Henry Moore Selder : « Je suis très friand de cinéma transgressif. Mon film a été une excellente occasion de repousser un peu les limites »

Pour la 11ème édition du Festival Court Métrange en octobre, Format Court a remis un prix au film « A Living Soul ». À l’occasion du focus qui lui est consacré, nous avons posé quelques questions à son auteur, Henry Moore Selder, qui tourne ici son septième court métrage, après avoir réalisé plusieurs clips vidéos, notamment pour The Hives ou Garbage, mais aussi des publicités pour de grandes marques. Nous avons cherché à en savoir plus sur Ypsilon, le cerveau qui rêve de pouvoir s’échapper de son bocal, les scientifiques qui détiennent entre leurs mains son destin et parmi ces blouses blanches, celle chez qui l’espoir semble encore permis.

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Quel est votre parcours ? Comment êtes-vous venu au cinéma ?

J’ai commencé à faire des films Super 8, quand j’étais enfant, entre 8 et 10 ans. Puis j’ai mis cela entre parenthèses jusqu’à ce que je commence des études théoriques de cinéma, ce qui m’a conduit à mettre en pratique tout ce que j’avais appris. Ensuite, j’ai commencé à réaliser des clips vidéos et des courts métrages, ce qui m’a emmené vers la publicité.

Vous avez réalisé de nombreuses publicités pour de grandes marques. Comment réussissez-vous à concilier la réalisation de spots pour Nike, Audi, Mercedes ou Pepsi, et la réalisation de courts métrages tels que « A Living Soul » ?

Les publicités ont été une véritable école et un terrain d’essai pour moi. Cela m’a permis de rencontrer des professionnels du cinéma (plusieurs directeurs de la photographie, directeurs artistiques et autres personnes venant des effets spéciaux), mais aussi de travailler avec de grosses équipes et de se frotter à toutes sortes de techniques et d’expérimenter des effets. Seulement, ayant d’autres aspirations artistiques, j’ai toujours essayé de garder une place pour mes projets de fiction. L’année où j’ai réalisé « A Living Soul », je n’ai pas gagné un seul centime tellement je devais m’impliquer sur le projet au quotidien. Sans le travail publicitaire réalisé avant, j’aurais été en très grande difficulté financière.

« A Living Soul » est adapté d’un roman de P. C. Jersild, comment avez-vous découvert ce livre et qu’est-ce qui vous y a intéressé ?

Le roman est très célèbre en Suède depuis sa parution en 1980, je l’ai lu à l’âge de 10-12 ans et il m’avait plutôt marqué. Quand la possibilité de développer un projet de film est arrivée, je me suis replongé dans le livre et j’ai réalisé que ce serait une histoire parfaite à raconter sur une durée de trente minutes.

En voyant votre film, on pense au fameux plan en caméra subjective de « Robocop » lorsque ce dernier se réveille après son opération, on pense aussi au soldat sacrifié de « Johnny Got his Gun », notamment dans sa relation avec son infirmière. Est-ce que ces films ont été des références ou influences pour vous ? Plus généralement, qu’est-ce qui vous a influencé dans la réalisation de ce film ?

Je n’ai pas vu « Johnny Got his Gun » de Dalton Trumbo, mais je connais bien l’histoire, car j’ai lu le roman sur lequel il est basé (ndlr : écrit par Dalton Trumbo lui-même, le roman est paru en 1939 ; le film, quant à lui, date de 1971). « Robocop » est une source d’inspiration évidente, j’aime beaucoup l’univers hors-norme de Paul Verhoeven. Dans « Robocop 2 », il y a même un cerveau vivant qui est placé dans un autre robot. Je me suis aussi inspiré du film « Le Scaphandre et le Papillon » qui réussit à faire naître beaucoup d’émotion dans une situation de point de vue subjectif complètement verrouillé. Enfin, j’ai particulièrement étudié l’approche du point de vue subjectif dans les films « Orange Mécanique », « Brainstorm » et « Enter The Void ».

Votre film se situe au croisement de plusieurs genres (SF, comédie noire, surréalisme). Comment avez-vous su allier ces différences de ton et de style et garder une cohérence tout du long ?

Tous les projets sur lesquels j’ai travaillé se présentent à plusieurs égards comme un croisement des genres. Je me disais que si le cœur émotionnel du film était suffisamment réussi pour rendre possible toute identification avec Ypsilon, le personnage principal (ndlr : un cerveau doué de conscience), alors je pouvais tenter d’aller dans toutes sortes de directions différentes. Je suis très friand de cinéma transgressif et cette histoire a été une excellente occasion de repousser un peu les limites. Si le film se développe un jour en version longue, je serais ravi d’y inclure une scène d’amour plus explicite entre Emma et le cerveau…

Dans votre film, la dichotomie entre le corps et l’esprit est poussée à son paroxysme. Pourtant cet être sans corps, qui n’est qu’esprit, rêve de pouvoir se mouvoir. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce paradoxe ? Qu’est-ce qui, selon vous, peut toucher le spectateur dans la figure d’Ypsilon ?

La dimension purement physique du protagoniste était très présente dans le livre ainsi que l’idée de vouloir s’échapper. Ce que je trouve particulièrement intéressant est la différence entre ce que le scientifique pense que le cerveau ressent et ce qu’il expérimente vraiment de lui-même.

Ypsilon possède cette espèce de petit « corps » pourvu d’oreilles qui lui permettent de se propulser vers l’avant. Son instinct de survie le poussant à utiliser tout ce qu’il a encore à disposition pour s’enfuir, même ses oreilles, cela lui donne une volonté et une apparence très humaine et nous nous retrouvons dans sa lutte pour sa liberté.

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Ypsilon imagine à plusieurs reprises des moyens de retrouver sa liberté. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces rêves éveillés sous forme de décrochages poétiques et surréalistes ?

La situation claustrophobe dans laquelle il se trouve le pousse à trouver toutes sortes de solutions d’évasion, même si cela n’est que le fruit de son imagination. Ce sont des scènes qui étaient présentes dans le livre, mais plutôt sous la forme d’un monologue intérieur. J’ai pensé qu’il était essentiel de mettre cela en images, car de nombreuses situations sont particulièrement singulières et intéressantes visuellement.

Comment s’est déroulé le tournage du film ? Quelles sont les différentes techniques employées pour donner vie à Ypsilon ?

J’ai beaucoup storyboardé en amont et j’ai travaillé étroitement avec l’équipe des effets spéciaux pour parvenir à filmer chaque prise de vue que j’avais imaginé. La plupart des scènes sont filmées avec des effets plateau (environ 95%), en utilisant une marionnette animatronique et des trucages simples pour les mouvements larges. Nous avons également tourné une série de plans avec une version CGI 3D numérisée du cerveau, par exemple lorsque les deux cerveaux nagent ensemble à la fin.

Quels sont vos projets ?

Je développe de nombreux projets qui se trouvent à divers degrés d’avancement, mais celui sur lequel je travaille actuellement est un long métrage sur Ture Sventon, un détective qui possède un tapis volant et qui résout des crimes en Suède, à la fin des années 40. Le film s’inspire notamment des univers de Caro et Jeunet, Terry Gilliam, Michaël Powell et Emeric Pressburger, mais aussi du réalisateur suédois Hasse Ekman.

Propos recueillis par Julien Beaunay et Julien Savès

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