Hillbrow de Nicolas Boone

À bout de souffle

Tout commence par un souffle prêt à rompre, celui d’un garçon sur le toit d’un gratte-ciel. On ne sait pas vraiment où on est, mais on devine bientôt, c’est bien Johannesburg derrière lui. Ce garçon surgit dans l’étrange lourdeur d’une caméra qui plane. Il respire fort, il est sur le point de sauter, il est à bout de course, son regard ne dérive pas. On entend des voix hors-champ qui attendent de l’attraper, mais qui le supplient de ne pas commettre le pas de trop. Alors, comme un hiatus entre la vie et la mort, c’est l’intensité de son existence qui se joue ou plutôt qui se pose, se dépose, s’expose. Tout commence donc par un vertige, par une fin possible, par cette survie qui précède la chute. Par un cinéma qui ne s’avoue ni vaincu ni vainqueur face à la brutalité des faits, par un cinéma qui ose faire ce qui est sa tâche première : montrer pour mieux déchirer le cycle des violences sociales.

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Ce premier plan, cette configuration qui interroge les pulsations d’un hors-la-loi sud-africain, ouvre le court-métrage de Nicolas Boone, « Hillbrow » (2014). Le film n’a pas volé son Loup argenté du meilleur court-métrage de la compétition internationale au Festival du Nouveau Cinéma à Montréal. Il tire sa puissance d’un dispositif étonnant, fondé sur une série de plans-séquences captant au passage les hommes délaissés du centre-ville. On est au carrefour entre la vie et les images. Car ces hommes sont nés là, ont déjà marché dans ces rues et ces escaliers avant qu’on les filme, et la mise en scène ramasse la banalité de leurs actes criminels et l’intensité de leurs dés-espoirs.

Le film semble donner son sens au mot “acteur”, il offre à ces êtres l’espace d’être des acteurs d’un type nouveau. Les acteurs d’une fiction dont ils sont habituellement les agents dans la réalité. On a donc affaire à du documentaire, capable de transformer la violence en matière cinématographique. Un film intransigeant qui répond à une redoutable misère.

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« Hillbrow » surprend par son approche, le rapport que les personnages tissent avec l’espace et sa temporalité. Le réalisme atteint ses sommets et ses bas-fonds, il passe sans cesse d’un extrême à l’autre. Plus précisément, il se donne des moyens esthétiques d’inscrire les êtres dans un territoire, ce quartier d’Hillbrow où la joie de la danse apparaît comme un maigre contre-point à l’entassement des corps, le délabrement des maisons, l’absence de perspectives. On pense à ces corps défigurés des tableaux de Francis Bacon. Ni optimiste ni pessimiste, le film se termine néanmoins sur une image d’ascension; un vieil homme monte les marches d’un stadium. Jusqu’en haut ? Non, la fatigue a raison du vieillard. À bout de souffle. L’image répond à la situation initiale; ici, la limite n’est pas spatiale, elle est intérieure. Les hommes qu’on montre seront toujours stoppés malgré les tentatives, malgré la volonté, malgré les rêves.

Dans ce film, il n’y a nulle trace de complaisance, de gentillesse, de quelconque prétention, et surtout pas de prétendue nécessité de parler à la place des sujets soumis. Cependant, jaillit une vraie ambition, artistique et politique. Le réalisateur s’y était déjà employé avec succès dans le film « 200% », réalisé dans la banlieue lyonnaise en 2010. Si ce dernier penchait vers la fiction, « Hillbrow » s’attache à élaborer une approche documentaire inattendue. Plus généralement, le film semble proposer une manière tout à fait inédite d’aborder les êtres, leur violence et leur beauté, à travers son regard entêtant et signifiant.

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Mais on serait bien en peine de d’imposer une catégorie à cette œuvre éclatante tant celle-ci déstabilise même l’entreprise critique. Si l’enjeu de la critique est de mettre des mots, elle ne doit pas prétendre remplacer le cinéma. Au contraire, elle ne doit pas perdre de vue l’évidence que le cinéma, dans ses coins reculés, et souvent loin de France et ses visions américanisantes, continue de se réinventer. En secret, ce film nous amène à ne pas confondre entre réalisme et réalité. Par la fermeté de sa mise en scène de la dégradation, il est même un manifeste. Il murmure l’évidence que le cinéma survivra à la critique fataliste de la même manière que les désirs humains continueront à bousculer les structures, capitalistes ou autres.

Mathieu Lericq

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Sujet associé : l’interview de Nicolas Boone réalisée par le Festival du nouveau cinéma

Pour information, le film sera projeté le jeudi 12/2/2015, dès 20h30 au Studio des Ursulines (Paris, 5ème), en présence de Nicolas Boone, dans le cadre de la séance spéciale consacrée au Festival du Nouveau Cinéma (FNC) de Montréal

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