Yom : « Je pense être plus inspiré par le cinéma que par la musique »

Invité par la SACEM à Cannes pour y donner un concert avec Don Turi, le musicien et clarinettiste Yom revient sur son rapport très intuitif au cinéma, son besoin de travailler dans l’émotion plutôt que dans la technique. A l’occasion de cette interview, il aborde également la question de l’héritage, du silence et de l’identité. A Cannes, sa musique se laisse reconnaître et apprécier dans Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg (Un Certain Regard) et Mauvaise étoile de Lola Cambourieu et Yann Berlier (ACID). Un peu plus tôt dans l’année, sa musique était également présente dans A voix basse de Leyla Bouzid, présenté à Berlin.

© Patrick Hadjadj

Format Court : Quelques mots d’amour, A voix basse et Mauvaise étoile incluent des morceaux déjà existants, issus de tes albums. Tu es plutôt familier de la scène musicale et des festivals. Etais-tu déjà venu à Cannes ?

Yom : J’étais déjà venu mais pas pour le festival. Je suis venu pour le Midem (Marché international du disque et de l’édition musicale) et aussi pour jouer dans un théâtre, mais jamais dans ce contexte-là.

Comment se sont passées les collaborations avec des réalisateurs aussi différents que Rudi Rosenberg, Leyla Bouzid, ou encore Yann Berlier et Lola Cambourieux ?

Y : Les trois ont en fait quelque chose de commun. Moi, je ne me définis pas du tout comme compositeur de musique de film. Ça m’est tombé dessus un peu par surprise, probablement parce qu’on m’a souvent dit que ma musique était très cinématographique. Je pense qu’elle inspire des réalisateurs, notamment dans leur travail d’écriture. Chacun a eu un flash sur un album différent, heureusement d’ailleurs !

Rudi Rosenberg, par exemple, connaissait extrêmement bien ma musique avant de me contacter. Il avait été très touché par un morceau très précis d’un album très précis : The Old Man, sur Songs for the Old Man. Il voulait absolument utiliser ce morceau dans son film, à quatre moments différents. Comme il souhaitait le faire revenir plusieurs fois, j’ai dû recomposer autour, créer des variations pour éviter la répétition exacte.

Avec Leyla Bouzid, c’était différent. Elle avait découvert des morceaux de mon duo avec Léo Jassef, Alone in the Light, pendant l’écriture de son scénario. Elle m’a dit : “Il y a trois titres que j’adore et que je veux utiliser, mais j’aimerais aussi que tu composes tout le reste de la musique extra-diégétique du film, dans le même cocon sonore”. On a travaillé avec le même piano, le même ingénieur du son, vraiment dans la continuité de cet univers.

Et avec Lola Cambourieux et Yann Berlier sur Mauvaise Étoile, ils avaient d’abord utilisé des morceaux préexistants de l’album Le Rythme du Silence, parce qu’ils avaient flashé dessus. Ensuite, ils m’ont demandé de composer de nouvelles choses, d’avoir une musique originale mais les délais avant Cannes étaient trop courts. Il est prévu qu’on retravaille certains passages avant la sortie en salle pour que ça devienne aussi de la composition.

À chaque fois, je ne crée pas de toutes pièces une musique de film “à partir de zéro”. Mais quand un réalisateur est profondément inspiré par un univers que j’ai déjà créé, je peux replonger dedans et le transformer pour son film.

Mauvaise étoile

Tu es musicien, tu composes d’abord tes musiques pour des albums, des concerts, un public. Le travail de compositeur de musiques de films est très différent. Est-ce t quelque chose qui pourrait te brancher d’être à la base des projets ?

Y. : Oui, complètement. J’adorerais développer ça davantage. Mais je pense qu’il faut qu’il y ait un intérêt profond pour l’univers de Yom. Je crois qu’il y a une esthétique, une vibration émotionnelle particulière dans ma musique. Je ne suis pas sûr d’avoir cette capacité de “caméléon” que certains compositeurs de musiques de films possèdent.

Je ne pourrais pas être mis en compétition avec trois ou quatre compositeurs de musiques de films sur un projet et adapter totalement ma vibration à quelque chose qui ne me ressemble pas. En revanche, quand il y a une vrai flash autour de ma musique, une vraie accointance avec mon univers, une forte « yomisation » de la musique, je suis prêt à aller très loin : élargir l’instrumentation, l’orchestration, collaborer avec des arrangeurs, pousser l’expérience beaucoup plus loin.

Justement, c’est quoi ton rapport au cinéma ? Cannes, c’est aussi un imaginaire, des images, des stars… Est-ce que ça nourrit ton inspiration ?

Y. : Moi, je pense être plus inspiré par le cinéma que par la musique. J’ai tellement écouté de musiques que, si je commence à m’en inspirer directement pour composer, je vais plus aller vers le plagiat que vers l’inspiration. Du coup, je vais plutôt chercher dans d’autres arts : la littérature, le récit, les images.

Et puis, j’ai une écoute extrêmement analytique de la musique. Quand j’écoute un morceau, je dissèque, j’analyse, j’essaye de comprendre, je divise en micro parties. Le cinéma, au contraire, me permet de replonger émotionnellement dans la musique. Comme je suis porté par l’histoire, je peux me laisser surprendre et émouvoir par la musique.

Ce n’est pas un défaut d’ailleurs, cette écoute analytique ? En écoutant un morceau, tu n’as pas envie de faire une pause à chaque fois ?

Y. : Quand les gens disent “on va écouter de la musique”, moi je sais que mon cerveau va travailler de façon intense. On ne peut plus me parler, je suis entièrement absorbé par le morceau, ça va me fatiguer. Alors que dans le cinéma, comme il y a le récit, ça me fait énormément de bien. C’est assez contre-intuitif pour moi de devoir revenir à l’intérieur du cinéma pour en fabriquer la musique, parce que c’est justement le moment où en général je me laisse complètement porté et j’accepte de débrancher mon cerveau.

Mais à chaque collaboration, ça a été très intéressant. Je pense que je fais les choses assez différemment. Moi, j’adore travailler avec le réalisateur. Avec Yann Berlier et Lola Cambourieux, c’était plus compliqué car ils étaient au fin fond de la Dordogne et moi-même, j’habite en Provence, dans la forêt. Leyla, par exemple, est venu en studio. J’avais besoin de sentir si émotionnellement elle était au bon endroit, si elle sentait le truc comme il fallait. Je peux aussi travailler sur l’improvisation. Je suis instrumentiste aussi avant tout, je travaille avec des musiciens que je connais depuis longtemps, avec qui je peux vraiment travailler la matière en direct.

Quelques mots d’amour

Souvent les réalisateurs n’ont pas le vocabulaire pour parler avec les compositeurs. Est-ce différent avec les musiciens ?

Y. : Comme la plupart des réalisateurs qui m’ont contacté ont eu un flash sur ma musique, je sais qu’il y a quelque chose qui passe de toute façon, et que quelque part, on se comprend forcément. Même s’il n’y a pas le vocabulaire technique, moi je m’en fous un peu, parce que je ne suis pas le grand représentant de l’académisme et de la technique musicale – peut-être juste sur la clarinette où je ne me défends pas trop mal -. Sinon sur le reste, je suis plus dans des impressions. Je préfère qu’on me parle sous forme de ressentis et d’images, et ça me permet en fait d’aller beaucoup plus vite, plus loin, que s’il fallait à tout prix avoir un vocabulaire très musical.

Est-ce comme ça que tu as travaillé avec Rudi ?

Y. : Oui, Rudi est d’une précision redoutable. Il est entré en studio, on a vraiment travaillé sur des petites choses. A chaque fois, il me disait : « c’est super, c’est presque parfait, est-ce que tu pourrais essayer un truc ? ». Au début, il cherchait un morceau spécial. Comme je suis assez occupé, je lui ai proposé de lui envoyé 26 titres inédits. Il m’a dit qu’il adorait ça mais que ce n’était pas ce qu’il cherchait exactement. Du coup, il est venu en studio pour qu’il parte avec ce qu’il veut. Et on a trouvé quelque chose, il était ravi. Il était très précis et c’était très agréable pour moi.

Tu vis dans une forêt. Il y a quelque chose dans ta musique à la clarinette autour du silence, de la contemplation. Est-ce que ça joue dans ta façon de créer ?

Y. : Oui, complètement. J’habite dans une maison isolée, avec une baie vitrée, entourée de forêt, sans voisins proches. Et pour moi, c’est comme regarder un film extrêmement lent. Il se passe plein de choses.

Le silence, pour moi, n’existe pas vraiment. Mais sortir de la civilisation fait du bien aussi pour pouvoir y retourner. Notre métier est quand même extrêmement sociable, encore plus que le cinéma : les concerts, les rencontres permanentes… Je suis beaucoup sur les routes, il se passe plein de trucs. Après 3 jours à Cannes, je peux passer 2 semaines tout seul dans ma maison avec mon fils de 6 ans, et tout va très bien !

À voix basse

Tu as beaucoup travaillé autour de la musique klezmer. C’est une musique d’héritage familial que tu pratiques depuis longtemps, notamment via la clarinette. On l’associe à l’héritage, à la mémoire orale, à la transmission. On choisit un instrument, on choisit aussi de porter quelque chose, et parfois c’est lourd…

Y. : Alors, ça m’a mis beaucoup de temps, mais je pense qu’aujourd’hui, je vais carrément m’allonger sur ce canapé ! La question de l’identité a été complètement centrale dans ma démarche pendant très longtemps, notamment quand je faisais du klezmer traditionnel. Ca a demandé énormément de travail sur moi-même, de réflexion sur ma famille, mes origines, etc. Aujourd’hui, ça ne fait plus vraiment partie de ma quête d’identité. On entend encore des accents orientaux ou judaïques dans ma musique, mais ce n’est plus le centre. D’ailleurs, je pense que les trois films dont a parlé qui sont à allés à Berlin ou qui sont à Cannes pour le moment montrent bien à quel point ça peut aller dans toutes les directions. D’un côté, il y a Rudi Rosenberg qui, je pense, partage la même lourdeur d’héritage que moi. Après, il y a Leyla Bouzid qui a entendu dans ma musique quelque chose de l’Orient. Et puis, Lola Gambourieux et Yann Berlier qui ont quand même senti dans ma musique quelque chose qui leur parlaient par rapport à leur sujet. Je pense que les gens sentent qu’on va chercher dans la profondeur.

Tu as parlé de mysticisme tout au début.

Y. : Honnêtement, je n’ai plus le même rapport à cette quête identitaire, je ne pense pas qu’aujourd’hui dans ma musique, le judaïsme et les origines maternelles ont une place aussi centrale. Je te dis ça mais en même temps, je viens d’aller jouer en Roumanie. Tous les mecs qui étaient avec moi avaient de la famille qui venait du village de mon grand-père. Ce sont devenus mes meilleurs potes et ils vont bientôt venir me voir. Je sais très bien que j’ai quand même un truc très profond avec ces territoires.

Je suis en train de passer un cap : je sors presque des musiques du monde pour aller vers quelque chose de beaucoup plus personnel, minimaliste, répétitif, qui ressemble davantage à ce qui se passe dans mon cerveau. Mes deux parents sont psychiatres et psychanalystes. Je n’ai pas passé 45 ans sur le divan mais j’en ai bien fait 18 ans à domicile. Je ne dis pas que la solution est trouvée, mais je sors un peu du besoin thérapeutique de la musique.

© Patrick Hadjadj

Tu as parlé de « yomisation ». Yom, ça veut dire « jour » en hébreu. Est-ce que le fait de choisir ton nom, ça a été une façon pour toi de t’affranchir un peu de toute ton histoire et de commencer les choses avec un nouveau jour ?

Y. : Oui, et en même temps, je l’ai judaïsé très clairement. Ca m’a permis de m’affranchir d’un héritage familial compliqué, notamment du côté paternel. Il y avait quelque chose de très lourd dans cette histoire familiale. Il y a eu des problèmes d’alcoolisme, beaucoup de mineurs qui sont morts de différents trucs, deux cousines qui sont mortes d’overdoses, .… La relation avec mon père a toujours été très compliquée. Maintenant, il est décédé, ce serait quand même indécent de trop lui taper dessus. Voilà. J’ai utilisé mon nom, je trouvais ça super important. Ça m’a aidé aussi à me détacher de moi-même. Mais aujourd’hui, ce nom est devenu ma propre invention. Et maintenant, je dois aussi réussir à me détacher de ce que j’ai moi-même créé. Je me suis rendu moi-même prisonnier de ce nouveau nom, et je dois aujourd’hui lui donner une nouvelle élasticité pour pouvoir repartir.

C’est pour ça que j’aime autant travailler avec d’autres disciplines : le cinéma, la danse contemporaine, le cirque… Je parle de Yom à la troisième personne, c’est moi et pas moi en même temps. Je suis très content que Yom arrive et se fasse aspirer par des Rudi Rosenberg ou par des Leyla Bouzid, dans d’autres univers, dans lesquels on peut m’utiliser en tant que source d’inspiration, de matière à modeler. Tout ça, ça fait que moi, ça m’aide aussi à me détacher de moi-même.

Propos recueillis par Katia Bayer

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