Lorenzo Recio : « C’est bien cela le cinéma, un art de fantômes. Des choses passées qui s’agitent sur une toile »

À l’occasion de la sélection de son dernier film « Shadow » à l’Etrange Festival, nous avons rencontré son réalisateur, Lorenzo Recio. Il nous parle entre autres de la genèse du film et de son tournage à Taipei, mais aussi des multiples interprétations que l’on peut trouver dans le film. Pour les parisiens, le film est projeté ce jeudi 9 octobre lors de la séance Format Court spéciale Grenoble.

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Tu as déjà tourné plusieurs films (« Lisa », « Red Shoes », etc.). Comment es-tu venu à la réalisation ?

Je suis venu à la réalisation par le dessin. Je souhaitais d’abord faire de l’illustration et de la bande dessinée. Ma rencontre avec l’animation est due au hasard. Un ami croisé dans un train m’a dit que son frère travaillait dans une société de production de films d’animation cherchant des dessinateurs, ça m’a intéressé. Si j’avais pris le train suivant, je n’aurais peut être jamais fait de cinéma. Quand j’ai réalisé un premier film d’animation et que mes histoires, mon univers visuel, se sont mis à bouger, à coexister avec du son et de la musique, je n’ai plus imaginé faire autre chose.

Quand on fait de l’animation, on ne se fixe aucune limite en terme d’imaginaire et j’ai aussi un goût prononcé pour le fantastique et le surréalisme. Du coup, quand je suis passé à la prise de vue réelle pour fuir la dimension trop monacale du film d’animation, je n’ai jamais cherché à donner de limites à mes récits. Si j’ai envie que l’histoire se déroule au 17e siècle en Espagne avec un type qui a une tête d‘âne (« L’infante, l’âne et l’architecte »), si j’ai envie qu’une petite fille ouvre la tête de son père pour voir les images qu’il y a dedans (« Lisa ») ou si j’ai envie d’adapter un conte d’Andersen avec une danseuse flamenco (« The Red Shoes »), j’écris d’abord l’histoire et je me demande ensuite comment je vais la réaliser. En général plus cela paraît impossible à faire, plus cela me donne envie de le réaliser.

L’histoire de « Shadow » se situe à Taïwan et est tournée en langue chinoise. Es-tu familier de la culture asiatique ? Souhaitais-tu y développer un cadre particulier ?

Dans un premier temps, j’avais écrit une histoire avec un montreur d’ombres qui se situait au 18e siècle en Allemagne. C’était l’histoire d’un homme qui était lui-même une ombre et qui se peignait chaque jour pour avoir une apparence humaine. Un récit très marqué par le romantisme allemand, par les livres de Von Chamisso et Hoffman. C’était un projet de long métrage qui n’a pu entrer en développement, les commissions se demandant comment des histoires pareilles pouvaient être écrites. Un peu déçu par ces réponses, je me suis dit qu’il fallait peut-être s’expatrier, aller chercher ma fortune ailleurs. J’ai pensé à l’Asie car il y a aussi du théâtre d’ombres là-bas, et comme mon chef-opérateur travaille beaucoup là-bas, je lui ai demandé quel pays pouvait être intéressant pour y développer un projet, il m’a parlé de Taïwan. Trois mois après, j’ai trouvé une résidence d’artiste là-bas et je suis parti deux mois à Taipei pour écrire le premier traitement d’un long-métrage, « The Shadowman ». « Shadow » est venu de la volonté d’expérimenter ce récit dans une forme plus courte, pour voir ce que pouvait donner le traitement d’une figure d’homme-ombre. Je ne suis donc pas un fan de longue date de cinéma asiatique. C’est le thème du récit qui m’a amené là-bas.

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Comment s’est déroulé le tournage à l’étranger ? As-tu rencontré des difficultés particulières ?

Cela a été un tournage fascinant duquel je garde un merveilleux souvenir. Evidemment, préparer un film à 10.000 km de distance n’est pas évident pour trouver les décors et les comédiens. Mais nous avons travaillé avec une excellente productrice exécutrice, Tatianna Chang, qui a été d’une efficacité absolue pour la préparation et pour le tournage. J’ai également eu la chance de trouver de très beaux comédiens, Yueh Ming Liu, qui joue l’homme ombre et Aviis Zhong, qui joue la jeune femme. Je parlais anglais avec l’équipe, mais il y avait aussi une traductrice. J’ai adoré filmer l’atmosphère de cette ville, ces visages, ces ambiances, à mille lieux du décorum français ou parisien, cela lave les yeux et l’esprit.

Le principal souci que l’on a eu a été avec un fantôme. Deux jours avant le tournage, des accidents de scooter se sont succédés. Une assistante déco est tombée en scooter alors qu’elle transportait les marionnettes de théâtre d’ombres, elle a dû être hospitalisée. Le lendemain, c’était la camionnette qui transportait la caméra avec laquelle nous devions faire des essais qui a heurté un scooter en pleine rue. Le jour d’après, au terme du premier jour de tournage, c’est mon assistant réalisateur taiwanais, Sean, qui s’est retrouvé à l’hôpital après s’être fait renverser par une voiture alors qu’il était en scooter. Tatianna, la productrice éxécutrice, était convaincue que quelque chose n’allait pas. Elle est allée dans un temple où on lui a dit que le propriétaire des marionnettes n’était pas content que l’on tourne avec ses marionnettes sans lui avoir demandé l’autorisation. Bien évidemment, le propriétaire était mort. Tatianna s’est excusée auprès du fantôme et nous n’avons plus eu aucun accident de scooter.

J’avais bien prévu un « accident » dans le scénario. Nous l’avons tourné la peur au ventre, la nuit, alors qu’un déluge nous tombait sur la tête. Nous sommes rentrés si fatigués de cette nuit de tournage que nous avons dormis sans réaliser qu’un tremblement de terre de magnitude 6 avait secoué l’île pendant notre sommeil. Mais a part ça, ou peut-être aussi à cause de ça, ça a été un tournage absolument merveilleux, unique.

Peux-tu nous parler des différentes thématiques (effacement, métamorphose, adaptation à la société, etc.) et symboliques développées dans « Shadow » ?

C’est plutôt simple en fait. J’essaye de raconter une société qui est partagée entre ombre et lumière. À Taipei, la lumière baigne les grandes avenues, les gratte-ciels en verre et illumine les immenses écrans vidéo qui nous vendent du bonheur high-tech, cosmétique, pur et propre. À l’opposé de cette société lumineuse, il y a les petites rues, les petites maisons dans l’obscurité, les petites gens qui subsistent avec des petits boulots, loin des projecteurs de la réussite. Le fantastique repose sur un double versant, poétique et social.

Derrière l’effacement du personnage, un rapport est créé sur la disparition d’un art (le théâtre d’ombres) que de moins en moins de monde, à part un enfant, ne semble apprécier. Comment cela se fait-il ?

Le théâtre d’ombres taiwanais est issu du théâtre d’ombres chinois. Il est arrivé sur l’île il y a 200 ans à peu près. Il a été interdit pendant le communisme et quand il est réapparu, il s’est vite trouvé concurrencé par la télévision et le cinéma. Il n’y a pratiquement plus de montreur d’ombres à Taipei, je n’ai rencontré qu’une troupe là-bas. On trouve la plupart des compagnies dans le sud, à Kaoshiung. C’est pratiquement impossible de vivre de cet art et il n’est pas rare qu’un montreur d’ombres soit obligé d’avoir une autre activité professionnelle à coté. Auparavant il pouvait y avoir des cérémonies de théâtre d’ombres lors de rites funéraires dans les temples, mais cela tend à disparaître. Aujourd’hui, c’est souvent remplacé par des boîtes de strip-tease.

Un jour, un montreur d’ombres m’a dit que le cinéma n’avait rien inventé. Le découpage en scènes, le gros plan, le plan large, les effets spéciaux, tout cela le théâtre d’ombre le faisait bien avant en approchant ou en éloignant les marionnettes de la source de lumière. Je crois qu’il avait vraiment raison. Le théâtre d’ombres est un proto-cinéma. Une légende dit que cet art est né le jour où un monarque chinois, ayant perdu son épouse, a demandé à un artiste de la faire revivre en animant sa silhouette d’ombre derrière un drap blanc. Et c’est bien cela le cinéma, un art de fantômes. Des choses passées qui s’agitent sur une toile.

Shadow-StoryboardPeux-tu nous dire un mot sur les effets spéciaux d’effacement progressif de ton personnage masculin ?

J’ai tenu à ce que ce soit le comédien qui joue l’ombre. Je ne voulais pas d’une ombre animée en 3D. Le pari était d’incarner cette ombre, qu’elle reste humaine jusqu’à la fin. Le comédien a été filmé sur fond vert ou bien peint en bleu pour les incrustations. Je n’avais pas de référent pour ce personnage d’homme-ombre. Au cinéma, on a déjà pu voir des hommes invisibles, des loups-garous ou des vampires mais pas d’hommes-ombres. C’est en quelque sorte une première. Du coup il a fallu se creuser la tête pour trouver ce à quoi il pouvait bien ressembler.

La fin prend la forme d’un twist, sans trop en dévoiler. Comment l’expliques-tu ?

Je crois que la fin est absolument logique et en même temps sujette à de multiples interprétations. L’une des explications est que ce garçon qui disparaît progressivement dans l’ombre au point d’en devenir une est irrésistiblement attiré par la lumière, par cette jeune femme aux cheveux blonds qui travaille dans un environnement lumineux et high-tech. L’ombre et la lumière semblent chacun avoir besoin de l’autre pour exister.

Quels sont tes projets actuels ?

Je développe plusieurs projets de long-métrages, sans savoir si l’un d’eux existera un jour. C’est assez difficile de passer au long-métrage notamment lorsqu’il s’agit de cinéma fantastique dans un pays où le drame social, la comédie et le polar sont dominants. Néanmoins, je crois que ça n’en devient que plus motivant du coup d’essayer de faire vivre au pays de Descartes et Rohmer (que j’aime beaucoup par ailleurs), ce pan fondamental de la création artistique que constitue le cinéma fantastique.

Propos recueillis par Julien Beaunay et Julien Savès

Article associé : la critique du film

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