Enrico Vannucci. Faire le film auquel on croit, être fidèle à soi-même

Depuis plusieurs années, on croise Enrico Vannucci, conseiller en programmation à la Biennale de Venise. Depuis 2014, il officie à la Mostra et fait remonter ses coups de cœur auprès du comité de sélection du festival. Maîtrisant le format court, il vient d’être juré au Festival du Nouveau Cinéma à Montréal. Avant cela, on l’a attrapé à Venise pour parler courts, sélection, frissons, partis pris et paris sur l’avenir.

Quel est le travail d’un conseiller et non d’un sélectionneur à Venise ?

Il y a un comité de sélection pour tout le festival, pour la compétition principale et des conseillers de différents pays mais aussi un conseiller pour les courts-métrages, c’est-à-dire moi. Mon job, c’est de voir tous les films inscrits, 1787 plus ou moins. Je fais une shortlist et j’en discute avec le comité de sélection. Les membres regardent, selon les années, entre 70 et 100 films. Sur cette base, on réduit le nombre à une liste d’environ 20 films et puis, on établit par exemple une sélection de 13 films cette année. À côté, je voyage beaucoup en festival, je rencontre des réalisateurs, particulièrement dans des marchés comme à Clermont, Berlin ou Cannes, mais aussi les Instituts du Cinéma et je me renseigne sur les projets pour savoir si ils seront prêts avant le festival.

Depuis quand fais-tu cela ?

C’est ma sixième année. 2014 a été ma première année. Le travail ne s’arrête jamais. Je repars continuellement dans des festivals et des marchés, je rencontre des réalisateurs.

Venise est un grand festival. Quelle y est la place du court ?

Il n’y a pas tant de courts à Venise en comparaison avec d’autres grands festivals car on a généralement deux programmes en compétition. La spécificité, c’est que comme c’est un gros festival pour les longs-métrages, si tu es sélectionné comme jeune réalisateur dans une compétition de courts à Venise, tu as un projecteur braqué sur toi et les producteurs essayent de savoir si tu travailles sur quelque chose, sur un long. Quand les réalisateurs sont sélectionnés ici, comme à Cannes ou Berlin, cela les aide à intéresser des producteurs.

Pourquoi deux moyens-métrages se sont-ils retrouvés cette année en séance spéciale ?

Cette année, on a eu un programme supplémentaire de deux courts en séance spéciale : Electric Swan de Konstantina Kotzamani (Grèce) et No One Left Behind de Guillermo Arriaga (Mexique). On a une durée limitée de 20 minutes pour la compétition. C’était donc un plus.

Les films étaient trop longs, ils ne pouvaient pas s’insérer dans les programmes en compétition : l’un fait 40 minutes, l’autre, 30 minutes. Ensemble, cela fait 70 minutes et ça marchait pour une séance spéciale. On les a sélectionnés parce que ce sont d’excellents films. Les films de Konstantina sont probablement parmi les meilleurs courts que j’ai jamais vus de ma vie. Celui qu’on a sélectionné est vraiment un chef d’oeuvre.

Comment se fait-il que la section Orizzonti couvre autant les longs que les courts ?

C’est une section qui correspond un peu à Un Certain Regard. On essaye d’y montrer les films de nouveaux réalisateurs. Les courts font partie d’Orizzonti. Il y a longtemps, une section existait seulement pour le court. Elle s’appellait Corto Cortissimo, ce qui voulait dire “Très courts”. Mais après 8-9 ans, Marco Müller (l’ancien directeur de la Mostra de Venise) a décidé d’annuler ce nom et il a créé la section Orizzonti avec du long, du moyen, du court. Il n’y avait pas de disctinction pendant 2 ans, puis Alberto Barbera (le nouveau directeur) est arrivé, il a gardé le programme Orizzonti et l’a divisé en longs et courts. Le court représente 2 programmes et le jury est le même pour les longs et les courts.

Ca fait un moment que tu cherches des films. Au bout d’un moment, ton regard change. Arrives-tu encore à être supris par les courts ?

À vrai dire, c’est une discussion qu’on a eue avec certains collègues d’autres festivals de courts. Ton goût change avec les années, tu commences à sélectionner d’autres choses aussi parce que tu es influencé par ce que les autres programmateurs font. Tu voyages beaucoup, tu as des retours, des idées, tes goûts changent. Tu ne le fais pas intentionnellement, ton esprit se déplace juste ailleurs.

Maintenant, où est ton esprit, qu’est-ce qui t’intéresse ?

J’aime tout. Je veux vraiment être surpris. J’aime ce qui me fait frissonner. Si je ressens des frissons dans mon corps, c’est que c’est un bon film. C’est toujours difficile de dire pourquoi un film est bon. C’est plus facile de dire pourquoi un film ne l’est pas. Je ne sais pas dire pourquoi un film est bon. C’est comme quand les gens me demandent le secret pour être pris à Venise, je leur réponds : “Il n’y a pas de secrets, il faut juste des bons films”. Ils me disent : “Mais c’est quoi, un bon film” ?” À nouveau, un film qui me donne des frissons est un bon film pour moi. Ce que j’aime, c’est avoir une sélection qui est à la fois artistique et qui provoque des réactions. J’aime le fait qu’on me dise : “J’aime ou je déteste ce film”. Mon boulot, c’est de donner aux gens un coup à l’estomac ou de les faire tomber amoureux, de leur permettre de ressentir des émotions très fortes. Même si un film n’est pas bien reçu et que les gens le haïssent, j’ai bien fait mon boulot, je pense. Procurer des sensations même mauvaises aux gens, c’est bien. Avec le comité, on couvre aussi des genres, des territoires, des approches de cinéma différents, parce que c’est important d’avoir une vision élargie.

Tu as parlé de tes goûts qui ont changé d’année en année. Quand tu regardes en arrière, tu penses qu’ils correspondent à un moment de ta vie ?

Oui, je pense par exemple que la sélection de cette année dit beaucoup de mon état d’esprit (rires) ! Cette sorte de malaise correspond à mon état. La tristesse, l’amertume, ça dit beaucoup de ce que je ressens et je pense que le comité l’a compris puisqu’il a sélectionné des films allant dans ce sens.

Le public de Venise s’intéresse-t-il au court ?

Oui, le public se rend aux projections, il vient voir les courts. Il y a presque 500 personnes présentes, ce n’est pas beaucoup par rapport à un festival de courts, mais c’est déjà ça.

Konstantina Kotzamani t’apparaît comme l’une des meilleurs réalisatrices de courts. Y a-t-il a contrario des choses que les réalisateurs ne devraient pas faire ? Comment sais-tu quand tu es face à un bon réalisateur ?

Je pense que les réalisateurs doivent être fidèles à eux-mêmes. Ils doivent faire ce qu’ils aiment. Un film doit correspondre à leurs goûts. Je vois des versions d’essai, je fais des retours et parfois, ça peut m’arriver de dire que c’est trop long mais c’est mon sentiment, mon idée. Si le réalisateur n’est pas d’accord, c’est bien ! Il y a quelques années, nous avons vu un premier montage, nous l’avions apprécié, le film était shortlisté, et puis le réalisateur a envoyé la version finale. On l’a revu, il y avait une voix-off et ça changeait beaucoup le film. C’était les mêmes images, mais on a ressenti autre chose. On préférait la version sans voix donc on n’a pas pris le film. Quelques mois plus tard, par hasard, j’ai rencontré un membre de l’équipe, la monteuse je crois, et je lui ai dit ce qui s’était passé. Elle était stupéfaite. Elle a écrit au réalisateur et celui-ci a répondu : “Oh mon Dieu, mais non, le film avec la voix-off est définitivement mieux que l’autre version que j’ai envoyée !”. Et je suis totalement d’accord avec lui. Pour lui, c’était mieux, il avait bien fait d’ajouter la voix-off, c’était ça qui comptait. On préférait l’ancienne version mais ce n’était pas important que le film aille ou non à Venise, d’ailleurs, il a eu une belle carrière dans le circuit des festivals. Un réalisateur ne fait pas de films pour me faire plaisir ou satisfaire quelqu’un d’autre qui travaille pour un gros festival. Il doit faire le film auquel il croit.

C’est intéressant ce que tu dis. Tu as le sentiment que certains réalisateurs font des films pour les festivals ?

Oui, absolument.

Y a-t-il des films faits pour Venise ?

Non. Je ne le pense pas.

Penses-tu qu’il y a des réalisateurs qui sont dans l’imitation, qui font des films juste pour être sélectionnés ?

Oui, je le pense. Certaines personnes m’ont approché en me disant : “Si je fais ceci ou cela, est-ce que ça peut aider ?”, mais ce n’est pas la bonne approche. Il faut plutôt faire ce qu’on veut, ce qu’on ressent.

Y a-t-il un film ou un genre que tu es fier d’avoir montré ?

Oui. On voulait des bons films mais cette année, on a eu de très bons films d’hommes et de femmes sur des sujets très différents comme les problèmes rencontrés pas la communauté LGBT ou les femmes. C’était divers et on a eu une sélection 50/50 (autant de films de femmes que d’hommes) et je pense que c’était très important de la montrer ici, à Venise.

Je peux aussi nommer un réalisateur, non parce que c’est mon favori, mais parce qu’il est lié à ma première année à Venise. En 2014, on a sélectionné Arta d’Adrian Sitaru que j’adore comme réalisateur [NB : ce court-métrage roumain a reçu le Prix Format Court au Festival de Namur en 2014]. Je ne connaissais pas Adrian personnellement avant, mais quand on a reçu le film, je l’ai trouvé génial. On a sélectionné le film et j’étais super excité car c’était ma première année à Venise. J’étais impressionné, je débarquais dans le milieu du court et j’étais super heureux d’avoir contribué à sa sélection. Je n’arrêtais pas de me dire : “Oh mon Dieu, je vais rencontrer Adrian Sitaru !”. Par la suite, on est devenu amis, il est super sympa, très amical.

Il y a beaucoup de réalisateurs et de films auquels je me suis attaché pendant ces 6 ans pour plein de raisons, mais je me rappelle très bien d’Adrian, du sentiment de découvrir quelque chose de nouveau, comme peut le faire un bébé.

Qu’est-ce qui t’a plu chez lui ?

J’aime son cinéma. C’est un réalisateur extraordinaire. Arta est un film fort, il est absurde et parle d’art. Il est bien réalisé, est très cinématographique. Même maintenant, je suis toujours impressionné par ce film. Adrian est un super réalisateur, tu es heureux quand tu sais que quelqu’un va probablement devenir important, avec un peu de chance. Nous, les gens du court, les programmateurs, on connaît bien ça, on sait d’avance ce que la grande presse va valoriser des années plus tard.

Par exemple, Ruben Östlund s’est fait connaître avant son passage au long par son court, Incident by a bank. Il a gagné à Berlin [l’Ours d’or en 2010] et puis, il a remporté la Palme d’or à Cannes [pour The Square en 2017] et les gens l’ont découvert, mais, nous on le connaissait déjà depuis un moment. C’est le cas de beaucoup de réalisateurs !

Propos recueillis par Katia Bayer

Article associé : notre reportage sur Venise 2019

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