Festival Filmer à tout prix : édition 2011

TROIS LONGUES ANNEES

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Après trois années d’absence, le festival de cinéma documentaire Filmer à tout prix revient nous donner une bouffée d’air frais et c’est dire combien nous en avions besoin. Car il faut le proclamer, le festival Filmer à tout prix est tout simplement indispensable en Belgique. Moins parce qu’il est dédié au genre documentaire que parce qu’il nous montre du cinéma ayant à faire au réel – ce qui semble aujourd’hui tout à fait ignoré par la fiction. Durant une semaine, aux films actuels succèdent des rétrospectives, des rencontres et des débats qui, créant une réelle place pour voir et parler de cinéma, nous font regretter sa rareté. Nous gagnerons tellement à avoir une édition tous les ans, voir plus, tandis que d’autres festivals dits de fiction pure et dure gagneraient à être plus rares. Ne créons pas de confusions, le cinéma, c’est le réel.

BAGARRE AU FLAGEY

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Na Verspera

Na Vespera de Lotte Knaepen est un film tendre et limpide. On s’en va au Portugal pendant quelques jours pour voir la relation entre une jeune mère célibataire et sa fille adolescente. Si le sujet du film semble beaucoup trop complexe pour être traité dans un court métrage, la beauté du film réside en ce qu’il est fait de morceaux d’un film plus long (qu’on verra peut-être un jour). D’ailleurs, un des plans les plus interpelants du festival fut celui où l’on voit la mère, son père et la fille déjeunant ensemble à table, au début du film ; la confusion qui se crée est telle qu’on ne peut dire tout de suite qui est la mère, qui est la fille. Eblouissant.

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Little Sister

En revanche, Little sister, qui est aussi un film entre deux femmes, est le classique du film à bonnes intentions. Une femme décide de filmer sa sœur sourde et muette. Si le bref moment où elles s’échangent la caméra pour se faire des aveux est émouvant, on voit que la réalisatrice fait un film sur quelque chose dont elle ne veut finalement pas parler avec sa sœur. Sœur qui reste malheureusement enfermée dans le rôle qu’on lui assigne : celle de la fille particulière, pas comme les autres, etc. La preuve éclatante de ce refus de rencontre se voit à l’utilisation des sous-titres : tandis que les paroles de sa sœur sont difficiles à comprendre dans la vie, plutôt que de nous laisser avoir ce même rapport avec elle et l’entendre sans toujours la comprendre, la réalisatrice choisit de sous-titrer chacune de ses paroles, appuyant ainsi davantage sur son handicap.
Pourtant, dans le genre « film de famille » (genre passionnant), The Pedicure Trial est excellent. Méfiez-vous si on vous reproche de filmer vos pieds, Jessica Champeaux le fait aussi bien que Yoko Ono, voire mieux, parce que de façon plus drôle. En un même cadre, elle fait un gros plan de ses propres pieds ainsi qu’un plan large de ses deux protagonistes : sa mère et sa grand-mère, d’origine américaine toutes les deux. Le temps d’une pédicure (dont sa mère est spécialiste), Jessica parle avec sa famille et déclenche, volontairement ou non, peu importe, une dispute familiale. La mère reproche à la grand-mère d’avoir été absente, de ne pas lui avoir appris à cuisiner, de lui avoir donné de mauvais conseils. La dispute reste cordiale mais n’en est que plus tendue encore. Le film de Jessica Champeaux porte sur la transmission, la parenté et le cinéma, tout en étant extrêmement drôle. Dans un plan du film, Jessica filme le visage de sa grand-mère affectée par les reproches de sa fille. La cinéaste, douée d’un sens de l’ironie rare chez ses contemporains, dit, depuis derrière sa caméra : « I can see your face changing as you talk ».

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Les cheveux coupés

Des Cheveux coupés d’Emmanuel Marre vous ne verrez pas plus que le titre. Ce jeune cinéaste qui nous a promis de beaux jours avec son Petit Chevalier fait preuve d’absence de sujet. Dans ce film, il n’y a que la note d’intention de film qui compte : pendant une demi-heure on voit se succéder des plans (on ne peut pas parler de montage) d’enfants se faisant couper les cheveux par un parent. Et il s’avère que ces enfants sont de couleurs différentes (l’Arabe, l’Africain, le Belge, etc.) et qu’ils habitent Bruxelles. Si l’intérêt du film repose sur les différentes habitudes de ces familles autour de la coupe des cheveux, il manque une articulation dans le propos ; car le fait est que la diversité n’est pas un sujet en soi.

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Le barbier

Un autre qui se coupe les cheveux, c’est Le barbier, où Julie Decarpentries a beaucoup plus travaillé. Même si on l’entend chercher son sujet, quand elle pose ses questions aux personnages, on y voit un réel désir de rencontre. Le film montre des sans-abri de Montréal qui vont se faire couper les cheveux dans un centre d’assistance. De brèves rencontres où la parole est tout simplement donnée, le temps d’une coupe, à ceux qui dorment dans la rue à -30°C et qui vivent le pire. Du barbier, lui, on ne saura que peu de choses, ce qui est plutôt juste car sa bonté suffit dans ce film qui se passe de conception esthétique. Seul regret : un montage « zappeur » fait comme les standards télévisuels.

En Klaas Boelen, la Belgique a trouvé sa propre Leni Riefenstahl. Dans son travail de fin d’études au Rits, le réalisateur de Waidmannsheil : Heil aan de goede schutter fait, avec une photographie cinq étoiles, une ode à la domination de l’homme sur l’animal, à la passion pour les armes et, comme le dit son propre synopsis : à « l’animalité de l’homme ». Klaas Boelen aime la chasse, c’est clair comme le sang : travelling avant sur l’homme nettoyant son fusil, dolly descendant sur les têtes de cerfs accrochées aux murs, caméra à l’épaule suivant les hommes en forêt… et si vous n’êtes pas encore dedans, il y a même du suspens à savoir si on parviendra à tuer ou non l’animal. Amateurs de corne de chasse et de sang versé, vous aurez les larmes aux yeux. Il faudrait que Klaas Boelen regarde, plusieurs fois même, le film de Sara Vanagt, The Corridor, car elle fait justement le contraire : une ode à l’admiration de l’animal par l’homme. Ce très beau film qui commence dans le brouillard avec un poème de Chesterton et se termine par un regard face caméra d’un âne, montre une courte scène, très simple, très douce et violente d’un homme en fin de vie caressant une bête.
Standards, de Maxime Pistorio et Julie Jaroszewski, continue dans le genre de chasse aux animaux. Sauf qu’ici, l’arme c’est la caméra de Maxime Pistorio et les animaux ce sont des riches Scandinaves vivant à Bruxelles. Engagés en tant que musiciens de jazz pour une soirée organisée par ces « monstres » au Château de la Hulpe, les réalisateurs en profitent pour faire un film moqueur et complaisant. Plutôt que de se risquer à une rencontre, à un dialogue, à n’importe quoi d’autre, les deux jeunes réalisateurs prennent l’image de ces riches en otage et se demandent, en coulisses, si « on peut aimer en se prostituant ». Sans demi-mesures, ceci est le film le plus obscène du festival. Car que peut-on tirer de Standards ? Que ces pauvres gens, ce sont des riches, et que les riches, c’est comme des animaux ? Vieux, bêtes et incultes ? Mais l’Homme dans tout cela… ? Hélas, l’héritage de Strip-tease est plus profond qu’on ne le croit.

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Dames, poussières

Dame, poussières, est un dessin animé et une bande-son. On entend une femme (la réalisatrice) poser des questions à sa femme de ménage à propos d’une troisième femme, une Tchèque décédée, qui a vécu des tas de choses : des guerres, des voyages, des maladies, etc. Mais le film, dont la conversation sonore suffit très bien pour faire une émission radio, échoue dans un paradoxe étourdissant dû aux images animées d’une femme dont on parle sans jamais savoir pourquoi. Certes, l’histoire de cette inconnue est pleine d’aventures, certes, on y perçoit la vie sous le communisme mais, au final, tout ce qu’ont peut faire c’est de se demander : mais qui sont celles, vivantes, qui parlent mais qu’on ne voit pas ? 10min de Jorge Léon emploi le même dispositif mais ici avec plus de concret : la voix de Josse de Pauw lit un témoignage fait à la police par une jeune prostituée bulgare à propos du milieu de prostitution bruxellois. Si l’idée de faire un film à partir de la lecture de ce témoignage est bonne, les images que Jorge Léon emploie au montage prennent une logique trop systématique et disons même théorique : des lieux, des objets, des avions, jamais de présence humaine. Mais pourquoi pas. Détail : le film nous apprend que la proportion d’un billet de 50 euros est exactement celle du format vidéo 16/9. A réfléchir.

Laar, c’est les frères Lumière au Dakar, mais en vidéo-scope. Beau film composé d’une dizaine de mouvements de caméra (toujours de gauche à droite) montrant les différents terrains de foot improvisés ou moins improvisés à Keur Massar. La voix d’un des deux cinéastes décrit ce qu’il voit, non pas sur place, mais devant l’écran, nous rappelant par là que nous sommes bien au cinéma, devant une image et non pas devant le sable. Film qui revient à ce côté disons « diaporama » du cinéma : voir un film pour montrer où les gens habitent, ce qu’ils font après le travail, comment ils font pour jouer au foot.
Par la fenêtre est fait comme un carnet de réflexions sur le temps qui passe. Si on est de bonne humeur, on pense à Renoir, qui dans les années trente, disait que « le cinéma, c’est une fenêtre ouverte sur le monde ». En cela, on pourrait faire l’éloge du court métrage de Julien Helgueta. Mais en voyant le film on est pris au milieu d’une contradiction qui rappelle une autre phrase de Renoir, plus tard, dans les années soixante : « quand le cinéma sera parvenu à la parfaite imitation d’un arbre, d’une forêt, plutôt que d’aller voir un film, les gens préfèreront aller voir la vraie nature. Ce sera ainsi la fin du cinéma. ». Dommage que Par la fenêtre ne se risque pas à quelque chose de plus approfondi ou de plus articulé, mais se contente seulement d’illustrer un propos de façon trop littérale.

ZAMBEAUX À TOUT PRIX

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Prix des centres culturels, Recardo Muntean rostas le mérite fort bien. Le film montre une chose très difficile à voir au cinéma : l’enfance qui s’en va. En accompagnant pendant quelques jours la famille de Recardo, jeune garçon roumain de sept ans, Stan Zambeaux nous fait voir le rôle de traducteur qu’il doit prendre auprès de sa mère pour l’aider dans ses rendez-vous administratifs. Le petit Recardo lutte pour rester enfant dans cette vie qui l’oblige à devenir adulte beaucoup trop vite. D’une grande précision, le travail de Stan Zambeaux a su montrer cela, tout en maintenant une juste distance vis-à-vis de ses personnages et en se faisant oublier derrière la caméra. On pense à Nanouk, à Moi, un noir, à Où est la maison de mon ami ? En tout cas, nous n’oublierons pas Stan Zambeaux.

QUE LA JOIE DEMEURE

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Anything Can Happen

Quant aux courts métrages diffusés dan le cadre de la prolongation du festival à la cinémathèque, on vous conseille quelques films à voir absolument, bien que certainement difficiles à trouver. Commencez par le très beau Anything Can Happen du Polonais Marcel Lozinski qui filme son fils de cinq ans se promenant au parc en interrogeant les octogénaires à propos de la vie, l’amour, la vieillesse, la pauvreté. Comme quoi les enfants, si on les laissait parler, ils sauveraient le monde. Day After Day de Irena Kamienska, dans la lignée du groupe Medvedkine, montre le quotidien de deux sœurs jumelles du prolétariat de la Pologne des années 80. L’amusant Rouli-roulant de Claude Jutra filme l’apparition nouvelle de l’ancêtre du « skate » au Canada et Eldora du Grec Gregory Markopoulos tourné en Ohio est un vrai poème de silence et de mouvement, petit-enfant du cinéma muet. Trois films de maîtres sont à voir également : Circoncision de Jean Rouch (qui ne recule devant rien) et Ignoti alla città et La canta delle marrane de Cecilia Mangini (dont les textes sont de Pasolini) l’on voit que le cinéma documentaire, c’est des travellings, des répétitions et des marquages au sol.

Pour conclure, on ne peut que vous inciter à réserver déjà votre mois de Novembre 2013 pour la 15ème édition du festival Filmer à tout prix. En espérant que d’ici-là les courageux organisateurs n’auront pas trop de bâtons dans les roues.

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