Films de frontières aux César 2021

En attendant l’annonce des nominations, certains courts-métrages présélectionnés aux César 2021 ont retenu notre attention. Ainsi, certains s’amusent de la frontière entre le documentaire et la fiction. Certaines fictions sont de vrais reportages anthropologiques et politiques sur le terrain tandis que certains documentaires nous racontent des histoires…

Pour commencer cette sélection, parlons d’un vrai film de frontière, Bab Sebta de Randa Maroufi. A la frontière entre l’Espagne et le Maroc, la porte de Ceuta vit de la contrebande, un trafic estimé à 1500 millions d’euros par an. Tous les jours, des milliers de personnes s’organisent dans ce petit lieu, entièrement reconstitué dans le film. Dans de longues séquences en panoramique ou en traveling, policiers, trafiquants et voyageurs s’affairent. Files d’attente, postes de gardes, contrôles des papiers et des biens transportés : voilà les quelques scènes de la porte de Ceuta que le film reconstruit. Pour ce faire, la réalisatrice choisit un grand plateau comme décor. Cette mise en scène très sobre prend des airs à la façon de Dogville. Mais au lieu des tristes chiffons du film de Lars von Trier, Bab Sebta est fait des couleurs vives des paquets, des casquettes et des tenues marocaines ; au lieu d’une sombre dystopie, Randa Maroufi fait le tableau d’un lieu vivant et agité.

Ainsi, le film fait de la porte de Ceuta le lieu de mise en scène du contrat de fiction entre l’auteur et le spectateur, contrat selon lequel le spectateur doit tout admettre pour vrai. En effet, par ce procédé de mise en scène, le film demande un effort du spectateur pour croire en la réalité du lieu malgré l’absence d’arrière-plan. Si le film dévoile ses coulisses, il n’en est pas moins didactique. Différentes voix-off accompagnent le spectateur. L’une, presque pédagogique nous informe du lieu et ses particularités ; d’autres sont des témoignages qui donnent au film une nouvelle épaisseur. Ces déclarations intimes complètent en creux la reconstitution plus ou moins artificielle du lieu.

Vous savez ce que c’est une Crystal Shower ? Eux, ils savent et ils en abusent avec plaisir en boîte de nuit. Eux, ce sont les jeunes très privilégiés que Virgil Vernier nous montre dans Sapphire Crystal. Le réalisateur, déjà connu pour ses longs-métrages Mercuriales (2014) et Sophia Antipolis (2018) n’est pas à son premier film sur le sujet : en 2010 il tourne Pandore, un film documentaire sur les rapports de forces sociaux qui s’exercent à l’entrée d’une boite de nuit. Cette fois, le cinéaste raconte comment la jeunesse dorée de Genève fait la fête : drague, jeux d’alcool et confidences salées mais aussi champagne, coke et prostituée. Non pas comme une comédie bollywoodienne où la richesse est un décor merveilleux pour le spectateur, ici l’étalage de richesses sert un triste propos d’analyse sociale. Le film prend alors des airs de documentaire : Virgil Vernier a demandé à des acteurs non-professionnels de jouer leur propre rôle. Tournées avec un IPhone, les images ressemblent à des stories sur Instagram. C’est avec une ambition presque anthropologique que le film dessine le portrait de cette jeunesse. Au travers des scènes, on découvre l’obsession de la réussite, l’entre-soi et surtout le show-off. Tout semble exister pour et par la frime. Genève est à l’image de leur arrogance. Les enseignes Rolex brillent dans la nuit et la fontaine, immense symbole phallique, n’est qu’une représentation démesurée des douches de champagne que ces jeunes pratiquent pour s’amuser.

Dans un monde lointain, on remplace les femmes par du silicone. Non, ce n’est pas de la fiction mais bel et bien le documentaire Tsuna Musume Haha, d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita. Le film documente cette pratique étrange qu’est celle de la sex doll, une poupée à taille humaine plus vraie que nature. Mal nommée « jouet sexuel », elle n’interagit jamais avec l’homme qui s’amuse plus à la manier, à l’habiller, à l’éduquer qu’à la pénétrer. La caméra nous montre davantage de mises en scène de la vie domestique, voire conjugale, que de mise en scène sexuelle. Le trou vaginal fondateur impose à la femme-objet le rôle d’esclave sexuel, mais pas seulement… La poupée est aussi compagne, amie, mère. Il est troublant de voir des hommes rapprocher ces différentes attributions à une femme en plastique. Ici, ce qui remplace la femme est un objet de totale soumission à qui même la mort est interdite. Obligée à subir une lente dégradation, la poupée n’est plus utile quand le trou est trop dilaté (l’aisselle aussi, nous confie un homme, se déchire vite). Malgré le malaise sous-jacent, le film ne se fait pas une critique acerbe de la société japonaise mais un tableau déconcertant et joyeux.

En effet, le film jette un regard plein de sympathie, jamais moqueur ou ironique, sur ces hommes qui aiment très sincèrement leurs sex dolls. Il semble chercher un indice de vie dans ces poupées, peut-être dans un regard, lors de la création à l’usine, ou encore même, à leur enterrement au temple ? Dans ce drôle de monde sans femmes, les poupées vivent et les hommes s’occupent d’elles avec bienveillance. Si tout semble inventé de toute pièce, c’est que le film est en fait construit des petites fictions que ces hommes s’inventent pour eux-mêmes, pour mieux vivre leur solitude. Un jour même peut-être pourront-ils avoir des enfants avec elles…

Il serait préférable de penser que ce film n’est pas un documentaire mais bel et bien une œuvre de science-fiction tant il raconte en sous-texte l’horreur des rapports entre hommes et femmes au Japon.

Alors que Bojina Panayotova fait des repérages pour un film en Bulgarie, elle rencontre Ivan dans un immeuble délabré. C’est l’immeuble dont il s’est fait expulser, avec tous les habitants. Seuls les chats et les chiens continuent d’y vivre et Ivan vient les nourrir tous les jours. Mais ce jour-là, ses deux chiens ont disparu. Caméra à la main, Bojina Panayotova suit ce personnage touchant dans sa recherche.

Sous couvert d’une enquête, L’Immeubles des braves, avec sa caméra embarquée et ses courses-poursuites, nous raconte l’inquiétude et le sentiment d’oppression de citoyens. Le film relève au travers de ce périple les tensions de la société bulgare en 2014 et les répercussions d’une crise politique. Il règne dans le film un climat lourd d’inquiétudes (la caméra n’est d’ailleurs jamais bienvenue). Sans le dire, Ivan est en colère contre les politiques de la ville. Mais l’homme est surtout épuisé par son éviction et paranoïaque face aux menaces qu’on lui adresse.

Avec ses airs de film d’action, le documentaire nous tient en haleine jusqu’à la fin où il nous est malheureusement rappelé qu’il n’y a pas de dénouement, heureux ou tragique, dans la vraie vie mais seulement du silence, de l’attente et peut-être un peu d’espoir.

Pour finir cette sélection dans la joie, parlons du film de Marie Losier, Felix in Wonderland. Ce documentaire musical, bourré d’énergie et d’humour, est une invitation à voyager dans le monde déjanté de l’artiste musicien Felix Kubin. L’allemand haut en couleur dissèque l’étrangeté de l’homme dans ses compositions et ses créations audiovisuelles. Accompagné de divers outils, le mythique synthétiseur KORG MS20 ou de nombreux microphones, il expérimente toutes sortes de sons et trouve la musicalité partout où il va. À l’image de son monde bariolé, le film se fait succession de différentes scènes, entre expériences, créations, études. De la même manière que Felix Kubin utilise tous les objets imaginables pour faire de la musique, Marie Losier monte différents matériaux pour confectionner son film : clips, archives, reportage… Aussi effréné qu’un bon solo de synthé, le montage nous balade dans le monde fantastique de Felix Kubin.

Agathe Arnaud

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