Jane Campion : « La façon dont on raconte une histoire, ce que cela dit de vous, est plus important que l’attachement à une technique »

Jane Campion est souvent présentée comme la seule femme de l’histoire du Festival de Cannes à avoir reçu une Palme d’Or (pour « La Leçon de Piano »). Seulement Dame Jane, comme l’appelle Gilles Jacob, n’a pas reçu une mais bien deux Palmes d’Or (la première lui a été remise pour son court métrage « Peel » en 1986). Cette année, elle présidait le Jury de la Cinéfondation et des courts métrages. Entretien exclusif.

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Vous avez commencé par le court métrage mais entre vos longs-métrages, vous êtes revenue à ce format notamment avec « Water Diary », un fragment de « 8 » et « The Lady Bug » pour « Chacun son cinéma », réalisé pour les 60 ans du Festival de Cannes. Quel intérêt particulier y trouvez-vous ?

Les courts métrages m’ont permis de prendre confiance en moi, mais pas seulement quand j’ai débuté dans la réalisation. À un certain moment de ma carrière, je n’étais plus très sûre de la direction que je souhaitais prendre, je voulais changer de cap mais cela était très difficile. Quand vous êtes face aux attentes que représentent un projet de long et que vous n’avez pas encore pu tester votre « nouvelle théorie » et vos nouvelles idées, le fait de revenir au court permet d’abandonner ses propres automatismes. En cela, le court a été un moment clé pour moi.

Vous y avez trouvé ce qui était important ?

J’ai pris un peu de recul après avoir réalisé « In the Cut » qui n’avait pas été très bien reçu. Je voulais passer du temps avec ma fille et je me suis arrêtée quatre ans avant de reprendre l’écriture pour « Bright Star ». C’est à cette période que j’ai réalisé que je n’étais pas forcément intéressée par les films contemporains et que j’ai commencé à regarder en arrière. J’ai fini par voir « Un condamné à mort s’est échappé » de Bresson. J’ai trouvé la mise en scène d’une telle simplicité mais en même temps d’une incroyable tension. La technique n’alourdissait pas l’histoire et le cinéaste la laissait vivre.

La simplicité est une notion importante pour vous, notamment lorsque vous voyez les films d’écoles de la Cinéfondation ?

J’aime beaucoup la simplicité, oui. Mais chaque cinéaste a sa propre façon de faire et vous emmène avec lui (rires) ! Si je prends l’exemple de « Needle » de Anahita Ghazvinizadeh (ndlr. premier prix de la Cinéfondation), c’est un film d’une précision exquise. Cette jeune cinéaste a une voix personnelle très prononcée et cela se voit très vite au milieu des autres films.

Qu’est ce qui vous a plu justement dans ce film ?

J’ai aimé sa précision et le fait que l’on pouvait ressentir sa façon si particulière de voir les choses. L’un des membres du jury a décrit ce film comme « délicat et plein de force à la fois ». Elle a réussi à recréer une atmosphère particulière en quelques plans seulement. Les performances des acteurs étaient sans fautes, étonnantes et fascinantes. Nous étions très chanceux et heureux d’avoir ce film.

Vous jugez les films d’écoles et les films dits “professionnels” à Cannes. Les analysez-vous différemment ?

Je ne pense pas à ça. Les films m’envoient un message et je sens une énergie qui remonte en moi quand le film me plaît. Je me sens embarquée quand je suis intéressée. Je deviens alors très impliquée, et cela se produit presque immédiatement au moment du premier plan.

Pourriez-vous revenir au court ?

Je ne pense pas qu’il y ait vraiment un marché pour cela (rires). Contrairement aux nouvelles que j’adore. Tout cela dépend aussi du financement des films, les films coûtent chers.

Mais cela vous procure une certaine liberté, non ?

Oui, mais comment la financez-vous ? Même les courts métrages coûtent beaucoup d’argent si vous voulez payer les gens qui travaillent dessus.

En réalisant la série « Top of the Lake » (6 épisodes d’une heure), avez-vous vu un lien avec le format court ? Vous aviez là aussi une durée à respecter, n’est-ce pas ?

Oui, il y avait une discipline à suivre. Je devais faire 59’ ou 59’30’’ par épisode. J’ai été très reconnaissante aux monteurs de la BBC Two qui avaient à régler ce problème de durée mais qui m’ont laissé beaucoup de liberté au-delà de cette petite contrainte.

Ces épisodes regroupés peuvent-ils constituer selon vous un long-métrage ?

Nous avons projeté les six épisodes de cette façon à Sundance. Cela représentait six heures au total et j’avais très peur que les gens partent pendant la séance. En fait, ils se sont complètement pris au jeu, comme pour un roman. C’était très surprenant à voir, un peu comme si les gens découvraient une nouvelle expérience.

Que pensez-vous des nouveaux outils numériques utilisés par les jeunes cinéastes ?

Vous savez, je ne pense pas que ça fasse une grande différence. Nous avons tourné « Top of the Lake » en numérique mais avec les moyens d’un long-métrage. Tout est question de ce qui se trouve en face de la caméra, de l’importance de la lumière et de l’atmosphère à créer. Celle-ci doit être consistante et cohérente.

Toutes les nouvelles techniques et les nouvelles caméras (Canon etc…) peuvent correspondre à différentes histoires. J’ai l’impression que moi aussi je peux les utiliser, il me suffit d’apprendre à le faire. J’ai besoin de grandir (rires) ! Mais au final, la façon dont on raconte une histoire, ce que cela dit de vous, est plus important que l’attachement à une technique.

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Etes-vous attentive aux nouveaux talents émergents ?

Nous n’avons pas toujours la possibilité de voir ces films, c’est pour cela que le fait d’être à la Cinéfondation est fantastique. La qualité est très variable mais au final, il y a eu plus de films qui m’ont plu que de prix que l’on a pu donner. Les films vainqueurs avaient selon moi une avance par rapport aux autres face au passage au long métrage.

Vous arrivez à voir quand un cinéaste est prêt à passer au long ?

Pas forcément dans ce sens là, mais oui, je vois quand un cinéaste à le don de raconter une histoire et qu’il utilise tous les éléments dont il a besoin pour cela. La force de l’histoire, les personnages, la photo, tout cela doit fonctionner dans un ensemble. La plupart du temps, on sent que le réalisateur a du mal avec un ou deux de ces éléments, ce qui peut être touchant par ailleurs, mais cela joue dans la réussite finale. Ces jeunes réalisateurs débutent tous et sont très chanceux d’être ici. Ils apprennent. La prochaine fois, ce sera peut-être très différent pour eux.

Quand vous étiez vous-même débutante, comment trouviez–vous vos idées ?

J’avais compris l’importance de faire des courts métrages qui étaient aboutis. J’avais besoin de me convaincre moi-même – et d’autres sur mon chemin – que j’en étais capable. J’avais déjà la passion du cinéma mais j’ai dû travailler, me concentrer et réfléchir sur la façon dont y arriver.

Vous faisiez des erreurs ?

Oui, mais heureusement j’ai pu les corriger moi-même ou les jeter (rires) !

Même maintenant, vous jetez des choses ?

Oh oui, énormément. Quand vous écrivez un scénario de long métrage, vous faites cinq ou six versions. C’est une discipline. On ne passe pas son temps à se dire : « Oh mon dieu, j’ai une super idée ! ». La création, dans ce qu’elle a d’universel, est une chose que tout le monde apprécie, c’est agréable. Mais comme discipline, il faut aimer ça (rires) ! C’est dur. Il faut de l’humilité… et de l’ambition (rires) !

Propos recueillis par Katia Bayer et Amaury Augé. Retranscription : Amaury Augé

Une réflexion sur “ Jane Campion : « La façon dont on raconte une histoire, ce que cela dit de vous, est plus important que l’attachement à une technique » ”

  1. Je confirme les dire, car en effet, beau nombre de film d’auteurs passent à coté des prix, ors, ils surpassent ce que nous pouvons voir dans les salles aujourd’hui.

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