Bernard Boulad : « Ce qui me plaît, c’est de sentir qu’il y a toujours une vigueur et une envie de cinéma chez les nouvelles générations »

Après avoir collaboré à plusieurs festivals québécois, Bernard Boulad a rejoint le Festival européen du film court de Brest. Depuis deux ans, il en est le directeur artistique. Le hasard a ses bons côtés : Bernard Boulad se laisse parfois apercevoir, de façon impromptue, du côté de Paris. Bouton-Enregistreur enfoncé, à proximité des sapins de l’église Saint-Eustache, à l’aube du 25ème anniversaire du Festival.

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Depuis deux ans, tu collabores au Festival de Brest. Te souviens-tu de tes premières marques d’intérêt pour le court métrage ?

Le court est arrivé un peu par hasard dans ma vie. Quand j’habitais à Montréal, je fréquentais, en tant que journaliste, le Festival du Jeune Cinéma qui diffusait surtout du court. L’équipe cherchait à donner une nouvelle vie au Festival, et à éventuellement le transformer. On m’a proposé de le développer et d’en prendre la relève, en tant que directeur général et artistique. Le Festival international du court métrage de Montréal est né ainsi en 1993, en proposant différentes activités liées au court, le temps d’une semaine. Ça marchait assez bien, même si le court métrage était très balbutiant au Québec à l’époque.

Ensuite, j’ai travaillé pour un festival de longs, le Festival du Nouveau Cinéma de Montréal, où je m’occupais aussi de la section court, puis, pour les Rencontres internationales du documentaire. À cette période-là, je me suis par contre beaucoup éloigné du court.

Pour quelles raisons la production québécoise était-elle balbutiante à cette époque ? Était-ce parce que peu de films se faisaient ou bien parce qu’ils étaient mal mis en évidence ?

Les deux. Il y avait beaucoup moins de films, et sur le plan structurel, il n’y avait pas grand-chose. Un programme d’aide au court métrage venait d’être mis en place, il y avait des bourses, et des aides, mais elles étaient très ponctuelles. On s’intéressait moins au court en tant qu’objet de création, et il y avait surtout très peu de diffusion. Via le Festival, nous avons fait un travail de fond pour que les chaînes de télévision et les salles de cinéma s’intéressent au court. Ça a dû jouer car on a senti une évolution. Dans les années 2000, il y a eu plus de moyens et de prise en compte de la réalité du court métrage. Les films étaient plus considérés comme de vraies oeuvres, en même temps que le phénomène KINO et Prends ça court étaient en plein essor.

Comment s’est alors établi le lien avec Brest ? En tant que sélectionneur et programmateur, connaissais-tu déjà le festival ?

Je n’avais jamais mis les pieds à Brest, je connaissais juste le festival de réputation, et ses directeurs de l’époque, Mirabelle Fréville et Gilbert Le Traon, que je croisais ailleurs, à Rennes notamment. J’étais en France, comme journaliste, quand le poste s’est ouvert. Le festival voulait quelqu’un d’extérieur à Brest qui puisse lui redonner un nouveau dynamisme.

Quels étaient tes repères en arrivant dans un festival que tu ne connaissais pas ?

Mon expérience et ma connaissance du cinéma, mon rapport au public, un certain sens de l’encadrement, et l’accompagnement des oeuvres. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de développer un volet de réflexion sur la création, autour du cinéma et du court métrage, avec des ateliers et des tables rondes. Ce n’était pas un domaine très développé et défendu à Brest, avant mon arrivée.

Les festivals de courts métrages ne manquent pas en France. Comment se distinguer des autres et trouver de nouvelles manières d’attirer les publics si on se rend compte que les formules s’essoufflent ?

Il faut se redéfinir de temps en temps, se demander quelles sont nos envies et comment évolue le milieu du court métrage. Car il évolue, des pays ressurgissent, des tendances et  des vagues apparaissent. Comme dans le long, on sent les choses arriver. À un moment,  par exemple, on a beaucoup parlé de la Roumanie. Pourtant ce pays ne s’est pas fait remarquer avec la Palme d’or, mais deux ans auparavant.

Maintenant, comment intégrer ça dans une programmation ? Je crois qu’il faut tout le temps se remettre en question. Comme le festival est européen, cette identité européenne est presque là depuis le début et se reflète dans la programmation.  Ça nous permet de développer des liens avec d’autres pays, d’avoir des relations avec des auteurs, des aides d’autres instituts pour mettre en avant une programmation.

À part les compétitions, comment faire sinon pour que le festival soit original ? C’est vrai que ce n’est pas toujours évident. Avec le court, est-ce qu’on doit montrer les courts des auteurs confirmés, à travers des rétrospectives, ou est-ce qu’on doit aborder des thèmes, comme le fait Clermont ? Ce n’est pas évident d’y répondre.

En tant que directeur artistique, tu interviens dans la sélection finale. Quels sont les arguments qui t’incitent à retenir un film plutôt qu’un autre, en sachant que tu as un impératif de public, de contenu de qualité, et de programmation variée?

Il faut rester très exigeant, et en même temps, ne pas être complètement à l’écoute du public. Si j’étais vraiment plus à son écoute, je pense que je programmerais plus de comédies, de films plus légers, plus courts et un peu plus anecdotiques, ce que je n’ai pas vraiment envie de faire. Je montre des films qui me plaisent, qui sont un tantinet plus dramatique, et des tentatives d’explorer des formes nouvelles. Au bout du compte, il faut qu’il y ait une réalisation, une mise en scène intéressante, un vrai travail d’écriture, un travail sur la forme. On aimerait trouver toutes ces  qualités dans un même film, mais cela n’arrive pas toujours. Il y a des films qui m’intéressent pour un aspect, et d’autres qui m’intéressent pour d’autres aspects.

Après, il y a une histoire d’équilibre. J’essaye d’intégrer des pays dans la programmation. Parfois, il y a aussi des thèmes très redondants dans le court métrage, surtout autour de l’adolescence, la famille, et l’éveil au monde. Beaucoup de films traitent de ce thème-là, j’essaye d’en sortir un peu. Parfois, je fais un premier choix, et je me rends compte qu’il y a trop de films qui ne traitent pas du même sujet mais qui ont le même univers. Ils sont tous très bons, mais je suis obligé de constater que malgré tout, ils sont un peu trop dans la même veine, dans la même tendance.

En même temps, dans un souci de rapport au public, j’essaye aussi de montrer des films plus légers pour ne pas plomber les séances, parce que parfois celles-ci comportent des films très lourds, très graves. Les courts-métragistes s’intéressent en général à des sujets assez durs. Tant mieux si ils le font, après ça dépend de comment ils le font. Les gens me font parfois la remarque que la programmation n’est pas joyeuse et que les sujets sont graves. Mais ce n’est pas moi qui choisis les sujets des films !

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Est-ce que les formes nouvelles ne s’expriment pas déjà à Brest dans la section parallèle à l’officielle, la compétition Cocote Minute ?

Cocote, c’est autre chose. C’est un programme qui se veut vraiment plus festif, avec des films de moins de 7 minutes. Là, j’essaye d’explorer le monde de l’étrange, avec de l’humour, mais avec de l’animation et des formes plus hybrides aussi. De toute façon, il n’y a pas beaucoup de films très classiques de moins de 7 minutes…

À Brest, il n’y a pas de tradition vraiment expérimentale. On reste beaucoup dans la fiction classique, un peu narrative. Je tente d’ouvrir le festival aux formes un peu plus originales d’écriture, un peu plus personnelles, mais parfois, le public est déstabilisé avec ces films qui explorent d’autres univers et qui sont plus personnels. Au seuil de la 25ème édition, on réfléchit pourtant à l’idée de programmer petit à petit ces films, d’ouvrir une grille, peut-être une tribune à ces films différents. Mais c’est difficile de le faire avec les moyens existants.

Brest est le deuxième festival plus important du court en France, après Clermont-Ferrand. Est-ce que le festival souffre pour autant de son emplacement ?

Etre à Brest est un handicap comme un avantage. C’est vrai que Brest est à l’extrême ouest du pays, et qu’on vit avec cette réalité, mais Clermont est aussi perdu au milieu de la France. L’accès n’est pas toujours évident. On ne va pas à Brest pour une journée. La ville est quand même à 4h30 de Paris!

En même temps, en France, c’est une tradition d’avoir des festivals de courts métrages dans les villes de province. À Paris, il n’y a pas grand-chose. Personnellement, les festivals dans les grandes villes me semblent un peu plus impersonnels que les festivals plus petits et plus concentrés. À Brest, les gens n’ont pas besoin de faire des kilomètres pour voir les films. Il y a une convivialité plus facile à maintenir, alors que les choses sont plus éclatées et plus difficiles dans les grandes villes.

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En deux ans, des films t’ont probablement marqué. As-tu des souvenirs de films t’ayant procuré de nouvelles émotions ?

Ah, mon best-of ?! En ce qui concerne l’année dernière, je pense à des films comme « Aria Diva » [Agnieszka Smoczynska], un très beau film polonais, « Auf der Strecke »[Reto Caffi], un court allemand qui a gagné beaucoup de prix, et « Smáfuglar », un film islandais [Rúnar Rúnarsson].

Cette année, la sélection a été un peu plus difficile. «Universal Spring » [Anna Karasinska, Pologne] a été une expérience sensitive et émotionnelle assez forte. Ce n’est pas un film simple à lire, mais ce qu’il sous-entend est très fort. Son montage, je trouve, est un exercice de style assez réussi, assez perturbant. Ce film m’a déstabilisé. Du côté anglais, je trouve que « Kid » [Tom Green] est un film très fort, et très bien mené, qui arrive à rassembler en un laps de temps une une série d’éléments, un cadre intimiste (une relation entre un père et un fils) et en même temps, un sujet plus large (l’immigration illégale). Un autre film anglais, m’a beaucoup plu. « Leaving » [Richard Penfold et Sam Hearn] est très, très dur, et pas si classique que ça, et traite aussi en peu de temps d’un moment très fort, d’un sujet hyper difficile, la violence conjugale et la difficulté de s’en sortir. Sinon, qu’est-ce que j’ai aimé ? Les films français sont toujours difficiles à sélectionner chaque année….

Pourquoi est-ce plus difficile avec les courts français ?

Parce qu’il y a une très grosse production française, et que j’ai l’impression qu’il y a souvent de la complaisance et du nombrilisme dans la forme et la mise en scène qui empêchent aux films de véritablement exister, alors que ce que l’on recherche, c’est une forme simple. Ces films-là sont assez difficiles à trouver, mais il y en a quand même qui ressortent, et qui sont très beaux.

Avec le temps, ta perception des films évolue probablement. Qu’est-ce qui t’anime encore dans le court ?

Ce qui me plaît, c’est de sentir qu’il y a toujours une vigueur et une envie de cinéma chez les nouvelles générations. Je trouve salutaire qu’il y ait encore des auteurs qui arrivent à être eux-mêmes, qui arrivent à trouver un mode d’expression pour parler de ce qui les anime, les bouscule, les interpelle. Ce n’est plus du tout évident, avec le foisonnement d’images permanent, de trouver son propre langage, sa propre forme d’expression, et cette envie d’exister. Avec Internet, l’image est devenue omniprésente dans nos vies, et c’est devenu plus dur d’imposer ses propres images. On le sent dans les oeuvres. Les années 90 du court métrage ont été très belles, et je ne sais pas si les années 2000 ont été aussi riches, vues de façon très globale.

Le métier de sélectionneur a-t-il changé avec ces nouvelles images ?

Oui, je crois. Le travail de sélectionneur est devenu plus difficile : il y a énormément de films et bien plus de choix qu’avant. Cela ne veut pas dire qu’il y a des meilleurs choix, mais il qu’y en a beaucoup plus de. Ça peut être très stimulant comme ça peut être aussi épuisant !

Propos recueillis par Katia Bayer

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