Pieter Coudyzer : « Pour moi, l’émotion d’un film vient de la forme »

Au dernier Festival d’Annecy, on a découvert Le Passant, un film belge de Pieter Coudyzer, sur la plateforme Court-Circuit d’Arte. Construit autour d’un travelling latéral, ce court-métrage croise deux destins : ceux de jeunes garçons habitant dans la même rue. L’un se rend à un rendez-vous avec une fille, l’autre enfourche son vélo pour récupérer du shit. Le premier se fait renverser par une voiture, le deuxième est témoin de l’accident. Visuellement et scénaristiquement, le film émouvant à souhait est un grand moment de cinéma. Le film n’est plus visible dans son intégralité en ligne aujourd’hui, mais nous sommes attentifs à sa rediffusion. À l’occasion de la programmation du Passant au Festival de Namur dans le cadre du focus flamand le jeudi 8 octobre 2020 (13h, Caméo 1), on en profite pour vous faire connaître son auteur originaire de Gand, Pieter Coudyzer, mais aussi ses rêveries courtes, son goût pour la pluie, la texture, la simplicité et les vrais personnages.

Format Court : Tu as étudié au KASK, l’une des meilleures écoles d’animation en Flandre. Qu’est-ce qui t’y a conduit  ?

Pieter Coudyzer : La réponse à cette question est assez simple. J’adore dessiner depuis que je suis enfant et j’adore le cinéma (rires) ! Et comme un et un font deux, j’ai décidé de me lancer dans l’animation, même si je ne suis pas particulièrement amoureux de l’animation. J’aime le cinéma dans son ensemble. J’apprécie les films d’animation qui sont plus texturés et étranges, comme ceux des frères Quay et de Youri Norstein. J’ai remarqué que les gens ont tendance à considérer l’animation comme un genre, au même titre que le western, la science-fiction ou encore le drame mais en réalité, l’animation est simplement une technique. En tant que cinéphile et personne qui adore dessiner, j’ai décidé de faire de l’animation. C’est un milieu qui est à peine plus vieux que la prise de vues réelles mais où pourtant il n’y a pas encore eu beaucoup de choses extraordinaires. L’animation permet d’énormes possibilités, de nouvelles propositions artistiques, mais je pense qu’elle coûte si chère à réaliser qu’on préfère souvent jouer la sécurité.

Ce qui m’intéresse le plus chez les animateurs que j’ai cités, c’est la texture de leur travail. Leur atmosphère m’attire particulièrement. Formellement, la manière dont les frères Quay et Norstein racontent leurs histoires, c’est quelque chose qui résonne assez fort en moi. Ce n’est pas que je n’aime pas les grandes animations hollywoodiennes, mais je les considère au même titre que des blockbusters, des Marvel versions animées. Elles sont très lisses, très faciles à assimiler et je les oublie rapidement. Elles manquent de texture, de vision, alors que lorsqu’on voit des films de Norstein par exemple, on sait que lui seul peut faire de tels films. Je suis donc attiré par ce genre d’auteurs.

Comment as-tu été amené à découvrir le travail d’un auteur comme Norstein ?

P.C. : J’ai été initié à l’école. J’aime bien ce qui est introverti. Je suis moi-même très introverti, j’adore la pluie par exemple et j’aime représenter cette matière dans mes films. J’aime le son qu’elle fait, son odeur, la froideur qu’elle peut projeter dans une ville. L’été est trop éclatant pour moi, bien trop bruyant, et trop chaud. Je sens une connexion avec ces auteurs.

Lorsque l’on voit pour la première fois ton court-métrage Le Passant, on peut être surpris voire gêné par le visage étrange des différents personnages, mais c’est une surprise qui s’efface rapidement devant un court métrage très cinématographique. Ton film aurait-il pu être une fiction ?

P.C. : Oui ! C’est quelque chose que j’ai toujours voulu créer. J’aime l’idée d’un monde où on a l’impression qu’il y aurait une caméra filmant tous ce qui se passe, rapportant tout ce qui s’y déroule. Quand on regarde la plupart des films d’animation, on voit des dessins prenant vie. Pour ce film, je souhaitais que mes dessins deviennent réels au cours du film, qu’ils enregistrent tout, tels une caméra, qu’ils donnent l’illusion de quelque chose de réel. Ce que je fais aussi et que ne font pas tous les réalisateurs d’animation, c’est retransmettre l’impression d’un temps réel. Que ce soit dans l’écriture ou dans le déroulement du temps, on a l’impression de voir un film en  live action. C’est quelque chose qui m’intéresse particulièrement.

Dans ton film, on peut distinguer une sorte de symétrie parfaite du temps, un découpage de 4 minutes autour des 4 aller-retour du jeune homme en vélo. Est-ce que tu as chronométré le film ?

P.C : Non pas vraiment, mais j’ai un fait décor entier donc en l’occurrence une rue. Le tempo est identique à chaque passage en vélo donc c’est plutôt normal de se retrouver avec ce temps divisé en parts égales. Comme on a l’impression que c’est une caméra qui enregistre, c’est un sentiment naturel.

Tu mentionnais au début de notre conversation que tu dessinais tout le temps. Que dessinais-tu ?

P.C : Je dessinais en permanence, des choses fantaisistes surtout (rires) ! J’ai d’ailleurs fait un roman graphique, L’Arborescent (Presque Lune Editions). L’une des raisons pour lesquelles je l’ai fait, c’est parce que l’animation est très lente et que son processus demande beaucoup de temps pour constituer tout le volume requis.

C’est amusant que tu mentionnes ton roman graphique. Il y a actuellement une nouvelle génération de jeunes gens qui font de la bande dessinée et des courts métrages d’animation et qui font des aller-retour entre ces deux univers à tel point que l’on peut voir que leurs BD adoptent les codes du cinéma. Les animateurs ont une activité diversifiée que ce soit dans la BD, l’illustration, le court-métrage, …. 

P.C : Quand j’étais jeune, il y avait encore quelques cinémas à Gand qui projetaient des courts métrages, et maintenant ils ne le font plus. Peut-être que les milieux s’entrecroisent même si je ne crois pas que mon roman graphique pourrait être reconstruit en tant que film d’animation malgré le fait que le livre commence d’une façon filmique. Je pense quand même que ce sont différents milieux.

Combien de temps as-tu pris pour le faire ?

P.C : À vrai dire je ne l’ai pas fait à plein-temps, j’y travaillais pendant mes week-ends. Je ne savais pas vraiment ce que ça allait donner ni le temps que j’allais y mettre. Je voyais ça comme une expérience.

Etudier dans une autre école qu’au KASK, c’est quelque chose que tu as envisagé ?

P.C : À l’époque, c’était l’une des seules écoles d’animation à Gand, en Belgique. C’était un choix évident. Je pense qu’à Bruxelles, les écoles étaient plus centrées sur l’aspect technique de l’animation. Le but était de former des animateurs. Moi, j’étais plus intéressé par la construction du film et c’était ce que proposait le KASK, où on nous apprenait à devenir des réalisateurs. Je ne pense pas que la différence soit encore aussi présente aujourd’hui entre les écoles mais c’est comme cela que ça fonctionnait à l’époque.

Quand as-tu fini tes études ?

P.C : En 2003, c’est comme si c’était hier. C’était agréable, je me suis rendu dans beaucoup de festivals. Je pense que même à l’époque, les gens me regardaient en se demandant : « Mais qu’est-ce qu’il fait ici, ce gars-là avec son style étrange ?». Je ne sais pas trop… J’ai toujours eu le sentiment que je me sentais un peu différent des autres étudiants. Ca peut paraitre prétentieux mais comme je te le disais, je ne m’intéressais pas tant à l’animation qu’aux films en eux-mêmes. Je voulais réaliser des films. L’année où j’ai eu mon diplôme, je suis allé voir un producteur pour commencer immédiatement un film.

Comment expliquerais-tu justement ce style étrange ?

P.C : D’un point de vue graphique, c’est quelque chose que j’ai développé. Je recherchais la texture, la matière. J’ai commencé en mélangeant du sable avec de la peinture et j’ai obtenu un effet qui me plaisait beaucoup et je n’ai jamais vraiment dévié depuis de cette technique. Je fais d’abord une surface, une fine couche de peinture et de sable pour obtenir une matière particulière. La plupart du temps, j’utilise une couleur sépia. Je laisse le tout sécher, et ensuite je peins sur cette surface avec de l’encre de Chine et de la peinture aquarelle.

C’est quelque chose qu’on ne peut pas vraiment contrôler, c’est justement ce que j’aime. Je l’ai fait une fois, je me suis dit que je tenais là quelque chose d’intéressant. C’est quelque chose que je n’ai jamais arrêté de faire et je pense que je ne réaliserai pas de films sans avoir accès à cette technique.

Quand as-tu découvert cette technique et comment as-tu su qu’elle pouvait te plaire ?

P.C : Je pense que c’était avec mon film de fin d’études. Il n’y a pas beaucoup de couleurs, juste toutes sortes de nuances de marron. Pendant longtemps, je suis resté sur cette palette, puis j’ai fini par trouver le moyen d’inclure plus de couleurs. C’est un travail un peu désordonné, il n’a rien de propre si on peut dire. L’animation est en général faite par d’autres personnes parce que je ne suis pas un très bon animateur; je n’ai pas la patience ni peut-être le talent pour faire l’animation.

Un film comme Le Passant, cela a pris combien de temps ?

P.C : J’ai pensé que ça allait nous prendre 6 mois parce qu’au début, tout le monde me disait que ça allait être assez facile car il n’y a en soi qu’un seul plan. Mais on a fini le film plutôt après 12 ou 13 mois de travail. C’était un peu trop ambitieux.

Si ce film a pris le double du temps prévu, c’était peut-être aussi dû au fait de sa longueur car tes autres films font en général 4 à 6 minutes.

PC : Oui, tout à fait. Je les appelle mes « courts métrages rêveries », soit des petits films que je fais sur un week-end. Je les peins très rapidement. Ce sont juste des petites choses, j’ai l’idée et je fais le film qui n’est en général pas produit, je le réalise par moi-même. De l’autre côté, il y a les films narratifs que je fais avec mon producteur, qui sont forcément plus difficiles à réaliser et pour lesquels j’ai besoin d’être entouré pour l’animation et le montage son. Les rêveries, elles, sont très courtes, animées par un mouvement lent, et faites maison.

Dans tes films, on remarque en effet l’importance du son et de la musique. Tout à l’heure, tu parlais de la pluie et de son son particulier…

P.C : On peut dire que je suis pluviophile (rires) ! Oui, pour Le Passant par exemple, on a énormément travaillé sur la musique, on a probablement dû faire 12 versions différentes.

Pendant le confinement, j’imagine que tu as pu en profiter pour faire beaucoup de rêveries…

P.C : Oui, j’ai dû en faire 6 ou 7. Le format très court était idéal.

Ces rêveries, tu en fait quoi ? Tu les gardes pour toi ou tu les diffuses en ligne ?

P.C : En général, je les poste en ligne. Je ne pense pas qu’on puisse vraiment regarder ces films à la suite, mais plutôt à petite dose. Mais je pense aussi que si je fais des rêveries, c’est parce que je ne peux pas supporter l’idée de travailler pendant deux ans sur un seul projet. J’ai besoin de travailler, de faire des courts-métrages entre deux projets. En général, je ne propose pas mes rêveries en festival, parce que je pense qu’elles sont trop courtes pour les sélections, sauf si il y a des catégories spéciales. D’ailleurs, un de ces films a été sélectionné dans un festival qui ne prenait que des films « poétiques » !

La plupart de tes courts métrages ne sont pas des films narratifs. Du coup, est ce que Le Passant a été le tout premier à en être un ?

PC : Non, Le Passant n’était pas le tout premier film narratif que j’ai réalisé, j’en ai d’abord fait un qui s’appelle Beast. Le film est correct mais je ne préfère pas le montrer.

Pourquoi ?

P.C : Je n’y ai pas mis toutes mes tripes. J’ai eu une idée et la production était très longue. Et plus la production est longue, plus on est fatigué. L’idée initiale était de faire une satire de E.T. où le personnage d’Eliott serait un sans-abri mais au bout d’un moment, le film est devenu tout simplement E.T. Le film avait besoin d’être plus nerveux, mais il a fini par être trop lisse.

Comment as-tu su éviter ça avec Le Passant ? Quelle était la différence ?

P.C : La différence entre ces deux films, c’est que pendant la préproduction, pour construire le dossier je savais que si je décrivais le film seulement par des mots, ça ne marcherait pas car c’était trop ennuyeux. L’histoire, c’est juste celui d’un adolescent sur son vélo jusqu’à son accident. Le film est visuel, j’ai donc fait entièrement le film sur animatique, j’ai fait les images, les dialogues que j’ai enregistré moi-même et avec ma petite amie, j’y ai inclus de la musique, de façon à ce qu’on puisse voir le film. Le film était en soi pratiquement fini quand je l’ai présenté.

Est-ce que fréquent de proposer une animatique devant les Commissions ?

P.C : Ce n’est pas nécessaire, ils demandent en général un story-board pour introduire le film. Je suis en train de demander des fonds pour un nouveau film et c’est la même chose, ils m’ont demandé un scénario, mais j’ai tout de suite dit que si je demandais des fonds, je présenterais une animatique, en plus du scénario. C’est un procédé très formel, mais la façon dont l’histoire d’un film est racontée va jouer, je pense, sur les émotions ressenties.

Le nouveau projet, c’est un court métrage ?

P.C : Je ne sais pas encore. C’est presque un film impressionniste avec un personnage qui repense à sa vie passée, basé sur un roman d’un auteur flamand. Il fera 30 voire 40 minutes ou alors une heure. Pour ce nouveau projet, je rencontre le même problème qu’avec Le Passant : le fait qu’on ne puisse pas juste écrire sur feuille ce qu’il se passe. C’est un film à propos des sensations, de ce qu’on peut entendre, voir.

Qu’as-tu appris avec Le Passant, un film plus long, compliqué et risqué que par le passé ?

P.C : Plus long je ne pense pas car j’avais déjà fait du long avec Beast, et d’ailleurs je ne crois qu’un film plus long soit plus compliqué. Je veux que mes films ne soient pas que des courts métrages d’animation, mais bel et bien du cinéma. Je souhaite vraiment suivre un personnage plutôt que d’en voir la représentation. Je veux de vrais personnages et pas des personnages symboliques. J’ai donc besoin de plus de temps.

As-tu déjà pensé à faire des documentaires ? Quand on voit Le Passant, on pourrait justement croire à un documentaire. Est-ce que tu t’inspires de choses que tu vois dans ton quotidien ou plutôt de ton imagination ?

P.C : Concernant Le Passant, ce n’est pas mon imagination. C’est quelque chose que j’ai vu plus jeune, dans une rue très animée. Je partais de chez moi pour aller à l’école, je tournais au coin la de rue et j’ai vu l’accident. L’idée d’un itinéraire habituel vient de là.

Tu as mentionné comme modèles des animateurs du passé. Quel regard portes-tu sur l’animation d’aujourd’hui ?

P.C : Je vois beaucoup de films qui transmettent de nombreuses émotions mais qui sont au final des mauvais films ou des films triviaux. Tout comme je peux voir des films qui ne racontent pas d’histoires, mais qui sont excellents. Pour moi, l’émotion d’un film vient de la forme et c’est ce que je recherche. Si l’histoire est trop originale, trop spéciale ou a trop de puissance, alors le film n’a plus rien à dire à mes yeux. Je suis attiré par des histoires plus simples qu’extraordinaires. Pour répondre à la question, l’univers de Rémi Chayé qui vient de faire Calamity et Tout en haut du monde m’intéresse beaucoup.

Je pense que le monde est en train de changer et ça semble de plus en plus compliqué de proposer quelque chose de différent. Beaucoup de gens disent qu’il est plus facile que jamais de faire des films mais c’est l’exact opposé. Bien sûr qu’on peut faire un film sur YouTube, mais faire un vrai film, le montrer à une audience, c’est plus dur.

C’est quoi un vrai film pour toi ?

P.C : Pour moi, réaliser un vrai film demande un véritable niveau de professionnalisation qu’il faut atteindre. Je ne pense pas avoir atteint ce niveau, je suis encore en train d’apprendre, mais au moins ce que je fais est professionnel au niveau du son, du montage… Si on va sur YouTube et que l’on recherche des courts-métrages, il y a littéralement des milliers de films qui apparaissent et ça créé un nouveau type de problème. J’ai connu quelqu’un qui a fait un court métrage qui a été sélectionné au Festival de Cannes, qui était très bien fait, sublime. Deux ans après, il a posté son film sur YouTube et il n’a eu que 128 vues en un an, ce qui est dérisoire, alors que des films mauvais peuvent faire des millions de vues.

Pourquoi alors avoir publié certains de tes films sur YouTube ?

P.C : Parce que je veux que les gens puissent voir librement mes films. YouTube n’est pas la meilleure des plateformes, mais comment atteindre une telle audience sans ça ?

Pourquoi après toutes ces années avoir continué à travailler autour de la forme courte ? 

P.C : Pour être complètement honnête, au début quand j’ai commencé, je pensais que le format du court métrage était une passerelle vers le long. Pour les films en prise de vues réelles, c’est très souvent le cas, mais pour l’animation, c’est bien plus difficile. Pour moi, les courts métrages ne sont pas une catégorie à part, ce sont juste des films plus courts. Ca reste du cinéma.

Propos recueillis par Katia Bayer. Retranscription : Marguerite Stopin

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