Benoît Forgeard : « J’ai toujours une curiosité pour des choses qui viendraient de mon inconscient, que je vais mettre en avant, quelques fois avec inquiétude »

Chaque nouveau court métrage de Benoit Forgeard donne lieu à de légers voire violents spasmes abdominaux selon les spectateurs. Impossible semble-t-il de rester de marbre face aux propositions de l’animal et à son humour catégorie indéfinissable. Après les brillants « La course nue » (2005) et « Belle île en mer » (2007), le revoilà en forme olympique avec « Respect » et « Coloscopia », le dernier étant en compétition à Clermont. Le film relate l’histoire de Jackie, playmate à succès contrainte de subir une colostomie, opération qui fera d’elle Coloscopia, la playmate à la poche, fantasme ultime de nouveaux lecteurs. L’occasion de rencontrer l’auteur chez lui entre masque d’escrime, peinture de berger allemand et navette spatiale.

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Même venant de votre part, on ne s’attendait pas à un tel sujet. D’où vient l’idée de départ ?

Je n’en sais rien moi même. J’essaye d’avoir une démarche qui me vient de la période où j’étais étudiant aux Beaux Arts. Plutôt que de traiter un thème, j’ai toujours une curiosité pour des choses qui viendraient de mon inconscient et que je vais mettre en avant, quelques fois avec inquiétude, comme c’est le cas avec cette histoire de colostomie. Il m’arrive quasi quotidiennement de faire un exercice de pitching où j’écris des pitchs de trois phrases en essayant de ne pas me censurer, en écrivant n’importe quoi, des choses qui m’amusent quand même. L’histoire de Coloscopia était l’un de ces pitchs. Ca me paraissait complètement abominable. Quand je suis retombé sur ce pitch de playmate à poche ça m’a fait rire mais ça m’a surtout touché. Esthétiquement aussi, le sujet était assez riche dans sa simplicité, un trou dans un corps. Le film parle aussi de désir et de morale.

Dans le film, les lecteurs du magazine développent un fétiche pour la colostomie. Aviez-vous envisagé d’autres fétichismes ?

A priori, je ne sais pas s’il existe. Je ne sais pas si les gens sont fans de … ce genre de choses. On ne peut pas dire que j’ai trouvé beaucoup de choses sur internet. C’est un fétichisme un peu extraordinaire et extravagant et qui contient une part grotesque – dans ce que ça a de tragique d’avoir une colostomie. Cette poche est la dimension grotesque et la farce de la colostomie, et ça m’intéressait.

Quand vous avez présenté l’idée à votre producteur (Emmanuel Chaumet, Ecce films), s’est-il montré réticent ?

A ma grande surprise non. Je me disais que je faisais un truc où je n’en faisais qu’à ma tête et que je serais surpris d’être suivi. D’ailleurs tout au long de la production ça a été simple. C’est aussi pour cette raison que je pense que cette histoire de colostomie doit raconter quelque chose aux gens, les toucher inconsciemment. Je n’ai d’ailleurs toujours pas mis le doigt dessus, c’est le cas de le dire.

L’esthétique du film fait autant appel aux films érotiques des années 70 qu’aux plus récentes télénovelas. Comment sont nés les choix visuels ?

Mon idée de départ était de raconter – à travers l’itinéraire de Jackie qui vient d’une revue érotique classe – l’évolution de l’érotisme aujourd’hui. Quand on regarde les revues ou les films pornographiques, l’érotisme a changé de nature. C’est un peu l’équivalent en sport de ce que pouvait être la gymnastique dans les années 70. Aujourd’hui c’est quelque chose qui est plus dans la force, dans la crudité. Je voulais deux univers dans le film, un univers assez passéiste très doux qui rappelle le magazine Playboy et l’univers de Coco Lapin (nom du magazine dans le film) avec une lumière plus forte, plus blanche et une ambiance plus vidéo, plus rude.

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En cela le personnage de la mère, joué par Christine Boisson, est intéressant. Il est empreint d’une certaine nostalgie liée à son passé. Sa fille lui échappe et ce qu’elle a connu, cette dynastie de playmates, n’est plus.

La mère de Jackie est en effet dépassée par l’érotisme de sa fille et ce nouveau concept qui consiste à prendre des libertés assez folles avec la morale et avec son propre corps. Elle devient tout à coup la voix de la raison alors qu’elle-même était censée incarner la débauche. L’anecdote veut que Christine Boisson a elle-même un passé de playmate.

Votre rythme de travail est assez élevé, est ce un avantage ou un handicap notamment par rapport à la vie des films ?

« Respect » et « Coloscopia » inaugurent un nouveau cycle. « La course nue », « Belle île en mer » et « L’antivirus » étaient des œuvres rassemblées (récemment présentées ensemble dans un même film à sketches), « Respect » et « Coloscopia », je les ai faites dans une volonté d’aller vite par rapport à des choses inconscientes. Comme je suis dans l’optique du long métrage, je ne souhaite pas passer trop de temps sur les courts. Par expérience, les choses peuvent gagner à être cuisinées très rapidement, jusqu’à un certain point bien sûr.

Pouvez-vous nous parler de l’incroyable Darius, votre acteur fétiche, qu’on ne voit d’ailleurs que chez vous ?

Darius, j’ai toujours un rôle pour lui. Il sera dans le long aussi. Au moment de l’écriture, c’est un des seuls pour qui j’écris spécifiquement. J’entends sa voix et ça apporte quelque chose. C’est quelqu’un qui a une forme de grâce et un rythme qui convient à mon univers.

Propos recueillis par Amaury Augé

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« Coloscopia » est projeté au festival de Clermont-Ferrand dans le cadre du programme F6

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