Adrian Sitaru : « J’aime beaucoup me rapprocher le plus possible du réel par le biais de la fiction »

Réalisateur de la Nouvelle Vague du cinéma roumain, Adrian Sitaru est déjà un habitué du Festival du Film Francophone de Namur (FIFF), où il était sélectionné pour la sixième fois cette année. Également connu et apprécié de l’équipe de Format Court (ses précédents courts « Lord » et « Chefu » ont attiré notre attention), il s’est vu conférer le Prix Format Court au FIFF pour son dernier court métrage « Art » (Arta). Entretien virtuel autour d’un parcours et une démarche bien singuliers.

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D’où vient ta motivation à faire du cinéma ?

Ce n’est pas facile à exprimer. C’était quelque chose que j’ai ressenti au plus profond de moi-même, lorsque j’ai eu 18 ans, et que j’ai découvert Tarkovski, puis Bergman et Fellini. Avant cela, j’étais un passionné de la musique, je voulais devenir musicien.

Dans tes films comme « Art » et « Counterpart », on perçoit un intérêt particulier pour un regard qui frôle le voyeurisme. Il y a aussi l’idée de responsabilité du regard collectif sur le sujet individuel. On dirait que tu aimes jouer avec les limites du politiquement correct.

Je n’ai pas réfléchi à cette question en écrivant le scénario, mais c’est sûr que c’est quelque chose que j’avais en tête. Dans « Counterpart », je voulais que le jeune homme soit noir mais le producteur m’a dit qu’il était impossible en Grande-Bretagne d’unir un acteur blanc et un acteur noir. Je n’ai pas insisté car ce n’était pas essentiel, et puis, je ne trouvais pas un bon acteur d’origine africaine non plus. La responsabilité de la collectivité est un thème majeur dans mes films, et notamment également dans mon dernier long-métrage, « Domestic ».

Comment expliques-tu ta fascination de filmer en huis clos ?

Je trouve ce procédé plus réaliste et c’est comme ça que j’ai commencé à faire des films ; dans des lieux réels avec des vraies personnes comme des amis ou de la famille. Ce n’est pas toujours possible. D’ailleurs, je ne dirais pas que c’est forcément une fascination. En l’absence de budget, c’est parfois une bonne solution !

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« Lord »


On dirait que tu restes fidèle à certains acteurs comme Adrian Titieni et à une boîte de production (4Proof Film). Qu’est-ce que ces collaborations t’apportent ?

J’ai moi-même créé la boîte de production 4Proof Film, avec Adrian Titieni, Adrien Silsiteanu (le chef opérateur de la plupart de mes films) et Monica Gorgan. On a fondé cette société pour produire mon premier long métrage « Pescuit Sportiv » (Picnic), que j’ai réalisé sans budget. Je m’entends très bien avec Titieni et c’est à mes yeux le meilleur acteur roumain. Nous travaillons très bien ensemble.

Tes films, comme d’autres de la Nouvelle Vague roumaine, ont une dimension hyperréaliste, très proche du documentaire. As-tu jamais été attiré par le cinéma non-fictionnel ?

À vrai dire, je n’aime pas trop le genre documentaire. Cela ne m’intéresse pas de faire des films documentaires classiques. En revanche, j’aime beaucoup me rapprocher le plus possible du réel par le biais de la fiction et avoir un regard documentaire d’observateur. Je pense souvent à réaliser une œuvre hybride entre fiction et non-fiction. C’est un défi qui me plairait bien.

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Cliquer sur l’image pour visionner « Chefu » (House party)


Dans tes films, tu laisses toujours une certaine ambiguïté dans le discours. Pourquoi ?

Parce que je n’ai pas les réponses ! La plupart de mes films se basent sur mes propres dilemmes, comment puis-je alors avoir les réponses ? L’ambiguïté est quelque chose de très intéressant, elle s’approche de la philosophie. Mais il ne faut pas assimiler l’ambiguïté à la confusion qui, elle, n’a rien de bon pour un film.


Ton premier court métrage « Valuri » est sorti en 2007. Depuis, tu as réalisé autant de longs que de courts. Quel intérêt a le format court pour toi ?

Les courts métrages sont plus faciles à réaliser. « Art » a coûté environ 1.000 euros et 2 jours de tournage. Il est bien plus difficile de réaliser un long métrage, et pas seulement en Roumanie. Cela demande énormément d’argent et prend tellement de temps qu’on oublie la raison pour laquelle on voulait faire le film ! Ce n’est pas normal. De plus, j’adore le format court. Et puis, les critiques littéraires n’ont jamais demandé aux écrivains pourquoi ils écrivaient des nouvelles après des romans !

Comment est-ce que les courts métrages sont reçus en Roumanie ? Y a-t-il un marché pour l’achat et la diffusion de ces films ? Comment cela se passe-t-il au niveau de la production ?

Il n’y a pas de marché, juste des festivals et la chaîne HBO Romania qui achète quelques dix courts par an. La plupart des courts métrages sont indépendants ou sont des films d’études. Nous n’avons pas beaucoup de financement de la part du CNC local. Cela dit, la situation n’est pas tellement différente pour les longs métrages.

Comment est né le film « Art » ? Pourquoi as-tu décidé de raconter cette histoire en particulier ?

Je travaille actuellement sur un long métrage « Fixeur » co-produit avec la France que nous allons tourner en février. Le film parle d’une roumaine de 14 ans, une mineure qui se retrouve dans le réseau de la prostitution à Paris. Nous avons eu de longues discussions, non seulement au sujet de la thématique principale de l’abus, mais aussi autour de la recherche d’une comédienne pour jouer ce rôle. Ce n’est pas du tout facile si on veut éviter soi-même de virer vers un certain abus au nom de l’art, ou comme les personnages du long, au nom du bon journalisme. Nous avons donc parlé longuement, avec mon consultant de scénario Razvan Radulescu et deux co-auteurs, de nos enfants et de nos propres comportements. Beaucoup de dialogues d’« Art » viennent de nos discussions.

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Comment s’est passé le travail avec la jeune comédienne, Iulia Crisan ? Était-elle consciente de ce qu’elle devait faire ?

Le jeune comédienne était doublée pendant la scène principale, par notre productrice Ana Maria Antoci. Même si la fille avait tout compris à la lecture du scénario, nous ne voulions pas la mettre dans cette position. Personnellement, je pense que là, se trouve la fine limite entre abuser de quelqu’un et vouloir le protéger.

Peux-tu nous parler de ce nuage surréaliste dans le film, apparaissant au début et à la fin du film ? Qu’est-ce qu’il signifie ?

Pour moi, le nuage représente ce que l’on voit très rarement, comme l’art. Cela signifie que l’art n’est pas nécessairement fabriqué par nous par un processus créatif. L’art n’est pas forcément connecté à notre existence, il est cet élément surprenant de notre vie dont nous ne sommes que des témoins passagers. Aussi, au vu de tous les arguments exposés dans le film, ce nuage se présente comme le symbole de l’art, de la raison pour laquelle nous avons encore besoin de faire de l’art ; il existe des choses comme ce nuage qui méritent d’être montrées d’une manière ou d’une autre.

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Est-ce que tes films sont fort scénarisés ou est-ce que tu laisses beaucoup de place pour l’improvisation ?

D’habitude, nous suivons un scénario, mais je fais beaucoup de répétitions durant lesquelles nous revoyons le texte, ajoutons de nouvelles idées, etc. Mais au moment de tournage, 99 % de ce que je filme se trouve dans le scénario. Bien sûr, j’aime bien le fait que cela ressemble à de l’improvisation sans vraiment l’être. Cela rend le film plus réaliste, n’est-ce pas ?

Ton court métrage « Counterpart » a été réalisé en anglais avec des acteurs anglais. Pourquoi ce choix ? Aussi, il n’est pas sans rappeler « Fenêtre sur cour » de Hitchcock. T’en es-tu inspiré ?

J’ai rencontré des producteurs britanniques qui cherchaient à faire un long métrage, mais n’ayant pas trouvé de financement, nous avons décidé de faire un court. Mon inspiration vient de tout ce que je vois, il est possible que Hitchcock en fasse partie, mais je n’ai pas pensé à ce film quand je réalisais « Counterpart ». Je m’essayais à un nouveau genre, le grand défi étant de mélanger la comédie et le thriller.

Peux-tu nous parler de tes projets à venir ?

En plus du film « Fixeur » dont j’ai parlé précédent, je viens de terminer « It’s Time », un long métrage sans budget. Ce projet était un véritable défi d’un film à la lisière de fiction et de la non-fiction. Les personnages étaient fictifs, mais tout était tourné en plans-séquences uniques pour imiter la vie réelle. J’avais un scénario mais les acteurs ne connaissaient pas leurs dialogues. Ils ont parlé et agi comme les personnages qu’ils incarnaient. C’étaient des plans-séquences plutôt longs, comme dans le documentaire d’observation. Nous essayions de capter quelque chose qui n’arrive qu’une fois et en un seul plan pour éviter toute artificialité.

En tant que réalisateur multiprimé, qu’est-ce qu’un prix comme celui de Format Court signifie pour toi ?


Chaque film a une vie. C’est important pour moi de savoir comment il est reçu. C’est le film qui est primé, et non pas moi. L’idée du film m’est venue et j’ai fait mon mieux pour le réaliser. Cela me procure beaucoup de plaisir lorsqu’un film est reconnu, quand il reçoit un prix, c’est comme ce que l’on ressent pour son enfant. Et c’est très important pour le futur du film. Par exemple, grâce au Prix Format Court, « Art » sera projeté dans un lieu connu à Paris. J’en suis fier. Je me félicite d’avoir pris la décision de réaliser ce film, c’est tout.

Propos recueillis par Marie Bergeret et Adi Chesson

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