Masculin, masculin

Qu’il soit profane ou sacré, l’art emprunte à la réalité ce qu’elle a de plus banal, complexe ou intime. Reflet d’un monde en évolution, le cinéma exhibe, aujourd’hui, les failles de la société dans laquelle l’homme tente en vain de garder l’équilibre. C’est du moins l’impression ressentie au regard des films courts présentés en compétition nationale et internationale de la 12ème édition du Festival du Court Métrage de Bruxelles.

Dans cette sélection internationale vaste et variée l’homme d’aujourd’hui est en questionnement perpétuel. On l’aperçoit tantôt enfant, obligé de prendre une décision cruciale pour son identité de petit mec « Jerrycan » (de Julius Avery), tantôt adolescent lors de sa première expérience sexuelle « Love you more » (Premier amour, de Sam Taylor-Wood), en conflit face à un père incompréhensif « El viaje al paraiso » (Un voyage au paradis, de Juanan Martinez), « Déraciné » (de Pierre-Antoine Fourinier), en jeune cadre en manque d’affection « Voyages d’affaires » (de Sean Ellis), ou encore plus âgé, confronté à un placement inévitable dans une maison de retraite (Le Premier jour, de Karolina Jonsson).

Plus touchant dans sa position de père, l’homme doute des valeurs qui lui étaient prêtées jusque là. Loin du surhomme surlequel on peut compter, il peut se montrer écorché en pitoyable alcoolique « Martin » (de Sean Branigan), dévasté par le remords « U ime Sima » (Au nom du fils, de Harun Mehmedinovic), attendrissant à l’article de la mort « Sleeping mat » (Le Matelas), éveillé par une sensibilité que seul le quotidien du handicap permet « Orgesticulanismus » (de Mathieu Labaye) ou tout simplement bouleversant en face de l’enfant qu’il partage avec son ex-femme « Zand » (de Joost Van Ginkel).

Dans la sélection nationale, « Dimanche soir » (de François Pirot) présente un trentenaire vacillant tout à coup et hésitant entre liberté et responsabilité. En tant que père dans « Bonne nuit » (de Valéry Rosier) et « La Balançoire » (de Christophe Hermans), l’homme se retrouve dans le plus grand des désarrois social et affectif, mais tente coûte que coûte d’être à la hauteur

À travers le thème de l’homme, trois films oubliés du palmarès ont retenu notre attention subjective : « Zand » de Joost Van Ginkel, « Jerrycan » de Julius Avery, et « La Balançoire » de Christophe Hermans.

Zand de Joost Van Ginkel

Ce petit film néerlandais évoque une relation délicate et trop peu abordée au cinéma, celle qui unit un père et sa fille. Entre Luuk, chauffeur de poids lourds un peu bourru et Isabel, sa petite princesse, il existe une complicité extraordinaire nourrie par un amour simple et pur. Des phares de camion éclairant les petits pas d’une danseuse étoile suffisent à mettre en valeur la vulnérabilité d’un père aimant.

Face au monde sécurisant du père, répond celui de la terrible réalité qu’Isabel rencontre un peu trop souvent par la main leste de sa mère. Traitant avec pudeur et audace de la maltraitance, Joost Van Ginkel remet en question le cliché de l’homme violent et de la femme protectrice.

Jerrycan de Julius Avery

Quand on est jeune et que l’on circule en bande, on subit toujours à contrecœur les caprices du chef. Un jour, Nathan bafoue l’autorité de celui-ci au péril de sa vie, et la conséquence de son choix lui permet de construire son identité au sein du groupe et par extension, au sein de la société.  On ne naît pas homme, on le devient, semble affirmer le cinéaste australien, Julius Avery.

Admirablement mis en scène, cette sorte de « Easy rider » à vélo montre avec humour et tendresse la nécessité de s’affirmer dans la jungle sociale urbaine. Lauréat du Prix du Jury, à Cannes, l’an dernier « Jerrycan » filme les moments forts d’un groupe de jeunes acteurs non professionnels captés en gros plans, à la manière du cinéma direct.

La Balançoire de Christophe Hermans

balancoire

Présenté en compétition nationale, le film renouvelle le genre intimiste avec talent. Refusant la séparation de ses parents, un enfant désire recréer la cellule familiale bancale (représentée par une balançoire) dans une station-essence, sur le bord d’une autoroute anonyme, à mi-chemin entre sa mère et son père.

Quelle est la place du père dans cette nouvelle configuration ? Comment s’y prendre ? Partagé entre les valeurs obsolètes du paternalisme et la tolérance excessive voire irresponsable d’un Peter Pan qui refuse de grandir, l’homme se cherche. Traité avec justesse, « La Balançoire » est un huis-clos qui se dessine délicatement, par petites touches impressionnistes.

Parmi les 82 films sélectionnés, au Festival, cette année on a donc pu découvrir la thématique de l’homme vu par lui-même. Sur le point de perdre pied, celui-ci plonge dans les abysses de la confusion. Dans le sillage du court métrage, flotte le visage inquiet d’un Adam aux prises avec un ego malmené. Loin des préoccupations collectives, les cinéastes se centrent sur l’individu et sur la cellule familiale éclatée. L’homme se montre fragile, craintif, assailli par la peur et le doute. Dans l’espoir d’atteindre son âme, la caméra observe le moindre mouvement de son corps, la moindre expression sur son visage.  L’art est-il le reflet de la société ?

Marie Bergeret

Consulter les fiches techniques de « Zand », « Jerrycan », et « La Balançoire »

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