Venise 2019, compte-rendu

Il y a plus d’un mois, avait lieu la 76ème Mostra de Venise. Pour la première fois, Format Court s’y rendait et découvrait la place accordée au court-métrage dans ce festival historique foulé par les stars comme la relève.

Sur l’île du Lido où se tenait le festival (accessible seulement en vaporetto ou en bus), 15 courts de la section Orizzonti (13 en compétition, 2 en hors compétition), répartis en 2 programmes, étaient diffusés dans la Sala Giordano, 2 moyens-métrages étaient projetés en séances spéciales tandis que de très nombreux films VR (réalité virtuelle) étaient proposés sur l’île de Lazzaretto Vecchio. Voici les films qui nous ont le plus marqués, issus de ces 3 sections.

Darling de Saim Sadiq (Pakistan, Etats-Unis) est un film queer ayant remporté le Prix Orizzonti du meilleur court-métrage. Le film suit le parcours d’Alina Darling, une jeune transsexuelle faisant des essais pour devenir une star de la chanson et de la danse et souhaitant percer dans un milieu extrêmement genré où la femme ne se résume qu’à un objet de désir. Sur sa route, elle rencontre un jeune homme qui tombe amoureux d’elle et qui accepte son identité. Darling, premier film pakistanais à être diffusé à Venise, comporte plusieurs intérêts : son hommage à Bollywood (sa scène de danse vaut le détour), son exploration du monde du spectacle entre envers du décor, hypocrisie et érotisme et son questionnement sur la place des transsexuels dans la société, oscillant entre standards imposés et désir de liberté.

Le film de fiction Roqaia de Diana Saqeb Jamal (Afghanistan, Bangladesh) s’intéresse à une petite fille de 12 ans, Roqaia, ayant survécu à une attaque suicide dans son pays, l’Afghanistan, et devant surmonter son traumatisme alors qu’elle est assaillie par les médias. Considérée comme une héroïne, cette survivante est interviewée à longueur de journée dans la cour de ses parents où picorent des poules indifférentes à son sort. Personne ne semble réellement s’intéresser à sa douleur, Roqaia ne dit d’ailleurs pas le moindre mot. Gamine exploitée à des fins médiatiques et politiques, le regard baissé et vide, Roqaia essaye d’avancer, de retrouver un tant soi peu ses repères. En résulte un film intéressant dans lequel la manipulation, l’enfance, la guerre et le traumatisme se confondent avec une belle photo et un son sourd, lourd de sens.

On poursuit avec un autre portrait de femme, Give Up The Ghost de Zain Duraie (Jordanie, Suède, Allemagne). Salam et Ammar forment un couple marié, échouant à avoir un enfant jusqu’à ce que la famille de l’homme s’en mêle. Le film en apparence classique dispose de bonnes idées : la voix-off des parents, de beaux comédiens, un son étouffé à l’image du tourment intérieur, le désir d’affirmation d’une femme dans une société patriarcale, engoncée dans ses traditions. Simple, efficace.

Dernier film intéressant parmi cette compétition de courts, Kingdom Come de Sean Robert Dunn (Royaume-Uni). Une famille (le père, la femme, l’enfant, le grand-père) passe une journée comme une autre au centre commercial. En récupérant sa voiture, l’homme se fait agresser par un groupe de jeunes le filmant et le renvoyant à une double vie trouble, taboue, loin des siens. La violence s’expose par écrans interposés, via des regards d’inconnus comme de proches, traversé par une musique assourdissante.Kingdom Come parle d’hypocrisie, de chasse à l’homme organisée, anonyme, derrière un ordinateur ou un téléphone portable, de volonté d’anarchie, de soulèvement, de faute, de culpabilité, de morale, de justice, avec une tension de A à Z. Un film fort réalisé avant le Brexit, découvert à Venise, qui ne devrait pas tarder à circuler en festivals.

On termine avec trois films étonnants : l’un en hors compétition, 2 en VR (réalité virtuelle). Le premier, Electric Swan de Konstantina Kotzamani est co-produit par trois pays (la France, la Grèce, l’Argentine). La réalisatrice grecque, repérée il y a quelques années avec ses courts Washingtonia (Berlin) et Limbo (Semaine de la Critique), dresse ici le portrait de 4 personnes solitaires, habitant dans un même immeuble de Buenos Aires : une petite fille visionnaire, une adolescente sensuelle et énigmatique, un gardien taciturne et une femme âgée, malade. Chacun vit à un étage différent et est confronté à une « étrange nausée » due à l’état du bâtiment qui se met à bouger : les uns redoutent la fin par les eaux, les autres craignent de tomber. Konstantina Kotzamani aime insérer des plans énigmatiques dans ses films à la photo toujours étudiée.  Dans Electric Swan, par exemple, une main surgit du sol pour guetter l’origine d’une fuite, les animaux se mêlent aux humains, les lustres sont victimes de tremblements, les filles ont des paillettes dans les yeux vides, les êtres se transforment en animaux, le tout dans un calme apparent. Un film surréaliste, fantastique de 40 minutes qu’on a failli ne pas voir de par sa place, en hors compétition.

En parallèle des courts de la section Orizzonti, le programme VR (Virtual Reality) fait de plus en plus parler de lui à Venise. Conçue par Michel Reilhac (ex-Arte) et Liz Rozenthal, cette section compte 28 films en compétition et 13 en hors compétition. Une partie des projets est linéaire (le spectateur est passif), l’autre est interactive (il appuie sur une manette, se déplace), leurs durées oscillent entre 8 et 60 minutes. Les films sont à découvrir, avec l’aide de casques reliés aux écrans, sur l’île de Lazzaretto Vecchio, uniquement accessible en vaporetto depuis celle du Lido.

Dans Battle hymn de Yair Agmon (Israël), on se retrouve au cœur d’un bataillon de l’armée israélienne. Notre corps devient celui d’un jeune soldat, en proie à l’ennui, enchaînant les cigarettes, chantant des chansons grivoises, parlant de filles avec les autres gars de son unité. Lorsque la nuit tombe, le bataillon se met en route pour procéder à l’arrestation d’un jeune homme, soupçonné de préparer un acte terroriste, dans un village palestinien de Cisjordanie. Au retour, le calme se fait dans le camion, l’homme a les yeux bandés, les mains attachées. Pendant toute la manœuvre, le stress, la tension, les jeux de pouvoir se sont fait face. En tant que spectateur mais aussi acteur, on ne peut que ressentir toute l’intensité de la mission, les sens étant en éveil constant. A un moment, l’homme se met à chanter un chant de liberté et d’espoir et les soldats l’accompagnent avec leurs instruments. En une fraction de seconde, les ennemis se rejoignent, l’émotion déborde : le conflit prend une autre dimension, humaine, emphatique. Une expérience vient d’avoir eu lieu. Intense et grave à la fois, on en sort bouleversé.

Dernier film à ressortir de cette sélection : Gloomy Eyes de Jorge Tereso et Fernando Maldonado (France, Argentine, Taiwan, Etats-Unis). Ce film d’animation fantastique, déjà repéré et primé à Annecy (Cristal de la meilleure œuvre VR), est absolument bluffant. Divisé en deux chapitres et illustré par 4 comédiens narrateurs selon le pays de diffusion (Colin Farrell, Tahar Rahim, Max Riemlet, Jam Hsiao), Gloomy Eyes raconte l’histoire d’amour naissante entre un enfant mi-zombie mi-humain et une petite fille humaine. En jouant sur des échelles différentes, le film jouit de décors impressionnants, d’une bande-son du tonnerre et d’un souci du détail hors du commun. Les yeux et les oreilles sont en permanence sollicités pendant ce film qui se déroule dans la nuit noire et mystérieuse. On se laisse surprendre par le jeu des couleurs, les yeux jaunes, phosphorescents de Gloomy, la délicatesse des séquences et des objets (les plans semblent être à porter de main, on se surprend à vouloir les attraper et à enregistrer chaque détail, chaque objet). La magie qui s’invite dès les premières images a du mal à se dissiper après coup. Un prodige d’animation et de VR.

Katia Bayer

Article associé : l’interview d’Enrico Vannucci, le conseiller en programmation à la Biennale de Venise

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