Ecrans d’art, écrans d’elles

La belle surprise du Festival « Elles tournent – Dames draaien » fut sans aucun doute le programme « Ecran d’art, écrans d’elles » présenté par Muriel Andrin (Docteur en cinéma à l’Université Libre de Bruxelles). Un programme qui mettait en exergue le travail de cinq réalisatrices à travers des films où la question du genre réside dans l’approche alternative des œuvres. Entre cinéma et art contemporain, les jeunes femmes réinventent l’image en mouvement.

Ayant choisi la Belgique comme berceau de leur moyen d’expression la Néerlandaise Manon de Boer, les Belges Sarah Vanagt, Isabelle Martin, Sophie Whettnall et la Française d’origine coréenne Sung-A Yoon nous offrent un regard différent, perturbant et souvent pertinent sur la société d’aujourd’hui. Une vision du monde un brin hermétique et très personnelle qui remet joliment en question la réception traditionnelle, passive voire consumériste des images.

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Le travail de Manon de Boer traite de la relation étroite qui existe entre l’image et le son. Dans une dimension syncrétique, elle aime faire appel à d’autres expressions artistiques telles que la musique dans « Two Times 4’33’» ou encore la danse dans « Dissonant ». Dans ce-dernier, de Boer filme une chorégraphie silencieuse de Cynthia Loemji. Le décalage entre l’audio et le visuel permet de regarder chacune des parties du film de façon autonome. Ainsi, la cinéaste interroge le temps et la durée dans un rapport au corps (féminin) qui bénéficie grandement de l’absence de paroles pour laisser la place aux sonates pour violon seul d’Eugène Ysaÿe que Loemji interprète sauvagement. Sarah Vanagt quant à elle, filme avec brio un dialogue tactile entre l’homme et l’animal dans « The Corridor ». Le film est un essai documentaire qui pose un regard profond et sincère sur la déliquescence humaine. L’angle d’attaque de l’artiste réside dans le caractère fortement synesthésique (ouïe, vue, toucher) transmis par le médium cinématographique.

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Isabelle Martin au contraire use de la parole pour exprimer un étrange sentiment de tristesse. « Tu as loué une voiture pour pleurer », titre évocateur, résumant à lui seul le récit d’une femme fragile qui ne sait où pleurer. Les mots font ici office de logorrhée indispensable exprimant le mal être intérieur de cet être qui traverse les pièces vides de divers appartements en cherchant désespérément où verser les larmes du chagrin qu’il porte. Au discours intime et abondant, narré par la réalisatrice elle-même, répond le visage immobile et silencieux de la comédienne Justine Junius.

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« Excess of Yang » et « Shadow boxing » sont deux très courts métrages de Sophie Whettnall qui abordent avec beaucoup d’humour les rapports entre les sexes. Dans le premier, la réalisatrice est au volant d’une voiture de course. Elle se sert de fétiches associés à la virilité masculine (la voiture de sport, la vitesse) qu’elle mêle à ceux de la féminité (cheveux longs, visage maquillé). Grâce à un travail de montage intéressant, fait de plans rapprochés et de plans plus éloignés, ce court de Whettnall brille par sa chute. Le second, participe de la même démarche. Toujours avec un humour certain, l’artiste se met à nouveau en scène face à un boxeur en pleine action, elle reste immobile sans ciller des yeux exprimant ainsi la passivité devant la domination d’un genre par rapport à l’autre, référence intelligente à la violence conjugale.

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Avec « La Pianiste », Sung-A Yoon signe une expérience fascinante où elle pose clairement la question de la légitimité de l’artiste et de son art. Documentaire expérimental, ce court métrage fait partie d’un projet de long intitulé « Les lieux du son ». Parce que dans chaque ville du monde il y a un lieu qui possède une musique que des gens écoutent et que d’autres n’écoutent pas, l’artiste s’est posée un moment en Corée du Sud, dans le hall d’un hôtel. Un lieu de passage où personne ne semble s’arrêter pour écouter la musique jouée par la pianiste. Si cette même scène avait été jouée à l’opéra, on l’aurait vue tout autrement et on se serait senti l’envie et le besoin d’applaudir, façon de reconnaître le talent de la pianiste. Mais dans ce hall d’hôtel coréen, personne n’applaudit, personne n’écoute, personne ne regarde. Yoon s’amuse à filmer la musicienne dans un plan-séquence significatif, la noyant dans une réalité sonore et visuelle qui dépasse la musique qu’elle joue (clients pressés, ouvriers qui s’affairent à leurs occupations). En définitive, la pianiste exerce son métier, livrée à l’indifférence générale (ou presque) sans aucune autre forme de procès.

Marie Bergeret

Consulter les fiches techniques de « Dissonant », « Tu as loué une voiture pour pleurer », « Excess of Yang », « Shadow boxing », « La Pianiste »

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