Cha Fang (The Questioning) de Zhu Rikun

Quand la Chine met la pression sur son cinéma indépendant

Dans la compétition internationale de courts métrages du Festival du Cinéma du Réel, le film de Rikun Zhu, « Cha Fang » (« The Questioning » en anglais), nous offre un regard oppressant sur les conditions de production du cinéma indépendant chinois actuel. Témoignage hyperréaliste d’une situation politique tendue, « Cha Fang » saisit un instant de pression policière commun pour nous donner un aperçu brûlant de la situation des droits de l’homme en Chine aujourd’hui. Parmi ses différentes activités, Rikun Zhu est aussi le directeur du Festival du Film Indépendant de Pékin, festival qui cette année a dû être annulé suite aux intimidations politiques exercées par le gouvernement sur les organisateurs.

En déplacement dans la province chinoise de Xinju en soutien à des défenseurs des droits de l’homme, Rikun Zhu et un membre de son équipe sont dans leur chambre d’hôtel un soir de juillet 2012. On frappe à la porte. C’est la police. Avant d’ouvrir, le réalisateur allume sa caméra et filme l’intégralité de la scène. Le procédé technique est donc celui d’une caméra cachée, pour un plan séquence fixe de vingt minutes qui nous fait vivre l’intrusion policière de l’intérieur. On découvre alors la façon d’opérer de ces policiers. Ils sont presque une dizaine à pénétrer dans la chambre, la plupart en uniforme, d’autres en civil. L’un d’entre eux utilise lui aussi un caméscope pour filmer la scène. L’impression est forte car on se filme de toute part, comme pour mieux signifier le climat d’insécurité et de suspicion générale qui entoure le moment. De chaque côté des caméras, rien des propos échangés ne sera perdu.

L’interrogatoire commence par ce qui ressemble à un banal contrôle avec présentation des passeports et des cartes d’identité. Mais peu à peu la tension monte car Rikun Zhu fait preuve d’une relative indocilité. Dans le cadre, le réalisateur est presque tout le temps de dos, comme un témoin anonyme, alors que face à lui, les policiers perdent la tête en entrant de trop près dans le champ, laissant l’autorité de leur uniforme écraser l’interrogatoire. Cherchant à faire respecter ses droits, Rikun Zhu insiste pour que les policiers présentent eux aussi leurs documents. Puis, il essaye de les faire parler pour connaître les motivations du contrôle. Des deux côtés, on joue sur les mots comme pour ne pas révéler ouvertement l’antagonisme des positions. Et si Rikun Zhu parvient à arracher à l’un des policiers le motif de leur action, « maintenir la sécurité publique et supprimer le hasard potentiel », c’est la police qui entend avoir le dernier mot en harcelant le réalisateur d’un questionnement répétitif autour d’un aveu oral de sa nationalité. L’échange entre les deux hommes semble alors parvenir aux limites de l’absurde, mais face à la résistance de Rikun Zhu à répondre ce qu’on attend de lui, la pression s’accroît ostensiblement. On comprend que derrière cette insistance paradoxalement ridicule autour d’une question unique à la simplicité consternante, se cache une autre question dont la portée politique est essentielle, celle de la soumission au pouvoir.

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Le film de Rikun Zhu s’achève par des insertions de texte en chinois et en anglais où sont décrites les exactions de la police de Xinju à l’encontre des défenseurs des droits de l’homme ces dernières années. On comprend dès lors d’autant mieux en quoi le principe d’une caméra cachée lors d’un contrôle d’identité peut potentiellement servir de garantie à un réalisateur indépendant qui défend la liberté d’expression en Chine. En programmant « Cha Fang », le Cinéma du Réel s’engage dans une démarche forte de soutien politique à la production indépendante chinoise en montrant un film dont on peine à croire qu’il puisse être diffusé dans son pays.

Xavier Gourdet

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