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Le Voyage dans la lune de Georges Méliès par Serge Bromberg

Présenté en ouverture officielle du festival de Cannes avant le film de Woody Allen et en séance de rattrapage quelques jours plus tard grâce aux demandes insistantes des membres de la presse et des festivaliers, Le Voyage dans la lune de Georges Méliès a été projeté dans une version inédite, en couleurs et en musique. Le court métrage le plus célèbre du magicien français, premier film classé au patrimoine de l’UNESCO, montre une succession de tableaux en couleurs originales peintes à la main avec une musique additionnelle écrite par le groupe Air. Trois structures sont liées à cette restauration et à cette sauvegarde minutieuses : Lobster et les fondations Groupama Gan et Technicolor. Retour sur une résurrection miracle avec Serge Bromberg.

Comment avez-vous été mis en contact avec cette version colorée du Voyage dans la lune ?

En 1993, un anonyme a déposé à la Cinémathèque de Barcelone une collection de plus d’une centaine de boîtes des films des premiers temps dont on ne sait rien, puis, il a disparu. Il y a donc un vrai mystère sur cette copie, on ne sait pas d’où elle vient.

Saviez-vous qu’elle existait ?

Oui, bien sûr. Pratiquement tous les films de Méliès étaient proposés au coloriage. On savait qu’il y avait probablement eu des copies coloriées mais on ne savait pas le nombre exact et on ne le saura jamais. Quand Anton Jimenez, le conservateur de la Cinémathèque, a récupéré ces boîtes, il a rapidement constaté qu’il y avait une copie du Voyage dans la lune en couleur et que le film était complètement décomposé. Le film nitrate n’est pas pérenne, celui-là était totalement pétrifié. Les laboratoires lui ont dit que c’était impossible de récupérer le film.

En 1999, on s’est rencontré après la projection de L’Araignée d’or de Segundo de Chomón, un film perdu, en couleurs, que nous avions retrouvé et restauré. Anton Jimenez a souhaité m’acheter une copie. J’ai refusé de lui en vendre une, je lui ai proposé à la place un échange avec un de ses tirages en couleurs. Il n’avait rien de ce type mais il avait Le Voyage dans la lune de Méliès dont il m’a donné le nitrate. À la fin, il a souri et m’a dit : « Si vous réussissez à tirer dix photos de ce nitrate, vous êtes les rois du monde ! ». Effectivement, quand le nitrate est arrivé, l’idée d’en extraire une photo ressemblait à de la science-fiction.

Eric Lange, l’homme de l’ombre avec qui je travaille depuis longtemps, m’a dit qu’il fallait faire décomposer le film encore d’avantage pour qu’il devienne tout mou. Dans sa cave, il a installé un petit appareil photo et mis le film sous cloche avec un produit appelé le dessiccateur. On a attendu des mois. Tous les jours, Eric ouvrait la cloche et rien ne se passait. Un jour, pourtant, un petit morceau d’image s’est décollé, puis un deuxième, et un troisième. Au bout de deux bonnes années, un tableau trempait encore alors que les autres s’étaient décomposés et décollés entre temps. On avait pu tout photographier et sortir 95% du film avec les moyens de l’époque.

À ce moment-là, vous aviez retrouvé les couleurs d’origine du film ?

Absolument, elles étaient impeccables, mais avec plein de défauts. On comptait avoir deux ou trois images, et tout d’un coup, on s’est retrouvé avec 95% du film. Il devenait plausible de le restaurer sauf que les technologies 2K et les outils numériques n’existaient pas donc les données sont restées sur deux disques durs.

En 2008, le 2K est arrivé. On a été voir les prestataires qui nous disaient que ça allait coûter cher et qu’ils n’étaient pas en mesure de restaurer le film. On était au point zéro. Finalement, la phase moderne de la restauration a commencé en 2010 avec le risque pris conjointement entre Lobster et les deux fondations Groupama Gan et Technicolor qui ont payé plus d’un demi-million de dollars sans savoir si la restauration était possible et combien de temps elle allait prendre. Cela a en fait pris un an, avec huit personnes à plein temps à Technicolor, sur Sunset Boulevard à Hollywood, sous la direction de Tom Burton. Chaque semaine, on alternait avec des moments d’espoir et de désespoir.

Vous parlez de désespoir. Quand ce travail a-t-il commencé à prendre forme ?

Honnêtement, j’ai été désespéré pendant un bon moment, jusqu’au jour où Tom Burton a réussi la performance de mettre deux fichiers en parallèle : sur la droite, les images en noir et blanc et sur la gauche, les images en couleur correspondantes. Il avait une épine dorsale, un squelette, et il disposait les morceaux de chair à la bonne place. Il allait pouvoir reconstituer la chair manquante. Quand on a vu ça, on savait que ça allait demander un temps démentiel mais que c’était continu.

Les couleurs d’origine qui apparaissent dans le film offrent une toute nouvelle lecture du film. Que sait-on à leur sujet ?

La copie que nous possédons est une énigme parce qu’elle est issue d’une deuxième génération, d’un négatif de sauvegarde ou pirate, on ne le sait pas. Elle est à l’évidence espagnole puisque le drapeau français est colorié en rouge et jaune. Les perforations Edison montrent que c’est une copie qui date au maximum de 1905. Elle a été coloriée de l’époque où Méliès était au sommet de son succès. Le style de coloriage est tellement conforme et typique de ce que Méliès demandait et tellement complexe et achevé qu’il ne peut pas s’agir d’un coloriage fait à la va-vite par un exploitant qui possédait de la couleur.

Aujourd’hui, les animateurs doivent travailler à partir d’une charte graphique, respecter les teintes pour la conformité visuelle. Était-ce déjà le cas à l’époque ?

Très probablement, Madame Thuillier, une coloriste possédant un atelier à Paris, avait déterminé avec Méliès les chartes de couleur sur chaque film et chaque tableau. Quand Méliès envoyait un film au coloriage, les colorieuses devaient s’adapter à la charte déterminée. Il est clair qu’il ne supervisait pas le coloriage après-coup mais que l’atelier le faisait.

Savez-vous quels autres films ont été déposés par cet anonyme espagnol ?

Il y avait quatre films apparemment coloriés par un autre atelier et beaucoup moins intéressants.

30 copies de ce Voyage vont être données aux 30 grandes Cinémathèques du monde entier. Faire circuler ce film, est-ce une façon d’essayer de toucher ce donateur ?

Cela s’est passé il y a 18 ans. Je ne sais pas si il est encore vivant. Si il assiste à une projection, on ne saura même pas qu’il sera là ! Anton Jimenez est décédé il y a deux ans. Il n’a vu le film ni terminé ni commencé. Je lui avais promis que le nom de la Cinémathèque de Barcelone apparaîtrait sur le générique. C’est le cas, il également remercié à la fin. Sans lui, le film n’existerait plus, il aurait terminé dans une poubelle.

Vous venez de retrouver une partition originale composée pour le Voyage que personne ne connaissait. Est-ce que ce n’est pas ce morceau qui devrait accompagner le film ?

En 1903, un Anglais, Ezra Read a effectivement composé un morceau, The Trip to the Moon, qui correspond tableau pour tableau au film de Méliès. Ezra Read connaissait probablement Méliès car celui-ci était parti en Angleterre faire ses premières armes et avait même acheté sa caméra à un Anglais, Robert William Paul, étant donné que les frères Lumière ne voulaient pas lui en vendre une. Il est donc possible qu’il ait demandé à son camarade Read, un compositeur assez doué et très reconnu à l’époque, de faire une musique pour son film.

Ceci dit, Méliès n’a jamais exigé aucune musique en particulier lors de l’édition de ses catalogues et la vente de ses films. Chacun était libre de mettre la musique qu’il voulait, ce qui légitime d’une certaine manière notre entreprise de combiner un film de 1902 et une musique de 2011 et d’en faire un objet cinématographique qui traverse les siècles pour être finalement un objet du présent qui brille dans les yeux de celui qui le regarde.

Vous continuez à accompagner les films muets au piano tout en donnant aussi accès aux images à d’autres personnes, comme à Air, qui livrent leur propre interprétation, le temps d’un ciné-concert. Pourquoi ?

C’est leur regard. On me dit qu’il faut passer la musique d’époque, mais depuis, il y a eu Darius Milhaud, David Bowie, Les Beatles, AC/DC, Michael Jackson. Quelque part, les gens ne connaissent plus les musiques de l’époque, il faut les prendre par la main et la musique est un passeport. Je ne dis pas que c’est le passeport absolu mais c’est un moyen pour que le film circule dans le monde entier et voyage vers le jeune public. On m’a demandé de signer pour l’exclusivité de la musique de Air sur le film, j’ai refusé. Le film doit être montré avec n’importe quelle musique, celle que les gens auront choisie.

Vous avez l’impression que les jeunes n’arrivent pas à accéder au film original, sans musique et en noir et blanc ?

Ils ne s’y retrouvent pas. À la limite, j’ai envie que ce film se retrouve dans les boîtes de nuit, que les jeunes dansent sur Air et qu’à la fin, ils se disent : « Mais c’est quoi, ça ? Méliès ? Mais c’est quoi ? ». J’ai envie qu’ils se lâchent et qu’ils s’initient à un moment donné à son univers.

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : Georges Méliès : la cinémagie des premiers temps

Ce n’est rien de Nicolas Roy

Ce n’est rien du canadien Nicolas Roy fait partie des neuf films retenus en compétition officielle à Cannes, cette année. Portant sur un sujet plus que difficile, le viol d’une petite fille, le film est centré sur le ressenti du père, Michel, joué par un Martin Dubreuil tout en force et en fragilité.

Nicolas Roy, quatre courts métrages à son actif, revient au cinéma avec une histoire de drame, traversé par des thèmes qui lui sont chers (la famille, la désolation ambiante, l’isolement et la mort), qu’il continue à interroger de film en film.

Son précédent court, Jour sans joie, présenté notamment à Locarno, suivait le voyage en voiture d’un homme (Martin Dubreuil déjà) se rendant aux funérailles de sa mère en compagnie de sa femme. La noirceur de cette histoire, la tension provoquée par l’accident de voiture et l’économie de parole, très présentes dans ce film, se retrouvent intensément dans Ce n’est rien.

Au début du film, Michel accompagne sa fille Marie chez le médecin. Celui-ci demande au père après avoir auscultée la fille : « Tu ne sais pas avec qui elle était ? « . Le père répond non. Puis, sort cette phrase fatidique : « Il ne s’est rien passé ». A partir de là, la douleur du père fait écho au mutisme de l’enfant. Ils ont en commun le silence et l’isolement, toute parole et tout contact étant impossibles vu les circonstances. L’homme, dans sa souffrance, se heurte à l’incompréhension de sa mère et à la disparition mystérieuse de son père. Parti à sa recherche, il hurle seul dans sa voiture, frappe violemment le volant, et dégaine une arme. Il n’est plus le même. D’ailleurs, comment pourrait-il encore l’être ?

Ce n’est rien dresse le portrait d’un homme dont la vie bascule le jour où il découvre que sa fille a été victime d’une agression sexuelle. En proie tour à tour au chagrin, au déni et à la rage, il s’embarque pour un voyage impulsif, dans un désir de vengeance, préférant régler seul les problèmes familiaux, sans aide extérieure, quelque soit l’issue de sa décision.

Nicolas Roy laisse ses personnages s’exprimer peu, comme à son habitude. Seuls leurs ressentis, leurs regards, leurs silences, et leurs choix, comptent, d’autant plus que le sujet qu’ils évitent de mentionner est tabou. Du début à la fin du film, la tension est palpable, que ce soit sur le siège arrière, aux côtés de Marie, dans le cabinet du médecin, au contact de la grand-mère ou lors de la traque du pédophile présumé. Des coupes entre les plans et un montage dynamique complètent cette tranche de vie sombre, à vif dans laquelle le spectateur se retrouve confronté, une fois n’est pas coutume, à une émotion étrange, sans pareille liée à la gravité du sujet et à la sobriété du traitement. Ce n’est rien ? C’est déjà beaucoup.

Katia Bayer

Article associé : l’interview de Nicolas Roy

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C comme Ce n’est rien

Fiche technique

Synopsis : Michel s’occupe seul de sa fille Marie. Aujourd’hui, leur vie monotone tourne au drame.

Genre : Fiction

Pays : Canada

Durée : 14’30 »

Année : 2011

Réalisation : Nicolas Roy

Image : Mathieu Laverdière

Son : Dominique Chartrand, Olivier Calvert

Musique : Thomas Augustin

Montage : Nicolas Roy

Interprétation : Martin Dubreuil, Eloise Bisson, Danielle Fichaud, Jean-Joseph Tremblay, Aline White

Production : Voyous Films

Articles associés : la critique du film, l’interview de Nicolas Roy

SHORT SCREENS #7 : Le court métrage sur grand écran

Septième édition de Short Screens, projections mensuelles de courts métrages en salle de cinéma, avec une séance de films éclectiques et atypiques, une programmation d’aujourd’hui et d’hier. Rendez-vous le 26 mai à 19h30 à l’Actor’s Studio, à Bruxelles.

Au programme :

« Domino » de Sandy Claes (Animation, Belgique, 2007, 2′)

– « Sirène de Lune » de Psyché Piras (Fiction, Belgique, 2007, 15′)

– « Tussilago » de Jonas Odell (Documentaire/Animation, Suède, 2010, 15′) : Prix Format Court au Festival Anima 2011 !

– « Mademoiselle Mantre  » de Cécile Cozzolino (Fiction, France, 8’55 »)

– « Tao m’a dit » de Léo Médard (Documentaire, Belgique, 2010, 18′)

« The Corridor » de Sarah Vanagt (Documentaire, Belgique, 2010, 7′)

– « Songes d’une femme de ménage »  de Banu Akseki (Fiction, Belgique, 2007, 15′)

Un projet à l’initiative de l’asbl Artatouille, Format Court et Nuit&Jour.

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J comme Junior

Fiche technique

Synopsis : Justine, dite Junior, 13 ans, des boutons et un sens de l’humour bien à elle, est un garçon manqué un brin misogyne. Alors qu’on lui a diagnostiqué une gastroentérite fulgurante, le corps de Junior devient le théâtre d’une métamorphose étrange…

Genre : Fiction

Durée : 21’30’’

Pays : France

Année : 2011

Réalisation : Julia Ducournau

Scénario : Julia Ducournau

Image : Claudine Natkin

Son : Antoine Corbin, Bruno Reiland, Ivan Gariel

Montage : Jean-Christophe Bouzy

Décor : Pascal Regbi, Isabelle Voisin

Musique : Mathieu Gauriat

Interprétation : Garance Marillier, Aude Briant, Yacine N’Diaye, Virgil Leclaire, Raphael Mingau Lopes, Louis Dussol

Production : Kazak Productions

Article associé : la critique du film

Junior de Julia Ducornau

L’adolescence, c’est l’âge des premières cigarettes, de l’affirmation de sa relative indépendance auprès des parents, des premiers émois,… C’est un chantier de réaménagement intérieur, mais aussi de l’apparence. Une étape majeure dans la vie qui ouvre un nouveau champ de possibles. Un sujet développé dans nombres de réalisations et qui ne laisse a priori que peu de surprises. Et pourtant…

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« Junior », projeté cette année à la Semaine de la Critique et lauréat du Prix du petit rail d’or, offre une vision parfaitement inédite, tel un conte initiatique, où l’héroïne disgracieuse sort peu à peu de l’état de l’adolescence. La mutation est ici prise au mot et c’est dans l’absolu qu’elle s’y révèle. Déployé au travers d’une métaphore forte, ce passage naturel et inhérent à tout à chacun prend alors la forme d’un événement étrange, inquiétant, presque surnaturel. De ce cycle humain, la réalisatrice propose en effet une figure peu lisse, dans une mise en scène inattendue aux frontières du fantastique. Un choix résolument audacieux pour mieux rendre visibles, bien en surface, les doutes et les craintes jusqu’au rejet de grandir.

Laisser naître la féminité en soi n’est pas chose évidente, ça l’est d’autant plus lorsqu’on est davantage disposé à renier toute coquetterie, à agir et à parler comme un garçon manqué. Lunettes énormes, vêtements informes, cheveux gras, et gouaille : Justine, dite Junior, n’a décidément rien d’une fille modèle. Comme sa « métamorphose » se double également du changement du rapport à l’autre, cela crée inexorablement un malaise dans ces relations. Jeune fille devenant femme, Junior  doit désormais définir sa nouvelle identité face à l’autre sexe.

En cela, la construction du court métrage de Julia Ducornau est habile, mettant peu à peu en place l’évolution du personnage et les troubles qui en sont la résultante. L’usage de scènes crues, tout en oscillant avec le suggestif, permet à son auteur de s’affranchir de toute étiquette du genre, tel un ovni cinématographique. La réalisatrice joue intelligemment avec la dimension symbolique de ce rite de passage, et réussit à en souligner ainsi son caractère mystérieux et marquant. Car finalement quitter l’âge ingrat, c’est bel et bien sortir de sa carapace et en définitive faire peau neuve.

Amandine Fournier

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Ann Sirot et Raphaël Balboni : inventeurs d’univers décalés

Sirot-Balboni, le nom sonne comme un remède à la morosité ambiante et pour cause, à en juger leur dernier film qui revisite avec beaucoup d’humour le conte du “Petit chaperon rouge”. Sélectionné en compétition nationale au Festival du court métrage de Bruxelles, « La Version du loup » a reçu une Mention Spéciale pour le Prix Be TV. Rencontre avec le couple qui subit les influences positives de Gilliam, Fellini, Greenaway ou encore Abel et Gordon.

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En venant de deux milieux artistiques différents, le cinéma pour toi Raphaël et le théâtre pour toi Ann, comment vous est venue l’envie de collaborer?

Ann: On s’est rencontrés sur des travaux qu’on avait faits chacun de notre côté. Raphaël m’a fait voir son travail de fin d’études “Les Habitants” et comme à cette époque-là, j’étais en train de suivre une formation d’écriture dramatique, je lui ai fait lire « L’oeil tambour”, une pièce que j’avais écrite.

Raphaël: En lisant la pièce d’Ann, je me suis tout de suite dit qu’il fallait l’adapter au cinéma. C’est d’ailleurs de cela que notre deuxième court métrage “Juste la lettre T” a été inspiré.

On vous décrit facilement comme amateurs de fables et de mythologies ordinaires. Pourquoi cet intérêt pour les univers décalés?

Ann: Je sais que ce qui nous intéresse là-dedans, c’est de traiter des choses banales, de traiter des situations que l’on peut traverser dans la vie réelle et de les enrober d’une atmosphère particulière.

Concrètement, comment travaillez-vous?

Raphaël: Ann écrit le scénario et moi j’en suis simplement le lecteur. Je suis le travail depuis le début, on en discute. On travaille assez séparément, finalement puisqu’Ann écrit de son côté. Pour la réalisation, on fait tout à deux. Après, c’est vrai qu’Ann est vraiment la garante, elle est un peu la colonne vertébrale des films parce qu’elle a écrit l’histoire. Par exemple, elle saura tout de suite quelle affiche il faudrait mettre dans tel décor. Moi, j’interviens davantage au niveau du découpage et au niveau du rythme.

Ann: Ce qui est intéressant dans le fait de travailler à deux c’est qu’on ne veut surtout pas être dans une logique de compromis, mais plutôt être dans une logique de plus de précision, plus d’exigence car il est plus difficile de convaincre deux personnes qu’une seule. Ce qui est bien quand on est deux c’est qu’on est déjà un petit public.

Raphaël: Mais ce problème de compromis arrive plus souvent au montage, en fait. En ce qui concerne le scénario et la préparation, on tombe facilement d’accord.

bande annonce « Dernière Partie » from Ann SIROT & Raphaël BALBONI on Vimeo.

Si on regarde vos trois films communs “Dernière Partie”, “Juste la lettre T” et “La Version du loup”, on constate que la musique a beaucoup d’importance. Au-delà d’illustrer, elle rythme l’action et la narration. Vous mettez en valeur des univers sonores qui font partie intégrante du récit.

Ann: Oui, c’est très important. Pour nous la musique est là pour nous aider à soutenir un univers. Par exemple dans “Juste la Lettre T”, on tenait vraiment à cette musique très mathématique de Bach. Parce qu’on est dans un monde un peu post-apocalyptique, devenu très codé, avec peu de ressources, un monde où l’on doit vivre dans une grande promiscuité. On voulait vraiment une musique très réglée et très sobre.

Raphaël: Cela permet de donner le ton aussi. Sur “Dernière partie”, c’est un peu différent car la musique vient très tard et vient plus comme accompagnement rythmique de la montée de cette partie éclatée de la fin. Mais dans “Juste la lettre T” et dans “La Version du loup”, la musique donne le ton.

Ann: En fait dans “La Version du loup”, cela donne la bonne distance au spectateur. C’est très intéressant car vu que c’est une adaptation du “Chaperon rouge” et que nous, on rigole avec ce conte, on voulait vraiment que le public fasse partie de cette blague et la musique de Django Reinhardt permet assez efficacement de mettre le spectateur à la bonne place. Dès les premières notes, on comprend un petit peu l’état dans lequel il faut regarder le film.

bande annonce « La Version du Loup » from Ann SIROT & Raphaël BALBONI on Vimeo.

Avec ce film, vous offrez quelque chose de beaucoup plus léger que ce que vous avez fait jusqu’à présent. Pourquoi?

Ann: Le projet est né d’une envie pressante de tourner. En attendant que “Fable Domestique”, notre prochain film, se fasse, on voulait absolument tourner quelque chose de différent.

Raphaël: “Dernière partie” aussi, on l’a fait parce qu’on ne voulait pas attendre que “Juste la letter T” soit terminé. “La Version du loup”, c’est pareil. Ce sont deux courts métrages faits avec très peu de moyens.

Ann: Oui, Dernière partie” était vraiment une espèce d’expérience, on est partis sans scénario, avec juste des balises et ensuite on écrivait les scènes sur place, pendant le tournage, c’est une expérience de formule alternative.

Raphaël: Il y a aussi le fait que l’on vienne de deux milieux différents. On a confronté un peu nos façons de travailler et j’ai été vraiment étonné de voir que sur mon film de fin d’études, “Les Habitants”, je me suis retrouvé à voir mes comédiens 2X 2h alors qu’An travaillait dans une Compagnie où il y a peut-être 3 mois de création où les comédiens et le metteur en scène se voient tous les jours. C’est centré différemment, au théâtre, les comédiens participent beaucoup plus. Et là, on s’est inspirés de cette façon de faire, on avait un lieu donné, des comédiens donnés, on avait une trame et on a construit petit à petit. C’est une expérience qui reste limite car on s’est retrouvés sur le tournage sans avoir la fin du film.

Ann: C’était une expérience vraiment intéressante qui nous a montré aussi que cette façon de faire n’était pas vraiment adaptée au cinéma.

Justement, dans la “Version du loup” particulièrement, on remarque ce mélange de théâtre et cinéma ce qui en fait un produit un peu hybride.

Raphaël: Oui, tout à fait. D’ailleurs les coulisses que l’on voit sont clairement des coulisses de théâtre. Le comédien qui se change seul par exemple, c’est aussi quelque chose qui au cinéma n’existe pas vraiment, c’est très théâtral.

Etait-ce pour rester dans le ton burlesque du film?

Ann: En fait, moi, ce qui m’intéressait dans l’histoire c’est que le loup est un personnage qui se déguise, qui fait semblant. Je trouvais cela assez fascinant. Du coup, on se disait que si ce personnage était un comédien, il fallait transformer l’histoire car on voulait que les deux fassent semblant. Et forcément, vu que les comédiens changent de costumes eux-mêmes, on trouvait intéressant d’utiliser des coulisses.

Et pourquoi ce conte plus qu’un autre?

Ann: Par rapport au personnage du loup notamment mais aussi parce qu’on voulait partir d’une histoire que tout le monde connaissait et comprenait car ce que l’on nous reprochait souvent c’était justement de n’être pas assez compréhensible dans ce que l’on faisait. Inutile de dire qu’avec “Le Petit chaperon rouge” on était certains d’être compris.

bande-annonce « Juste la Lettre T » from Ann SIROT & Raphaël BALBONI on Vimeo.

Dans le film, on revoit avec plaisir Jean-Jacques Rausin aperçu dans “Juste la lettre T” en même temps que l’on découvre la pétillante Ana Cembrero Coca. Ce sont des choix de casting?

Raphaël: Pas vraiment. En fait l’idée dé départ du film était de faire un troc de talents entre nous deux et un autre couple d’artistes, Ana (le chaperon) et Jorge (le chef-opérateur). Ils font des films de danse, elle est danseuse-chorégraphe, réalisatrice et lui est chef opérateur, réalisateur. Le troc consistait à partir à quatre quelque part et à réussir à faire deux films, chacun travaillant pour l’autre. Donc “La Version du loup” a été écrit en fonction d’Ana qui allait jouer le chaperon. Après, pour le loup, le choix de Jean-Jacques Rausin s’est vite présenté à nous vu qu’on l’avait déjà vu jouer.

En parlant des comédiens, Ann, dans “Dernière partie” tu joues mais tu n’as plus joué depuis. Est-ce un hasard ou une volonté?

Ann: C’est une volonté, parce que c’est assez compliqué d’être à la fois devant et derrière la caméra. Je sais qu’il y a pas mal de gens qui le font mais moi, je n’aime pas trop. J’ai joué une période mais le jeu était vraiment une transition vers l’écriture et vers la réalisation. Aujourd’hui, je sais que je me sens bien plus à ma place derrière la caméra que devant.

Quelques mots sur “Fable domestique” votre prochain film?

Ann: Cela se passe dans une maison, dans un univers onirique et métaphorique. C’est un voyage à travers le sentiment de jalousie. L’idée était de partir de quelque chose de banal, quelque chose que tout le monde a déjà vécu. Partir d’une réalité psychologique et ensuite de la traiter à l’aide d’une métaphore.

Raphaël: Pour ce film, ce qui est intéressant c’est que c’est un casting de gens qu’on ne connaît pas du tout. On tourne cet été. On est en repérage.

Propos recueillis par Marie Bergeret

Consulter les fiches techniques de  « La Version du loup », de « Juste la lettre T » et de « Dernière partie »

Article associé : la critique de « Juste la lettre T » et la critique de « La Version du loup »

D comme Dernière partie

Fiche technique

Synopsis : Ingrid, jeune archéologue appelée par le département pour effectuer une investigation dans une chapelle située sur un domaine privé, débarque dans un espace hors du monde. Les deux autochtones coexistent dans une relation ambiguë et suivant des codes compris d’eux seuls. La présence d’Ingrid dans cet univers jusqu’ici préservé, va peu à peu pervertir le jeu de Redwann et Lise, jusqu’à le rendre impossible.

Réalisation : Ann Sirot, Raphaël Balboni

Scénario : Ann Sirot, Raphaël Balboni

Genre : Fiction

Durée : 15′

Année : 2008

Pays : Belgique

Image : Stéphane Boissier

Son : Arnaud Calvar

Montage : Nicolas Rumpl

Montage son : Julien Mizac

Mixage : Julien Mizac

Musique : Benoît Fromentin

Continuité : Aurélia Balboni

Interprétation : Cécile Cozzolino, Ann Sirot, Alfredo Fernandez Atienza

Production : AJC !

Article associé : l’interview d’Ann Sirot et de Raphaël Balboni

Cannes 2011, la Palme d’or et le Prix du Jury

Ce soir, le palmarès du 64ème festival de Cannes a fait connaître ses lauréats du court métrage, parmi les 9 films retenus en compétition officielle. Voici les deux lauréats.

Palme d’or : Cross réalisé par Maryna Vroda (France, Ukraine)

Synopsis : Un garçon est forcé à courir, puis court de lui même, puis regarde un autre courir.

Prix du Jury : Badpakje 46 (Maillot De Bain 46) réalisé par Wannes Destoop (Belgique)

Synopsis : Chantal, une fille potelée de douze ans, peine à trouver sa voie dans la vie. Elle n’a pas beaucoup d’amis et à la maison seul son beau-père lui apporte un peu de réconfort comme elle ne s’entend pas avec sa mère et son beau-frère. Ce n’est qu’à la piscine locale, où elle s’entraîne de manière intensive, qu’elle se sent vraiment bien. Mais quand elle a besoin de nouvelles lunettes protectrices, tout ne se passe comme prévu et elle met tout en oeuvre pour les obtenir.

Der Wechselbalg de Maria Steinmetz

Ce film n’a pas suffisamment retenu l’attention de Michel Gondry et de ses acolytes mais il nous a tapés dans le bon œil. Présenté à la Cinéfondation, Der Wechselbalg (L’Echange) de Maria Steinmetz est un conte animé cruel et visuel, investi par les trolls et les représentations médiévales et religieuses.

Un homme et une femme chevauchent les plaines nordiques, tenant un bébé dans leurs bras. Un grand troll croisant leur chemin délaisse sa propre progéniture et enlève l’humain emmitouflé dans ses couches. Son petit troll échoue quant à lui dans les bras du couple, la femme le prenant en affection et en substitut de sa propre chair. En rentrant dans leur village, ils se heurtent au rejet et à la haine des habitants, considérant le troll comme une incarnation du diable. Peu à peu, l’homme, en proie au chagrin et à la culpabilité, se met à se détacher de son épouse et à rejeter son petit troll alors que la femme voit redoubler son instinct maternel.

Der Wechselbalg s’inspire d’un récit (“L’Echange’) issu du recueil Des Trolls et des Hommes de l’écrivain suédois Selma Lagerlöf portant sur un échange à la naissance entre humains et trolls, sur fond d’intolérance et de superstitions populaires que la réalisatrice, diplômée en animation à la HFF “Konrad Wolf”, aimait lire enfant et rêvait d’adapter pendant sa formation.

Avec son film de fin d’études, elle concrétise cette idée chère tout en s’autorisant une réelle liberté. L’histoire de Lagerlöf n’était qu’écrite, Steinmetz la fait gagner en intensité de différentes manières. Au niveau visuel déjà, plusieurs trouvailles bien amenées déjouent nos attentes de spectateurs blasés : le graphisme, épuré, est sidérant, les visages et les corps des personnages sont médiévaux à souhait, les icônes religieuses délaissent les églises et les manuels le temps d’un film, les reproches deviennent typographies et indécollables, à l’image d’un point d’interrogation refusant de quitter le pied de la femme.

Vers la fin du récit et du film, l’homme retrouve son enfant naturel qui se met à lui raconter la vie qu’il a vécue. Ses expériences sont semblables à celles de l’enfant troll : le dédain et les tentatives d’assassinat du père, le secours de la mère, la proximité avec le feu. Pour illustrer cette similarité, Maria Steinmetz crée une construction en miroir, sur deux niveaux, accompagnant l’évolution du temps par un travelling latéral. Par la même occasion, elle nous renvoie au fait que malgré nos différences, nous sommes tous les mêmes. Et puis, son histoire reprend le dessus. Comme il s’agit d’un conte, tout rentre dans l’ordre et les familles se recomposent. Tout est bien qui finit bien, merci pour votre attention, au revoir et à la prochaine. Minute, papillon. L’espace d’un film, un sujet original, un esthétisme différent et un plaidoyer pour l’amour, la tolérance et la différence se donnent la main. On en redemande tant on est sous le charme.

Katia Bayer

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W comme Der Wechselbalg

Fiche technique

Synopsis : Une adaptation cinématographique de l’histoire de Selma Lagerlöf sur un couple marié dont l’enfant a été remplacé par un petit troll.

Réalisation : Maria Steinmetz

Pays : Allemagne

Genre : Animation

Année : 2011

Durée : 8’20

Scénario : Maria Steinmetz

Musique : Felix Raffel

Montage : Maryna Schuklina

Son : Jan Paul Rischer, Peter Seelbach, Martin Steyer

Voix : Margarita Breitkreiz, Tony De Maeyer, Julia Grauberger, Christian Hilger

Animation : Maria Steinmetz

Production : HFF Konrad Wolf

Article associé : la critique du film

Michel Gondry et son jury ont décerné les prix de la Cinéfondation

Le Jury de la Cinéfondation et des courts métrages, présidé par Michel Gondry et composé de Julie Gayet, Jessica Hausner, Corneliu Porumboiu et João Pedro Rodrigues, a décerné vendredi les prix de la Cinéfondation lors d’une cérémonie salle Buñuel avant la projection des films primés.

Le programme comprenait cette année 16 films d’étudiants en cinéma venus d’Asie, d’Amérique et d’Europe, sélectionnés parmi près de 1 600 candidats.

Premier Prix : Der Brief (La lettre) réalisé par Doroteya Droumeva – dffb, Allemagne

Synopsis : Un jour Maja découvre qu’elle est enceinte. Le film explore la situation selon son point de vue, nous faisant assister au moment où elle tente de déchiffrer ce qui lui arrive. Maja écrit alors une lettre mystérieuse…

Deuxième Prix : Drari réalisé par Kamal Lazraq – La Fémis, France

Synopsis : Casablanca, Ghali et Mohammed. Chronique d’une amitié entre deux jeunes hommes issus de milieux sociaux diamétralement opposés.

Troisième Prix : Ya-Gan-Bi-Hang réalisé par Son Tae-gyum – Chung-Ang University, Corée du Sud

Synopsis : Un garçon qui n’a d’autre famille que son frère aîné couche avec un homme pour de l’argent. À court d’espèces, l’homme suggère une nouvelle rencontre pour le lendemain et lui demande son numéro de téléphone. Mais le portable du garçon est confisqué par son frère qui refuse de le rendre.

Les films primés reçoivent une dotation de 15 000 € pour le premier prix, 11 250 € pour le deuxième et 7 500 € pour le troisième.

50ème Semaine de la Critique, le palmarès au niveau court

Grand Prix Canal+ du court métrage : BLUE de Stephan Kang (Nouvelle-Zélande)

Synopsis : Autrefois, BLUE était une mascotte en peluche pour enfants à la télé. Aujourd’hui, il est serveur dans un restaurant asiatique et essaie de garder son travail. Il sourit tout le temps quand il sert ses clients. Parfois des gens le reconnaissent, mais c’est rare. Un jour il reçoit une mauvaise nouvelle.

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Prix Découverte Kodak du court métrage : Dimanches de Valéry Rosier (Belgique)

Synopsis : Les dimanches et l’homme face au temps qui passe. Le temps libre qu’on tente de remplir à tout prix. Que l’on observe passer, avec rire ou avec ennui.

Jury : Jerzy Skolimowski (Président), Gitanjali Rao (réalisatrice, Inde), Àlvaro Brechner (réalisateur, Uruguay) Sylvie Pras (Responsable des Cinémas du Centre Pompidou, France) et Huh Moonyung (programmateur au Festival international du Film de Busan, Corée du Sud).

Mention spéciale : Alexis Ivanovitch vous êtes mon héros de Guillaume Gouix (France)

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Synopsis : Alex et Cerise s’aiment d’un amour joyeux. Un après-midi, autour d’un verre en terrasse, Alex est agressé devant Cerise, et la peur l’empêche de réagir. Alors que Cerise fait de cette histoire une simple anecdote, Alex la vit comme une réelle humiliation.
Et si son amour-propre le faisait passer à côté du bonheur ?

Jury : Laurent Heynemann, Gérard Krawczyk, Christine Laurent, Benjamin Legrand et Bertrand Tavernier, cinéastes de la SACD.

Le Petit Rail d’or décerné à « Junior » de Julia Ducournau

Décerné depuis 1995 par l’Association des Cheminots Cinéphiles qui assiste aux projections de la Semaine de la Critique, le Rail d’or a décerné ses prix cannois 2011 à Las Acacias, film argentin et espagnol de Pablo Giorgelli (Grand Rail d’or), et à Junior, court-métrage français de Julia Ducournau (Petit Rail d’or), récompensés parmi les sept films et dix courts métrages de la section parallèle du festival de Cannes.

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Synopsis : Justine, dite Junior, 13 ans, des boutons et un sens de l’humour bien à elle, est un garçon manqué un brin misogyne. Alors qu’on lui a diagnostiqué une gastroentérite fulgurante, le corps de Junior devient le théâtre d’une métamorphose étrange…

W comme The Wind is Blowing on My Street

Fiche technique

Synopsis : Le vent souffle, la porte se ferme et une jeune femme à Téhéran ne peut plus rentrer chez elle.

Pays : Iran, Etats-Unis

Année : 2010

Genre : Fiction

Durée : 15’59

Réalisation : Saba Riazi

Scénario : Saba Riazi

Image : Tooraj Aslani

Son : Saba Riazi

Musique pré-existante : Lhasa de Sela , Namjoo Mohsen

Montage : Saba Riazi

Interprète : Anonyme, Rahman Houshyar

Article associé : la critique du film

The Wind is Blowing on My Street de Saba Riazi

Avec son film de deuxième année, Saba Riazi, étudiante à la NYU, dessine un portrait attachant et léger sur l’austérité des mœurs en Iran et ce faisant, pose un regard sensible sur la condition de la femme, la dualité traditions/modernité et la place de la jeune génération « informée » dans le contexte d’une nation marquée par le conservatisme.

« The Wind is blowing on My Street » se base sur une prémisse simple : la rencontre entre une jeune fille qui se retrouve sans voile dans la rue (une faute bien plus grave que fumer une cigarette en public) et son jeune voisin qui lui tient compagnie pendant tout ce temps. Au cours du film, le récit se balade entre deux aspects de la jeunesse iranienne actuelle : d’une part, la fuite des cerveaux et l’envie de partir, d’autre part, le désir de rester, tout en étant conscient de ce que la société impose.

Bien loin de s’attarder sur les éléments politiques qui découleraient forcément de cette thématique, la réalisatrice les frôle seulement et concentre son scénario plutôt sur la communication entre les deux personnages, sur un échange de sensibilités et de points de vue non pas contrastants mais complémentaires. S’ajoute à ceci un jeu d’acteur frais et naturel, et le résultat est un court métrage très digeste, sans prétention sociologique aucune, qui réussit tout de même à provoquer une réflexion complexe sur la manière parfois unidimensionnelle dont le monde islamique est perçu et représenté : une démarche d’autant plus pertinente dans le contexte de « l’Insurrection verte » lors de laquelle ce film a été réalisé.

Adi Chesson

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M comme Music for one Apartment and six Drummers

Fiche technique

Synopsis : Six musiciens profitent du départ d’un couple de personnes âgées pour investir leur appartement et donner à partir de simples objets, un concert.

Réalisation : Ola Simonsson, Johannes Starjne Nilsson

Scénario : Ola Simonsson, Johannes Starjne Nilsson

Genre : Fiction

Durée : 10′

Année : 2002

Pays : Suède

Image : Johannes Starjne Nilsson, Charlotta Tengroth et Robert Blom

Son : Hakon Gapestad

Montage : Johannes Starjne Nilsson, Ola Simonsson

Musique : Ola Simonsson, Magnus Borjeson

Interprétation : Johannes Björk, Magnus Borjeson, Marcus Haraldson, Barbro Gustafson Löfgren.

Production : Kostr-Film

Article associé : la critique du film

Music For One Apartment And Six Drummers de Ola Simonsson et Johannes Starjne Nilsson

Pièces musicales

Depuis 1992, deux enfants terribles suédois, Ola Simonsson et Johannes Starjne Nilsson, commettent des « attentats » filmiques. A quarante ans passés, les deux amis (qui se connaissent depuis l’enfance) n’en ont visiblement pas fini de jouer les sales gosses joyeux. « Music for One Apartment and Six Drummers », signé par ces trublions nordiques en 2002, est désormais devenu un classique du court métrage.

Tout commence comme dans un film de Tarantino… Dans une bagnole rouge, six personnages en quête d’un mauvais coup attendent. Tic tac. Ça ne rigole pas du tout, et pourtant ça nous fait déjà rigoler. Ces six là, il faut bien le dire, ont ce que l’on appelle des « gueules ».

Alors que l’on s’attend tout naturellement à un casse en bonne et due forme dès que les petits bourgeois sortent de chez eux pour promener chien-chien, les « truands », imperturbables commencent à investir chacune des pièces de l’appartement pour… battre la mesure. Nos truands ne sont en réalité rien d’autre, mais c’est déjà beaucoup, que six batteurs déjantés bien décidés à se servir de tout ce qui leur passe sous la main pour faire un joli et mélodique boucan. Aspirateur et mixer, brosse à dents et brosse à chiottes, tiroirs et miroirs, rien n’est laissé au hasard. Au programme, quatre pièces musicales : Rondo culinaire, Fantaisie pour salle de bains, concerto pour ensemble de chambre, boléro de salon.

Entre thriller anarchique et expérimental-feel-good-movie, Music for One Apartment fait évidemment la part belle au son. Le travail sur le montage sonore sublime les compositions délirantes et leur donne une justesse mélodique exceptionnelle. Mais le soin apporté à l’image n’est pas non plus en reste. Et c’est là, la géniale idée de cette folle entreprise que d’être tout à la fois un petit joyau pour les oreilles et pour les yeux : mise en scène dynamique, cadres audacieux et, on l’a dit, présences charismatiques de ces percussionnistes hors du commun prenant leur intervention très très au sérieux.

Cette opération de braquage acoustique de 10 minutes a donné naissance, il y a peu (2010), à une opération de terrorisme acoustique de grande envergure avec Sound of Noise, le premier long métrage de nos Suédois allumés. Une semblable brutalité sonore, il est vrai qu’on en redemandait, voilà qui est fait. A bon entendeur…

Sarah Pialeprat

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La Version du loup d’Ann Sirot et Raphaël Balboni

« Tire la chevillette et la bobinette cherra »

On connaissait déjà le penchant du tandem Sirot-Balboni pour l’étrange et le décalé. Mais si l’univers des deux artistes s’engouffrait dans les méandres d’un psychologisme angoissant dans « Dernière partie » et « Juste la lettre T », avec « La Version du loup », sélectionné en compétition nationale au Festival du court métrage de Bruxelles où il a remporté une Mention spéciale Prix BeTV, le ton change radicalement. Le film revisite joyeusement le célébrissime conte du « Petit chaperon rouge ».

On a tous plus ou moins grandi avec l’histoire du « Petit Chaperon rouge » comme livre de chevet. Ann Sirot et Raphaël Balboni le savent très bien et s’en amusent. Il existe d’innombrables adaptations du conte, certaines plus coquines que d’autres mais aucune ne semble vouloir donner la parole au loup. C’est que cet être velu à la langue pendante, aux dents aiguisées et capable de se travestir pour arriver à ses fins, a traumatisé des générations d’enfants. C’est sans compter la tendresse particulière que les artistes portent à l’animal auquel ils rendent justice dans une version un brin déjantée.

Avec ce troisième opus, le couple affirme sa volonté de faire un cinéma hybride et atypique, mêlant des affinités respectives, celles du cinéma pour lui et du théâtre pour elle. Ainsi, le récit se retrouve démystifié dès les premières images présentant un Petit Chaperon rouge bien plus espiègle que celui de Perrault. Ici, la fillette se rend en barque chez sa mère-grand et un dynamique Django Reinhardt vient donner le ton et la distance adéquate pour savourer cette fable réadaptée. C’est que 68 est passé par là et le loup se retrouve confronté à l’émancipation d’un Chaperon à l’accent ibérique qui, en quelques répliques bien senties, défie les envies du quadrupède poilu.

Délicieusement interprété par Jean-Jacques Rausin et Ana Cembrero Coca, dans un genre complètement assumé, proche de celui d’Abel et Gordon, les réalisateurs montrent l’envers du décor, les coulisses du cinéma où dans cette traduction burlesque la jeune fille enfile les habits de son « abuela » pendant que son comparse aux grandes dents se retrouve tout de rouge vêtu. Mais loin d’entretenir des rapports conflictuels, les deux protagonistes semblent au contraire nourrir de tendres sentiments l’un pour l’autre. Echanges de bons procédés et si le loup aspirait à une romance tout simplement ?

Marie Bergeret

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V comme La Version du loup

Fiche technique

Synopsis : Comme dans le conte traditionnel, le loup convoite le petit chaperon rouge et se déguise pour arriver à ses fins. Mais dans cette version, le loup, lassé de sa cruelle réputation, rétablit la vérité et dévoile un petit chaperon plus espiègle que la candide fillette de la légende.

Réalisation : Ann Sirot et Raphaël Balboni

Scénario : Ann Sirot

Genre : Fiction

Durée : 10′

Année : 2010

Pays : Belgique

Image : Jorge Piquer Rodriguez

Montage : Nicolas Rumpl & Raphaël Balboni

Montage son : Julien Mizac

Interprétation : Ana Cembrero Coca, Jean-Jacques Rausin

Production : Frakas

Article associé : la critique du film