Cinemed 2016, les plus, les moins

Fin octobre, Montpellier accueillait le Festival de cinéma méditerranéen Cinemed. De très nombreux courts-métrages figuraient au programme de cette 38ème édition. Parmi eux, un certain nombre de films récents, passés pour certains par Cannes 2016, mais aussi quelques raretés issues du catalogue de la Cinémathèque Française. Pour la première fois, Format Court suivait les programmes courts et vous en propose, un mois plus tard, une sélection de films brillants, d’autres beaucoup plus ternes.

Talents en court, Panorama, Filmer en région

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Commençons par les séances parallèles, toujours moins exposées que celles se rapportant aux films en compétition. « Le Bleu Blanc Rouge de mes cheveux » de Josza Anjembe, un premier court de fiction  issu de la section « Talents en court » raconte l’histoire de Seyna, une jeune fille d’origine camerounaise passant le bac avec succès et aspirant à tout prix à devenir française, en dépit du refus viscéral de son père. Un film tout simple à la croisée des cultures, entre conflit de générations, frustration et espoir, cadre et hors cadre, porté par une jeune comédienne à suivre, Grace Seri, dont le jeu et les grands yeux nous attrapent et ne nous lâchent pas.

En panorama, quatre films ont pour point commun la sobriété de leur mise en scène et le jeu passionnant de leurs actrices. Tout d’abord, « Renaître » de Jean-François Ravagnan, qui avait obtenu notre Prix Format Court au Festival de Namur l’an passé et dont le visuel a servi d’affiche au Festival Cinemed cette année. Ce premier film de fiction, tourné entre la Belgique et la Tunisie, scénarise des thèmes aussi souvent abordés que le désir, l’amour et le sexe, mais à travers la question du choix et du point de vue féminin. Intense, le film est porté par une Nailia Harzoune belle et libre à la fois.

« El Adiós » de Clara Roquet (Espagne, États-Unis) est le portrait de Rosana, une femme de ménage bolivienne servant dans une famille bourgeoise espagnole. Confrontée à la disparition de la maîtresse de maison dont elle était très proche, elle se heurte à la fille de celle-ci, devenue sa nouvelle patronne. Ce très beau film qui s’intéresse à la perte, aux différences entre classes sociales, au choix, au rejet et surtout à la dignité, est servi par une mise en scène très épurée et une actrice épatante, à la retenue séduisante, Jenny Rios.

« Moins un » de Natassa Xydi (Grèce) s’intéresse aux conséquences de la crise grecque sur la vie de plusieurs familles athéniennes n’ayant pas d’autre choix que de louer leurs appartements à des touristes et de vivre pendant ce temps dans leur cave avec leurs voisins. Dans cette configuration bien étrange, Elsa, une jeune fille essaye tant bien que mal de vivre sa première histoire d’amour. La crise, la débrouille, les rêves et les désillusions sont les mots-clés de ce film pas mal, interprété côté féminin par Anna Kladi, une jeune comédienne à l’énergie solaire.

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« Aya va à la plage » de Maryam Touzani (Maroc) est l’histoire d’Aya, une jeune domestique de 10 ans au service d’une femme riche de Casablanca, rêvant d’aller à la mer pour la fête de l’Aïd et se liant d’amitié avec la voisine de palier, âgée et esseulée, négligée par sa famille. Entre émotions et rires, ce film tout simple nous intéresse par la complicité de ses deux comédiennes (Nouhaila Ben Moumou, Fatima Harrandi) et l’arrière-plan peu flatteur d’une société marocaine exploitant ses enfants et abandonnant ses parents.

Une des particularités du Festival Cinémed est de s’intéresser à l’exil, aux migrants, à l’intégration et aux frontières. « Frontière »,  c’est justement le titre du film de Paolo Zucca, également retenu dans la section « Panorama ». Ce très court d’une minute,  propose un travelling latéral, filmé dans une piscine, allant de nageurs en mouvement à un enfant mort (en référence au petit réfugié syrien Aylan Kurdi mort sur la plage d’une station balnéaire turque).

Le réalisateur, auteur de « L’Arbitro », Prix Spécial du Jury au Festival de Clermont-Ferrand 2009, a probablement voulu réveiller ici nos émotions et conscientiser notre sens politique, mais c’est complètement raté. Même si le film ne fait qu’une minute, cette juxtaposition de plans n’apporte rien, ne suffit pas pour provoquer un électrochoc. On a beau se référer au synopsis (« Une frontière. Deux bords. Deux courses bien différentes »), on a du mal à adhérer à la façon dont le réalisateur traite cette idée de frontière. Le sentiment de malaise demeure, mais pour de mauvaises raisons.

En parlant de films bien faibles, poursuivons sur notre lancée avec deux films retenus dans la section « Filmer en région ». En premier lieu, dans « Jamais ensemble » de Nadja Harek (France), un frère beur fait la guerre à ses deux plus jeunes soeurs en leur interdisant de sortir alors que lui-même se laisser aller à tous les excès. Le film sans intérêt touche vaguement à la question de l’intégration, au choc des cultures et au machisme des cités, mais il n’apporte absolument rien de concret et de pertinent, tellement son histoire est inexistante et son scénario pauvre d’intérêt.

On peut aimer les moyens-métrages et ne pas supporter la durée. « La Fontaine de l’amour » d’Adeline Boit est un très long documentaire absolument ridicule sur une fontaine de l’amour se trouvant à Lasalle, un village des Cévennes. Un sujet sur l’eau naturelle, un refus de la consommation, pourquoi pas ? Seulement, la « réalisatrice » a beau interroger les nombreux puiseurs d’eau qu’elle rencontre, elle se retrouve vite à perdre son sujet, n’arrive pas à couper quand il le faut, fait des images moches et confond documentaire de création et film du dimanche.

En compétition

On ne présente plus « Anna » d’Or Sinai, « Import » d’Ena Sendijarevic, « Il Silenzio » d’Ali Asgari et Farnoosh Samadi Frooshani et « Journal animé » de Donato Sansone, tous aussi qualitatifs les uns que les autres (et on ne dit pas ça parce que le premier est un Prix Format Court et qu’on a diffusé les quatre au Studio des Ursulines,  à Paris !). Parlons de 8 autres films.

Commençons par « Zvir » (La Bête) de Miroslav Sikavica (Croatie), ayant fait ses débuts à la Quinzaine des Réalisateurs cette année et lauréat d’une Mention Format Court au tout récent Festival de Villeurbanne 2016. Le film suit un père de famille, ouvrier de son état, rencontrant des difficultés à accomplir son travail de démolisseur dans une station balnéaire, face à des habitants excédés, refusant de voir disparaître leurs maisons, et devant faire face à l’innocence de son fils, invité surprise dans l’habitacle de sa pelleteuse. Le film, soutenu par une belle photo, s’intéresse à la perdition, à l’expropriation et à l’opposition riches-pauvres, à l’innocence propre à l’enfance et à sa dure confrontation à la réalité des adultes. Si on bossait à Télérama, on lui donnerait plein d’étoiles.

Poursuivons avec deux films short listés aux Oscars. Tout d’abord, « Timecode » de Juango Giménez (Espagne) qui cartonne dans le milieu : il a eu la Palme d’Or à Cannes cette année et a remporté à Montpellier le Prix du public. Il s’agit d’une comédie bien insignifiante sur deux gardiens de sécurité travaillant l’un de jour, l’autre de nuit, communiquant par écrans vidéo, en se laissant de mystérieuses indications sur des post-it. Un film follement basique, navrant de A à Z (sans parler de sa chute pathétique) qui intéresse bon nombre de sélectionneurs sans qu’on comprenne vraiment pourquoi. Si on bossait à Télérama, le petit personnage ferait vraiment la gueule.

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Autre film à faire partie de la dream team des 10 courts nommés aux Oscars, « The Rifle, the Jackal, the Wolf and the Boy » de Oualid Mouaness (Liban) montre deux jeunes frères décidant de tuer un chacal malgré l’interdiction de leur père d’utiliser son fusil de chasse. C’est à peu près tout ce qu’on peut dire de ce film gentillet qui ne restera pas longtemps en mémoire, malgré une bonne photo et un jeune comédien tout mignon.

Toujours en compétition, mais du côté des courts moins visibles, arrêtons-nous sur le franchement scandaleux court-métrage « La Pierre de Salomon » de Ramzi Maqdisi (Palestine, Espagne). L’histoire ? Celle d’Hussein, un jeune arabe israélien habitant Jérusalem, se rendant à la poste pour récupérer un colis inconnu. Pour savoir ce qu’il contient, il doit payer la somme de 20.000 dollars. Curieux et franchement con, il vend sa maison pour s’acquitter de cette somme et récupérer au final une pauvre pierre dénuée de toute valeur. Ayant perdu ses biens, devenu la risée de tout le monde, il décide de créer un faux musée autour de cette pierre en toc et fait croire aux touristes que celle-ci a une valeur historique, à l’image de celles  de Jérusalem. Que dire de ce court-métrage à part le fait que son scénario est très restreint, que les Israéliens y sont caricaturés à souhait (Ramzi Maqdisi a quelques soucis avec l’Etat et ça se voit) et que sa morale politique (« je suis contre l’occupation ») ne marche pas un seul instant. Ah, on apprend que le réalisateur a reçu une bourse pour préparer son premier long à Cinemed, ça promet…

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On finit par une note plus positive. « Mare Nostrum », réalisé par Rana Kazkaz et Anas Khalaf, un couple de réfugiés syriens, avait de bonnes raisons de nous intéresser. Le film a sa part de mystère : pourquoi ce père de famille syrien emmène-t-il tous les jours sa petite fille à la plage, scrute-t-il la mer avec inquiétude et se met-il du jour au lendemain à la jeter, en pleurs, dans l’eau alors qu’elle ne sait pas nager ? Entre culpabilité et ressentiment, le film repose sur cette dualité père-fille qui apporte quelque chose de très différent à la sélection. Il n’évite malheureusement pas une fin faible :  la petite apprend à nager, quitte la Syrie sur une embarcation de fortune, survit à la traversée en mer et paf.. Le réel nous revient en pleine tronche : des images filmées par la télévision et un commentaire en off de journaliste égrenant le nombre de survivants nous arrivent, en gros voyeurs que nous sommes. Dommage, le film nous proposait un autre regard sur la réalité syrienne, avec de très bonnes idées de mises en scène. Il eût été intéressant de rester dans la seule fiction, de conserver l’idée de déchirement et de suspense et d’éviter à tout prix le recours télévisé.

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« Hyménée » de Violaine Bellet (Maroc, France) a lui aussi quelques atous. Au Maroc, deux jeunes gens se découvrent pour la première fois le jour de leur mariage. Lors de leur nuit de noces, ils se cherchent, se rapprochent et s’éloignent entre désir, peur et maladresse. Mariés traditionnellement, ils doivent rendre des comptes à leurs familles respectives en faisant sortir de la chambre le drap nuptial taché du sang de l’épouse. Malgré une idée finalement très classique et une fin également faible, le film nous intéresse par son ancrage culturel, ses sons, sa musique, ses couleurs et surtout ce huis clos centré sur ce couple enfermé dans cette chambre, partagé entre attirance et répulsion.

À Format Court, on aime bien la sobriété. On clôt donc ce regard rétrospectif sur Cinemed avec deux films très différents. En premier lieu, « On est bien comme ça » de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie), un film tout simple sur la relation qui unit un jeune adolescent à son grand-père prétendûment atteint de la maladie d’Alzheimer. Un joli court-métrage qui fait le lien entre les générations et qui parle de petits arrangements avec la réalité, d’amour et d’incompréhension, le tout servi par deux comédiens très spontanés et touchants, Nouri Bouzid et Youssef Mrabet.

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Enfin, « Ecrit/Non écrit » nous fait découvrir un nouveau cinéaste roumain, Adrian Silisteanu, connu comme chef opérateur sur les films d’Adrian Sitaru, un autre lauréat de nos Prix Format Court. Dans le couloir d’une maternité, un couple de Gitans attend que leur fille mineure accouche. Le père, de mauvaise humeur, voit d’un mauvais oeil l’apparition d’une nouvelle fille dans le cercle familial, sans compter le fait que l’administration se mêle de leurs histoires personnelles. Le film a le mérite d’offrir un regard tendre sur la Roumanie contemporaine, toujours partagée entre tradition et modernité. Dôté d’un sens de l’absurde cher au cinéma de l’Est, d’un rythme vif, de dialogues percutants et d’un bien beau plan de fin, « Ecrit/Non écrit » fait beaucoup de bien dans cette sélection. Cela se sent : le film à obtenu à Montpellier le Grand prix du court métrage, le Prix Canal + et une Mention du Prix jeune public.

Katia Bayer

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