En sélection officielle à la Quinzaine des Cinéastes cette année, Gabin de Maxence Voiseux intrigue d’abord par son statut de premier long métrage. Si le cinéaste a déjà derrière lui plusieurs années de travail dans le court et moyen métrage documentaire télévisuel ou non, ce nouveau film semble pourtant s’inscrire dans une continuité très cohérente avec ses précédents projets. Le documentaire fascine surtout par son ampleur temporelle, le cinéaste suit son protagoniste pendant près de dix ans, de ses 8 à ses 18 ans, construisant ainsi un véritable récit de formation au long cours. Dans le nord de la France, Gabin, benjamin de la famille Jourdel, paraît destiné à reprendre la boucherie familiale. Mais entre fidélité au territoire, poids de l’héritage et désir d’émancipation, l’adolescent rêve d’autre chose : dresser une vache de concours, devenir éleveur de chiens ou encore sauver la ferme de sa mère de la faillite. Filmé sur une décennie entière, Gabin accompagne ainsi les transformations physiques, affectives et sociales de son personnage, tout en dressant le portrait d’un monde rural traversé par les questions de transmission et de classe sociale.

Le film prolonge directement plusieurs thématiques déjà présentes dans les œuvres précédentes du réalisateur, notamment Des hommes et des bêtes (2013) puis Les Héritiers (2016). C’est d’ailleurs au moment du tournage de Des hommes et des bêtes, consacré au marché aux bestiaux d’Arras, que Maxence Voiseux rencontre pour la première fois la famille Jourdel. Plus tard, Les Héritiers explorait déjà les tensions familiales autour de l’héritage et du travail agricole, avec Gabin présent lors du tournage. Avec ce nouveau film, le réalisateur radicalise cette démarche documentaire en faisant du temps lui-même la matière centrale du film.
L’œuvre adopte un format carré qui agit immédiatement comme un resserrement sur les corps et les visages. Même lorsque le cinéaste filme la campagne de l’Artois, ce qui l’intéresse avant tout reste l’intimité de ses personnages. Dès l’enfance de Gabin, le cadre traduit une forme d’enfermement silencieux. À seulement huit ans, le jeune garçon subit déjà une pression familiale considérable, notamment autour de la reprise de la boucherie paternelle. Une scène cristallise particulièrement cela, tandis que son père évoque l’avenir de sa profession et de la passation, Gabin observe un oiseau en cage dans l’arrière-boutique. L’image devient alors presque annonciatrice : le garçon apparaît lui-même prisonnier d’un futur déjà écrit pour lui. Cette sensation d’enfermement est renforcée par ses loisirs vidéoludiques, puisqu’il joue à des simulateurs de gestion agricole ou d’exploitation rurale, comme si même ses espaces d’évasion le ramenaient sans cesse au même destin.
Le film ne cherche d’ailleurs jamais à embrasser toute la famille comme une fresque chorale. Les autres enfants restent hors champ, Voiseux concentre son regard exclusivement sur Gabin et sur les figures qui gravitent intimement autour de lui, principalement ses parents et sa professeure particulière. Cette focalisation produit une impression de proximité constante, accentuée par un travail très construit sur la composition des plans. Beaucoup de cadres, surtout dans la première partie du film, séparent physiquement les personnages à travers des lignes, des cloisons, des portes ou des profondeurs d’espace, rien ne semble laissé au hasard, chaque plan paraît pensé pour traduire des tensions familiales ou affectives.

Cette précision formelle révèle aussi combien Gabin dépasse le simple enregistrement documentaire. Le film contient une véritable dimension de mise en scène. L’exemple le plus frappant reste cette séquence où Gabin traverse le cadre à vélo devant une église, vers le milieu du film. La scène possède une évidence fictionnelle assumée, très stilisée. Et c’est précisément là que le film comprend pleinement son propre médium, l’une des forces du documentaire contemporain réside souvent dans sa capacité à absorber des éléments de fiction afin de produire une narration plus sensible, plus incarnée. Loin de trahir le réel, cette stylisation permet ici d’approfondir notre rapport aux personnages et d’impliquer davantage le spectateur dans leur trajectoire intime.
Progressivement, le père disparaît presque du récit. Sans que le film ne donne réellement d’explication (séparation, divorce ou simple éloignement ?), on remarque que les parents ne sont pratiquement plus filmés ensemble. Cette évolution est d’autant plus marquante que près de 80 % du film est centré sur Gabin : il occupe constamment l’espace, structure les séquences et devient le véritable point d’ancrage du récit. Les rares scènes sans lui prennent alors une importance d’autant plus marquante précisément grâce à leur rareté, notamment lorsqu’elles se concentrent uniquement sur l’un des deux parents.
Le passage du temps constitue également l’une des grandes réussites du film. Voir Gabin grandir se fait avec une fluidité remarquable. Le vieillissement physique du personnage joue évidemment un rôle essentiel, mais il passe aussi par des détails disséminés dans les dialogues ou les situations : réunions scolaires, passage au collège puis au lycée, nouvelles responsabilités. Le montage impressionne justement parce qu’il refuse les solutions explicatives faciles. Avec une matière filmée accumulée pendant près de dix ans, le film aurait pu multiplier les cartons ou les indications d’âge. Au contraire, Maxence Voiseux fait confiance au spectateur. Hormis une unique voix off au début servant à introduire Gabin, le documentaire refuse ensuite toute explication surplombante, pas de dates, pas de contextualisation insistante. Tout repose sur le montage, qui devient presque dialectique dans sa manière de faire dialoguer les scènes, les ellipses et les transformations invisibles des personnages sans jamais perdre le spectateur.

