Banu Akseki : « J’aime bien amener des personnages dans des lieux qui les mettent en décalage, dans des endroits où ils se sentent déterritorialisés »

Banu Akseki est de ces jeunes femmes que l’on garde en tête dès la première rencontre. Un regard franc et une voix réfléchie alimentent une discussion autour du cinéma. Venue présenter « Thermes » à la grand-messe du court métrage, la réalisatrice belge a su dès son premier film « Songes d’une femme de ménage » mettre délicatement en lumière la solitude des âmes à la dérive.

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Etant monteuse à la base, pourquoi t’es-tu dirigée vers la réalisation ?

Mon désir de faire des films existait déjà avant d’étudier le montage à l’IAD. Je pense que j’ai juste mis un peu de temps à l’assumer. Mais, je ne regrette pas du tout d’être passée par l’apprentissage du montage, c’est une bonne école peut-être pas pour la direction d’acteurs mais bien pour ce qui est du rythme et de la structure.

C’est toi qui montes tes films ?

Oui. Ce n’est pas toujours idéal pour garder une distance par rapport à ce que l’on raconte. Mais en même temps, le facteur temps ne s’impose pas de la même façon puisque je travaille pour moi et non pour quelqu’un d’autre.

Lorsque l’on voit tes films, on se rend très vite compte de ton sens de la mise en scène. D’où te vient-il ? D’une longue réflexion en amont ?

J’attends beaucoup de moments de grâce où les choses viennent pendant l’écriture, justement, au moment où on sent la mise en scène, où ça devient une évidence. C’est pourquoi je passe beaucoup de temps à écrire, pour moi écrire un film, ce n’est pas juste écrire une histoire, c’est amener un maximum ses idées sur papier.

Tu imagines déjà les mouvements de caméra quand tu écris ?

Oui, il faut que je les imagine un maximum à ce moment-là, si non, j’aurais l’impression que ce que j’ai écrit n’est pas valable.

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Comment t’est venue l’idée de « Songes d’une femme de ménage », ton premier film ?

Le point de départ vient d’une anecdote qui m’a été racontée par quelqu’un. Elle concernait la trouvaille d’un vibromasseur dans un endroit caché. En même temps, j’avais aussi l’idée d’un personnage de femme de ménage un peu traditionnelle d’origine turque. J’ai associé les deux idées et à partir de ce moment, l’écriture coulait de source. Surtout que le fait de traiter de la solitude de cette femme qui soit un peu décalée par rapport au lieu qui l’entoure m’est venue assez facilement.

La solitude, on la retrouve dans « Thermes ». Est-ce un sujet qui t’obsède ?

Disons que ce sont des choses qui me viennent instinctivement. En fait, j’aime bien amener des personnages dans des lieux qui les mettent en décalage, dans des endroits où ils se sentent déterritorialisés. C’est pour ça que j’utilise beaucoup de plans larges parce que j’aime inscrire mes personnages dans des décors qui les rendent étrangers au lieu.

L’utilisation de la voix off dans tes deux films semble renforcer cette solitude.

Même si certains n’apprécient pas cette voix off, moi, j’y tiens, car elle n’est pas là par hasard. Elle est surprenante et donne son côté capricieux au personnage, en tout cas pour celui interprété par Sophia Leboutte dans « Thermes ».

Néanmoins, malgré certaines similitudes, tes deux films demeurent assez différents.

Oui, c’est vrai que dans « Songes,… », toute l’écriture et la mise en scène était basée sur l’opposition, entre le personnage par rapport au lieu et à l’autre personnages féminin. Du fait d’assembler un objet plutôt grotesque tel qu’un vibromasseur et un poème, tout y est vraiment raconté par le biais de l’opposition. Avec « Thermes », l’envie était plutôt d’engloutir les deux personnages et ce qu’ils ressentent dans cet espace que sont les « Thermes ».

Quelque part, les personnages de « Thermes » ne sont-ils pas déjà engloutis dans le désarroi avant de se rendre au spa ?

Oui, j’aime bien partir d’un point de départ anecdotique puis amener l’histoire vers un monde plus abstrait. Par exemple, le récit de cette femme alcoolique et de son fils ne m’intéresse plus au bout d’un moment car je veux arriver à une certaine abstraction. La construction cinématographique m’intéresse plus que la construction narrative.

Dans les deux cas, le choix de tes actrices demeure intéressant. Comment les as-tu dirigées ?

Je ne dirige pas vraiment parce que le personnage est bien présent avant même le choix des comédiens. Et puis, cela dépend d’un comédien à l’autre, les choses se font de manière très instinctive. Le caractère de Sophia Leboutte était très différent de celui de Serra Yilma, la femme de ménage dans « Songes,… ». Elles possèdent toutes les deux une personnalité bien à elles donc les choses se sont passées très différemment. J’ai du mal à mettre des mots là-dessus, c’est parce que c’est avant tout une question de relation à l’autre.

Propos recueillis par Marie Bergeret

Consultez les fiches techniques de « Thermes » et de « Songes d’une femme de ménage »

Article associé : la critique de « Thermes » et le portfolio « Gwendoline Clossais ou l’art d’illustrer le court »

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