai de Grenelle, 75015 Paris).

Ce nouveau cycle, organisé entre novembre et décembre, proposera pas moins de 4 rencontres autour des équipes des courts-métrages en lice aux César 2026, accessibles aux étudiants comme au grand public.

Notre nouveau cycle s’ouvrira et se clôturera avec la mise en avant des courts-métrages de fiction présélectionnés aux César, les mardi 28 octobre (fiction 1/2) et mardi 2 décembre (fiction 2/2). Pour info, 2 autres After Short complèteront ce cycle. Le mardi 18 novembre sera dédié aux courts d’animation nommés tandis que le mardi 25 novembre aura pour focus le cinéma documentaire.

Vous voulez en apprendre davantage sur les parcours d’auteurs et producteur.trice.s qui bâtissent le cinéma d’aujourd’hui et de demain, découvrir leurs films, échanger avec elles et eux sur leurs œuvres, leurs choix artistiques, leurs expériences et le déroulement de leur travail, comprendre le fonctionnement de l’Académie des César et poursuivre ces discussions autour d’un verre ?

Un After Short, comment ça se passe ? 

En amont : les photos et bios des intervenants ainsi que les liens de visionnage des courts sont mis à la disposition des personnes ayant réservé leur place. Le jour J, le public a ainsi la possibilité de participer activement à la discussion qui s’engage avec les équipes de films.

Lors de l’évènement : les équipes (réalisateurs.trices et/ou producteurs.trices, anciens lauréats des César, membres de comités de sélection de l’Académie) se succèdent sur scène pour une intervention et un échange avec le public d’une dizaine de minutes chacune. Deux animateurs sont là pour introduire leur travail et vous donner la parole.

Info, rappel : il n’y a pas de projection de films au cours de la soirée. 

Après la rencontre : un verre est organisé à l’ESRA. C’est entre autres l’occasion de poursuivre les discussions de façon plus informelle avec les équipes présentes.

Intéressé(e)s par l’After Short ? Retrouvez dès à présentation la présentation (PDF) de nos invités ainsi que leurs bios et les synopsis de leurs films, représentés lors de notre première soirée de l’année, le mardi 28 octobre 2025 à 19h à l’ESRA. 11 films sur 24 seront présentés lors de ce premier échange accueillant 20 professionnels. Si vous souhaitez assister à l’événement et visionner les films qui seront évoqués, reportez-vous aux infos pratiques mentionnées ci-dessous.

Nos invités

– Kenza Manach, responsable du Département courts métrages et du pôle éducation à l’Académie des César

Delphine Agut, scénariste de L’Histoire de Souleymane, César du meilleur scénario original, et membre du comité artistique

Alexis Diop, réalisateur, et Judith Abitbol, productrice (Barney Production), de Adieu Émile

David Ingels, réalisateur de Bel Companho

Masha Kondakova, réalisatrice de Blueberry summer

Quentin Daniel, producteur (Wombat Films) de Adieu soleil d’Hakim Atoui

Simon Panay, réalisateur et Rafael Andrea Soatto, producteur (Bandini Films) de L’enfant à la peau blanche

Guillaume Erbs, réalisateur, et Emmanuel Georges, producteur (Solei Films) de In der luft !

Victor Boyer, réalisateur de Les Tracances

David Depesseville, réalisateur, et Marine Bergère, productrice (Mamma Roman), de Les Tremblements

Róisín Burns, réalisatrice, et Enguerrand Déterville, producteur (Barberousse Films), de Wonderwall

Mohamed Bourouissa, réalisateur, et Laure Salgon, productrice (Division), de Généalogie de la violence

Djiby Kebe, réalisateur, et Sélim Moundy, producteur (Chérubins Productions), de L’avance

En pratique

* After Short 1 : mardi 28 octobre 2025 – 19h : catégorie fiction 1/2. Accueil : 18h30. En présence de 11 équipes ! PAF : 5€. Billetterie en ligne. Dernières places disponibles. Pour les (ex-)étudiants de l’ESRA, pensez à réserver votre place gratuite à communication@esra.edu

* Notez d’ores et déjà la date de notre 2ème After Short consacré aux courts de fiction, prévu le mardi 2 décembre prochain, à 19h, toujours à l’ESRA. En présence de 12 nouvelles équipes ! PAF : 5€. Billetterie en ligne, dans la limite des 50 places disponibles). Pour les (ex-)étudiants de l’ESRA, les réservations gratuites se font à l’adresse communication@esra.edu

Salif Cissé : « Si on ne se nourrit pas de la vie, on devient vite creux, vide »

Entre introspection, sincérité et lucidité, Salif Cissé parle du métier d’acteur comme d’un exercice de vérité. Formé au Conservatoire, révélé par À l’abordage de Guillaume Brac et désormais tenté par la réalisation, il présentait ces derniers jours au Festival de Namur Météors de Hubert Charuel. L’occasion de revenir sur son parcours, son intérêt pour l’identité et l’émotion, et l’envie d’inventer ses propres récits.

© FIFF Pascal Teise

Format Court : Il y a quelques années, tu as écrit et réalisé ton premier court métrage, Alliés, l’histoire d’un homme blanc qui se voit comme un noir devant son entourage d’amis blancs, après un voyage en Afrique. Comment est né ce projet ?

Salif Cissé : Il est né un peu par hasard. L’ancienne directrice du Conservatoire d’Arcueil m’a contacté pour faire une Masterclass de cinéma avec ses élèves. On voulait aller plus loin qu’un simple exercice, alors je me suis lancé un défi : écrire un court métrage en trois semaines. La particularité de ce projet, c’est que je n’ai pas choisi les comédiens — ils m’étaient imposés — mais j’ai eu de la chance, c’étaient exactement ceux que j’aurais aimés avoir. J’avais envie d’explorer mes thèmes de prédilection, les questions qui me taraudent le plus : l’identité, l’appartenance au monde, à une origine présupposée, la perception de soi. Là, je n’avais que des comédiens blancs en face de moi qui ne représentaient pas forcément ces questionnements, mais je me suis demandé : « Et si eux, ils portaient ces questionnements-là ? Comment est-ce que cela évoluerait ? ».

Le film est né de là, en m’inspirant aussi de Rachel Dolezal, cette femme blanche qui s’identifiait comme noire. Elle m’a fasciné pendant le Covid. À ce moment, il y avait beaucoup de questions de transidentité qui ont été mises au goût du jour, des questions pour lesquelles il n’y avait pas de réponses. J’ai voulu imaginer toutes les réactions possibles à ce type de situation. Et puis, comme souvent avec les courts métrages, j’avais très peu de moyens. On a tourné dans un appartement prêté, avec des amis. Je n’avais même pas besoin de toucher le décor. Ça a été une super expérience.

Tu souhaites réitérer l’exercice ?

S.C. : Oui, clairement. En fait, avant Alliés, j’avais déjà écrit un autre court, plus ambitieux, que je voulais tourner à New York. J’ai eu du mal à le financer mais il est toujours dans mes cartons. Ma carrière d’acteur avance vite, plus vite que mes désirs de réalisateur, mais j’essaie de développer les deux en parallèle. J’essaye de développer un long aussi. J’ai toujours voulu réaliser, bien avant de penser à jouer. Je ne savais pas que j’avais un talent pour la comédie, à la base. Ce qui me fascinait, c’était de comprendre comment une œuvre pouvait provoquer des émotions fortes.

« Alliés »

Tu avais cette curiosité très jeune ?

S.C. : Oui, vers 12 ans déjà. Pas forcément sur des questions d’identité — ça, c’est venu plus tard — mais sur la manière dont on crée de la peur, de la joie, de l’émotion. Le cinéma me semblait plus accessible que d’autres formes, comme le théâtre, à cet âge-là : j’avais accès à tellement de films…

Et pourtant, tu as fait du théâtre…

S.C. : Oui, un peu par hasard, à 18 ans, juste avant la fac. J’aurais pu complètement passer à côté.

Tu évoquais le Covid tout à l’heure. Comment as-tu vécu cette période ?

S.C. : Étrangement, plutôt bien sur le plan professionnel. Juste avant le confinement, j’avais écrit un court métrage, Couronnes, que j’ai fait réaliser par Julien Carpentier (ayant tourné La Vie de ma mère, NDLR). Le film a été sélectionné à Séries Mania car il était découpé comme une mini-série et a été pris dans la section Formats Courts— mais l’édition a été annulée à cause du Covid. Il est resté en ligne, et des professionnels l’ont vu. C’est comme ça qu’une productrice, Élizabeth Arnac (Lizland Films, NDLR), m’a contacté pour écrire sur une série. Donc, pendant le Covid, je me suis retrouvé scénariste malgré moi, à écrire dans ma chambre.

On t’a découvert dans À l’abordage de Guillaume Brac. Que t’a apporté cette expérience ?

S.C. : Beaucoup. Avec mes camarades, on sortait tout juste du Conservatoire, et d’un coup, on s’est retrouvé à tourner un long métrage. On avait fait du théâtre pendant trois ans, quasiment non-stop, avec beaucoup de projets, beaucoup d’intervenants. D’un coup, quelqu’un nous en a fait sortir. Je crois que 90% de scènes se passent à l’extérieur, c’est particulier. On nous a donné une sorte de formation ciné express, et en même temps, on n’avait pas le temps de se former. Il fallait justement donner, fournir une matière, c’était fou comme expérience. Guillaume travaille dans une forme d’ultra-réalisme, presque documentaire. On nous demandait de tout lâcher — les techniques, les automatismes — pour exister simplement devant la caméra. C’est une expérience fondatrice.

« À l’abordage »

Ça s’appelle le lâcher-prise. Est-ce que tous les projets le demandent ?

S.C. : Pas toujours au même degré. Chez Guillaume, c’était extrême : on était à l’os de ce qu’on est. L’équipe était très réduite. Sur d’autres tournages, avec des équipes nombreuses et beaucoup de caméras, il faut retrouver cette simplicité, ce calme qu’on a sur des projets plus petits, moins « industrialisés ». Ce qui est fascinant, c’est que sur un plateau, tout s’agite autour de toi, mais à l’instant où le mot “action” sort, tout disparaît. On ne voit plus que nous. Il faut alors se reconnecter à soi, comme un moine Shaolin (rires) !

Comment conçois-tu l’attente parfois longue entre deux projets ?

S.C. : C’est un milieu ultra-concurrentiel. On passe beaucoup de castings, on reçoit beaucoup plus de “non” que de “oui”. C’est comme vivre des déceptions amoureuses à répétition. Au début, tu crois que c’est toi le problème, que tu n’es pas “désirable”. Tu commences à t’attacher émotionnellement à certains projets, à certains rôles. Puis, tu comprends que le désir ne se contrôle pas, que ce n’est pas personnel. Si le désir n’est pas mutuel, ce n’est pas grave. Il faut apprendre à prendre de la distance, à vivre en dehors du cinéma, à faire des choses à côté. La vie ne s’arrête pas là. Moi, je vois des amis, j’adore la musique, je m’intéresse à d’autres choses. Si on ne se nourrit pas de la vie, on devient vite creux, vide. Ça me fait peur d’aller dans cette direction.

Est-ce que tu réfléchis néanmoins de temps en temps à cette notion d’envie, dans l’idée de travailler ou de te rapprocher de quelqu’un ?

S.C. : Quand je regarde mon parcours, il est très sujet à la sérendipité. Je ne cherche pas à susciter l’envie, le désir. Des fois, on se rencontre, des fois, on ne se rencontre pas. Je laisse les rencontres se faire naturellement. Quand on s’est rencontré avec Guillaume, j’ai senti qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans sa démarche, on a vécu une expérience humaine unique. J’essaie vraiment de rester dans mon chemin, de faire des choses qui me font plaisir et de ne pas dénaturer mon désir en me projetant dans des choses que, de toute façon, je ne contrôle pas.

« Météors »

Dans Météors d’Hubert Charuel, un film plutôt sombre et sensoriel, tu joues aux côtés de Paul Kircher et Idir Azougli. Vous êtes tous les trois très différents en termes de jeu, de gestuelle, de proposition. Comment avez-vous constitué votre petite troupe ?

S.C. : Hubert voulait des comédiens qui ne se ressemblent pas — ni dans le parcours de vie, ni dans la nature de jeu. On a dû trouver un équilibre entre nos solitudes et notre alchimie. Il ne fallait pas douter une seule seconde que c’étaient des amis d’enfance. On ne s’est pas rencontrés forcément dans le travail, mais vraiment en tant qu’êtres humains. On a vraiment créé des liens hors tournage. Avec Paul, on est allé voir Idir à Marseille, on a partagé des musiques, des soirées incroyables. Il y a quelque chose de très naturel entre nous, c’est impossible de forcer quoi que ce soit. Passer du temps avec eux m’a donné envie d’en passer encore plus avec eux. Pour toi, le film est sombre mais on a que des souvenirs hyper positifs, on s’est éclaté. Pour eux, le jeu, c’est : « action, coupez ». Et puis, il y a un autre jeu qui se tend, c’est celui de la vie. Ils ont toujours envie de s’amuser, quand ils courent dans les champs, je les regarde en attendant qu’ils reviennent (rires) !

Tu as évoqué en début d’entretien l’identité. Est-ce que tu as l’impression que les curseurs bougent en termes de risques, de jeux, d’histoires dans le cinéma français ?

S.C. : Je pense que oui. Pendant longtemps, il y a eu ce faux débat, cette fausse croyance qui disait que les comédiens et comédiennes noirs n’étaient pas assez formés, que les personnes issues de la « diversité » ne seraient que prises en casting sauvage, brut. J’y ai cru moi-même. Je connais des comédiens incroyables de 40-50 ans, qu’on n’a pas laissés jouer, qu’on a relégués au doublage d’acteurs américains. Ils n’ont pas eu accès aux rôles d’aujourd’hui. La plupart d’entre eux me disent que ma génération a de la chance car on nous offre de la place, on bénéficie d’un espace plus ouvert. C’est dommage car ça aurait dû exister depuis bien plus longtemps. Hubert Charuel, par exemple, a vu une centaine d’acteurs pour Météors, dont une majorité de blancs. Il m’a choisi non pas pour ma couleur, mais pour ce que je proposais du personnage de Tony. Je n’ai pas forcément envie qu’on me prenne pour ma couleur. Je suis un acteur, je sais ce que j’ai à offrir : qu’on me donne juste la possibilité de défendre ce que je suis. C’est ça, la vraie égalité.

Propos recueillis par Katia Bayer