Le dernier printemps de Mathilde Bédouet : une parenthèse nostalgique sur l’adolescence

Avec son deuxième court métrage d’animation, Le dernier printemps, sélectionné en compétition officielle à Cannes, Mathilde Bédouet prolonge son geste sensible déjà à l’œuvre dans Été 96. La réalisatrice y explore l’adolescence, l’âge des premières fois où l’insouciance s’efface à mesure que surgissent les premières désillusions.

Marion et Camille, quinze ans, sont inséparables. Pour la dernière sortie scolaire de l’année, elles débarquent sur une île du sud, pleines de désir et d’ambition. Tout semble encore possible : l’amitié, l’amour, la liberté, la promesse d’un été à venir. Mais ce séjour, qui aurait pu n’être qu’une parenthèse solaire, devient peu à peu le lieu d’une rupture plus intime. 

Dès les premières secondes, le film nous plonge dans une matière profondément sensorielle ; la jeune femme césarisée en 2024, semble ouvrir un journal intime dont les mots auraient été remplacés par des dessins. Entièrement dessiné à la main aux crayons de couleur, Le dernier printemps est une oeuvre à la texture rare, dont les mouvements relèvent d’une justesse quasi documentaire. Trait doux, couleurs vives et fonds blancs façonnent un univers à la croisé entre réalisme et réminiscence. La justesse des mouvements qu’offre la rotoscopie sur papier, technique que l’on retrouvait également dans Été 96, permet au film d’être au plus près du réel tout en conservant la grâce du dessin. 

En convoquant des sensations sur lesquelles il peut nous être difficile de mettre des mots, la réalisatrice laisse affleurer les émotions, les silences, les malaises et les élans contrariés de l’adolescence et fait ainsi le choix d’accorder une place centrale au non-dit. Ce qui se joue entre Marion et Camille ne relève pas seulement des événements, mais de tout ce qui circule entre elles : les regards, les silences, les sous-entendus, les attentes, les jalousies, les petites blessures que l’on tait… Mathilde Bédouet filme ici l’adolescence comme une zone de trouble, où la beauté des premiers émois se confond avec la violence des désillusions.

Il y a dans ce regard une sensibilité proche du cinéma en prise de vue réelle que la réalisatrice revendique parmi ses inspirations. On pense notamment au romanesque d’Éric Rohmer et de Guillaume Brac dont nombreuses de leurs oeuvres s’attachent à filmer les vacances comme lieu de révélation de jeunes personnages saisis dans leur immédiateté au travers de ces moments suspendus où presque rien ne semble advenir alors que tout se transforme.

Mais sous cette apparente douceur, Le dernier printemps laisse progressivement affleurer un trouble plus profond. À mesure que le récit avance, la parenthèse estivale se charge d’une tension discrète et d’un mal aise de plus en plus lourd, comme si l’insouciance des premières scènes se fissurait de l’intérieur. Derrière cette légèreté le spectateur découvre alors la gravité de ce qui s’y joue : le choix troublant de Marion de faire sa « première fois » avec un jeune adulte malgré leur écart d’âge.

Mathilde Bédouet n’en fait jamais un événement spectaculaire, ni même véritablement frontale. Elle filme plutôt le malaise à bas bruit, dans ce qu’il a de plus insidieux : non pas seulement l’acte, mais tout ce qui le précède et le rend possible. À cet âge où le désir se confond parfois avec la peur d’être en retard et l’envie de ne plus être celle qui « ne sait pas encore ». La virginité devient alors moins une expérience intime qu’une frontière symbolique à franchir pour avoir le sentiment d’entrer enfin dans le monde des grands. Le geste de Marion semble ainsi relever moins d’un élan que d’une forme de résignation. Le film se distingue précisément par cette représentation de la sexualité adolescente, non comme l’aboutissement d’un élan amoureux, mais davantage comme le résultat d’une injonction intériorisée, une manière de se prouver à soi-même que l’on n’est plus une enfant. Pour autant la réalisatrice ne regarde jamais ses personnages avec un air surplombant mais avec une réelle douceur et empathie, sans jamais ne les juger. 

Si le film laisse à voir, il se garde pourtant de toute explication psychologique trop directe. Mathilde Bédouet maintient le spectateur à une certaine distance de l’intériorité de son personnage, refusant de donner une explication définitive à son geste. Une pudeur qui n’empêche pas l’identification mais permet au contraire de reconnaître cette zone trouble de l’adolescence, faite de peur, de désir, de conformisme et de solitude, où l’on croit innocemment décider librement. 

Le dernier printemps parvient alors subtilement à interroger la responsabilité de certains hommes profitant de l’innocence de jeunes filles et abusant de leur fragilité en se cachant derrière un consentement fallacieux. Sans transformer son récit en réquisitoire ni condamner ses personnages, Mathilde Bédouet donne à voir le malaise qui naît d’un rapport de force d’autant plus violent qu’il se présente sous les apparences d’un choix. 

Un court métrage d’une grande finesse sur cette adolescence dont la nostalgie demeure indissociable de ses blessures. 

Maaike Olles

La fiche technique du film

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