The End de Niki Lindroth von Bahr

This is the end. hold your breath and count to ten.

Niki Lindroth von Bahr est de retour avec son nouveau court-métrage d’animation en stop-motion, The End, et il est super. Il s’agit de son deuxième film sélectionné à Cannes. En 2017, la réalisatrice suédoise avait déjà participé à la Quinzaine des Réalisateurs avec la comédie musicale animée Min börda (The Burden). The End est son cinquième film et une coproduction entre la Suède (Malade AB), le Danemark (Wired Fly) et la France (Les Valseurs). Les personnages sont doublés par des plus grands comédien·nes suédois, parmi lesquels Carl Johan De Geer, Noomi Rapace et Alexander Skarsgård, ainsi que par Denis Lavant.

La première scène s’ouvre sur un couple de scorpions en pleine dispute à bord d’un avion. Elle a visiblement un problème avec l’alcool qu’elle refuse d’admettre, lui semble incapable de décrocher de son écran. On se croirait au début d’une comédie à la Ruben Östlund, où les comportements gênants et les rituels sociaux commencent lentement à se craqueler.

L’effet de reconnaissance est immédiat. Nous avons tous probablement croisé ce genre de couple. Si ce n’est pas dans un avion, alors quelque part sur un site touristique. L’avion n’est pourtant pas le décor principal du film, il n’est que le début de la fin… Ce n’est que quelques secondes plus tard que l’on réalise, en voyant le commandant de bord apparaissant rivé à son téléphone, tandis que son collègue tente en vain de joindre la tour de contrôle pour obtenir l’autorisation d’atterrir.

“Luulen että meillä on ongelma”, dit son copilote en finnois. Une réplique livrée de façon sèche, en mode deadpan : “Je crois que nous avons un problème.” On reconnaît immédiatement cet humour noir typiquement nordique – une forme d’acceptation presque glaciale d’une situation archi-grave.

Le nouveau film de von Bahr semble adopter une tonalité un peu plus « légère », du moins au début : davantage de couleurs, de nouveaux personnages et de nouveaux décors. Le décor, justement, est essentiel. La plupart de ses films précédents se déroulaient dans un contexte résolument suédois, celui-ci prend place dans un aéroport international non identifié. Le film semble ainsi accéder à une dimension plus universelle, plus globale.

Le choix de l’aéroport comme décor principal n’a rien d’anodin. Le film est traversé de part en part par les thèmes de la mort et de l’existence. Selon von Bahr, elle s’est inspirée de la Divine Comédie de Dante – sans qu’on puisse vraiment déterminer si le film parle de l’Enfer ou du Purgatoire. Tout dépend, au fond, de la façon dont nous définissons le monde dans lequel nous vivons.

Un crabe engloutissant des sushis avec voracité, un rat père de famille stressé cherchant des cadeaux pour ses enfants au duty free, ou encore des larves de mouche exécutant des chorégraphies TikTok dans les toilettes. Bien que tous ces personnages soient des animaux, ils nous paraissent étrangement familiers.

Les personnages animaliers constituent la signature de la réalisatrice – depuis plus de quinze ans, von Bahr développe un univers artistique peuplé d’animaux anthropomorphes tentant de faire face aux difficultés de l’existence. Dans ses premiers films, Tord et Tord (Tord ouh Tord, 2010) et La Piscine (Simhall, 2014), plusieurs de ses traits distinctifs se mettent déjà en place : l’humour deadpan de ses animaux, l’extraordinaire richesse scénographique, ainsi que le regard à la fois mélancolique et empreint de tendresse qu’elle porte sur ses personnages et leurs difficultés.

Mais qu’est-ce que cela donnerait si le film avait été réalisé avec des marionnettes humaines ? La question reste ouverte. Les animaux habillés créent une atmosphère plus légère, malgré la noirceur des films. En les observant, nous pouvons prendre de la distance et sourire des situations qu’ils traversent, sans avoir besoin de nous identifier à eux. Et en même temps, y reconnaître des aspects de notre propre vie.

Le film aborde des questions existentielles tout en s’appuyant sur des références très contemporaines et parfois inquiétantes, ainsi que sur une satire mordante. À l’un des étages inférieurs de l’aéroporte, une mouche est interrogée pour avoir… trop volé. La taupe qui incarne un agent de contrôle aux frontières lui pose des questions telles que : « How can we know for sure that there’s an afterlife ? »

À bord d’un avion en train de s’écraser, le mâle du couple de scorpions s’exclame avec enthousiasme : « Le Wi-Fi remarche ! ». Les masques à oxygène tombent du plafond, mais personne ne les met, tout le monde étant sans doute occupé à scroller lorsque les consignes de sécurité ont été données.

Dans la tour de contrôle, tous les employés sont absorbés par une émission de téléréalité au lieu d’assurer la sécurité et la fluidité du trafic.Une crevette en fauteuil roulant attend que sa valise apparaisse sur le tapis à bagages. Quand elle arrive enfin, elle ne peut l’attraper – les bras sont trop courts, le tapis à bagages est trop loin. En arrière-plan de tout cela se déplace un rhinolophe vêtu d’une tenue d’agent de service. Poussant son chariot de nettoyage, il répète sans cesse la même phrase : « Excuse me. It won’t be long. » Comme un prophète ou un saint fou annonçant la fin du monde. Il ne faudra pas longtemps avant que notre planète, secouée de convulsions, n’explose.

The End ne cherche pas vraiment à approfondir son analyse de notre époque. En revanche, il évoque la crise de la civilisation et d’une modernité davantage préoccupée par la performance que par les liens humains. Distraction numérique, absence émotionnelle, surconsommation et angoisse de la mort – la fin est-elle plus proche que nous ne l’imaginons ?

Le film se termine de manière assez abrupte, mais aussi profondément poétique. Après tout, comment imaginer la fin ? À quoi ressemble-t-elle ? Et puis, qui s’en soucierait lorsque l’on se retrouve totalement immergé dans l’univers unique et magique de Niki Lindroth von Bahr ?

Yuliya Antonova

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