L’OVNI Christelle Lheureux

Qu’elle ne se vexe pas et vous, chers lecteurs, n’allez pas y voir une dénomination péjorative. Si on peut comparer Christelle Lheureux à un OVNI, c’est avant tout parce qu’il est difficile de la mettre dans une seule et même case cinématographique.

Christelle Lheureux est née en 1972. Elle a étudié aux universités d’Amiens et de Paris 8, aux Beaux-Arts de Grenoble puis Le Fresnoy-Studio national des arts contemporains. Diplômes en poche, elle ne cesse de voyager, essentiellement entre l’Asie (Thaïlande, Chine, Japon), Genève et Paris pour créer et réaliser ses œuvres vidéos qui sont ensuite exposées dans les galeries et festivals aux quatre coins du monde. Entre ses différents travaux artistiques, Christelle Lheureux enseigne à la Haute école d’art et design de Genève (HEAD). En deux mots, pas évident de croiser la vidéaste tant son agenda est chargé. Pourtant, elle a su prendre le temps de nous répondre et surtout de nous envoyer un panel de ses travaux afin de tenter de dresser un portrait de celle à qui nous avons remis le Prix Format Court au dernier Festival du Film de Vendôme pour son film « La Maladie blanche ».

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Depuis 1998, Christelle Lheureux créé des installations vidéos sur un mode qui se veut volontiers, plus expérimental ou bien de l’ordre de l’Art Vidéo, mais plus son travail avance et plus la vidéaste se dirige vers une dramaturgie cinématographique probablement plus connue/ accessible du grand public. À cet égard, elle dit ressentir aujourd’hui l’envie et le besoin d’écrire de façon plus narrative, comme le prouve son dernier film « La Maladie blanche », très sollicité et primé en festivals « traditionnels ».

Néanmoins, ce n’est que la forme qui évolue puisque les thèmes de prédilection de Christelle Lheureux restent sensiblement les mêmes. C’est-à-dire la mémoire (conception et attachement aux passé/ présent/ futur), la nature (harmonie avec les plantes et les animaux), le conte (le rêve/ le cauchemar/ l’imaginaire onirique), le regard (la diversité des interprétations, le point de vue des enfants/ adultes). De même que ses films contiennent toujours un certain souci du réalisme. Cela pourrait d’ailleurs sembler contradictoire avec les thèmes qu’elle aborde, lesquels sont relativement éloignés du réel justement.

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Si bien qu’on demeure toujours perturbé, tout du moins sensible aux travaux de Christelle Lheureux, comme par exemple « Ghost of Asia » dans lequel, ce sont les enfants qui ont dirigé un comédien. L’image est documentaire/ documentée, voire même presque crue et ce sont les voix des enfants qui rythment la musique et le film en général, mais le montage est travaillé de telle sorte qu’on ne peut que se laisser transporter par une narration particulière qui est celle de Christelle Lheureux. Nous sommes face à une installation en deux fenêtres offrants deux vidéos différentes mais se reflétant : celle des enfants qui « prend son temps » et celle où le comédien évolue, en accéléré comme si, une fois adulte, tout allait beaucoup plus/ trop vite.

On soulignera que pour « Ghost of Asia », de la même manière que pour Second love in Hong-Kong, la vidéaste a collaboré avec son ami Apichatpong Weerasethakul. Tous deux travaillent ensemble depuis une dizaine d’années et on notera par conséquent la corrélation entre les thèmes qu’ils abordent chacun de leur côté (et ensemble) dans leurs œuvres, l’Asie/ l’Europe et cette frontière si fine qui existe entre l’expérimental et la dramaturgie plus classique.

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Dans « Second love in Hong-Kong », les deux réalisateurs nous plongent dans une histoire d’amour ou plus exactement, « une seconde histoire d’amour ». Tout est là pour provoquer le spectateur et ne pas en faire un être passif : une femme asiatique vêtue de rouge vif qui se retrouve étonnement seule à errer dans un bois occidental où se font entendre des bruits d’oiseaux et d’avion, puis une voix française par-dessus qui lit le texte d’une bande-dessinée asiatique « Rak kang ti song ti Hong Kong » de Tepakorn Na Tasala. Cette jeune femme est-elle l’héroïne de l’histoire ? On y croit en tout cas et pourtant, dans les dernières minutes du film, celle-ci se met à hurler le nom – à connotation italienne – de Luigi. Ensuite, la voix off reprend, mais cette fois en thaïlandais pour nous raconter la mort d’un chien. Faut-il y comprendre quelque chose ? C’est tout l’art de l’Art Vidéo justement : nous faire entrer dans un univers hors norme/ hors forme pour nous faire part des choses avec une narration plus poétique ou plus violente. Ce qu’il faut peut-être y voir, c’est que l’amour est toujours présent, qu’il soit envers un homme, un autre homme, un ami, un animal ou un membre de la famille (comme dans « Toutes les montagnes se ressemblent ») et que la mémoire est là pour en témoigner, même et surtout, lorsqu’il passe.

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De manière générale, Christelle Lheureux aime travailler en collaboration avec d’autres : Sébastien Betbeder, Marie Darrieussecq, Wajdi Mouawad ou encore Christophe Fiat. Au même titre qu’elle s’inspire beaucoup d’œuvres existantes, que ce soit dans la littérature, l’art plastique ou le cinéma. N’a-t-elle pas tout compris à l’Art, autrement dit apprendre des autres, partager les expériences et les regards pour mieux créer individuellement.

Aussi, on notera qu’elle porte une affection particulière aux plans fixes avec des voix-off par-dessus. Des voix-off qui souvent proviennent de personnages totalement extérieurs à ce qui est montré, comme par exemple L’expérience préhistorique, dont la vision et le récit éclairent, voire racontent les images. En bref, l’utilisation de l’expérimental chez Christelle Lheureux ne sert pas juste à provoquer le spectateur mais aussi à l’intégrer à l’histoire. Dans tous les cas, le travail de Christelle Lheureux est absolument unique en son genre, même s’il est justement et finalement identifiable mais malheureusement pas assez connu/ identifié.

Camille Monin

Consulter les fiches techniques de « Ghost of Asia », « Second love in Hong-Kong », « Toutes les montagnes se ressemblent »

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