Présenté en séance d’ouverture de la Semaine de la Critique 2026, le premier long-métrage de Phuong Mai Nguyen est une adaptation de In Waves, le roman graphique autobiographique d’AJ Dungo retraçant sa découverte du surf et sa rencontre avec Kristen, son amour de jeunesse. Formée aux Gobelins puis à La Poudrière, la réalisatrice revient sur son parcours, les années de fabrication du film, le travail d’adaptation et la manière dont l’animation permet, selon elle, de « faire revivre » les êtres disparus.

Format Court : Tu es passée à la fois par les Gobelins et par La Poudrière. Qu’est-ce que ces deux écoles t’ont apporté ?
Phuong Mai Nguyen : Je pense que les deux formations sont très différentes et complémentaires. Aux Gobelins, j’ai appris la technique, le dessin, un peu la 3D aussi. Ça m’a servi plus tard pour le film puisqu’on l’a réalisé en 3D. À La Poudrière, c’était davantage tourné vers la mise en scène, l’écriture, la façon de défendre, de porter un projet. On y travaillait aussi la direction d’acteurs, le montage, le son… des choses qu’on n’avait pas forcément aux Gobelins.
Aujourd’hui, les Gobelins ont beaucoup évolué et proposent des formations plus longues, plus orientées en réalisation. À mon époque, c’était trois ans, donc j’avais envie de compléter cette approche technique par quelque chose de plus axé sur la réalisation.
La 3D a-t-elle beaucoup changé depuis tes études ?
P.M.N. : Je suis sortie de l’école il y a plus de 10 ans, ça ne me rajeunit pas (rires) ! Les techniques évoluent beaucoup, la 3D a beaucoup changé depuis. Mais la logique de fabrication reste assez similaire. Aujourd’hui, on utilise beaucoup Blender, qui est un logiciel open source. Les utilisateurs peuvent créer leurs propres outils, écrire des scripts, partager leurs méthodes de travail. C’est très vivant et en constante évolution grâce aux utilisateurs, qui mettent tout simplement en commun leurs outils. C’est bénéfique pour tout le monde cette façon de travailler.
Quand j’étais étudiante, quand on faisait la 3D à l’école, c’était beaucoup de bricolage. On travaillait surtout avec Maya, un logiciel très solide mais beaucoup plus fermé et pas open source. Mais au fond, le plus important, c’est de comprendre les différentes étapes de fabrication car il y a beaucoup de tâches différentes. Quand on connaît le pipeline, on sait où il faut être vigilant. Si une marionnette 3D est mal préparée, ça aura forcément des conséquences sur l’animation ensuite. Quelque soit le logiciel, la manière de faire reste à peu près la même.
De plus en plus d’animateurs passent à la BD ou au roman graphique. Et inversement. In Waves est un roman graphique dense, très intime. A quel moment t’es-tu sentie suffisamment à l’aise pour en envisager une adaptation ?
P.M.N. : Question pas facile parce que de toute façon, on ne se sent jamais vraiment à la hauteur de l’œuvre originale, surtout quand c’est une histoire aussi personnelle. Très vite, j’ai voulu savoir ce qu’AJ Dungo pensait de notre adaptation. Il était au courant de tout ce qu’on faisait et j’avais besoin qu’il soit à l’aise avec nos choix.
À partir du moment où il nous a accordé sa confiance pour l’adaptation et sur les apports qu’on a fait sur le film, je me suis sentie autorisée à en faire quelque chose. La porte n’était pas fermée. Mais forcément, on a dû faire des choix. On ne peut pas tout adapter, surtout avec un matériau aussi riche. Le livre est très gros et le rythme d’un livre n’est pas celui d’un film. En plus, le format littéraire impose un rythme de lecture, de prise de l’information qui est complètement différent d’un film.
Dans la bande dessinée, il y a un côté presque monologue intérieur, et aussi toute une partie documentaire sur l’histoire du surf. Dans le film, on a quasiment supprimé cet aspect-là pour se concentrer sur les personnages et leur relation. Ce qui était important, c’était de réexprimer un peu l’essence du livre
In Waves
Qu’est-ce qui t’avait particulièrement touchée dans le livre ?
M.P.N. : Le thème du deuil. C’est quelque chose d’universel. C’est un sujet qui me touche depuis toujours. J’étais en pleurs devant Bambi quand j’étais enfant. Je pense qu’on s’identifie énormément à ces histoires-là quand on est petit. Et c’est drôle parce qu’on m’a beaucoup demandé si le film pouvait être vu par des enfants. Dans ma tête, ce n’est pas forcément un film “pour enfants”, mais en même temps, quand j’étais petite, j’ai vu des choses bien plus dures ou étranges comme Bambi ou Retour au pays d’Oz. J’en ai eu des cauchemars. In Waves ne comporte pas de violence, il n’y a même pas de scène réellement de sexe et la mort est montrée avec beaucoup de douceur.
Entre ta sortie d’école et ce premier long-métrage, il s’est écoulé plusieurs années. Tu avais besoin de ce temps-là ?
M.P.N. : Oui, complètement. Je compare souvent le long-métrage à un marathon. On ne se lance pas dans un marathon sans avoir déjà couru un 5 kilomètres ou un semi-marathon. Si j’avais dû faire un long juste après l’école, ça m’aurait détruite. Il y a trop de problématiques à gérer d’un coup. Mon premier court-métrage,
Chez moi (2016), m’a déjà énormément épuisée. Il y avait peu d’argent, beaucoup d’investissement personnel (c’est ton court, c’est toi qui le porte), énormément d’inexpérience aussi. Tu es confrontée pour la première fois à plein de problématiques.

Chez moi
Avant In Waves, tu as travaillé sur Culottées, l’adaptation de la BD de Pénélope Bagieu en série. Est-ce que tu avançais sur In Waves en même temps ?
M.P.N. : Non, j’ai du mal à faire deux choses en même temps. J’aime bien être dédiée à quelque chose à plein temps, avoir le cerveau disponible. C’est aussi parce que l’animation, de base, prend du temps, il y a plein de petits détails auxquels il faut penser, c’est chronophage. Mais c’est vrai que le court-métrage et la série m’ont aidée à me préparer mentalement pour l’adaptation du livre.
Qu’est-ce qui a changé depuis ? Le fait que tu travailles avec une autre boîte de production, le fait qu’il y ait plus d’argent, de temps, d’expérience ?
M.P.N. : Il n’y a pas forcément plus d’argent parce qu’il reste proportionnel à la durée de la fabrication. Il faut s’assurer d’être bien accompagné. Ca, c’est la chose la plus importante : bien s’entendre avec son producteur ou sa productrice. J’avais déjà travaillé avec Silex Films pour Culottées, ça a créé une confiance. Le dialogue entre la réalisation et la production est permanent parce qu’on travaille constamment entre des contraintes budgétaires et des ambitions créatives. Quand on réalise un film d’animation, si le duo réalisateur-producteur n’est pas aligné dès le départ, ça peut très vite devenir compliqué.

Culottées
Pour Silex comme pour toi, c’était la première fois que vous partiez sur un long-métrage d’animation, c’est bien ça ?
M.P.N. : Oui, c’est notre première à toutes.
Dans le livre, AJ promet à Kristen de continuer à la faire vivre après la mort, à travers le dessin.
Avec l’animation, est-ce que tu peux offrir plus d’émotions à cette promesse ? Et pourquoi l’animation permet-elle de faire exister des personnages différemment que dans la fiction ?
M.P.N. : Je crois que le dessin permet de capter quelque chose d’essentiel chez les gens. On a essayé de recréer le visage de Kristen tel qu’AJ Dungo la dessinait et la percevait lui-même. Ca aurait été bizarre de voir une actrice incarner Kristen. Je trouve ça très honnête de rester fidèle à l’univers de l’auteur et puis AJ est dessinateur, comme moi, donc c’est un peu lui rendre hommage de maintenir le dessin.
Le dessin simplifie parfois les choses, mais c’est justement ce qui lui permet de saisir une forme d’essence. C’est un peu comme dans la caricature : en accentuant certains traits, on touche quelque chose de profondément juste. Et puis l’animation est toujours une interprétation. Même le mouvement est réinventé. En prises de vues réelles, on reste dans une forme de réalisme immédiat. L’animation laisse davantage de place à la perception, à la subjectivité.
Qu’est-ce qu’AJ Dungo t’a dit après avoir découvert le film ?
M.P.N. : Il nous a dit : « Merci de nous l’avoir fait revivre ». C’est probablement le plus beau compliment qu’on pouvait recevoir. J’ai toujours trouvé AJ très sincère. Je n’ai jamais senti chez lui une forme de façade ou de politesse forcée. Quand il dit quelque chose, j’ai l’impression qu’il le ressent vraiment. Si il a ressenti que quelque part, Kristen reprend un peu vie dans le film, c’est un très beau compliment pour nous. Le film existe aussi grâce à tout ce qu’il nous a partagé de personnel et on s’en est beaucoup inspiré.
L’animation laisse-t-elle une place à l’improvisation ?
M.P.N. : Moins que d’autres formes de cinéma, forcément. Un film d’animation, c’est comme un gros paquebot : on ne peut pas se permettre un énorme virage en cours de route. Sinon tu crées vite un accident et c’est le Titanic ! Tout doit être anticipé très tôt, tu dois être sûre de ton scénario parce qu’on ne peut pas réécrire ou refaire constamment des scènes. On avait un budget et un calendrier très précis sur In Waves.
Mais il y a quand même des surprises. Pendant les enregistrements de voix, certains acteurs improvisaient des choses auxquelles on n’avait pas pensé. Parfois, une intention ou une phrase devient immédiatement évidente alors qu’elle n’était pas dans le scénario.

Comment vis-tu cette présentation et cette exposition à Cannes avec tout ce qu’il y a autour, : le stress, la pression, la promo ?
M.P.N. : On n’est jamais vraiment préparé au regard du public. Pendant cinq ou six ans, le film fait partie de ton quotidien. Il est inscrit dans ton ADN. Tu ne penses qu’à ça, tous les jours. Même la nuit, tu ne dors pas. Et puis, il y a une forme de détachement. Tout à coup, après la projection, les gens commencent à se l’approprier, à te faire des retours. C’est très étrange, un peu brutal. Il ne t’appartient plus alors qu’il t’a accompagnée pendant des années. Depuis la projection, je traverse presque une forme de mini-dépression. C’est comme un deuil, d’une certaine manière. Ca me fait bizarre d’être presque dépossédée de ce qu’on a fait.
Comment reprend-on possession de son film ?
M.P.N. : Je ne sais pas si on peut en reprendre possession. L’idée, c’est que le film appartienne à chacun. Chacun va découvrir le film. Je pense que c’est juste de se dire qu’on a fait du mieux qu’on pouvait. Mais ce qui me réconcilie avec tout ça, c’est que l’auteur du livre était là avec moi et qu’on a pu partager des moments forts ensemble. Au final, le film a permis de créer des moments
de partage, des rencontres importantes. AJ, ce n’est pas juste quelqu’un que j’ai croisé comme ça. De façon professionnelle, c’est devenu un vrai ami. Du coup, je trouve ça chouette d’avoir ce lien-là qui se poursuit après le film.
Propos recueillis par Katia Bayer

