Ella Rumpf « Etre acteur, c’est une incroyable école de cinéma »

Révélée très jeune au cinéma, lactrice suisse Ella Rumpf se balade entre Zurich et Paris. A Cannes, elle fait partie des 10 to Watch d’Unifrance et présente à la Quinzaine des cinéastes LEspèce explosive, le premier long-métrage de Sarah Arnold. A l’occasion de cet entretien, elle revient sur sa formation punk à Londres, son rapport instinctif au jeu, son besoin despace et sa vision dune nouvelle génération suisse plus politisée, plus libre, moins intimidée par les codes du cinéma.

© Loïc Thébaud / Unifrance

Format Court : Tu as étudié le théâtre en Angleterre avant de revenir vivre en Suisse. Quest-ce qui ta poussée à partir ?

Ella Rumpf : Je ne me suis pas posé beaucoup de questions. J’avais envie d’une bonne formation et j’avais l’impression qu’en Angleterre, je pouvais aller plus loin. Je me suis dit : si je veux faire ce métier, autant le faire pleinement et pas à moitié. Et puis ça m’ouvrait aussi à l’anglais, à d’autres endroits, à d’autres possibilités.

J’avais commencé à tourner en Suisse vers 16 ans, des petits rôles par-ci par-là. Puis, mon premier copain a fait ses études à Londres. Je suis allée le voir et j’ai trouvé ça incroyable, la formation qu’il avait. Du coup, j’ai décidé d’y aller aussi.

Tu étais dans quelle école ? 

E.R. : Au Giles Foreman Centre for Acting. C’était un petit studio, surtout pour des acteurs étrangers. À l’époque, c’était très compliqué d’intégrer certaines écoles anglaises si tu ne parlais pas parfaitement anglais. J’ai payé mes études avec l’un de mes premiers salaires de cinéma.

Tu gardes un bon souvenir de cette période ?

E.R. : Oui, j’ai adoré. C’était très punk comme école. On bossait jusqu’à minuit, on faisait des scènes tout le temps… C’était assez fou. Et puis c’était très effrayant aussi. Je me suis vraiment jetée dans quelque chose que je pensais peut-être ne pas être capable de faire. Mais c’est un truc qui me poursuit encore aujourd’hui : j’ai souvent l’impression de faire des choses qui me dépassent, puis je découvre que j’en suis capable.

Cette école m’a énormément formée. J’y ai trouvé une manière de travailler qui me correspondait. On travaillait beaucoup le corps, la psychologie à travers le mouvement. Ça m’a énormément inspirée. Je n’ai pas fini mes études parce qu’on m’a proposé d’autres films. Mais je ne voulais pas arrêter d’apprendre. Alors j’ai continué à travailler avec l’une de mes professeures préférées. C’était pour ne pas perdre la main aussi. Je n’avais pas envie d’arrêter mes études, j’avais l’impression que j’avais encore des trucs à apprendre. Je crois qu’on n’a jamais fini d’apprendre le jeu. Et puis, il n’y a pas de règle. Il y a des gens qui n’ont jamais appris à jouer et qui sont incroyables et meilleurs que des gens qui ont appris à jouer. Mais moi, ce qui m’intéresse, c’est d’avoir un jeu varié, de pouvoir changer de registre, de faire des propositions différentes. C’est quelque chose qui m’amuse et que j’ai appris à l’école.

L’espèce explosive

On le ressent beaucoup dans tes rôles. Entre Le Théorème de Marguerite, Des preuves d’amour ou LEspèce explosive, tu sembles changer complètement de registre à chaque fois.

E.R. : Je m’adapte beaucoup au film. Quand je lis un scénario, je me demande ce dont l’histoire a besoin. Jusqu’où je peux pousser le curseur. Parfois, il faut être très réaliste pour certaines histoires. D’autres fois, on peut aller vers quelque chose de plus décalé, plus fou. Et puis le travail du réalisateur compte énormément : est-ce qu’il filme à l’épaule, en plans fixes, en plans-séquences… J’adapte mon jeu.

Pourquoi être revenue vivre en Suisse après Londres ?

E.R. : Pour ma famille déjà. Et puis parce c’est un endroit qui me manque quand je n’y suis pas. La Suisse me provoque aussi d’une certaine manière. C’est un endroit où je peux revenir à quelque chose de plus calme, parfois même d’un peu ennuyeux, mais qui me permet de redéfinir mes désirs, de réfléchir à ce que j’ai envie de faire. Je suis entre Paris et Zurich aujourd’hui. Et j’ai besoin d’espace, de liberté. À Paris, même si la culture est très présente, mon cerveau devient vite petit et angoissé. Je perds un peu l’horizon.

Le Théorème de Marguerite

Tu parlais justement de cette idée despace…

E.R. : Oui. Moi, l’été, j’ai besoin de pouvoir aller me baigner dans une rivière. Ça paraît idiot mais c’est primordial. Et puis Paris, c’est une ville où tu es constamment poussée à consommer. Tout est séduisant, tout te pousse à dépenser, à sortir, à être dans une forme de mouvement permanent. Je crois que je n’ai pas envie de vivre entièrement là-dedans. J’ai besoin d’ancrage mais je cherche encore la bonne formule. 

Tu suis ce qui se passe dans le jeune cinéma suisse ?

E.R. : Oui, énormément. Je trouve qu’il y a une génération hyper intéressante en ce moment. La Suisse n’a jamais été un immense pays de cinéma, surtout du côté alémanique. C’est un petit pays, avec une relation compliquée à la culture parfois. Quand tu regardes les prix du cinéma suisse, on dirait que c’est une messe protestante ! Mais justement, il y a aujourd’hui plein de jeunes gens qui ont grandi avec ce manque-là et qui ont envie de créer autre chose. Je trouve qu’il y a une vraie émergence, très politisée, très contemporaine, avec moins de chichi. Il y a une énergie assez libre que je trouve passionnante.

Tu écris aussi ? Tu as envie de passer à la réalisation ?

E.R. : J’écris, oui, mais je garde ça pour moi pour l’instant. Etre comédien, c’est une manière d’apprendre à être réalisateur aussi. Je pense vraiment qu’être acteur, c’est une incroyable école de cinéma. Si tu ne tombes pas dans le mythe de « l’acteur qu’il faut pouponner », tu comprends vite que tu peux prendre les choses en main. Je crois que cette figure-là est en train de disparaître, de se déconstruire. Dans notre génération, le côté « star intouchable », ça devient un peu « cringe », gênant.

Des preuves d’amour

Comment vis-tu lexposition, les festivals, Cannes ?

E.R. : Quand j’étais plus jeune, c’était hyper stressant. L’exposition peut être très violente. Aujourd’hui, j’essaie de garder une distance avec tout ça. J’aime bien me rappeler que je suis là pour présenter des films. Le tapis rouge, tout ce folklore-là, je n’arrive pas à le prendre totalement au sérieux.

Le cinéma traverse un moment compliqué. On sent beaucoup de fatigue chez les gens. Mais en même temps, je trouve important que ces institutions existent encore. Et malgré tous leurs défauts, les festivals permettent encore de maintenir un écosystème vivant. Cannes montre plein de films, c’est quelque chose de super, même si ça ne représente vraiment pas tous les films non plus. Je fais des rencontres hyper chouettes. J’ai des conversations avec des journalistes qui sont très intéressantes. Il y  des années où je trouvais que Cannes était hyper agressif. Je dois dire que cette année, je ne le ressens pas.

Et en dehors du cinéma, comment te nourris-tu ?

E.R. : Je fais énormément de recherches. Je lis, je regarde des films, je vais dans des musées, je rencontre des artisans, des artistes… J’essaie surtout de faire des choses qui n’ont pas directement de rapport avec le cinéma. Je crois que je me recharge surtout à travers les rencontres.

Propos recueillis par Katia Bayer

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