Tous les articles par Katia Bayer

Pôle anim’

À travers la rétrospective des courts métrages de Marek Skrobecki présentée au Forum des images il y a dix jours, vingt ans de films, de recherche, de travail, d’exigence et de créativité ont pu être approchés, avec l’agréable sensation d’avoir découvert un vrai auteur ainsi qu’un univers à part dans le secteur de l’animation européenne.

"Danny Boy"

Hormis « Epizode », son film de fin d’études, toute l’œuvre de cet orfèvre de l’animation polonaise s’est forgée autour de marionnettes articulées. Si de manière générale, ses films sont traversés par des idées sombres, ils ne sont, pour Skrobecki, que l’écho des problèmes rencontrés par les êtres humains, autres pantins articulés de nos sociétés contemporaines. Ses personnages en volume (que ce soit le couple de « D.I.M », le prisonnier de « OM », le client et le serveur de « Ichthys », les êtres décapités de « Danny Boy ») ont plusieurs caractéristiques communes même si leurs univers respectifs sont très différents les uns des autres. Ces poupées, grandeur nature comme minuscules, rencontrent des problèmes et éprouvent des sentiments humains (la peur, l’espoir, la tristesse, la joie, l’abandon, l’amour, le plaisir) et sont très proches de la solitude et de la mort. Véritablement isolées comme dans « OM » et « Ichthys », à deux comme dans « D.I.M » ou à 50 comme dans « Danny Boy », elles ne laissent échapper aucun son ni aucune parole de leur bouche artificielle, leur expression passant en réalité par leurs regards extrêmement mobiles, intenses et vivants. Emotions, regards, solitude, ces trois mots pourraient caractériser le cinéma de Marek Skrobecki, ce sont en tout cas ceux que nous choisissons de retenir.

Epizod/Episode (1988)

Il s’agit du tout premier film de Marek Skrobecki, de son film de fin d’étude à l’école de cinéma de Lodz (prononcez « Woutch »). Influencé par Zbigniew Rybczynski et son « Tango » répétitif dont tout le monde selon ses dires, cherchait à imiter la technique à l’époque, Marek Skrobecki réalise un an avant la chute du Mur un film audacieux, à l’animation mixte, composé d’images d’archives de guerre, de séquences répétitives et de plans naturels. Ici, le ciel est rose, l’herbe est bleue, les poilus sont poilus, l’apocalypse est apocalyptique, l’animation est progressive et la musique, très importante dans l’oeuvre de Skrobecki, particulièrement signifiante.« Epizod » est un film à part dans sa filmographie pour plusieurs motifs : c’est son seul travail qui ne recourt pas aux marionnettes, c’est celui qui le lance dans le monde professionnel et c’est celui qui lui permet d’amorcer une collaboration continue avec le studio Se-Ma-For. En ouvrant cette rétrospective, ce film d’une intensité et d’une rareté absolue positionne d’emblée Skrobecki comme un auteur à part.

D.I.M. (1992)

« D.I.M » installe son intrigue dans un appartement passablement sombre dans lequel une fenêtre est grande ouverte et un couple prend ses repas quotidiennement sans échanger un seul mot. Plus créatures qu’homme et femme, ces personnages en silicone semblent isolés et oubliés du monde extérieur. Leurs journées se répètent et se ressemblent, mis à part un détail en apparence insignifiant mais ayant une importance majeure à leurs yeux de verre : régulièrement, le monde réel fait son apparition à leur fenêtre sous les traits d’un minuscule moineau venant picorer les graines laissées à son attention. C’est à ce moment précis que ces marionnettes sortent de leur torpeur, que leur regard gagne en éclat, qu’elles ressemblent le plus à des humains et que leurs mains en viennent à se toucher. Le jour où ce qui les relie à la vie ne vient plus leur rendre visite dans un léger bruissement d’ailes, elles en viennent à se laisser mourir, leurs corps se desséchant progressivement jusqu’à tomber en poussières.

Fable métaphysique sur le temps qui passe, mais aussi film sur l’ennui, l’attente, l’amour, l’espoir et la mort, « D.I.M » est un contre atroce, tendre et magnifique. Les marionnettes, vibrantes d’émotion, sont touchantes à pleurer dans leurs échanges de regard, leurs réactions humaines, leurs nuques baissées et l’espoir qui s’amenuise au fil du temps. La musique de Mozart ne peut qu’accentuer l’émotion provoquée par ce film, dont on retient longtemps après l’avoir vu le gros plan de la pupille éclairée, marquée par le vol de l’oiseau salvateur. « D.I.M » a une autre particularité, celle d’être le premier film en volume de son auteur, ses marionnettes ayant été créées en grandeur nature, Skrobecki souhaitant que la beauté et la matière soient visibles à l’écran.

OM (1995)

Conte étrange et sombre, « OM » commence, a lieu et s’achève en prison. Un lent travelling latéral introduit un décor légèrement glauque : un mur de pierre haut comme une forteresse, un soupirail laissant filtrer une lumière forte, une pierre arrondie surgie de nulle part, une main s’avançant lentement et l’attrapant, un corps nu et maigre traversant le plan tel une ombre furtive. L’homme, son propriétaire, est une marionnette qui nous fixe et nous interroge du regard. Il s’arrête devant une porte, la pousse, atterrit dans une pièce étrange, découvre une clé (la liberté ?), ouvre une autre porte, visualise une tranche de pain, la saisit, accède à une autre pièce où il découvre un de ses pairs, debout et de dos. Celui-ci se retourne, terrifiant, les yeux ensanglantés et le nez pointu comme un crayon.

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« OM » est un film mystérieux et effrayant qui glace les sens et fait mordiller les jolies lèvres. Skrobecki y distille son savoir-faire en matière de marionnettes, puisqu’un personnage mal au point fait de matière nous fait face et installe un certain malaise. Le film évoque, comme « D.I.M » l’emprisonnement mais aussi les visions hallucinatoires tout en laissant l’imaginaire travailler (le film évoque-t-il un cauchemar ou représente-t-il une certaine réalité ?). Une nouvelle fois, Marek Skrobecki réussit à nous avoir avec ses personnages intrigants et la puissance du regard qu’il leur attribue, avec la particularité de multiplier les angles et les zooms pour être au plus près de son prisonnier empreint de folie.

Ichthys (2005)

Un homme traverse à la rame des eaux nébuleuses pour échouer dans un restaurant situé sur une petite île. Sur place, un serveur lui tend la carte, l’homme désigne sans un mot un « ichthy », la spécialité de la maison, à savoir un minuscule poisson qui ne se laisse pas attraper aussi facilement qu’une vulgaire crevette. En attendant le retour du serveur, l’homme, seul client du restaurant, contemple les environs, se laisse gagner par la faim et le temps, se nourrit d’hallucinations et avoisine la Grande Faucheuse. Après quelques années d’absence, le serveur revient avec le mets convoité et tend sa commande, silencieusement, à son hôte recouvert de poussières. L’homme ressuscite devant cette promesse de jeunesse éternelle, s’enveloppe de félicité, se met à marcher sur l’eau, et est gobé par un gigantesque poisson. Voilà ce qui arrive quand on est complètement béa et légèrement distrait.

Ultime film de cette rétrospective sur l’espoir, le temps qui passe, la folie et la mort, « Ichthys » (signifiant « poisson » en grec) est une animation fascinante et humoristique au possible. Le moindre souci du détail y est consigné, l’étrangeté y est omniprésente (le plan de la mâchoire déstructurée de l’homme, laissant voir ses articulations, est à cet égard saisissant de beauté et d’angoisse), l’esprit absurde n’est jamais très loin, le sens et le but de la vie non plus. Dernier projet éclos avant « Danny Boy », le film provoque l’hilarité, l’adhésion totale et la curiosité face à une animation toujours aussi bluffante. Car il faut bien l’admettre : de conte animé en conte animé, Skrobecki aime nous guider, main dans la main avec ses personnages étourdissants, vers de nouveaux univers en n’oubliant pas de placer discrètement un soupçon d’humour noir dans sa poche.

Katia Bayer

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Consulter les fiches techniques de « Tango », « D.I.M. », « Ichthys »

 

I comme Ichthys

Fiche technique

Synopsis : Parabole iconoclaste sur l’expérience de l’attente, de l’espoir et de la réalisation dans la durée.

Genre : Animation

Pays : Pologne

Année : 2010

Durée : 16’41 »

Réalisation, animation : Marek Skrobecki

Scénario : Antoni Bankowski

Graphisme : Marek Skrobecki

Animation : Adam Wyrwas

Caméra : Mikolaj Jaroszewicz

Musique : Wojciech Lemanski

Son : Michal Kosterkiewicz

Montage : Teresa Miziolek

Production : SE-MA-FOR

Article associé : le reportage Pole anim’

D comme D.I.M

Fiche technique

Synopsis : Deux humains, un homme et une femme, existent à l’intérieur de mannequins. Ils ne sont vivants que lorsque l’oiseau qu’ils nourrissent apparaît sur le rebord de la fenêtre. Un jour, l’oiseau ne vient pas…

Genre : Animation

Pays : Pologne

Année : 1992

Durée : 11′

Réalisation : Marek Skrobecki

Scénario : Maciej Beldycki, Marek Skrobecki

Production : Se-ma-for Studios

Article associé : le reportage Pole anim’

We Have Decided Not To Die & 200 000 fantômes/Jour 3

En ce troisième jour de films en ligne, voyagez tout en restant immobiles du côté de l’autre monde et d’une ville détruite, avec deux films expérimentaux très frappants, très visuels et très musicaux : « We Have Decided Not To Die » et « 200 000 fantômes ».

We Have Decided Not To Die de Daniel Askill (Australie, 2003, Expérimental, 11′)

Synopsis : Trois rituels. Trois personnes. Trois voyages transcendantaux des temps modernes.

Pour en savoir plus, consulter le site du film et l’interview de Daniel Askill : WeHaveDecidedNotToDie.com

200 000 fantômes de Jean-Gabriel Périot (France, 2007, Expérimental, 10′)

Synopsis : Hiroshima 1914-2006

Articles liés à Jean-Gabriel Périot : L’art délicat de la matraque, Les Barbares

Il fait beau dans la plus belle ville du monde & Plaid/Jour 2

Aujourd’hui, pour notre deuxième jour court, place à une romance parisienne et à une rêverie aquatique et sonore.

Il fait beau dans la plus belle ville du monde

Réal. : Valérie Donzelli, 2008, 12’, France

Paris sous la chaleur estivale, une femme, un homme, une relation amoureuse fantasmée. Le premier rendez-vous qui arrive avec son lot de surprises et de déconvenues. Donzelli nous livre dans ce court métrage un peu de l’ambiance et du ton de son premier long métrage «La reine des pommes».

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Plaid

Réal. : Richie Burridge, 2011, 3,20’, Etats-Unis

Le clip 35 summers de Plaid (extrait de l’album Scintilli) propose un ballet aquatique tout en ondulations. Le réalisateur a travaillé autour d’une rencontre inattendue, autant onirique que cauchemardesque, entre une geisha et une pieuvre démesurée.

Danny Boy de Marek Skrobecki

Dernièrement primé par Format Court au festival Court Métrange de Rennes et projeté au Carrefour de l’Animation au Forum des Images, « Danny Boy » impressionne par son acuité visuelle et sa richesse narrative. A la croisée de la fable fantastique et d’une chronique contemporaine, Marek Skrobecki, loin d’en être à son premier coup d’essai, signe un film d’animation polymorphe.

Le film s’ouvre sur une ville grise, froide, offrant au loin une vue sur deux tours, ombres portées du 11 Septembre. Cette étrange scène d’ouverture est accompagnée du son des cornemuses, et nous voilà catapultés au cœur de la grande ville, un travelling vertical nous faisant alors découvrir des jambes qui s’activent à un rythme effréné comme l’impose la grande métropole. La cité est déjà absurde et inhumaine, la scène parait quotidienne mais voilà que le travelling continue et laisse découvrir des personnages à la tête manquante.

La grande force du film est de faire cohabiter une vérité sur notre société contemporaine et la fantaisie de la fable. Métaphore grotesque de l’individualisme poussé à son paroxysme ? On pourrait le croire tant Marek Skrobecki insiste sur cette absence de cœur des passants qui ne se regardent plus et qui ne daignent pas s’arrêter en cas d’accident. Le film ne dit pas seulement ça : à la manière d’un film fantastique, il développe également l’argument d’un monde futuriste, peut-être décimé par une étrange épidémie qui a fait perdre la tête à toute une population. Mi-animal, mi-homme, l’homme du futur est à la fois régressif et avancé, tant il se rapproche d’un robot mécanique : on pense à cette terrible scène où les personnages récemment touchés par le fléau de l’homme sans tête, réapprennent à marcher à l’aveuglette, forcés de redécouvrir le monde par le biais du toucher. Certains paraissent alors condamnés à l’errance, laissant place à un terrible clin d’œil à la théorie darwinienne de la sélection naturelle.

L’humour noir n’est donc pas exempt du film et contribue à dépeindre un monde sans âme, dépourvu du sentiment de compassion. Une scène en particulier semble amorcer cet engrenage de l’humour désespéré : un mendiant, sans tête donc, arbore à son cou, comme une ultime tentative de se démarquer des autres, un carton sur lequel est inscrite la mention « Blind ». A ces êtres sans visage et sans épanchement, s’oppose, on le croit au début, Danny, le garçon qui garde encore la tête haute. Un travelling avant assez brutal nous le fait découvrir d’une façon inattendue, au milieu de la foule. Il est, de suite, montré comme « l’outsider », le désaxé, dans une société où chacun s’apparente à tous.

Dès cette exposition, le film prend en charge son point de vue : les sons de la ville sont étouffés, comme si le personnage ne se rendait pas compte de l’agressivité des uns envers les autres ou comme s’il était déjà sourd à leur violence. Et puis, il fait une rencontre déterminante, celle d’une femme qui n’accepte guère ce qui fait son exception. La scène amoureuse donne lieu à un échange cocasse : ne sachant pas où regarder (la femme est évidemment dépourvue de tête), le protagoniste ne peut que regarder sa poitrine.

Le film se règle, dès lors, mécaniquement sur le rythme de Danny, le seul personnage qui possède un visage. Il s’attelle alors à une drôle de tache dont on prophétise l’issue fatale. Pour se faire accepter du tout ensemble, Danny est contraint de se mutiler, et de se soumettre à cette forme de dictature du toucher. Il installe donc une guillotine et se décapite lui-même. Seule tache de couleur dans ce film quasi monochrome, le sang de Danny macule la ville morte, de rouge. Pas pour longtemps puisque la dernière scène, empreinte d’ironie tragique, le montre sautillant à la manière de Charlot au bras de sa douce, désormais comblée. Au loin pourtant, un avion percute une des tours de la ville et le monde s’embrase. Mais jusqu’ici tout va bien…

Dounia Georgeon

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D comme Danny Boy

Fiche technique

Synopsis : Un jeune poète tombe amoureux dans un monde qui semble perdu. Une ville attend le déroulement d’un drame. Un temps de tristesse et de conformité, un temps de décisions. Derrière les nuages sombres du monde il y a de la lumière, de l’espoir et de la poésie.

Réalisation : Suisse, Pologne

Genre : Animation

Pays : Suisse, Pologne

Année : 2010

Durée : 10′

Scénario : Marek Skrobecki

Image : Andrzej Jaroszewicz

Son : Florian Pittet

Montage : Janusz Czubak

Production : Archangel Film Group, Se-ma-for

Musique : Florian Pittet

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Marek Skrobecki, Prix Format Court au Festival Court Métrange 2011

Si vous passez votre mois de décembre à Paris, vous avez dû remarquer les illuminations des grands magasins et la présence active de la Pologne dans l’agenda culturel. Le festival Kinopolska vient de s’achever au Reflet Médicis et le Forum des Images a récemment mis en avant l’animation polonaise au Carrefour de l’Animation. À cet égard, la venue de Marek Skrobecki en France a suscité un élan de curiosité au sein de l’équipe, étant donné que nous avons primé “Danny Boy”, à l’issue du festival Court Métrange, en octobre.

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Marek Skrobecki, présenté dans les biographies comme l’un des meilleurs animateurs polonais, se considère avant tout comme un artiste de marionnettes. Il est à l’origine d’une éblouissante oeuvre visuelle et fantastique, très marquée par la noirceur, l’(in)animé, les silences, l’émotionnel, l’attente, l’espoir, les détails, les travellings avant et latéraux et les partitions de grands compositeurs de musique classique. Une semaine avant la projection de « Danny Boy » au Cinéma L’Entrepôt, nous consacrons un focus au travail en volume de M. Skrobecki.

Retrouvez dans ce Focus :

Se-ma-for, l’Animation Made in Lodz

L’interview de Marek Skrobecki

Le reportage Pole anim’

La critique de « Danny Boy » de Marek Skrobecki

« Danny Boy » de Marek Skrobecki, Métrange du Format Court

La Semaine la plus courte. Stretching & Soman/Jour 1

Pour ce premier jour d’exposition de films en ligne, Format Court vous emmène du côté urbain pour des mouvements d’assouplissement (une-deux-une-deux) et des dissimulations toutes en sons (fchhhh).

Stretching de François Vogel, 2009, 4’30 », Expérimental, France

Le personnage de “Stretching” pratique une sorte de gymnastique urbaine. Il nous concocte des exercices rythmiques loufoques le long des rues de Manhattan. L’architecture qui l’entoure se mêle à son jeu, et la ville elle-même entre dans cette drôle de danse.

Sujet associé : l’interview de Fançois Vogel

Soman de Mihai Grecu , 2005, 7’30 », Roumanie, France

Une atmosphère dense, des équipes de décontamination cherchent les survivants des invisibles attentats, les villes se rétrécissent et se cachent dans nos orifices… c’est l’agonisante conclusion du cycle “Nervegas suite”.

Sujet associé : l’interview de Mihai Grecu

La Semaine la plus courte sur Format Court

Dès demain, se profilera sur le site « La Semaine la plus courte » à l’occasion du Jour le plus court mis en place par le CNC. Jusqu’au 21 décembre, jour de notre super séance de courts (Format Court @ L’Entrepôt), retrouvez 16 films en ligne, dans leur intégralité, sur vos 3W spécialisés en ciné bref. Animation, fiction, documentaire, clip et expérimental sont au programme de cette semaine cinéphile.

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Rencontres Henri Langlois, le palmarès de la jeune création

Hier soir, se sont refermées les 34ème Rencontres Henri Langlois (le Festival international des écoles de cinéma de Poitiers) avec la divulgation du palmarès. La bonne info : une sélection des films primés sera projetée ce mercredi 14 décembre à la Cinémathèque française, dès 20h30.

Grand Prix du Jury : Frozen Stories de Grzegorz Jaroszuk – Panstwowa Wyzsza Szkola Filmowa Telewizyjna i Teatralna – Pologne – Fiction – 2011 – 27 min

Prix Spécial du Jury : Der Wechselbalg de Maria Steinmetz – Hochschule für Film und Fernsehen Konrad Wolf – Allemagne – Animation – 2011 – 8 min

Prix de la Mise en Scène : Reaching Out To Mama d’Olga Tomenko – VGIK The Russian Federation State Institute of Cinematography – Russie – Fiction – 2010 – 33 min

Prix du Scénario : Silent Riverde Anca Miruna Lazarescu – Hochschule für Fernsehen und Film München – Allemagne – Fiction – 2011 – 30 min

Prix Wallpaper Post : Broken Pieces de Sae-mi Yang – Chung-Ang University – Corée du sud – Fiction – 2010 – 100 min

Prix Découverte de la Critique Française : Reaching Out To Mama d’Olga Tomenko – VGIK The Russian Federation State Institute of Cinematography – Russie – Fiction – 2010 – 33 min

Mention spéciale du Jury de la Critique Française : Umbral de Matias López – Instituto Profesional ARCOS – Chili – Fiction – 2010 – 16 min

Prix du Public : Frozen Stories de Grzegorz Jaroszuk – Panstwowa Wyzsza Szkola Filmowa Telewizyjna i Teatralna – Pologne – Fiction – 2011 – 27 min

Prix du Jury Étudiant : Reaching Out To Mama d’Olga Tomenko – VGIK The Russian Federation State Institute of Cinematography – Russie – Fiction – 2010 – 33 min

Prix Amnesty International France : Abuelas d’Afarin Eghbal – National Film and Televison School – Royaume-Uni – Animation/documentaire – 2011 – 9 min

Retrouvez les infos pratiques de cette séance sur le site de la Cinémathèque

Un film abécédaire d’Eléonore Saintagnan

Artiste vidéo et cinéaste, Eléonore Saintagnan mêle documentaire, mise en scène et images pittoresques pour concocter un film de proportion encyclopédique. Sélectionné en compétition OVNI au Festival Media 10-10 cette année, le film dessine un portrait envoûtant de la réserve naturelle des Ballons des Vosges et de ses habitants.

Eléonore Saintagnon décide de filmer la région sous la forme d’un abécédaire original. Son sujet est dense et ambitieux, allant du quotidien de bergers dressant un chien à la rencontre entre un couple d’immigrés, en passant par un prêtre vedette de son village et un Saint-Nicolas en mauve se baladant de manière suspecte dans la forêt. Chaque sujet de ce glossaire social dispose de sa propre lettre, le lien étant parfois littéral, parfois moins évident à comprendre – « Brebis et Chien », « Da Silva », « Frère Joseph » et « Nicolas » pour les susdits exemples, « Alsacien » pour la langue et l’humour de la région, « Patois et Quads » pour trois personnes discutant en patois (et vraisemblablement de quads) et « Indépendance » pour « le Viking et la Walkyrie », un couple de druides vivant dans la nature.

Derrière sa caméra discrète, la réalisatrice s’efface complètement pour plonger le spectateur directement dans l’intimité d’une communauté habitant dans un des plus vastes parcs naturels de l’Hexagone. Dépourvu de toute métanarration, le film prend une dimension quasi objective. Le sujet parle pour lui-même, s’imbibant d’un humanisme remarquable et d’une grande poésie visuelle, en plus des beaux passages musicaux dont le spectateur peut se régaler : une des variations Goldberg de Bach interprétée par un luthier-pianiste, la très originale reprise de Keith Richards par ledit Alsacien et la version rythmique du chant de Solveig par la Walkyrie et le Viking qui clôture le film.

S’il n’est pas évident de classer le film, entre documentaire ou essai audiovisuel, cette véritable œuvre d’art démontre pourtant bel et bien que Saintagnan est une artiste accomplie.

Adi Chesson

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F comme Un film Abécédaire

Fiche technique

Synopsis : Hommage à des individus cherchant le bonheur en dehors des sentiers battus, là où n’est pas l’évidence. Ceux qui alimentent leurs mythes et adorent leurs dieux, qu’il s’agisse des Dieux Vikings ou du Rock’n Roll, un Saint Nicolas ou un frère Joseph.

Genre : Documentaire expérimental

Année : 2010

Pays : France

Durée : 21′

Réalisation : Éléonore Saintagnon

Production : Red Shoes

Article associé : la critique du film

L’Appel de Cécile Mavet

Force est de constater que dans une société individualiste telle que la nôtre, le religieux habite toujours la représentation. Des hommes préhistoriques aux « enfants de Freud et de Coca-Cola », des grottes de Lascaux aux dernières superproductions cinématographiques, la volonté de parler de ce qui anime et dépasse la matière n’a eu de cesse de se renouveler et de se transformer. Présenté à Media 10-10 en compétition nationale, « L’Appel », le film d’école de Cécile Mavet issue de l’IAD, aborde le sujet avec une touchante sensibilité.

Anna est une ancienne danseuse classique et une jeune novice vivant dans une communauté religieuse. Au moment où elle s’apprête à prononcer ses vœux, le doute l’assaille et l’appel du corps associé à une troublante sensualité vient s’opposer à l’appel de Dieu.

Avec « L’Appel », Cécile Mavet ne parle pas de la religion à proprement dit mais au contraire de l’être religieux, de ses choix moraux, de ses doutes ainsi que des contraintes et limites qui se cachent derrière l’habit, venant ainsi se confronter aux exigences d’une doctrine parfois considérée comme intransigeante. Le film tente de mettre en lumière les peurs intrinsèques liées aux choix décisifs qui dessinent notre chemin dans la vie, la force de la foi et le caractère immanent du sacré.

Dans un monde marqué par les clivages de la perte de croyance d’une part et par le retour d’un certain fanatisme religieux d’autre part, il n’y a que trop peu de place pour celui ou celle pour qui le corps et l’esprit ne font qu’un. Pourquoi devoir nécessairement choisir entre l’un et l’autre ?, semble se demander la jeune réalisatrice qui démontre un talent évident pour la mise en scène et la réalisation. « L’Appel » fait partie des films qui viennent marquer le retour des croyances. Comme si le 21ème siècle était en définitive bien plus spirituel qu’il n’y paraît.

Marie Bergeret

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A comme l’Appel

Fiche technique

Synopsis : Une foi ardente habite Anna. Ancienne danseuse classique, elle se consacre désormais à Dieu. Mais alors qu’elle s’apprête à prononcer ses vœux, le trouble s’installe, entre l’Appel du corps et celui de l’esprit, le désir de mouvement et le besoin d’engagement…

Réalisation : Cécile Mavet

Scénario : Cécile Mavet

Genre : Fiction

Durée : 19′

Année : 2010

Pays : Belgique

Image : Camille Langlois

Son : Adrien Navez

Musique originale : Isabelle Contentin

Montage : Robin Knockaerts

Interprètes : Margot Pavan, Danièle Denie, Laetitia Reva, Leslie Maerschalck, Fabienne Mainguet, Patricia Houyoux, Liliane Becker

Production : Médiadiffusion (IAD)

Article associé  : la critique du film

C comme Cases où je ne suis pas un monstre

Fiche technique

Synopsis : Dans le cadre d’une expérience faussement scientifique, six sujets sont placé dans des pièces données et se mettent à évoluer en fonction de l’espace dans lequel ils se trouvent.

Genre : Animation

Durée : 3’43

Pays : Belgique

Durée : 2011

Réalisation : Hannah Letaïf

Musique : Mathieu Adamski a.k.a Extra Pekoe

Production : La Cambre

Article associé : la critique du film

Cases où je ne suis pas un monstre d’Hannah Letaïf

Une rémunération « généreuse et garantie » est promise pour une expérience (réalisée à La Cambre, sélectionnée en compétition nationale à Média 10-10). Six heureux élus – aucun lien de parenté apparent avec les classes politiques recensées – sont choisis parmi les candidats : une jeune femme, une plante, un couple hétérosexuel, un homme, encore un homme. Plutôt jeunes (25 ans de moyenne d’âge environ). De race blanche à l’exception de la plante dont les couleurs varient avec le panache d’une varicelle. Tous non fumeurs et visiblement détenteurs de la pleine validité de leurs membres et de leurs organes. Tous plutôt calmes – surtout la plante – et, bien sûr, volontaires et disponibles.

La jeune femme, la plante, le couple, l’homme et l’homme sont chacun installés dans une case – cinq cases au total – où ils ont à vivre leur espace et leur temps avec, selon les cas, de la nourriture, un ordinateur performant type Mac, un lit, une raquette de tennis et une balle, de la lumière. Et ce, à volonté.

Le cloisonnement des cobayes et notre regard sur eux nous installent bien devant une expérience – aujourd’hui banalisée – de téléréalité : même si le « Cases où je ne suis pas un monstre » d’Hannah Letaïf est un court métrage d’animation dont les protagonistes restent indifférents au monde extérieur, son bouche-à-bouche avec la téléréalité actuelle et future ne fait aucun doute.

« Cases où je ne suis pas un monstre » durant 3 minutes et 43 secondes, c’est en accéléré que nous assistons à la maturation de l’expérience. Premier constat : dans son enfance, Hannah Letaïf a dû beaucoup aimer jouer à la pâte à modeler ; son court métrage est un abysse frontal ou un pouls métrage mutant sorti du maréchal ferrant en même temps que Le Cri de Munch.

Ses personnages, en acceptant cette expérience, ont peut-être été guidés par cette première phrase du titre « Happiness » du groupe reggae Black Uhuru : « What I am longing for is some happiness… ». Mais qui souhaite être heureux doit, au choix, savoir refuser l’expérience, avoir une conscience et une imagination active. Dépourvus de ces attributs, nos « volontaires » sont aussi, vraisemblablement, nos doubles oubliés, adoubés-fascinés par les huis-clos cautérisant de la bouffe, de la sexualité, de l’informatique et du sport, soit quatre des générateurs principaux de nos activités occupationnelles d’êtres supérieurs.

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L’écoute de la bande-son de « Cases où je ne suis pas un monstre » composée par Mathieu Adamski est tout autant nutritive ; l’équivalent d’un gong au son grave se rapproche quatre fois puis s’efface devant des sonorités aiguës qui nous amènent d’abord Annie, jeune femme plutôt désirable et svelte. Ensuite, l’habitacle sonore nous entraîne vers les autres personnages mais aussi vers des croisements de bruits de bouche qui déglutissent et mastiquent, des cliquetis de doigts sur un clavier d’ordinateur, un raclement de gorge et un sifflement embarrassés, des phrases souvent absentes – il y en a deux – et gommées par des onomatopées.

Isolés ou ensemble (le couple), les gens ne savent pas parler. La parole est un brasier ; ils ignorent comment s’y prendre avec elle ou n’éprouvent pas le besoin de la faire. Il y a peut-être du « May » (long métrage de Lucky Mckee) en eux ? Néanmoins, gargouillements, gargarismes, babillements de bébé, phallus filaire et itinérant, fécondité instantanée, clameurs de sortie des classes, mélodie musicale synthétique de type New Wave des années 80 d’abord lancinante puis visqueuse, impact de balle de tennis contre un mur, mutation disgracieuse des corps… tout dans « Cases où je ne suis pas un monstre » est fait pour nous maintenir – il est difficile de s’en extraire – avachis devant le spectacle de cette déliquescence mécanique, dynamique et hypnotique. Jusqu’à la frénésie qui condamne l’appui de la mélodie synthétique pour la transformer en une note à cri amplifié. Un battement de cœur remplace alors le gong initial. L’expérience se termine sur quelques notes adoucies. Nous voici retournés en deçà au stade du bébé car nous ne faisons aucun apprentissage de nos expériences. Nous sommes juste bons pour croiser les doigts ou les insérer dans la prise. Seule solution : nous débrancher. « Oh ! Oh ! C’est mieux comme ça ».

Franck Unimon

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Festival Média 10-10 2011

Il y a des événements qui font partie des traditions incontournables de Format Court, Média 10-10 en est un. Depuis nos débuts en 2009, nous consacrons un Focus à ce sympathique festival namurois, niché entre Sambre et Meuse, dans le giron de la maison de la culture. Et pour renforcer encore les liens, cette année Format court a remis son Prix dans la compétition OVNI (objet visuel non identifié) à “I Know You Can Hear Me” du Portugais Miguel Fonseca. Aux côtés de la classique compétition Fédération Wallonie-Bruxelles, le public a pu apprécier 2 séances ovni, une séance scolaire consacrée à Georges Méliès à l’occasion du 150ème anniversaire de sa naissance, ainsi que deux cartes blanches, l’une dédiée à Euroshorts, l’autre à Ciné rail et enfin une soirée Europalia Brésil.

Découvrez dans ce focus :

La critique de « Un film abécédaire » d’Eléonore Saintagnan (France)

La critique de « L’Appel » de Cécile Mavet (Belgique)

La critique de « Cases où je ne suis pas un monstre » d’Hannah Letaïf (Belgique)

Le Palmarès du festival 2011

Média 10-10 2011 : la compétition nationale

– Média 10-10, la compétition OVNI

The Origin of Creatures de Floris Kaayk

Récit d’anticipation allégorique, reprenant le mythe de la Tour de Babel, » The Origin Of Creatures » est le troisième court métrage du réalisateur néerlandais Floris Kaayk. Œuvre fascinante et foisonnante, ce petit bijou d’animation a reçu le prix Format Court au Festival Paris Courts Devant 2011.

« The Origin of Creatures » se situe dans un univers désolé, en ruine, quelque part dans un futur catastrophique. Parmi les gravats des immeubles abandonnés, subsiste une colonie composée de membres du corps humain ayant leur propre autonomie. Un œil porté par un amalgame de doigts, apportant un équilibre et une mobilité à la vision, une oreille utilisée à bout de bras pour entendre, et toutes sortes de représentations et de collaborations corporelles évoluent dans cet univers, répondant à leur fonction première, malgré leur aspect peu naturel et dérangeant.

Emergeant à intervalles réguliers des décombres, dès qu’un rayon de soleil pointe son nez, la Colonie des Membres tente d’apporter le plus de lumière possible à leur reine pondeuse, agglomérat de chair et de membres, surplombé d’un œil observateur, en construisant une tour pour atteindre ladite source lumineuse. Seulement, par manque de communication entre les différentes parties, la mission est vouée à l’échec et la Colonie retourne s’abriter jusqu’à la prochaine percée de lumière.

Dans le mythe de la Tour de Babel, les Hommes construisent une tour immense pour toucher le ciel, ce qui met Dieu en rogne. Celui-ci met fin à leur action en attribuant à chacun une langue différente, ce qui fait qu’ils ne se comprennent plus et arrêtent là leur collaboration. Floris Kaayk reprend ce mythe et le détourne pour qu’il serve d’écrin à ses propres obsessions. En effet, la Colonie de Membres est motivée, non pas, par un mysticisme quelconque, mais par la subsistance même de leur « civilisation ». Ils mènent une sorte de lutte désespérée contre la désolation de leur monde et profitent de n’importe quelle source de lumière pour favoriser l’éclosion de la vie chez leur reine pondeuse. Le soleil est source de vie, les nuages, sont messagers de mort, l’œil représente le savoir, la connaissance, est donc moteur d’espoir, et le doigt est l’exécuteur physique de la pensée. Seulement, il arrive qu’un moment de distraction « physique » (un doigt couvrant un œil) crée une incompréhension et un manque de communication entre les différentes parties et entraîne la chute d’une tour et de toute une civilisation.

À travers ce film, Floris Kaayk propose une vision sombre de l’humanité, qui, détournée du savoir et de l’espoir par l’obscurantisme menaçant (les nuages), va s’embourber dans l’incommunication et s’effondrer littéralement. Cependant, le réalisateur néerlandais introduit à la toute fin de son œuvre une notion de cycle et de recommencement : l’espoir renaît de manière évolutive.

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Film d’animation mélangeant 3D et prises de vues réelles de décors miniatures (utilisant les techniques du modélisme ferroviaire), « The Origin of Creatures », fruit de trois ans de travail pour un rendu qui émerveille les sens, est d’une grande beauté visuelle. Très précis sur les textures, la direction de lumière, la fluidité des mouvements et l’utilisation méticuleuse du son, le film gagne à être vu sur grand écran, tellement il gagne en ampleur et en crédibilité. D’une grande richesse thématique et visuelle, » The Origin of Creatures » n’en finit pas de poser des questionnements, agissant sur son spectateur à plusieurs niveaux de lecture, que ce soit mystique, scientifique ou sociologique.

Julien Savès

Articles associés : l’interview de Floris Kaayk, le reportage sur ses précédents films « Order Electrus et Metalosis Maligna »

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Pour information, le film sera projeté le jeudi 10 novembre au Studio des Ursulines (Paris, 5ème) dans le cadre de la Soirée Format Court, spéciale Pays-Bas