Antoine Besse : « Je marche beaucoup à l’instinct. Certains cinéastes peuvent t’expliquer tout ce qu’ils font, moi pas du tout »

Influencé par Raymond Depardon et Bruno Dumont, Antoine Besse, jeune réalisateur venant du clip et de la pub, a réalisé un film puissant et symphonique, « Le Skate Moderne ». Tourné en Dordogne, avec des copains et des skates, sans producteur ni contraintes, il a pensé son film pour le net et s’est retrouvé, le succès aidant, en festival. Là où nous l’avons repéré et rencontré.

Au dernier Festival de Grenoble, « Le Skate Moderne » a obtenu notre Prix Format Court mais aussi le Grand Prix ex-aequo (avec « La lampe au beurre de Yak » de Hu Wei). À l’occasion de notre séance Format Court spéciale Grenoble et de la projection du film d’Antoine Besse, nous consacrons une interview à notre lauréat.

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On a envie de commencer par ton parcours. Qu’est-ce qui t’a amené à faire des films, et à faire ce film en particulier ?

Antoine Besse : C’est une bonne question. J’ai toujours baigné dans le surf et dans le skate depuis je suis enfant et j’ai toujours fait des films comme ça, sans jamais songer à que ce soit. À quatorze ans, en déménageant en Dordogne, je me suis consacré totalement au skate. À la campagne, avec tous les copains que j’ai filmé dans « Le Skate moderne », on travaillait nos modules, on ne faisait plus que ça.

Comment se fait-il que tu te sois mis à faire du skate à la campagne, une pratique généralement réservée aux citadins ?

C’était ça, la bizarrerie. Avec mes potes, on s’est mis à regarder des vidéos sur Internet. J’avais trouvé une vidéo, « Flip – Sorry », une vidéo de skate fait par Spike Jonze dans ses débuts.

Ca a été une révélation, c’était à la fois un court-métrage et une vidéo de skate, avec de belles idées de mise en scène. Ca m’a fasciné et donné envie de faire pareil, de faire des vidéos de “ride” mais plus poussés. Je me suis acheté une caméra deux semaines après et j’ai commencé à tourner, comme ça, tout le temps.

Dans quel but filmais-tu ? Pour améliorer votre technique ?

Au début, c’était juste pour nous filmer, mes potes et moi. Progressivement, j’ai fait comme Skipe Jonze dans sa vidéo. C’est un peu prétentieux, mais j’avais envie de commencer à bidouiller et ça m’a énormément plu. J’ai commencé à prendre conscience à quel point il était intéressant d’utiliser une caméra et d’expérimenter les possibilités de l’outil. J’ai commencé à faire des essais, comme on en fait tous au début. À dix-sept ans, après le bac, j’ai décidé de m’inscrire en fac de cinéma à Bordeaux. J’ai fait un parcours classique avec trois ans de licence de cinéma. Au bout de deux mois, dès la première année, je m’ennuyais, mais j’ai eu la possibilité de faire des kino-sessions et de tourner des films en deux mois, avec des contraintes imposées. Dans ma promotion, on était une dizaine d’étudiants très motivées, enthousiastes, à en faire systématiquement. Pendant trois ans, on a fait des films tout le temps avec à chaque fois, un thème différent. À la fin, on s’est rendus compte qu’une licence ne menait pas à grand-chose. Je me suis mis à faire des stages dans la région, en particulier en tant que régisseur mais ça ne me plaisait pas.

Et « Le Skate » là-dedans ?

Comme mes copains sont montés à Paris pour essayer de travailler, je les ai suivis. J’ai fait un an d’école de cinéma, mais ce n’était pas pour moi, alors je me suis mis à faire des clips, des vidéos de toutes sortes. Mon parcours est assez classique, c’est celui d’un autodidacte, ayant quand même une formation à l’université et l’expérience des kino-sessions. Après un documentaire sur des rappeurs, est arrivé « Le Skate moderne » dont j’avais l’idée en tête depuis longtemps. Je l’ai tourné juste avant de partir surfer pendant un an. Je l’ai lâché sur internet, ça a explosé, et j’en suis arrivé là. À l’époque, je n’avais pas de producteur, c’était un projet personnel parmi d’autres.

Vis-tu du cinéma à présent ?

Aujourd’hui, oui. Pas vraiment du cinéma, mais plutôt de la publicité.

Trouves-tu tout de même le temps de faire des films plus personnels ?

Chaque publicité prend au moins trois mois, c’est long. Dernièrement, j’ai fait une pub pour une marque de sport, à échelle nationale, c’était énorme, ça a pris du temps. « Le Skate moderne » aussi m’avait pris trois mois. Maintenant, j’ai un projet de documentaire sur les surfeurs, dans un endroit assez atypique du sud de la France. J’ai commencé à l’écrire il y a quelques mois, je travaille vraiment dessus depuis un mois, je pars bientôt en tournage. Ca va me demander encore trois bons mois.

Tes films sont-ils toujours liés à la thématique du sport ?

Non, pas du tout. En fait, le surf et le skate sont des choses qui me parlent énormément, mais dans la façon dont je le traite, je ne m’intéresse pas à la performance athlétique. Ce que je veux montrer, c’est le côté « way of life ». Ce sont des passions qui te prennent tellement au tripes que tu y accordent ta vie sans concession. C’est exactement la thématique de mon prochain film; il est centré sur la première et la dernière génération de surfeurs d’un village, Ce qui m’intéresse, c’est la passion qui amène à orienter sa vie autour d’un sport très fort tous les jours.

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Dans ton film, on ne pense pas forcément à la passion. On a plutôt l’impression que le skate est un rempart à l’ennui. Un personnage le dit dès le début du film : « On fait du skate, autrement, on n’aurait rien à faire ».

Absolument. Mais c’est quand même une passion, c’est ce qui anime ces gens tous les jours. Une passion c’est aussi ça : c’est s’occuper tout le temps et oublier l’ennui. L’ennui, on en est tous victimes, et une passion permet de l’éviter.

D’où vient le désir de faire du skate dans un endroit où ce n’est pas forcément adapté ?

Bien qu’on ait grandi à la campagne, on a été très influencé par la culture urbaine. On n’en fait pas partie mais on se l’attribue. Dans « Le Skate moderne », pour moi, il y a deux choses. La passion qui t’obnubile et qui te permet de dépasser l’ennui et le côté “culturel”, c’est-à-dire la provenance de cette passion qui n’aurait jamais dû arriver là. Pourtant la culture urbaine se développe et arrive à toucher les campagnes mais elle se développe d’une autre façon. C’est comme pour la pétanque à Paris ou le “street fishing”, la pêche en ville. Les cultures de villes se déplacent vers la campagne et celles de la campagne viennent vers les villes. Il y a un échange.

On a le sentiment qu’à cette fascination éprouvée pour les cultures urbaines répond une nostalgie de la culture rurale elle-même. On le voit dans les choix de cadrage assez “posés”, comme les portraits de famille ou le choix des costumes “rétros”.

Clairement. Il y avait aussi clairement une envie de rendre hommage au film de Raymond Depardon, « La vie moderne ». J’aime beaucoup ce qu’il fait. Je viens d’un milieu très rural et son film m’avait touché par la beauté des plans surtout. Je voulais reprendre le code de l’interview collective pour montrer que le milieu rural n’est pas mort non plus. C’est comme une descendance. Le monde de Depardon est là, et en même temps, il y a la suite. La suite est influencée par autre chose, mais elle vit quand même à la campagne. Les gens ne sont pas partis en ville, et ils ne partiront jamais. Ils n’aiment pas la ville.

Chez Raymond Depardon, il y a une envie de montrer les personnages mais aussi de les installer dans un temps long. Dans « Le Skate moderne », en revanche, les plans sont plutôt courts, les propos des personnages sont très brefs et le montage est très rythmé. Sur ce point, tu t’écartes de sa démarche.

J’ai jamais voulu l’imiter, mais simplement utiliser quelques codes qu’il avait développé dans son regard sur la campagne; le fait d’être posé et d’écouter les personnages, et en même temps de jouer avec les images fortes, comme dans les clips. Comme toute ma génération, j’avais en tête les films de Costa Gavras, mais ce que je reproche aussi à mes pairs, c’est que ça manque un peu de fond. Pour ce film, j’ai voulu mélanger le social, le milieu rural, les cultures urbaines, l’ennui, la passion, et ai utilisé une esthétique à la fois contemplative et très clipesque (des fumigènes, des drapeaux, …). L’idée a été de jouer avec tous ces codes pour avoir tout le temps une image très riche. C’était un pari risqué, un essai qu’il fallait bien doser. J’ai voulu y aller à fond. Je n’avais pas de producteur ni de contraintes. J’y suis allé comme j’ai ressenti. C’est un film de ressenti.

À chaque plan, on a l’impression qu’il va se passer quelque chose. Les choses sont toujours en mouvement. Comment as-tu conçu la chronologie de ce ballet symphonique ?

L’idée est toute simple; pour moi, c’était très important que chaque plan ait sa place. Je ne voulais pas faire un plan pour un plan. C’est quelque chose qui m’insupporte dans le clip. Je ne voulais pas appuyer sur le bouton “enregistrer” s’il n’y avait pas un cadre ou quelque chose qui me parlait. Même s’il ne se passait pas grand-chose, je voulais montrer des choses belles à voir. Je marche beaucoup à l’instinct. Certains cinéastes peuvent t’expliquer tout ce qu’ils font, moi pas du tout.

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As-tu beaucoup tourné ? Avais-tu beaucoup d’images lors du montage ?

Oui, j’en avais beaucoup, mais étrangement j’ai quasiment tout mis.

La fin du film apparaît un peu brute. On a l’impression que « Le Skate » appelle à autre chose, qu’il y a d’autres images. C’est comme si tu ne voulais pas tout exploiter, comme si le film est autant ce qu’il montre que ce qu’il ne montre pas, notamment dans les entretiens avec les familles des skateurs.

Ca part d’un truc tout bête. J’avais récupéré beaucoup d’informations intéressantes dans ces interviews. Mais, à un moment donné, j’ai décidé que je ferais ce film pour un format internet et pas plus. L’idée était de montrer que je savais faire des images, que je savais faire des films. Le format internet, c’est en-dessous de neuf minutes. Après, les internautes zappent. Je voulais faire aussi un film pour tout le monde, avec un fond et une esthétique constante qui accroche les gens par la force des paroles et des personnages, des décors, en choisissant chaque plan. C’était un film très “instinctif”, je le répète.

En parlant d’instinct, on peut penser aux références appropriées. Quelles ont été tes influences musicales sur ce projet ?

Là aussi je me suis basé sur le film de Raymond Depardon pour l’utilisation de Gabriel Fauré sur le travelling introductif. Je trouvais ça incroyable de dire autant de chose en ne montrant rien. À la différence près que j’avais envie d’inclure des humains dans l’image.

En termes de référence, j’aime aussi beaucoup ce que fait Bruno Dumont, sa mise en scène de la vie rurale, de la consanguinité, des choses très dures et très rudes. Je suis très en accord avec sa démarche. On sent qu’il vient de là et qu’il révèle bien les cultures rurales. Ca te prend aux tripes et tu n’as absolument pas envie de te moquer de ses personnages. C’est comme ça aussi que je conçois mon travail de réalisateur.

Propos recueillis par Mathieu Lericq et Katia Bayer 

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