Présenté en compétition officielle lors de la 78e édition du Festival de Cannes en 2025 et récompensé d’un César du meilleur court-métrage d’animation lors de la 51e cérémonie des César en février dernier, Fille de l’eau de Sandra Desmazières a émergé d’un récit personnel. La réalisatrice nous raconte l’histoire de la pression sociale féminine autour de la fertilité, en adoptant le point de vue de Mia, une plongeuse en apnée, à travers ses souvenirs et sa douleur. Cet entretien revient sur le processus créatif de la réalisatrice, l’influence de son histoire personnelle sur son œuvre et la place des femmes dans le court-métrage d’animation.

© Léa Rener
Format Court : Est-ce que tu pourrais revenir sur l’origine de ton film Fille de l’eau, pourquoi ce film est-il important d’un point de vue personnel ?
Sandra Desmazières : L’idée du film est venue de plusieurs raisons. Il y a à peu près 13 ans, je suis allée voir ma grand-mère à l’hôpital. Je la regardais, elle dormait dans son lit. Elle était mal rhabillée, on voyait ses épaules, le haut de sa poitrine, le corps amaigri et semblant avoir rétréci. Je me rappelais d’elle plus jeune, quand elle s’occupait de nous enfants, je me rappelais d’elle, de son corps quand elle faisait sa toilette au gant de toilette au-dessus du lavabo. À ce moment-là, j’essayais d’avoir des enfants depuis des années. Je me disais que si j’en avais un jour, elle ne les connaîtrait sans doute pas. Je me demandais également quelle serait ma vie si je n’en avais pas. En reprenant le train, je repensais aux années qui passaient et aux gens que j’avais connus et qui étaient morts.
J’ai, peu de temps après, découvert un documentaire sur des femmes qui plongeaient en apnée pour pêcher des coquillages et des poulpes. Ce qui m’a tout de suite intéressée était de découvrir ces femmes de tous les âges : des jeunes et aussi de vieilles dames avec des corpulences différentes. On les voyait se déshabiller, rire ensemble, se disputer aussi…Leurs regards me faisaient penser à ma grand-mère. L’apnée m’intéressait aussi car c’était à peu près dans l’état émotionnel que je pouvais être à ce moment-là. Tous ces ressentis se sont mélangés et j’ai trouvé que ce métier de pêcheuse était parfait pour raconter cette histoire.
L’eau est un sujet qui traverse ton œuvre, on a pu le voir notamment dans ton film précédent Comme un fleuve (2021) mais aussi subtilement dans Bao (2012). Pourquoi l’eau est-elle si présente dans tes films ?
S.D : L’eau est en effet très présente dans mes films, mais je n’y avais pas vraiment fait attention avant. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi. Il y a tellement de symbolique à propos de l’eau.
Dans Fille de l’eau, l’eau est un élément du quotidien de Mia puisqu’elle est plongeuse mais c’est aussi l’endroit de ses rêves et de ses cauchemars. C’est également au fond de l’eau que le personnage va se retrouver et s’apaiser. L’eau permet de passer du présent au souvenir ou à l’imaginaire. Il y a quelque chose d’insaisissable comme le sont les souvenirs. Il y a aussi quelque chose d’effrayant et d’apaisant dans l’eau.
C’est sans doute aussi lié à ce que j’aime dans l’animation. Le mouvement, la fluidité, les transformations…mais aussi les médiums que j’utilise comme l’aquarelle, la peinture, le café qui me permettent de travailler les transparences et les profondeurs.
Tu explores souvent le lien familial dans tes films mais surtout les liens féminins, ce qui est encore plus présent dans Fille de l’eau avec cet esprit de cohésion et de communauté féminine lié à la question de la fertilité. Qu’est-ce-que ça signifie pour toi d’explorer ces sujets ?
S.D : Je suis une femme et mes choix vont naturellement vers le récit de femmes. Dans Fille de l’eau, je parle d’un métier ou l’on voit une mère qui apprend son métier à sa fille. Il y est question de transmission. Sauf que mon personnage Mia ne peut pas avoir d’enfants. Je voulais montrer et parler de ce sujet toujours difficile à aborder, de la difficulté de ne pas avoir le choix, de cette pression sociale aussi. Mais la confrontation au bain avec ces corps de femmes de tous les âges est difficile et rappelle à Mia qu’elle n’arrivera pas à avoir d’enfants. Mia se sent prise au piège, jugée…Le regard des autres femmes est difficile à supporter, elle n’a qu’une envie : c’est de les fuir. Une fois qu’elle l’aura accepté et avec les années qui passent, la blessure sera toujours présente mais moins vive. Elle pourra être de nouveau en lien avec les autres femmes.
Quelle place a-t-on quand on est une artiste femme dans le milieu de l’animation ?
S.D : Dans le court-métrage d’animation, nous sommes de nombreuses réalisatrices, j’y ai toujours trouvé ma place mais pour ce qui est du format long, il y a beaucoup moins de femmes.
Est-ce que, selon toi, les choses commencent à évoluer ?
S.D : Oui, on voit un peu plus de long-métrages réalisés par des femmes comme Planètes (Momoko Seto, 2025) ou Amélie et la métaphysique des tubes (Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, 2025) et cette année In Waves (Phuong Mai Nguyen, 2026) mais il y a encore beaucoup de travail…
En regardant tes films, on peut voir qu’il y a un dialogue entre l’histoire personnelle, l’histoire de tes personnages mais aussi l’Histoire, comme dans ton film Comme un fleuve (2021) qui montre deux sœurs séparées pendant la Guerre du Vietnam. Quelle place a le Vietnam et son histoire dans ta vie et dans ton œuvre ?
S.D : Je suis d’origine vietnamienne. Mon père est français et ma mère vietnamienne. Ils se sont rencontrés au Vietnam pendant la guerre, dans les années 70. J’ai grandi en entendant parler de la guerre, de familles séparées, de la peur, d’histoires de fantômes très liées à la culture vietnamienne et aux croyances populaires. Ça m’a beaucoup marquée et influencée.
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En étant métisse, je me suis toujours sentie dans une sorte d’entre-deux, nourrie par quelque chose qui m’échappe. Alors j’essaye de raconter des histoires qui parlent de ce qui me questionne, me fait peur…En faisant des recherches sur les origines, la famille, la transmission avec des thèmes sur la mémoire, la séparation, le deuil, les fantômes. Dans mes histoires, le destin des personnages est brisé, blessé, il y a toujours quelque chose qui vient empêcher d’être, de devenir.

Tu utilises la technique de la peinture animée dans tes films, est-ce-que tu pourrais expliquer le processus ?
S.D : Je dessine et j’anime sur papier. Pour Fille de l’eau, une partie a été animée numériquement, avec un logiciel d’animation. Les animateurs ont utilisé un trait proche du trait de crayon. Puis tout a été imprimé. Nous avons peint l’ensemble du film à la main avec des crayons aquarellables, des pastels aquarellables et des lavis de peinture et de café. Chaque image a sa propre texture et donne au film un côté très organique avec des vibrations de couleurs et de matières.
La peinture animée a justement un certain effet sur la texture des corps, est-ce-que c’est aussi l’effet recherché pour toi ?
S.D : Oui pour travailler la peau, les rides, les couleurs, je voulais que le film soit peint. Cela permet aussi de mieux incarner les personnages.
Chacun de tes films semble avoir sa propre palette de couleurs, est ce qu’elles représentent quelque chose en particulier ?
S.D : J’aime beaucoup travailler les couleurs, les lumières, les ambiances…surtout celles de nuit où j’ai l’impression de pouvoir tout imaginer et trouver des ambiances et de la profondeur qui ont une importance dans le récit et la mise en scène des films. Il y a quand même deux couleurs qui reviennent très souvent dans mes films : le rouge et le vert. Par exemple, le vert est une couleur que j’aime beaucoup mais c’est aussi le vert des intérieurs et extérieurs des maisons au Vietnam et le vert de la végétation.
Dans Fille de l’eau, il y a aussi un vrai travail sur le son, notamment sous l’eau, comment fait-on pour travailler le son de cette manière, avec quels outils et quels processus ?
S.D : Nous ne voulions pas un son réaliste pour l’eau. Sous l’eau, le son est étouffé. Les deux monteurs son, Alexis Place et Antoine Citrinot, ont travaillé le son avec l’idée d’insectes, de sons de la nature toujours présents, donnant l’impression qu’on ne sait jamais bien si on est sous l’eau ou à l’extérieur, comme pour rester dans une sorte de huis-clos mental. Ils ont pensé à des textures sonores, des vibrations qui grattent comme les images du film et comme le crayon sur le papier…

Comment l’animation est-elle devenue un moyen d’expression important pour toi ?
S.D : Pour moi, faire du cinéma était quelque chose d’inaccessible. Même si j’ai grandi avec les séries animées japonaises dans les années 80, je n’avais jamais pensé faire de l’animation mon métier, ni même dessiner et vivre de mes dessins… C’est en arrivant à l’ENSAD (École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs) que j’ai découvert le cinéma d’animation.
Je me suis rendue compte qu’il était possible de tout imaginer à partir d’un dessin. Imaginer une histoire avec du son, de la musique, tout ça en mouvement et faire un film. C’est vraiment le médium dans lequel je me sens bien, même si c’est long et difficile, j’espère continuer à faire des films.
Tu as aussi été illustratrice jeunesse. Est-ce-que tu as déjà pensé à faire des films d’animation à destination d’un jeune public ?
S.D : Je n’ai jamais fait de films pour le jeune public mais j’y pense !
As-tu d’autres projets de films d’animation ?
S.D : Oui, j’ai un projet de court-métrage J28 avec Caïmans Productions et Olivier Catherin, nous venons d’avoir l’aide au développement FAIA du CNC. Un projet de long-métrage Tempête rouge pour lequel j’avais eu l’aide au parcours du CNC l’an dernier et qui est toujours en écriture.
Ton film a été présenté dans plusieurs festivals. Quelle importance ça a pour toi de présenter tes films dans ces évènements ?
S.D : C’est très important que les films circulent en festival. Les festivals permettent aux films d’exister, d’être vus sur grand écran avec une qualité de l’image et du son. On n’a pas la même concentration dans une salle de cinéma que devant un écran d’ordinateur ou de téléphone. Les films voyagent dans le monde, rencontrent des audiences différentes et c’est intéressant de croiser les regards. C’est aussi important pour la carrière du film, s’il circule bien en festivals cela permettra aussi de trouver plus facilement des financements pour d’autres projets de film.
Est-ce-que tu as déjà assez de recul sur ta récompense du meilleur court métrage d’animation aux César 2026 ? Si oui, qu’est-ce-que cela représente pour toi ?
S.D : Je ne pense pas avoir assez de recul pour en parler mais j’espère que ce César m’aidera à faire de nouveaux films.
Propos recueillis par Mathilde Delagarde
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