Sarah Hirtt & Jean-Jacques Rausin, de la cinéphilie à la profession

Parmi les 18 films d’étudiants mis de côté cette année par Dimitra Karya, directrice de la sélection de la Cinéfondation, figurait un film belge de l’INSAS traitant avec humour de la fratrie et de ses (dés)illusions. « En attendant le dégel » (c’est son nom) a obtenu à Cannes le deuxième prix de la Cinéfondation des mains de Jane Campion et de son jury (Maji-da Abdi, Nicoletta Braschi, Nandita Das et Semih Kaplanoğlu). Au lendemain de la remise des prix, Sarah Hirtt, la réalisatrice et Jean-Jacques Rausin, l’un des trois comédiens du film, reviennent sur leurs parcours, leurs envies et leur lien au court.

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Jean-Jacques, qu’est-ce qui t’a donné envie d’étudier à l’IAD ? Et toi, Sarah, à l’INSAS ?

Jean-Jacques : On m’en a beaucoup parlé comme d’une école qui prépare des acteurs, où on peut travailler l’art dramatique, le théâtre mais également le cinéma, puis qu’elle est fréquentée aussi par des futurs techniciens et réalisateurs. On m’a dit également que c’était une école très polyvalente, où il y avait aussi bien des cours d’escrime que de danse. À ce niveau-là, ça m’a permis d’être un peu plus souple, de libérer mon corps, de me dépasser, de me détente. Ça m’a vraiment beaucoup servi par la suite. Je ne voulais pas faire une école sans cinéma. Étudier à l’IAD m’a permis de rencontrer le milieu cinématographique et d’avoir des expériences face caméra.

Sarah : Les conservatoires sont plus orientés vers le théâtre. Moi je voulais avant tout faire du cinéma, j’avais entendu des échos positifs comme négatifs sur l’INSAS et sur l’IAD, donc j’ai voulu passer les deux concours, j’ai été prise aux deux. Mais à l’IAD, j’ai eu un entretien avec une personne qui a été d’une méchanceté gratuite, ridicule et qui m’a mise dans une situation très désagréable, sans aucune raison, alors qu’à l’INSAS tout c’est très bien passé, à l’entretien on m’a posé des questions très intéressantes, qui m’ont fait réfléchir.

Quel type de questions ?

Sarah : D’où venait mon désir de faire du cinéma ? Pourquoi voulais-je en faire ? Quel regard j’avais envie de poser sur le monde ? Quand je suis arrivé à l’INSAS, j’avais une certaine vision du cinéma, qui a complètement changé en y sortant. Ça m’a vraiment plus ouvert l’esprit.

Jean-Jacques : Pour ma part, après mes études de communication à Liège, j’avais tenté le concours de réalisation de l’INSAS, mais je me suis fait refouler. A l’origine j’avais envie d’être réalisateur. Mais je pense qu’on peut y arriver par d’autres chemins que celui de l’école. J’ai découvert la direction d’acteurs avec mes études et maintenant, j’aimerais à mon tour diriger des acteurs avec ce que j’ai appris.

Alors, d’où te vient ton désir de réaliser et de raconter des histoires ?

Sarah : Ce qui me plait, c’est créer des personnages, leur donner vie, c’est ce qui me porte. A la base, j’avais une passion pour le cinéma comme spectatrice. Quand j’étais ado et qu’on a commencé à me demander ce que je voulais faire de ma vie, je me suis dit que ce qui me plaisait le plus au monde était de regarder des films et je me suis demandé ce que ça pouvait être de voir de l’autre coté de la caméra. J’ai commencé à faire des stages, en faisant le premier à l’Académie d’été de Neufchâteau (Belgique), je me suis dit que c’était vraiment là que je voulais être. Pendant quelques jours, on a reçu des bases pour l’écriture de scénario, on proposait chacun des idées, on co-écrivait des histoires en groupe, et on montait des, petits projets. C’était à petite échelle mais on a essayé de travailler de la manière la plus professionnelle possible.

Et pour toi, Jean-Jacques, comment parler de ton envie de jouer ?

Au début, j’étais très cinéphile, ma culture théâtrale était complètement nulle. Pendant mes études de communication, j’avais des cours de cinéma qui me donnaient envie de me tourner vers la réalisation. Parallèlement à cela, je faisais du théâtre amateur et je me suis rendu compte que j’étais plus à l’aise sur la scène, devant la caméra que derrière, parce que je m’éclatais bien plus.

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Sarah, qu’est-ce qui t’a incité à travailler avec Jean-Jacques ?

Sarah : Je l’ai rencontré sur le tournage d’un film La tête la première (réalisé par de Amélie van Elmbt) sur lequel j’étais directrice de production. Jean-Jacques y avait un petit rôle. Je suis allée plusieurs fois le chercher à Liège et on papotait pendant le voyage. Je lui ai parlé de mon film, il m’a dit de ne pas hésiter à l’appeler. J’étais certaine qu’il était parfait pour le rôle. Finalement, j’ai pu caster les trois acteurs ensemble et d’emblée, il y avait une très belle énergie entre eux. Ils fonctionnaient très bien. Même physiquement, c’était cohérent.

Jean-Jacques : On s’était vraiment éclaté, pendant le casting chez Sarah. On s’est même trop amusé, d’ailleurs, en sortant, on s’est dit qu’on n’aurait jamais les rôles ! Je suis pote avec les deux autres acteurs donc quand on s’est retrouvé, on a fait les cons ! Finalement, ça a été, on a été pris !

Jean-Jacques, tu as joué dans de nombreux courts belges (« La Version du loup » d’Ann Sirot et Raphaël Balboni, « La Balançoire » de Christophe Hermans, sans compter les films de Xavier Séron). J’ai l’impression que tu as un lien puissant au court métrage. Y a-t-il un intérêt pour toi à y jouer ?

Jean-Jacques : L’intérêt de travailler dans les courts métrages, avec plein de réalisateurs, c’est de pouvoir être en contact avec plusieurs univers et registres différents. C’est super ! J’ai un agent depuis peu de temps sur Paris qui me propose des castings de longs-métrages, des trucs plus importants. Moi, je suis en Belgique et via l’IAD, j’ai rencontré bon nombre de réalisateurs avec qui je suis devenu très proche. Il y a un coté très familial dans nos rapports. Certains d’entre eux qui travaillaient autour du court se tournent vers le long. En octobre prochain, par exemple avec Xavier Seron qui m’a dirigé sur son premier court « Je me tue à le dire » et après sur « Rien d’insoluble » et « Mauvaise lune » (co-écrit avec Méryl Fortunat-Rossi), on tourne son premier long métrage. On a eu une sorte de coup de foudre à l’époque. Là, il m’offre mon premier rôle dans un long. Je trouve ça encore plus beau quand on grandit ensemble.

« En attendant le dégel » est un road-movie. Qu’est-ce qui t’a intéressée, Sarah, dans l’idée de filmer le voyage ?

Sarah : Au départ, j’avais imaginé un trajet où les personnages arrivaient à destination. Mais je me suis rendu compte que c’était une idée de long-métrage, alors j’ai tourné l’essentiel du film autour de l’idée de l’attente.

Le film parle de désunion entre les personnages, d’une difficulté à communiquer…

Sarah : Je trouve intéressant de travailler autour de la fratrie, parce que lorsqu’on ne choisit pas ses frères et sœurs. On partage une intimité, des histoires familiales, un passé avec de bonnes comme de mauvaises choses. Quand l’enfance est terminée, on prend des chemins différents et là aussi, ça peut être délicat. J’ai essayé d’opposer les deux frères, dans leurs modes de vie, leurs valeurs, leurs caractères, mais aussi des moments de vie : Victor se fait quitter par sa femme tandis que Valéry va être papa.

Jean-Jacques : J’aime bien les rapports entre les trois personnages. On a l’impression que Victor avance plus dans la vie : il a sa société, sa maison, il a l’air plus embourgeoisé alors que son frère est plus cool, plus bordélique, alors, qu’en fait c’est l’inverse : Victor n’est nulle part, il doit tout recommencer à zéro. En terme de relations, Victor aussi est nulle part : il est en froid avec sa famille et il s’entend moins bien que son frère avec sa sœur.

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Sarah, les as-tu laissés improviser?

Sarah : On a essayé de trouver ensemble une justesse. J’ai réécrit certaines choses, parce qu’on s’est rendu compte que certaines choses ne passaient pas pendant les répétitions. On a fait un peu d’improvisation et la fin du film a été réécrite pendant le tournage. La scène de l’harmonica y a été rajoutée : il a vraiment gelé à cause du froid ! Le fou rire général, lui, est naturel. Je me suis dit qu’il fallait vraiment qu’on garde tout ça.

Vers quoi as-tu envie d’aller maintenant que le film est terminé ?

Sarah : Sur ce film, je me suis demandé ce que j’avais envie de réaliser et ce qui me plaisait en tant que spectatrice. Je suis partie sur le registre de la tragi-comédie. Même si ça fait assez présomptueux, je trouve qu’il manque des comédies vraiment intelligentes. Depuis le film, j’ai un long-métrage en développement chez Artémis Film, j’écris un autre court et je participe à un atelier d’écriture de série télévisée. Pour le moment, je suis vraiment dans un processus d’écriture.

Jean-Jacques, tu as des idées d’écriture, toi aussi ?

Jean-Jacques : Je ne sais pas vraiment, plein de choses me passent par la tête. En faisant quelques courts métrages, j’ai pu observer les réalisateurs qui montaient leurs projets et ça donne envie de s’y mettre aussi. Je craignais de ne pas être assez fort pour porter un projet tout seul, mais je me suis rendu compte que pour un court, tout le monde s’y mettait et prêtait main forte en cas de besoin. C’est un plus de pouvoir se faire aider par des gens vraiment compétents et chouettes.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Carine Lebrun

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Article associé : la critique du film

Pour information, « En attendant le dégel » sera projeté le jeudi 13 juin, à la Cinémathèque française, lors de la reprise du palmarès de la Cinéfondation 2013

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